CHAPITRE PREMIER
Pour expliquer la nature et forigtoe des religions, il semble que la première chose à Taire soit de remonter à i'étymologie des mots qui, dans toutes les langues, ont servi à exprimer ce grand fait de l'âme humaine/ Chercher dans le mot ancien l'idée primitive et naturelle que les hon\mes ont attachée à telle ou telle dénomination, ne serait-ce pas le meilleur moyen de pénétrer le sens de l'institution dont l'histoire nous offre le développement dans le temps et dans l'espace?
Religion^ pour commencer par le nom le> plus populaire, est un mot d'origine latine. Quelle en est l'étymologie? Est-ce re!tgare^ est-ce relegere ? Serait-ce par hasard relinquere^ ainsi que le prétend Varron, ce savant auteur de tant d'étymologies invraisemblables? Il est di£Scile de se prononcer, quand on voit les Romains eux-mêmes, et les plus érudits, avoir si peu conscience de l'origine d'un mot dont la chose a tenu une si grande place dans leur histoire. Si relinquere n'est pas une étyrablogie digne d'un sérieuit examen, malgré l'autorité de Yarron, c'est bien moins
parce qu'elle n'offre aucun sens à l'esprit que parce qu'elle offense ouvertement les lois de la grammaire. Disons-en autant de relegare, qui n'est ni moins contraire à la grammaire, ni moins insignifiant. Religare aurait plutôt un air de parenté avec le mot religio. Et comme il présente un sens assez conforme à l'idée et à la fonction propre à Tinstitution religieuse, cette étymologie a généralement prévalu. C'est celle que les théologiens ont adoptée et maintenue jusqu'à nos jours. Mais ce n'est pas, ce ne peut être celle des savants. La grammaire veut que le substantif de religare soit religatioy et non religio; et ce ne serait que par une sjncope tout à fait inusitée que l'un de ces mots pourrait devenir l'autre. Si nous ne trouvions pas tant de réserve parmi les maîtres en ces matières, nous n'hésiterions point à tenir pour très-probable l'élymologie suivante. Relegere nous semble avoir le double avantage d'être tout à la fois parfaitement conforme à la grammaire et à l'histoire. Quant à la parenté grammaticale, elle ne pouvait pas faire de doute. Si l'on admet comme certain que legio vienne de légère, religio viendra tout naturellement de relegere y avec la simple mutation d'une voyelle. Hais l'histoire nous fournit une raison bien autrement décisive que la grammaire. Il est toujours prudent pour la science moderne de se défier d'une étymologie, si naturelle qu'elle soit, du moment que l'antiquité ne semble pas l'avoir soupçonnée. Que si l'histoire vient y joindre le témoignage éclatant des faits, l'origine grammaticale prend alors un caractère de grande probabilité. C'est ce qui arrive ici. Le mot relt^io nous paraît trouver sa véritable signification et son explication naturelle dans les origines de l'histoire romaine. Ainsi que l'a judicieusement observé Hegel, ce grand peuple n'avait pas plus le sens religieux qu'il n'avait le sens poétique ou le sens philosophique, dans la haute acception des termes. Sa religion n'eut rien de spéculatif et de métaphysique; c'était un culte sans dogme, c'est-àdire un simple recueil de pratiques, de cérémonies qui accompagnaient tous les actes importants de la vie publique ou privée des Romains, et dans lesquelles on récitait certaines formules consacrées. Tout ce qu'on sait de plus certain de ces formules, c'est qu'elles avaient un caractère obligatoire, d'autant plus redou-
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table qu'à défaut d*an dogme précis, elles empruntaient leur auto- ' rite à un sacerdoce fortement constitué. Quelle était la théologie, oa plutôt l'élément théologique contenu dans ce culte purement pratique et politique, on n'en sait rien encore aujourd'hui. Si cet élément existe, il est à croire qu'il se réduit à fort peu de chose, chez un peuple dont l'esprit était rebelle aux idées générales et métaphysiques. Des formules lues et relues constamment par ce peuple légiste : n'est-ce pas là l'origine du mot, aussi bien que le principe de la chose? Quoi qu'il en soit, le mot reKjto, n'exprimant qu'un simple usage des cérémonies, ne peut rien nous apprendre sur la nature et l'origine de Tinstitution religieuse.
Si religio venait de religarey l'étjmologie serait plus instructive, en ce qui concerne l'objet de notre recherche. Et, en effet, le propre de l'idée ou du sentiment religieux n'est-il pas de relier Tbomme soit à Dieu, soit à ses semblables, soit à Dieu et à ses semblables tout à la fois. Dans cette société humaine où les intérêts, les passions, les droits eux-mêmes divisent les individus, où la justice n'est que la balance entre ces intérêts, ces passions et ces droits, où est le lien qui réunit, si ce n'est dans l'idée et le sentiment religieux? Qu'est-ce que l'État, dit M. Renan, sinon Tégoîsme organisé? Qu'est-ce que la Religion, sinon l'organisation du dévouement (1)? A la philosophie donc, la liberté et la justice; à la religion, la fraternité et l'amour. Ainsi les écoles socialistes de tous les temps, depuis les origines du christianisme jusqu'à nos jours, ont défini la nature et le rôle du sentiment religieux.
Il importerait peu que cette définition ne fût pas conforme à l'étymologie du mot, si elle était vraie en soi, c'est-à-dire entièrement conforme à son objet. Les idées et les sentiments qui se rapportent à la fonction de relier les hommes entre eur, et les hommes à Dieu, comme le devoir, l'amour, la fraternité, la solidarité, le dévouement, tiennent une telle place dans le développement des destinées humaines, que nulle chose au monde, pas même l'État, pas même la philosophie ne pourrait lui être comparée, quant à l'importance morale et sociale. Il est certain que
(1) Renan^ Les Apôtres.
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ces idées et ces sentiments sont en parfaite harmonie avec Tinstitution religieuse. S'ensuit-il qu'ils lui soient inhérents et véritablement propres? Le croyant l'affirme. Mais le philosophe, le libre penseur qui conserve tous ces sentiments et toutes ces idées, après s'être affranchi de toute religion positive, prouve, par son exemple, que ce qui est attribué exclusivement à la religion, est propre à la conscience humaine. La morale comprend tout ce qui concerne les relations des hommes entre eux; il lui convient, tout autant qu'à la religion, de parler de fraternité, de dévouement, de charité. Quant aux rapports de l'homme à Dieu, la philosophie qui en a tant et si bien parlé, n'a jamais été accusée, en cela, d'usurpation envers la religion. Donc, en résumé, ni la vraie ni la fausse étymologie du mot ne nous conduit à la solution exacte du problème
OeoXoyca est un mot plus significatif et plus précis. Dire, en effet, que la religion est la science de Dieu, n'est-ce pas définir clairement par là et la nature, et l'origine, et le rAle de cette institution? Mais le mot est encore équivoque. Théologie, dans l'acception étymologique, peut signifier la science qui a Dieu pour auteur, ou la science qui a Dieu pour objet. Dans le premier cas, la définition est exacte pour le croyant, qui prend les choses à la lettre, mais non pour le philosophe qui ne s'arrête pas au mystère de la révélation divine. Dans le second cas, la définition pèche contre le principe de la diff^érence propre, en ce qu'elle peut aussi bien s'appliquer à cette partie de la philosophie qu'on nomme la théodicée. Il est vrai qu'on pourrait réunir les deux sens dans le même mot, en ajoutant au substantif théologie l'épithète de sacrée. En ce cas, la théologie serait la science dont Dieu est à la fois l'auteur et l'objet. Mais alors la définition ne ferait que réunir les deux objections faites séparément contre chacune des définitions plus simples dont il vient d'être question. Ce qui la ferait accepter des croyants serait précisément ce qui la ferait repousser par les philosophes, dont la méthode constante est de ne reconnaître aucune explication surnaturelle des choses.
Mais il y a encore quelque chose de plus décisif contre une pareille explication étymologique. Pour qu'elle pût tenir, il faudrait au moins qu^ l'idée théologique fût le fond de toutes les reli-
gîons, primitives ou postérieures, élémentaires ou savantes. Or, dans la catégorie des premières, on trouve des religions d*oû ridée de Dieu semble entièrement absente. II paraît constant, d'après le témoipage de certains voyageurs, que rien de semblable à la notion ou au sentiment que réveille ce mot ne se rencontre, cbez certaines peuplades sauvages, dans les grossières pratiques auxquelles on s'accorde à donner le nom de religion. Mais sans remonter jusqu'à l'état sauvage, on vient de voir ce qo'élait la religion chez les ftomains, à l'origine de leur histoire. Nul dogme véritable, c'est-à-dire nulle théologie proprement dite. Et cette espèce de religion n'est pas propre aux Romains ; on la retrouve, à un degré plus rudimentaire, chez un grand nombre de peuples sauvages ou barbares.
MvOoXoyia est également un mot significatif, en ce qu'il instruit immédiatement la critique de la nature toute subjective des croyances religieuses. Science ou plutôt récit des histoires populaires sur les Dieux ou personnages divins, voilà ce qu'il exprime au juste. Assurément, en suivant cette idée, la critique rentre dans la voie des explications fécondes sur le mode de formation des religions primitives. Mais d'abord, si l'on applique ce mot au christianisme, on peut s'assurer qu'il ne convient pas également aux religions d'origine et de formation plus récente. On peut dire les mythes de l'Orient, les mythes de la Grèce -, et encore à la rigueur le mot ne convient parfaitement qu'aux Hctions du polythéisme hellénique. Les grands et profonds symboles de la théologie indienne se prêtent difficilement à la définition et à l'explication qui rassortent du mot mjthe. A proprement parler, il n'y a qu'une religion des mythes; c'est le polythéisme grec. Quant au Christianisme, ce serait abuser du mot que de l'appliquer à des dogmes et à des symboles où l'imagination populaire n'a joué qu'un rôle très-secondaire.
Voilà pour les mots principaux qui se rapportent à l'objet religieux. Si l'on prend d'autres exemples parmi les mots qui se rapportent à d'autres objets de la pensée, on verra que la méthode étymologique ne donne pas plus de lumière sur la nature des idées qu'ils expriment. Ainsi, pour la philosophie^ amour ou
VACBIROT. il
recherche de la science sont des mots qui expriment un sentiment et non une idée; ils ne contiennent donc pas la déflnilion que Ton cherche. Aussi, comme tous les termes qui pe correspondent pas à un objet précis, ce mot a été de tout temps Texpression de tendances, d'idées et d'objets divers. }1 a perpétuellefnent varié i|e signification selon )es époques et les écoles. Tantôt il a signifié la science elle-même, dans son opposition à la foi; tantôt U science encyclopédique, considérée dans ses vues et ses idées |es plus générales ; tantôt la métaphysique pure, c'est-à-dir^ la science des premiers principes; tantôt l'ensemble des sciences morales, c'est-à-dire des sciences qui ont l'homme moral pour objet ou pour but. Au milieu de ces variations, il serait impossible de saisir le cfiractère propre et constant de la science ou de la spéculation qu'on appelle de ce nom, si Ton s'en tenait à la seule étymologie.
Autre exemple encore. Quel enseignement peut-on tirer de la définition étymologir|ue, pour ce genre de spéculations a priori connu sous le nom de métaphysique ? On sait l'origine toute fortuite du mot. C'est un simple arrangement matériel des divers traités d'Aristotç qui a valu cette déuomination à uu certain ordre d'idées auquel Aristote avait lui-même donné le titre de philosophie première. On ne pourrait donc, sans recourir à un jeu de mots, faire sortir une définition vraiment exacte et rigoureuse d'une étymologie due à un pur hasard. I| faudrait jouer sur le double sens de la proposition grect^ue, laquelle signifie tout à la fois après et au-delà, pour faire concorder l'étymologie avec la nature même des spéculations comprises sous ce mot. Kien n'est moins sûr ni moins instructif qu'une pareille méthode. {!t, s'il n'y avait pas d'autre moyen d'arriver à la véritable idée des mots religion^ ihéologiey vhiiosophie^ métaphysique y on risquerait fort de se perdre au milieu des sens fort divers que l'histoire et l'usage ont donnés à ces vieilles dénominations.
On voit, par ces exemples, combien la méthode étymologique est ingrate, en ce qui concerne la définition et l'explication des choses. Pour qu'elle eût quelque fécondité, il faudrait quVUe eût affaire à des mots d'un sens direct et précis. Malheureusemcpl tous les vieux termes de la langue métaphysique, religion^ ihéolo-
gie^ philosophie^ Dieuj esprit^ dme^ matière j ont passé, par une série de variations, du sens propre, dont il n'y a rien à tirer pour la définition des choses, à un sens figuré qui est lui-même trop ▼ague et trop flottant pour pouvoir représenter une idée fixe. Quel est aujourd'hui encore celui de ces mots qui offre une notion précise à la pensée? Est-ce Dieu, Oioç? S'il n'y a pas de plus grand mot dans les langues humaines, pour la hauteur des idées, pour la profondeur et la puissance des sentiments auxquels il répond, il n'en est pas de plus vague. Quel est le sens primitif de ce mot? Pour pouvoir le saisir, il faudrait être sûr de la racine. Est-ce un mot grec? Alors même, il est douteux que la racine qu'on lui assigne généralement soit la vraie. Bn tout cas, elle ne nous instruit guère bur la nature de l'objet qui répond à ce mol. Oca^xac, OcM, (voir^ contempler), est une racine qui conduit tout au plus à définir Dieu l'objet de la contemplation. Or, quand il serait vrai que l'intelligence humaine n'a que cet objet à contempler, ce qui sem)>le arbitraire, il y aurait toujours à dire que le mot exprime une faculté de l'esprit, et non un attribut ou un mode d'existence de l'Être ainsi nommé. Si le mot a une origine plus ancienne, et qui remonte jusqu'au sanskrit, ce qui ne parait guère douteux, quel est le sens précis de ce mol ou de la racine à laquelle il peut se rattacher? quel en est le sens propre, ou le sens figuré? C'est un secret entre quelques savants.
Telle est encore aiiyourd'hui la vertu de ce grand mot qu'il est la plus terrible formule d'excommunication dogmatique. On ne prend pas la précaution de demander à un penseur de nos jours s'il fait entrer dans sa philosophie Tlnfini ou l'Idéal ou l'Unité universelle, s'il aitribue la personnalilé proprement dite à TËtre infini, ou la réaUté objective à l'Être parfait. On le somme brutalement de déclarer s'il croit en Dieu ; et si on ne le livre pas au tribunal de l'autorité ecclésiastique, comme au moyen âge, on le cite devant le tribunal de l'opinion commune, toute prête à le condamner et à le flétrir, du moment qu il ne répond pas tout au moins par la profession de foi du Vicaire savoyard. Tant il est vrai que rimmense majorité de ceux qui font intervenir ce mol solennel dans les discussions métaphysiques ne se doute pas de la diversité et de
la mobilité des acceptions dont il est susceptible. Tous s*en servent comme du symbole sacré d'une croyance ou d'une idée commune. Et pourtant il n'a pas le même sens pour les philosophes que pour les croyants ; il n'a pas le même sens pour les diverses écoles philosophiques qui disputent entre elles. Dans l'antiquité, l'idée d'un Dieu unique ne se produit que fort tard, et seulement dans la doctrine de quelques rares philosophes. Jehovah est bien le seul Dieu des Juifs ; mais il n'exclut pas, dans leur pensée, l'existence d'autres dieux moins bons, moins puissants, qu'ils appellent faux dieux, sans en contester la réalité, ôco; signifie toujours, chez les Grecs, un certain dieu, ou encore la Divinité, c'est«à-dire l'essence générale qui se retrouve dans cette multitude de dieux reconnus par le Polythéisme, jamais le Dieu tel que les modernes l'entendent, croyants ou philosophes, le Dieu dont Tessence propre est l'unité. Et chez les modernes eux-mêmes, sans parler du Dieu substance de l'athée Spinosa, ou du Dieu-nature de Tathée Goethe, ou du Dieuidée de l'athée Hegel, etc., combien le Dieu du symbole de Nicée ne diffère-t-il pas du Dieu de la Bible? Et même à y regarder de près, le Dieu de Malebranche et de Fénelon est-il exactement le même que le Dieu de Bossuet? N'est-ce pas une chose avérée que les écoles théologiques et philosophiques, absolues et rigoureuses sur le mot, se donnent pleine et libre carrière sur l'idée, et qu'elles aiment à cacher, sous un grand nom, leurs divergences et même leurs doutes? Et, en effet, sitôt qu'on va gu fond des choses, ces divergences éclatent, et avec elles les intolérantes prétentions des sectes et des écoles. Pour certains philosophes, il n'y a de vrai Dieu que le Dieu personnel et créateur ; et toute philosophie qui hésite sur ces attributs et qui s'avise de demander si la personnalité, telle que Tentend la psychologie, n'est pas contradictoire à la notion d'infini, est convaincue d'athéisme par ces philosophes peu endurants. Mais pour le théologien catholique ou même chrétien, le vrai Dieu est le Dieu de la grâce et des miracles ; toute philosophie qui ne va pas jusqu'à affirmer cette intervention personnelle et surnaturelle de la Providence dans les choses de la Nature et de l'Histoire, n'encourt pas moins le reproche et la flétrissure d'athéisme. Voilà pour le mot Dieu. Seraieut-ce par hasard les mots e$prit
et âme qu^on pourrait éclaircir par leur étymologie? Mais on sait, que, dans Torigine, ces mots répondaient à des images d'objets plus ou moins matériels, que Vesprit^ irvtvfiœ, spirituSj c'était le soufDe de l'air ou du vent, que l'àme, >|^, c'était le soufDe de l'être ^vant. Plus tard ce signe est devenu un véritable symbole, en passant du sens propre au sens figuré. Esprit a signifié le principe ûmple de la pensée ; dme, le principe simple de la vie.fMais c'est par un travail considérable des écoles philosophiques que ces deux mots en sont venus à exprimer des idées aussi abstraites et . auasi métaphysiques. En sorte que, au lieu de mettre la pensée sur la voie de la définition et de l'explication des choses auxquelles ils répondent, la méthode étymologique ne pourrait que l'égarer à la suite d'images contraires à la vraie nature de ces choses.
Serait-ce, par hasard, le mot matière qui pourrait trouver dans rétymologie sa définition et son explication scientifique? Si materia avait pour racine mater ou matrixy le mot serait de nature à conduire à une certaine définition métaphysique de la chose qu'il exprime, en rappelant à l'esprit l'idée d'un principe de la génération universelle. Mais il est douteux que ce soit là l'origine et le sens primitif d'un mot qui semble avoir été tout d'abord consacré par l'usage à signifier les éléments, les matériaux, les ressources que l'ouvrier, l'artiste ou l'écrivain mettent en œuvre. Quant au mot 0X19, il sufBt de parcourir la série des significations par laquelle il a passé, pour voir combien on s'éloignerait de la véritable définition de la chose en remontant à l'étymologie du mot. C'est d'abord le menu bois ou taillis qu'on coupe pour en Taire l'aliment du feu ; puis, c'est par extension, le bois qui sert comme matériaux de construction ; puis, par figure, c'est toute espèce de matière à création et à composition, soit dans l'ordre des choses physiques, soit dans l'ordre de la pensée ; enfin, par an dernier et suprême effort de la spéculation métaphysique, c'est la substance première, éternelle, universelle de toutes les formes, de tous les états, de tous les phénomènes plus ou moins passagers qui frappent nos sens. On voit quelle lumière nous donne l'étymologie sur le sens philosophique du mot.
On pourrait prendre tous les vieux mots de la langue métaphy-
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siqne des hommes; on ferait la même expérience que snr ceux dont il Tient d'être question. Un écrivain éminent de nos jours lenr a appliqué une qualification que nous n'avons jamais bien comprise : vieux mots et un peu lourds^ dit M. Renan. Pour être vieux, ces mots n'en sont ni plus lourds ni plus barbares. C'est exactement le contraire qui est la vérité. Tous ces mots appartiennent à notre belle langue classique, à cette langue dont les éléments nous viennent du latin, du grec, et jusque du sanskrit. Ils ont .un tel prestige d'antiquité qu'ils dispensent, en quelque sorte, ceux qui les prononcent de les définir et de les expliquer. C'est là leur grandeur, et aussi leur danger. Ils ont le défaut grave de manquer de signification, c'est-à dire d'exprimer directement et simplement tel caractère, tel attribut, telle propriété des choses. Ce dernier mérite est précisément réservé à une classe de mots vraiment lourds et barbares inventés par les philosophes et par les savants. Quand nous disons l'être en soi et les êtres, l'absolu et le relatif, l'infini et le fini, l'universel et Tindividuel, le nécessaire et le contingent, la substance et le mode, etc., nous énonçons des formules qui ne sont ni élégantes ni populaires, oâ, par parenthèse, l'immense majorité des intelligences ne trouve qu'obscurité, où le monde des beaux esprits ne voit que barbarie. Mais ces formules ont le mérite essentiel d'être significatives. Dans toutes, le mot implique l'idée, dont il est l'expression simple et directe. Si vous dites religion, philosophie. Dieu, esprit, âme, matière, vous n'éveillez pas, dans la pensée, l'idée simple, le caractère propre de l'objet. Si vous dites imagination, croyance, science, infini, universel, substance, absolu, nécessaire, c'est l'objet lui-même qui se révèle à la pensée sous son caractère propre^ ou sous tel ou tel de ses attributs. Chacun de ces termes emporte avec lui sa définition, pour quiconque sait tant soit peu la langue. qtt*i! parle. Cette condition remplie, il entre dans l'esprit avec un degré de netteté et de précision que ne peuvent avoir, même après définition et explication, les mots classiques qu'on vient (Ténunrérer. Or, pour le philosophe el le savant, le vrai mérite d'un mot n'est pas de flatter Toreille, ou de parler à l'imagination, mais d'exprimer la chose, dans son caractère propre.
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Yoilà pourquoi les mots, Dieo, religion, philosophie, èsprity âme, matière, toujours à* la mode dans la langue classique, et indestructibles dans le langage usuel, sont Une source d'obscurité^ de confusion, d'équivoque, dans la langue de Id stlence. Les sciences dites positives, les sciences physiques et naturelles s'en sont débarrassées, etl même temps que des problèmes auxquels ils répondent. Hais la métaphysic(ue, mais la psychologie, mais la morale elle-même, (}tii ne peuvent supprimer les problèmes, sans perdre une partie considérable de leur objet , n'ont pas encore réussi à remplacer les vieux mots de la langue populaire par des termes plus simples, plus précis, et partant plus scientifiques. C'est là un de^ plus grands obstacle^ à léars progrès. Avec une pareille terminologie, on affirme, on ràisohne, on discute avec des mots ; on oublie trop souvent les choses dont les mots ne sont pas l'expression simple et directe. Et de cette diitlectîque toute verbale résultent les plus étranges méprises. On confond sous des noms communs les idées les plus contraires. On parle de Dieu, sans s'entendre au fond sur l'idée qu'on attache à ce mot. Est-ce l'infini ou le fini, l'idéal ou le réel qu'on a en vue? Est-ce l'Être universel, l'Unité cosmique, ou est-ce l'Unité individuelle et personnelle, distincte du monde dont elle serait la cause créatrice? On parle de matière. Mais qu'est-ce que la matière? Quelles en sont les vraies propriétés 7 On parle d'esprit, d'âme. Mais quel est le sens précis de ces mots? Expriment-ils' des êtres véritables, ou simplement certains ordres de phénomènes et de facultés? Quels nuages, quels malentendus tous ces mots répandent dans la science, si l'on s'en tient à l'étymologie? Et combien la science a besoin d'analyse pour ramener la réalité et la vérité sous l'œil de l'esprit offusqué par ces intermédiaires trompeurs? Est-il nécessaire d'en dire davantage pour montrer l'insuffisance, pour ne pas dire l'impuissance radicale, de la méthode étymologique?
Une école dont la doctrine est incomplète et inexacte à bien des égards, mais qu'on n'accusera pas de s'être jamais payée de mots, l'école de Condillac avait un (el sentiment des obstacles que le langage oppose aux progrès de la science qu'elle n'a pas craint d'aiBr-
mer qu*uiie science bien faite n'est qu'une langue bien Taite, et que la réforme de la langue est la première chose dont les savants et les philosophes aient à s'occuper. Sans accepter, pour aucune science ni pour aucun genre de spéculation, cette conclusion exagérée d'une observation juste, sans croire surtout à la possibilité d'une langue nouvelle, on ne saurait trop entrer dans la pensée de celle école, en laissant les roots pour les choses, et en cherchant dans l'histoire et dans l'analyse la véritable nature, Vidée des choses que les roots n'expriment souvent que d'une façon si confuse et si équivoque. La roétaphjsique religieuse ou philosophique abonde en mots vieux et vénérables que l'histoire et la poésie ont consacrés, et qui résisteraient invinciblement à une réforme radicale. Il faut donc les conserver; mais à la condition de les expliquer et de les définir sans cesse, en mettant l'esprit en face des réalités ou des idées auxquelles ils répondent. C'est le contrepied de la méthode étymologique, qui ne laisse l'esprit qu'en présence des mots.