CHAPITRE III
Si rhumanité moderne semble incapable d'enfanter des religions nonvelles, si elle ne paraît plus guère devoir se prêter à ces brusques révolutions dues à l'initiative de quelques esprits d'élite et dont la Réforme a donné l'exemple, cela veut-il dire qu'elle ne soit pas en voie de transformation religieuse? Telle n'est point notre conclusion. Le mouvement des idées, le progrès des sciences y est trop général, trop incessant pour que les religions n'en subissent pas l'irrésistible action comme tout le reste. Il en est du monde religieux de même que du monde géologique dont les genèses grandioses et foudroyantes commencent à être reléguées parmi les romans de la géologie. La science est entrée, après les Cuvier et les Élie de Beaumont, dans une méthode nouvelle d'explication des phénomènes géologiques, dont le caractère propre est de substituer à l'action dramatique, lente et sublime de puissances extraordinaires, l'action régulière, sûre, de causes simples et générales qui font leur œuvre à l'aide du temps ; en un mot, de remplacer la révolution par l'évolution. L'historien de l'Humanité avait déjà devancé l'historien de la Nature dans cette voie. Sans se refuser à l'évidence, devant le spectacle des révolutions politiques, sociales, religieuses, où Timprévu, l'extraordinaire, l'accident, le génie des individus, le concours des circonstances jouent leur rôle, l'historien philosophe ne se laisse pas prendre par les yeux ni séduire par l'imagination puissamment
ÉTAT BEUGIEUX* — L'ATENIR. &0S
excitée par de tels événements ; il cherche les vraies causes de ces révolutions dans Tétat permanent, politique, social ou religieux qui en a préparé sûrement l'explosion, et il arrive ainsi le plus souvent aux explications vraiment scientiGques. Il y a plus : c'est que, à mesure qu'il avance dans les temps modernes, il découvre que le r61e de l'accident et de l'extraordinaire diminue, que la révolution se rapproche de plus en plus de l'évolution, qu'en tout cas, c'est celle-ci qui assure à la révolution sa puissance réelle et sa durée. Même dans Tordre politique, où l'imprévu semble encore dominer, celte loi commence à recevoir son application. Mais où elle est surtout manifeste, c'est dans l'ordre religieux. Rien n'est moins capricieux, moins spontané, moins personnel, quoi qu'on ait pu dire, que l'avènement et l'établissement d^une religion. Le miracle n'existe que de loin, et dans la mystérieuse obscurité des origines. Il disparait du moment qu'il est permis à la science et à la critique de voir la réalité de près. Les travaux de critique moderne l'ont montré pour le christianisme, malgré l'incomparable auréole de sa légende. Mais là encore pourtant que de choses imprévues, accidentelles, extraordinaires, individuelles ! Autant de mystères pour une science qui voudrait tout expliquer !
Le christianisme, qui a perdu une grande partie de l'Orient par les conquêtes de l'islamisme, a matériellement conservé tout l'Occident, aujourd'hui le grand foyer delà civilisalion universelle. Mais nul n'ignore que, depuis trois cents ans, il se fait un travail scientifique et philosophique qui tend de plus en plus à lui enlever les couches supérieures des sociétés européennes. La Réforme au xvf siècle, la science au xvii% la philosophie au xviii% la critique au xix*" sont les phases successives du grand mouvement qui entraîne le monde moderne à de nouvelles destinées. Toute religion, en sa qualité de nourrice et d'institutrice des sociétés humaines, a pour fonction de fixer la pensée dans la forme du symbole, sous la tutelle de l'autorité. L'histoire nous apprend avec quelle rigueur le catholicisme a rempli cette mission pendant tout le cours du moyen âge. Si la Réforme a peu touché au dogme proprement dit, elle a détruit la discipline catholique dans tous les pays où elle a triomphé, sauf l'Angleterre qui a conservé son Église nationale. Il est
&Oft CONCLUSION.
vrai qu'elle a snacité, par contre coup, Tordre des Jésuites, cette milice redoutable du Saint-Siège, dont l'organisation et Taction eurent pour effet de ramener sous le joog de l'obéissance passive les sociétés catholiques travaillées par l'esprit de la Renaissance et l'esprit de la Réforme. Mais elle a suscité en même temps, par une autre réaction plus salutaire pour l'esprit humain, la belle littérature théologique de l'Église de France au xvii* siècle. En somme, jusqu'à la seconde moitié du xxf siècle, le dogme chrétien conserve, dans toutes ses parties, son empire sur les intelligences et les âmes; protestants et catholiques lui restent également fidèles. On peut même dire, sans aucune contradiction, que la Réforme, en supprimant la discipline, a fortifié la foi partout où elle a pris racine, et que le sentiment chrétien a retrouvé, par elle, quelque chose de. Tinspiration primitive qui avait fait les apôtres et les martyrs. En un mot, s'il est vrai que la réforme ait émancipé la pensée religieuse de la tutelle écrasante qui pesait sur elle, il est certain que ce ne fut nullement au profit de la philosophie et de la science. La théologie de Luther et de Calvin, restés fidèles à la tradition de saint Paul et de saint Augustin, était bien plus dure pour la raison humaine que celle des docteurs catholiques, jésuites ou gallicans. La réaction qui se fit, au début de la Réforme, en faveur de V Ancien Testament^ ne prouve certainement pas que la pensée religieuse des réformateurs soit entrée dans une voie plus libérale que la tradition catholique dont ils se séparaient.
Le xvii* siècle, moins révolutionnaire en apparence que le précédent, parce qu'il est beaucoup moins agité par les passions et les partis religieux, n'en a pas moins contribué à l'émancipation de l'esprit humain, par la philosophie de Descartes et par les progrès des sciences astronomiques et physiques. Ceux-ci eurent pour effet d'enlever définitivement à la théologie la compétence des questions concernant la Nature, pendant que la méthode de Descartes restituait les questions métaphysiques â la raison humaine. Le dogme conservait toute son autorité sur les matières qui lui étaient propres; mais il la perdait sur les questions naturelles et métaphysiques, qui rentraient ainisi dans la science, leur
véritable domaine. C'était donc déjà une conquête considérable de la raison moderne sur l'autorité religieuse. Sans cesser d'être croyants, Galilée, Kepler, Bacon, Descartes et tant d'autres ont été de grands révolutionnaires, par cela même qu'ils ont fondé une autorité nouvelle pour l'esprit humain, l'autorité de la raison et de la science.
Le xviii* siècle ne s'en tint pas là. Il soumit tout au jugement de la raison, Tordre surnaturel aussi bien que l'ordre naturel, le sacré comme le profane, les questions de religion en même temps que les questions de philosophie. Jugement rapide, superûcieU parfois brutal d'une raison irritée par tant de siècles d'oppression. L'effet de cette propagande anti-religieuse fut tel sur les classes éclairées dans les grands pays de l'Europe, en France surtout, en Allemagne, en Italie, en Angleterre, qu'il sembla un moment, après la terrible révolution de 89, que le vent de l'incrédulité avait déraciné l'arbre auxquels il avait imprimé de si violentes secousses. Cette illusion des philosophes fut partagée par les politiques eux-mêmes. Napoléon, qui n'a jamais passé pour un rêveur, crut lui-même que la France, après le travail de la philosophie et l'orage de la révolution, était devenue une terre vide et libre où l'initiative d'un gouvernement fort pourrait facilement remplacer l'arbre du catholicisme par une autre végétation religieuse. Ce qui est certain, c'est que, dans le monde savant qui était resté à peu près étranger aux passions révolutionnaires, nul n'aurait osé parler de sa foi religieuse, catholique ou protestante, sans s'exposer au ridicule. Il était convenu qu'un esprit bien fait et quelque peu éclairé ne pouvait rien avoir de commun avec ce qui avait été qualifié de superstition, Rousseau fut fort mal reçu à parler du Christ dans les termes qu'on sait. Bernardin de Saint-Pierre, qui avait risqué, en plein Institut, le grand inot banni de la science par les savants, aussi bien que par les philosophes, souleva une véritable tempête de réprobation parmi ses confrères de l'Académie. Quand Napoléon rouvrit Notre-Dame de Paris et toutes les églises de France aux pompes du culte catholique, et crut devoir, en se mêlant aux fêtes, lui et toute sa cour, prêter à la restauration religieuse l'autorité de son pouvoir nouveau, mais déjà tout-puis-
Mnt, la stopéfaction et l'ironie trouvèrent des organes jusque dans le cortège officiel, qui ne voyait dans cette grande démonstration qu'un retour aux capucinades de l'ancien régime (1). La croisade philosophique conduite par Voltaire et son état-major encyclopédiste, depuis le début du XYiif siècle, avait fait de telles conquêtes, en Europe et particulièrement en France, qu'outre le monde savant tout entier, elle avait entraîné presque toute la partie pensante de la noblesse et de la bourgeoisie. Les gens de lettres ne furent pas moins sympathiques que les gens de sciences aux idées nouvelles; ei comme au xYiii' siècle, ces deux autorités faisaient à peu près à elles seules l'opinion publique, on put croire que la philosophie avait décidément remplacé la tradition chrétienne dans toute la partie des sociétés modernes accessible aux discussions et aux démonstrations philosophiques. On dut le croire d'autant mieux que la propagande anti-religieuse ne rencontra guère que des adversaires faibles ou découragés, et que pas un grand nom ne vint donner à la défense cette autorité et cet éclat qu'elle devait anroir plus lard.
Avec le xix'' siècle, en France du moins, la scène change brusquement : la philosophie s'éclipse avec la révolution. Tout ce qve ces deux puissances, un moment victorieuses, avaient, non pas détruit, mais refoulé an fond des âmes, l'une par l'éclat de sa voix, l'antre par la terreur de ses décrets, sort de son obscurité el de son silence pour se produire de nouveau au grand jour de l'opinion publique. Avec l'Empire, le rétablissement de l'Église et du culte; avec Chateaubriand, les Schlegel el la littérature romantique, une sorte de renaissance do calholicisme ; avec la Restauration, une recrudescence de domination cléricale qui va jusqu'à l'oppression des consciences; avec la Révolution de Juillet, un timide relonr à la philosophie épurée par la critique, agrandie par l'histoire; puis, à Tavénement de la seconde République, nouvelle recrudescence de la foi religieuse et de l'influence cléricale coïncidant avec la peur du socialisnœ et de l'anarchie; enfin, sous le second Empire, où l'esprit français, si net et si bruyant d'ordi-
(1) Mot biftlorique prêté à un général de TEmpire.
ÉTAT RBUOIEtJX. — L'ATENIR. ftOY
naire» semble avoir perdu l'habitude d*expliqu«ir franchement sa pensée sur toutes choses, propagande religieuse de plus en plus active et efficace sur les classes d*où était parti le signal de la ré* volution philosophique, et conversion assez générale, au moins en apparence, pour atteindre jusqu'au monde savant lui-même : voilà les phases successives traversées par les diverses générations du XIX* siècle qui se sont succédées jusqu'à nos jours.
Est-ce là un simple jeu de la fortune qui ramène ainsi tour i tour triomphants les partis et les doctrines contraires, sous l'dction des révolutions politiques et sociales? Ne serait-ce pas plutdt un mouvement sérieux et définitif qui rend au christianisme Fempire perdu au siècle précédent? Ni Tun ni l'autre. C'e^t quelque chose de moins superficiel et de moins décisif tout à la fois. Quelles que soient les causes qui ont amené ce changement, il n'est pas douteux que le christianisme a repris son prestige, sinon son empire absolu, sur une partie des hautes classes de la société moderne, particulièrement en France. Une véritable révolution s'est faite en ce sens, dans la littérature, dans la philo^ Sophie, dans la science elle-même; à partir du xix*" Siècle, un tout autre esprit que celui de la critique antérieure a souf&é sur les classes lettrées et savantes de la bourgeoisie. Soit interprétation plus large des doctrines, sous l'inspiration des éttldëi historiques et philosophiques, soit retour pur et simple aux croyances traditionnelles, sous l'impression de nos diverses révolutions, on ne rougit plus de ce nom de chrétien, jadis synonyme de superstitieux ; on s'en glorifie au contraire, dans le monde sa^ vant^ les uns acceptant l'incompatibilité^ les autres essayant Tats cord avec la raison et la philosophie. Depuis l'expérience des vingt -cinq dernières années, les idées religieuses sont devenues particulièrement en faveur dans le monde politique, en raison de leur vertu sociale conservatrice. G'est donc un sérieux mouvement, dans un sens contraire à la philosophie du xviii* siècle, qui s'est opéré dan» les classes aristocratiques de la société française, si Ton prend ce mot d'aristocratie dans son acception la plus large, et qu'on y comprenne aussi bien les illustrations littéraires ou scientifiques que les hautes positions sociales. Or, il faut recon-
nattre que celte élite étant le foyer des sciences, des lettres, des arts, de la philosophie, de la politique, de toute autorité sociale indépendante de la tradition ecclésiastique, est le vrai monde de l'intelligence et des idées, formant la tête d*un autre mcHide qui est celui de l'instinct, du sentiment et de la foi. C'est de là que, dans tous les temps et dans tous les pays, part le signal des grands mouvements sociaux, religieux, politiques qui agitent et ébranlent les masses populaires* Et il est à croire que, si le mouYcment en faveur des croyances traditionnelles gagnait entièrement les classes supérieures, il aurait infailliblement son contre-coup dans les classes inférieures, de manière à rendre universelle tôt ou tard la restauration de ces croyances.
Mais le catholicisme, même le christianisme, est bien loin d'avoir atteint un tel résultat. La réaction catholique a, dans les classes supérieures, un parti nombreux, actif et puissant; elle y a des organes éloquents, qui parlent haut, avec une conscience de leur force, avec une autorité qui rappellent les beaux jours du xvii'' siècle. Il est évident que, dans leur croisade contre la philosophie de Voltaire, ils se sentent soutenus par de fortes, sinon d'universelles sympathies. Malgré tout cela, la réaction est loin d'avoir fait la conquête des classes supérieures; elle y rencontre toujours l'éternel ennemi, l'invincible obstacle, l'esprit critique et philosophique qui a aussi ses organes, les uns passionnés et railleurs, s'inspirant du bon sens de Voltaire, les autres savants et spéculatifs s'inspirant de la science nouvelle. A la critique sérieuse d'une part, au sens commun de l'autre, la réaction dispute laborieusement l'empire de la bourgeoisie française, sans parvenir à triompher réellement ni dans la partie lettrée et savante, où règne la science, ni dans la partie moins classique où domine le vulgaire bon sens.
On ne saurait le nier : le christianisme a ressaisi, au xix* siècle, les hautes classes des sociétés européennes, que la propagande philosophique en avait détachées au siècle précédent. Mais ici une distinction est nécessaire. Si par les hautes classes on entend Tarislocratie de naissance et de fortune, cela ne fait pas de doute. L'esprit de tradition chez les nobles, ravivé par la terrible épreuve
de la Réirolution ; le senliment de conservation chez les riches, surexcité par l'explosion de certaines doctrines sociales, aideraient beaucoup à expliquer cette recrudescence, d'ailleurs sincère, des croyances et des pratiques religieuses. Quoi qu'il en soit, le changement est réel et considérable. Mais est-ce bien là la véritable aristocratie du siècle, celle qui inspire et dirige les autres classes par ses exemples et ses œuvres? Dans cette société nouvelle, où Tautorité et l'influence ne tiennent plus aux mêmes causes qu'autrerois, ou il n'y a plus guère de supériorité reconnue que celle de l'esprit, peut- on soutenir que la réaction catholique tient la tête de la société française? Où est cette tête maintenant, sinon dans le monde de l'esprit, c'est-à-dire de la science, de la littérature, de la philosophie et de l'art? Or, si ce monde-là a changé de sentiment à l'égard du christianisme, depuis les premières années de ce siècle; s'il est revenu au respect ou à l'admiration des choses de la religion, il y aurait une singulière exagération à dire qu'il a été réellement conquis par les idées religieuses du passé. Ni l'éloquence retentissante des chaires et des écoles catholiques, ni la science timide ou trop habile des chaires et des écoles officielles ne donne une juste idée du mouvement littéraire et scientiGque de notre temps, ainsi que des œuvres qu'il engendre. En dépit des clameurs et des défaillances, la science poursuit son œuvre d'analyse exacte et de critique impartiale f^ur toutes les questions religieuses qui sont de son ressort. On a pu voir, par la revue rapide des principaux livres dont ces questions font l'objet, que, si l'esprit dans lequel sont traitées ces sortes de matières diffère singulièrement de l'esprit qui animait la polémique du dernier siècle, l'indépendance des méthodes et la fermeté des conclusions montrent bien que la vérité n'a rien perdu, qu'elle a beaucoup gagné au contraire à l'étude plus sympathique, mais aussi plus libre, plus forte, plus profonde des questions religieuses. Or, ces livres font autorité aujourd'hui dans le public que ces questions attirent et préoccupent ; ils y ont laissé et y laissent chaque jour des principes de critique et des résultats acquis sur lesquels aucune contestation n'est plus possible parmi les esprits sérieux et libres qui ne recherchent que la vérité. C'est ainsi
que rexplication historique et psychologique des phénomènes religieux, que la critique des légendes et des mjtheSy que l'interprétation des symboles, que Thistoire de la formation et du développement des dogmes, en ce qui concerne le christianisme aussi bien que les autres religions, constituent aujourd'hui une Yéritable science positive qui peut être complétée, mais non réformée dans ses méthodes et ses principes, et contre laquelle nulle éloquence et nulle déclaration ne prévaudront désormais dans le public savant.
Quant à la philosophie naturelle, si le monde mystique a pris au sérieux certaines explications scientifiques plus ou moins conformes au texte de la Bible, le monde de la science n'y a point ajouté foi. Il laisse en souriant la théologie accommoder ses dogmes et ses textes aux faits et aux théories de la physique, de l'astronomie ou de l'histoire naturelle, parce que cette innocente opération conserve intactes les vérités de la science. C'est ainsi qu'il permet aux théologiens de considérer, dans le récit de la Genèse, les six jours de la création divine comme autant d'époques distinctes de la Nature créatrice, de voir une éclipse dans l'histoire du soleil qui s'arrête pendant la victoire de Josué. Hais le monde savant est unanime à maintenir les vérités physiques, astronomiques, zoologiques de la science positive cotitre les textes de la Bible ou les dogmes de la théologie. Quel est le savant, si favorable qu'il soit aux idées théologiques, qui croie que le monde date de six mille ans? Tout au plus consent-on à conserver cette date pour la dernière époque où l'homme et les animaux de la forme actuelle ont apparu sur la scène terresti*e. Quel est l'astronome qui ait. le moindre doute sur les immenses perspectives d'étendue et de durée du Cosmos, en dépit des mesquines proportions que l'astronomie biblique lui assigne? Tous les savants, tous les esprits tant soit peu versés dans les sciences, croyants ou incrédules, ont sur ces points des idées parfaitement arrêtées sur lesquelles la foi la plus vive ne peut rien. Tel est l'état actuel des classes qui composent ce qu'on est convenu d'appeler le monde lettré et savant : indépendance scientifique à peu près universelle, fermeté invincible à propos des résultats acquis de l'expérience et
de la science positive, enfin, réserve plus ou moins sympathique pour les croyances religieuses.
Mais, si Ton descend de ces classes d'élite jusqu'aux classes delà bourgeoisie non classique, sans aller jusqu'aux masses populaires, on trouve un phénomène tout différent. Il est évident que la réaction catholique a passé par-dessus leur tête, et que le courant qui les pénètre vient d'un tout autre côté. Leur défaut de culture classique, et par suite leur ignorance des choses du passé les laissent de plus en plus sous l'inspiration de l'esprit de Voltaire, et sous l'empire d'une science d'autant plus hostile aux idées religieuses du passé qu'elle est plus superficielle. Dans ce monde-là, on ne réfléchit ni aux grandeurs historiques, ni aux profondeurs métaphysiques, ni aux beautés esthétiques, ni aux vertus conservatrices du christianisme ; on y est trop étranger pour cela aux problèmes de la politique, de l'art, de la philosophie et de la tradition. Ce qui y domine à peu près exclusivement, c'est le bon sens simple, et même quelque peu grossier qu'elles ont acquis par la pratique de leurs affaires ; c'est la conscience naturelle, telle que l'a faite l'expérience de la vie moderne, sans théorie ni doctrine proprement dite ; c'est la science positive, dont les principales vérités sont devenues assez familières à ces classes pour qu'elles ne veuillent plus entendre parler de miracles et de légendes; c'est enfin l'esprit de Voltaire, le seul homme du passé dont les mots et les actes leur soient présents à la mémoire. Il faut voir avec quelle simplicité de logique, avec quelle tranquillité de conscience, les classes tranchent les questions que l'érudition, la critique, la philosophie de nos historiens et de nos savants ont tant de peine à dénouer. Si elles se révoltent contre le mirarcle, si elles protestent contre le dogme, si elles récusent ta légende, c'est uniquement parce que tout cela choque leur raison habituée à juger en ce sens dans les choses de la vie ordinaire. La science des mythes et des symboles, telle que les Kreutzer, les Schelling et les Strauss l'ont faite, n'est point leur affaire *, elles ne se soucient pas de comprendre et d'expliquer par l'histoire ou la psychologie toutes ces choses élevées, délicates, intimes et profondément humaines de l'institution religieuse ; il suffit qu'elles y voient une conlradic^
fti2 CONCLUSION.
tion au sens commun, à la conscience, à la science. Nos scrupules de moralistes, nos regrets d'artistes, nos difficultés de critiques, nos engouements d'historiens, à nous autres lettrés et savants, les touchent et les préoccupent d^autant moins qu'elles en ignorent tout à fait la cause. En sorte qu'il y a, entre ces classes et les nôtres, cette différence essentielle que, si la foi nous manque, notre sympathie, est acquise aux traditions religieuses, tandis qu'on ne rencontre ni l'une ni l'autre dans les rangs de la bourgeoisie non classique. C'est ce qui a échappé à certains écrivains qui, à des points de vue très -divers, ont fait l'histoire religieuse de notre temps. Les uns, en poussant le cri d'alarme, les autres en entonnant le chant de triomphe, ont parlé des conquêtes de la réaction catholique sur la société du xix* siècle, sans prendre garde que cette réaction, qui n'a d'ailleurs juroais été si générale et si complète qu'on Ta dit dans les classes supérieures, a été plus que compensée pas les conquêtes bien autrement étendues de l'incrédulité religieuse sur les diverses classes de la bourgeoisie non lettrée et non savante. Si les tils de la réaction catholique se comptent par milliers dans Taristocratie de naissance, de fortune, même de science et de talent, ceux de la révolution philosophique se comptent par millions dans la bourgeoisie non classique, restée jusqu'au nm^ siècle fidèle à l'autorité et à la discipline de l'Église. Ici, en effet, il s'agit d'un monde dont les proportions ne peuvent être comparées à celles du cercle brillant mais restreint qui a servi de théâtre à la réaction religieuse. On ne sait au juste où commence ce monde, à partir des classes aristocratiques, ni où il finit, si l'on descend dans les couches inférieures de la démocratie. Aujourd'hui surtout que la limite qui sépare la bourgeoisie * du peuple proprement dit, dans notre société française, devient si difficile à tracer, on peut se faire une idée de la grandeur et de la profondeur du courant qui emporte la démocratie loin des vieilles traditions.
On ne saurait trop insister sur ce point, si Ton veut se rendre un compte exact de Tétat religieux de la société moderne, à l'époque où nous vivons. Ce n'est pas le symbole des croisés, c'est le drapeau de Voltaire et de la science moderne qui guide les classes
populaires les plus voisines de la bourgeoisie non classique par rintelligence et l'aisance sociale. Ce drapeau, que le vent de la réaction religieuse n'a pu abattre et qu'arborent les organes les plus retentissants, sinon les plus éminents, de la littérature contemporaine, est la véritable étoile de la démocratie, si Ton comprend sous ce nom toutes les couches qui s'étendent depuis les premiers rangs de la bourgeoisie non classique jusqu'aux masses absolument ignorantes et inertes, vouées à un labeur incessant et grossier. Cette démocratie qui travaille et qui pense, qui du moins commence à vivre de la vie de l'esprit, au sein de ses affaires ou de ses occupations matérielles, tend à devenir la véritable classe moyenne des sociétés modernes, depuis que les progrès de toute sorte accomplis par les classes populaires les plus avancées pendant soixante ans ont fait tomber les barrières qui séparaient le peuple de la bourgeoisie. Or, cette classe si considérable par le nombre, espoir de la grande démocratie future, tête et cœur du peuple proprement dit, est restée étrangère au mouvement de restauration qui a gagné certaines parties des classes aristocratiques. Tout au contraire, l'esprit d'incrédulité s'est développé dans son sein sur une immense échelle depuis le siècle dernier. Alors c'étaient les classes supérieures, la noblesse et la haute bourgeoisie, qui se détachaient des antiques croyances. Le peuple, y compris même la bourgeoisie non lettrée, y restait fidèle, ne pouvant encore entendre la voix de l'esprit nouveau, dans les profondeurs où l'ignorance et les préjugés laissaient végéter sa pensée. Entre lui et la lumière philosophique, la communication n'était pas possible, faute d'organes de la publicité qui la fissent parvenir jusqu'à ses yeux. Les coijps de foudre de la Révolution l'éveillèrent en sursaut sans l'éclairer. Il se leva, combattit, vainquit avec la bourgeoisie, sans comprendre encore autre chose dans cette grande lutte que certains droits conquis et certains abus détruits. La portée religieuse de cette révolution préparée par un siècle de propagande philosophique, devait lui échapper. La haine et le mépris des prêtres purent éclater à Paris, au sein d'une rouU titude exaltée par les événements et par les passions politiques du jour ; la France populaire ne fut pas complice de cet accès de fu«
Uih CONCLUSION.
reur antireligieuse assez général dans la bourgeoisie leilrée ; et, s'il se manifesta dans un certain nombre de localités, c'est plutôt contre l'ennemi déclaré ou secret de la révolution que contre le prêtre de TÉtangile. Voltaire et le peuple n'avaient eu ni le temps ni le moyen de s'entendre.
C'est donc à partir du wl* siècle que commence le vrai mouvement populaire contre la tradition religieuse. L'incrédulité philosophique, en prenant le mot dans le sens le plus superficiel et le plus voUairien, gagne peu à peu des classes qu'elle n'avait jamais entamées jusques-là. Deux mouvements en sens contraire s'opèrent au sein des sociétés modernes les plus avancées en civilisation. Pen- . dent que la foi remonte vers l'aristocratie sociale, le doute et l'indifférence descendent de plus en plus dans les couches supérieures de la démocratie. Depuis que Voltaire n'est plus Toracle des salons, il est devenu celui des foules. Autrefois, c'était la noblesse libérale et la haute bourgeoisie qui juraient par Voltaire ; aujourd'hui, c'est surtout la petite bougeoisie et l'aristocratie ouvrière ; c'est déjà le peuple des ateliers, où l'on se communique plus facilement les impressions de toute nature, et où par là on se forme quelque chose qui ressemble à une opinion ; c'est le peuple des métiers où Texercice manuel laisse à la pensée son libre jeu (1), le peuple enfin qui, quel que soit le travail corporel, garde asseï de loisirs pour penser aux choses de l'esprit.
Il n'y a plus guère que le peuple des métiers grossiers et surtout d'un labeur continu, chez lequel l'extrême fatigue de corps, en provoquant le sommeil et Tabus des plaisirs matérivls, ne permet guère à ces pauvres êtres humains la moindre activité iniellecluelle, en dehors des occupations habituelles de leur profession. Cela pourrail réjouir les moralistes de cette dure école qui regarde le travail comme un frein comprimant l'essor des passions et des pensées d'une nature originelleuient perverse. Mais, s'ils réfléchissaient à quel abrutissement le travail violent conduit l'homme du peuple, et combien cet abrutissement engendre de passions et d'habitudes
(1) Exemple : les tailleurs et les cordonniers, la classe populaire la plus politique^ par parenthèse, et la plus révolutioùnaire en toutes choses.
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grossièrement immorales, ils comprendraient que le travail n'est an frein que dans une certaine mesure, et que le travail forcé, par exemple, est souvent la source des plus grands désordres, par cela même qu'il prive l'homme de l'exercice de ses meilleures facultés, et surtout parce que l'excès de travail corporel provoque des excès d'un autre genre. Si ce peuple-là échappe à la propagande philosophique, il n'y a guère lieu d'en féliciter ni la religion ni la morale. Car il n'en vit pas plus religieusement pour cela. Il n'a pas d'idées sceptiques, sans douté, puisqu'il n'a d'idées d'aucune sorte ; mais il a des sensations, des appétits, des passions qui n'ont rien de commun avec la véritable vie chrétienne. Heureux alors les simples d'esprit et de cœur qui reçoivent des mains de l'autorité ecclésiastique leur nourriture spirituelle ! Hais le nombre en diminue chaque jour, sans que la philosophie soit pour rien dans cette indiscipline religieuse dont la sensualité est l'unique cause.
Il semble que le travail des champs, en pleine lumière du soleil, au sein de cette nature si bien sentie et tant célébrée par les poètes, soit plus fdvorable à Tépanouissement de la vie contemplative et de la méditsition intérieure. Hais tel est l'isolement du paysan, telle est la fatigue d'un labeur forcé, tel est l'empire de la tradition et de la routine^ qu'il est, de toutes les classes populaires, la moins accessible aux courants de toute nature, politiques ou religieux, qui traversent Tocéan populaire. Jusqu'ici la moralité du peuple des campagnes a été sous la tutelle et la direction des diverses Églises. L'esprit du paysan étant moins que l'esprit de l'ouvrier capable d'idées générales et de sentiments généreux, il n'a guère pour se garder des tentations de la vie animale que le commandement de sa religion et le conseil de son curé ou de son pasteur. Conscience, conscience, instinct sublime ! a dit Rousseau. Il est certain que le paysan en a une, puisqu'il est un homme, et même un homme du xix"* siècle à quelques égards. Hais quel vide effrayant dans cette conscience, si la religion s'en retirait tout à coup, y laissant libre carrière au déchaînement des brutales passions et des appétits grossiers! Et pourtant il faudra bien que cette espèce de Chine s'ouvre enfin aux lumières de la science, comme elle
&i6 CONCLUSION.
s'est ouverte aux machines de Tindustrie. Déjà la tradition reli-> gieuse y est entamée en même temps que la routine agricole. Le paysan qui a été soldat, domestique, marchand ambulant, qui a senti de plus ou moins près les rayons d'un foyer de civilisation quelconque, ne fût-ce que le chef-lieu de canton, ce paysan-là emporte dans son hameau et dans sa famille quelque chose des idées nouvelles. Et il est bien rare qu'il ne cherche et ne réussisse point à modifier en ce sens le milieu dans lequel il vit. Mais ce progrès s'accomplit avec une extrême lenteur, et non sans mélange d'idées malsaines et d'habitudes vicieuses ; les populations rustiques restent encore aujourd'hui, en très-grande partie, en dehors de la révolution religieuse qui s'opère si rapidement dans les autres classes de la démocratie. L'état du monde moderne, sous ce rapport, n'est pas sans analogie avec celui du monde ancien, où les pagani ont opposé si longtemps leur force d'inertie à l'action de la propagande chrétienne, déjà maîtresse de toutes les classes urbaines.
Voilà un tableau de la réalité qui prouve déjà que la démocratie n'est pas restée stationnaire, comme on l'a dit, dans la voie des idées religieuses. Si l'aristocratie de naissance et de fortune a reculé, ainsi que pourraient le faire croire certaines apparences, du moins le peuple a marché dans la route ouverte par la philosophie, la science et la révolution. Mais ce n'est pas tout. En y regardant de près, on trouve que la conversion des classes supérieures aux anciennes croyances n'est ni aussi complète ni aussi profonde qu'elle le parait. D'abord tout catholique, tout chrétien de profession n'est pas pour cela un croyant sérieux. C'est aux actes et non aux paroles que se reconnaît le vrai croyant. On peut admirer le catholicisme pour la beauté esthétique de ses symboles, pour la haute portée métaphysique de ses dogmes, pour la grande vertu sociale de ses institutions, sans avoir réellement la foi. N'est-ce pas le cas d'un très-(^and nombre de catholiques de nos jours que la politique, la littérature du grand siècle, ou le romantisme ont ramené aux idées religieuses? Et même parmi ceux qui disent avoir la foi, combien répugnent à la pratique, oubliant le précepte évangélique : La foi sans Us œuvres est une foi morte ? Et quand on parle ici des œuvres,
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il ne s'agit pas des verlas de la vie chrétienne. Tout homme qui se dit catholique ou chrétien, est un mauvais catholique ou un mauvais chrétien, s'il garde avec sa foi les vices de sa nature égoïste, avare, «nvieuse, brutale, sensuelle. Mais enfin il conserve le droit de se dire catholique et chrétien du moment qu'il a la foi et pratique les commandements de TÉglise. Le moyen âge, dans sa barbarie, était plein de ces chrétiens-là, sensuelles et brutales natures, incapables de comprendre l'esprit de la doctrine dont on leur faisait réciter la lettre, et qui auraient volontiers dit comme Clovis à saint Rémy, au milieu des pompes du sacre de Reims : 9 N'est-ce pas là le Paradis? » Ils n'étaient pas chrétiens, selon le Christ; ils Tétaient, dans la mesure de leur grossière humanité, selon l'Église qui n'exige pas d'autres conditions que la foi et les œuvres, c'est-à-dire les pratiques. Au contraire, que de catholiques de nos jours, d'une moralité bien supérieure, s'en tiennent, les uns à un vague sentiment de religiosité, les autres à une foi purement contemplative !
Mais le phénomène le plus curieux de notre temps, dans Tétat religieux des esprits les plus sincères et des Ames les plus ferventes du monde catholique croyant et pratiquant, c'est Tinfiltralion de la pensée moderne dans l'âme chrétienne, sans que celle-ci en quelque sorte en ait conscience. Partout ou presque partout aujourd'hui, dans le chrétien il y a l'homme moderne. La culture scientifique, philosophique et morale, indépendante de l'éducation chrétienne, y a développé bien des idées, des principes et des mœurs qui appartiennent en propre à la civilisation nouvelle. Au moyen âge, et même dans les premiers siècles de l'âge moderne, l'empire de la religion n'était pas seulement universel; il était absolu sur les intelligences comme sur les âmes, sur les consciences aussi bien que sur les imaginations. Toute idée, métaphysique, scientifique, morale, découlait de la même source que l'idée religieuse proprement dite. Aujourd'hui, l'homme qui fait sincèrement profession de christianisme a reçu une éducation scientifique qui ne lui permet pas de croire à tout ce qu'enseigne la tradition sur les questions naturelles; il a reçu une éducation psychologique qui ne lui permet
gaère d^admeUre davantage reoseiguemenl orthodoxe, 0a ce qui concerne certaines questions morales, sociales et |>olitique8; il a môme reçu une éducation métaphysique qui ne lui permet d'adhérer que dans une certaine mesure à la ihéoiogîe chrétienne. En un mot, sous le chrétien il jf * presque toujours Thomme moderne qui, implicitement ou explicitement, fait ses réserves sur une foule de questions, telles que la prédestination et la loi de grâce, Téterniié des peines, Fétat des réprouvés, la résurrection des corps, l'existence et la fonction du diable, la nature maudite de la matière, Tindifférence aux choses terrestres et aux aifections humaines, etc. Combien ils deviennent rares, ces croyants absolus qui conservent dans sa parfaite inlégrité le sacré dépôt de la tradition, et qui ne laissent aucune issue par laquelle l'esprit moderne puisse pénétrer dans le sanctuaire I Sans parler d'une classe de chrétiens qui devient de plus en plus nombreuse, et dont le caractère propre est de s'entendre à merveille $ur l'art de faire son salut en ne négligeant aucun de ses intérêts terrestres, nos chrétiens les plus sincères, les plus honnêtes de l'âge actuel, savent, sans trop s'en rendre compte, accommoder le vieux dogme aux exigences d^ l'esprit moderne. Et en cela leur bonne foi est entière ; leur illusion est naturelle.
On vient de parler du dogme. Si l'on étudiait bien toute la vie religieuse des chrétiens modernes, on trouverait que la pratique n'a pas moins que la foi subi Taction de l'esprit nouveau. Ainsi la religion ne consacrait pas simplement le mariage aux yeux de Dieu ; elle faisait toute la vertu morale et toute la force sociale du lien matrimonial. Aujourd'hui, pour tous les croyants dont l'éducation moderne a développé la conscience, non-seulement la loi religieuse ne constitue plus l'obligation sociale du mariage, mais elle n'en fait pas même toute Tautorité morale. Le croyant qui se marie s'oblige tout à la fois devant Dieu, devant sa conscience, et devant la loi. Pour le chrétien d'autrefois, le sacrement de la confession entourait le prêtre d'une telle auréole de sainteté et d'infaillibilité que l'homme disparaissait complètement avec ses faiblesses et ses misères devant le ministre de Dieu, investi de son autorité, inspiré de sa grâce. Aussi le choix d'un confesseur
ÉTAT RELIGIEUX. — L'AYENIR. &i9
étai(-il alors chose rare, et ea quelque sorte iodifférente. Qu'importait soo âge, son expérience, sa raison, sa vertu personnelle, puisque Dieu l'avait surabondamment pourvu de toutes les vertus et de toutes les facultés de son sacerdoce, au moins pour le moment de l'exercice? Maintenant, si le chrétien croit toujours à la grâce de Dieu et à Tautorité de son ministre, il ne néglige pourtant pas les précautions de la sagesse humaine dans le choix d'un confesseur, soit pour lui-même, soit surtout pour sa famille. Ce n'est plus seulement le prêtre qu'il cherche, c'est le sage, le conseiller, l'ami, Thomme enfin. Pourquoi cela? N'est-ce point parce qu'il n'est plus tout à fait convaincu que la grâce divine suffit à tout, et que, la sa^^esse, la sainteté, l'expérience personnelle du directeur n'est pas inutile à la bonne direction de son pénitent? Et ici il n'est pas question des chrétiens mondains qui ne s'attachent qu'aux prédicateurs ou aux directeurs à la mode, soumettant en tout leur foi religieuse aux convenances sociales ; il s'agit de la classe des chrétiens les plus sérieux et les plus sévères. Enfin, la société clirétienne, jusqu'à la Révolution, n'avait jamais imaginé que l'État pût imposer à l'Église l'obligation de déposer en terre sainte les morts qui, pendant leur vie, avaient refusé ses sacrements. Aujourd'hui, l'Église ne pourrait leur fermer la demeure commune sans scandale, même pour nombre d'âmes pieuses. Tant la piété elle-même se prêle aux idées de la conscience moderne !
Si l'on observait attentivement les mœurs religieuses d'une trèsnombreuse catégorie de catholiques, fort respectables d'ailleurs, quelle différence ne trouverait-on pas entre, la vie chrétienne d'autrefois et la vie chrétienne de notre temps I Un des esprits les plus nets et les plus judicieux de l'école critique contemporaine (1) fait remarquer que la religion a eu une bien plus large part dans la vie du païen qu'elle n'en eut jamais dans celle du chrétien. Cela est vrai, sauf explication. Mais ce qui l'est d'une fiiçon bien plus complète et plus absolue, c'est que le sentiment religieux remplissait bien autrement la vie du chrétien d'autrefois que celle du chrétien de nos jours. Jadis ce sentiment était l'âme de la vie
(1) M. Havet.
hnmaine; il Tenveloppait dans toutes ses ofianifcstations, il la pénétrait dans ses plus intimes profondeurs. Maintenant, la religion ne fait plus guère que présider aux grands et solennels rooroents de notre destinée, à la naissance par le baptême, à l'adolescence par la première communion, au mariage, à la mort. L'assistance à la messe et aux autres offices est bien plus com* roune que la confession et la communion. La stricte pratique est rare; et alors même elle n*est guère vivifiée par ce sentiment mystique qui fait l'essence même du cbristianisme. On compte autour de soi les chrétiens qui ne rêvent que des choses d'en haut, et que les intérêts, les passions, les idées de ce bas monde laissent plus ou moins indifférents.
Cette métamorphose des sociétés chrétiennes, au moins dans leur partie la plus éclairée et la plus libérale, est manifeste pour tout moraliste qui observe un peu le monde où il vit. Et comment échapperait-elle à son observation, quand des faits éclatants viennent à tout moment en révéler la réalité? Parmi les exemples qu*on pourrait citer, il en est quelques-uns qui sont particulièrement significatifs. L'histoire du jeune Mortara, qui a révolté le monde philosophique et étonné le monde chrétien, n'eût pas provoqué la moindre réclamation, non pas seulement au moyen âge, mais même au sein de cette société si polie et si classique du xvii" siècle. Qu'y a-t-il, en effet, de plus simple^ de plus légitime, de plus nécessaire, au point de vue de la foi, que d'nrracher une âme humaine aux erreurs d'une religion fausse et aux flammes de l'enfer? Ce n'était pas seulement un droit pour l'Église reconnu de tous -, c'était le plus strict de tous les devoirs. La foi du doux et saint Pie IX ne lui permettait pas plus de doute qu'aux plus ardents et aux plus impérieux pontifes dont Thisloire fasse mention. L'enlèvement de cet enfant à sa famille israélite ne pouvait être aux yeux du pontife qu'un acte de charité évangélique commandé par son dévouement au salut des âmes. Quelle tristesse et quelle tendresse dans l'allocution récente adressée au jeune Hortara chargé d'exprimer au Saint-Père les sentiments de vénération et d'amour des élèves de son séminaire. < Vous m*êtes bien cher, mon fils, parce que je vous ai acquis pour le Christ à un très-grand prix. Vous
ËTAT RELIGIEUX. — I'AYEMIR. &2i
m'avei coûté une bonne rançon; à cause de vous, un déchaînement universel a éclaté contre moi et contre ce siège apostolique. Des gouvernements et des peuples, des puissants de ce monde, et des journalistes qui sont aussi les forts de nos jours, m*ont déclaré la guerre, des rois même se sont mis à la tête de celte campagne et ont fait écrire par leurs ministres des notes diplomatiques, tout cela à cause de vous. — Je passe sous silence les rois. Je ne veux rappeler que les outrages, les calomnies et les malédictions pro^ noncées par une fouie innombrable de simples particuliers qui paraissaient indignés de ce que le bon Dieu vous a fait le don de sa vraie foi en vous tirant des ténèbres de la mort où votre famille est encore plongée (1). » Ce que ne dit pas le Saint-Père, ce qu'il sait et ce qui est bien fait pour redoubler sa tristesse, c'est que, parmi ces simples particuliersy il y a bien des gens qui se disent et se croient chrétiens. La chose, en effet, n'est point aussi claire pour la conscience des croyants de notre temps que pour celle du sai nt pontife et de ses cardinaux. 11 y a eu, dans le déchaînement universel dont il parle, bien peu d'organes aussi courageux, aussi absolus dans leur foi que VUnivers. Il a fallu toute. la force de la discipline catholique pour empêcher les plus nobles âmes chrétiennes de nos jours d'exprimer leur regret d'une pareille violence faite aux sentiments et aux droits de la famille. Antre exemple encore plus décisif. Quand la dernière encyclique de Pie IX est tombée A l'improviste sur la société actuelle, quelle n'a pas été la surprise et la consternation du monde chrétien éclairé et intelligent? Et pourtant c'était bien le langage de l'Église catholique. Au moyen âge, au xYi*" et même au xvii'' siècle, de pareils anathèmes contre la liberté de conscience et la liberté de la presse, contre la sécularisation du droit civil, et contre tant d'autres conquêtes de la Révolution, auraient paru tout simples. La Cour de Rome et TËglise de France avaient fait une bien autre démonstration lorsqu'elles avaient approuvé la Saint-Barlkélemy et la révocation de Tédit de Nantes. C'est qu'alors, en effet, la tolérance et le respect des droits de la conscience humaine
(1) AUocuUoa du 12 avrU1867.
422 cKmcumofi.
n'étaient pas entrés dans }efs mœnrs de h société ehréttenne. CathoHqiie et Ubéral, veilà de toutes les aHtances ceHe qne les hommes de ces temps, même les plus éclairés, comprenaient le moins. Aujourd'hui cette alliance est très-sincére, ehez un fort grand nombre de chrétiens, et même de catholiques. En frappant son grand coup, la cour de Rome ne s'est pas doutée qu'elle commettait un véritable anachronisme. A Paris, et eir France où l'état des intelligences et des âmes es) autrement connu et jngéy l'effet de l'encyclique fut déplorable. Nulle protestation ne s'éleva, soit dans l'Église, soit même dans le monde catholique, ott la discipline n'enchaînait pas autant les consciences. L'encyclique fut même défendue par les plumes ou les toix les plus habiles. Mars l'hahileté même de la défense trahit l'embarras et la dissidence des affocats du Saint-Siège. Quand la rhétorique du plus éloquent de nos éf êques Tint à son secours, ce fut moins pour appuyer l'attaque que pour couvrir la retraite. La défense de fabbé Dupan* loup ne fut énergique et triomphante que contre les conquêtes de Victor-Emmanuel. Si la cour de Rome fait bien, elle ne renouvellera pas cette déclaration de guerre aut idées et aux principes de la société moderne. Elle écoutera les conseils des plus sages et des plus habiles ministres de l'Église de France, la plus éclairée et la plus libérale, après tout, des églises de la calholicHé.
Autre exemple moins éclatant, mais tout aussi significarif des méprises de TÉglise catholique sur le véritable état religieux de la société soumise à sa discipline. L'illustre évéque d'Orléans tient de publier, à propos des inondés pour lesquels il invoque les secours de la charité publique, une lettre pastorale où il fkit remonter è la justice de Dieu l'origine de ce fléau et de tous ceux qui affligent notre pauvre humanité. C'était tout simple, étant donné le Dieu de la théologie chrétienne. Et, il y a seulement deux siècles, nul ne se fût étonné d'une pareille application du dogme de la Providence. Pourquoi? Parce qne ce dogme, tel que le comprend et l'explique la théologie chrétienne, est une conséquence directe et nécessaire de la doctrine du surnaturel, qui est le principe même de cette théologie, et l'on pourrait dire de toute théologie religieuse. Que l'intervention surnalurelle ne soit elle-même que
ÉTAT REUGBtnL — L'AVBMIR. U%
la conséqifefAcêr de PMée d'Hii Di«H penoMek i ta Mmièr»' dM êtres individuels que fetpértem» nou9 tril ««nwMte^ êl fM tes pftrtisaiis de eette doelrine manqueiit k to logique, ei^ rtJeUittt faction persoanMIe et surnatiirelle de la Providence drvhie sut le oovre de )a Nature, c'est une question à débattre entte les ditevees écelee de métaphysique. Ge qui est certsin, c'est qve la PrevideMe, doBi noire ilhMtre prêtai explique tes desseins a^ee land d'asaa* ranee, est bien la Providence du Dieu chrétien, comme elle étaflt celle de Jéhovah, comme elle était celle des dieui du paganisme et de toute Tantiquilé, avant que la aeience eAt révélé rimmutahiUlé elToniversalîté des lois de la Nature. Sêuleaftent, peur être euaet, il faut ajouter que jamais la providence des Dieux freca n'eut cetle puissance absolue qui était l'attribut propre de la dtvknlé hébraïque on orientale. Celte puissance, dnna le polythéisme, n'appartenait q«'au Desifai. Quoi qu'il en sott, depuis que la révélatio» des lois de la Nalure a acquis, dan» le monde stfvant, et mènoe dana le monde moderne tout entier, Taulerilé d'une vérité qui ne renconire ph» de eeiitradicteurs, mémo du cAté des éoeles théolofiques, ai le vieux dogme de raciioii personnelle et surnaturelle de la Providence D'à pas diaparu, comme la logique l'exigeait, de la théologie el de la métaphysique, il n'a plua conservé de prestige que dans sort idée abstraite el générale. C'est un thème toujours riche pour l'élO'* qnence de nos théologiens prédicateurs, et de nos philosophes écrivains ou professeurs. Tout au plus ose-t-^on en maintenir l'applie»tion dans l'ordre des cboaes morales. Et encore, la psychologie réclaaoant contre ce mode d'intervention divine aussi énergiqueroent que les sciences naturelles, le dogme de la Providence temt-il soit à devenir une idée vague et stérile, sans portée et sans applica* tion, soit à se convenir en une action naturelle el nécessaire qui n'a plus aucun des caractères du gouvernement personnel. C'est cette idée toute mo(ierne qu^est veime heurter de front la lettre pastorale de Tévèque Dupanloup^ non-senlemeat dans le monde des savants, mais encore duns celui des croyants de notre temps. Dans son ardeur de protestation contre le mouvement irrésistible des choses, il s'est mépris sur la nalure de la foi actuelle ) il a compté sur la logique de ses Adèles, quand il fallait toujours avoir
les yeux ouverts sur le bon sens et réducation scientifique qui les condamne à de perpétuelles incouséquences.
Telle est la réalité. Elle est trop universelle et trop irrésistible pour que le chrislianismey s'il veut vivre d'accord avec la société moderne, puisse espérer maintenir son empire sur les âmes et les intelligences, en n'en tenant aucun compte. C'est au contraire en la respectant qu'il peut conserver bien longtemps encore la part qui lui est laissée par la science et la philosophie moderne, dans le gouvernement des générations actuelles. Ainsi, sans empêcher la révolution religieuse de s'accomplir, elle pourra en ralentir le mouvement. Non posmmus^ sint ui sunt : voilà de beaux mots qui font honneur à la conscience et à la foi de ceux qui les prononcent ou de ceux qui les appliquent, mais qui ne devraient jamais être que l'expression des principes éternels de la morale universelle. Lq^ religions ont certainement de ces principes; c'est ce qui en fait la vertu morale et la longue durée. Le christianisme, la plus philosophique des religions, en contient beaucoup que la science humaine ne reniera jamais. Mais il faut que rÉglise catholique, sans faire amende honorable au siècle pour les intolérances et les duretés du dogme, en laisse dans l'ombre les parties vraiment incompatibles avec l'esprit moderne. On la trompe sur le véritable état religieux des sociétés chrétiennes et sur son propre avenir, quand on encourage ses prétentions absolues et ses violentes entreprises contre Tesprit du siècle ; on la mène plus rapidement à sa ruine que ne le comporte la force des choses et le cours des idées. Le triomphe absolu qui aboutirait à un retour complet au passé, est une de ces bonnes fortunes que le catholicisme le plus naïf ne peut plus rêver aujourd'hui. Évolution ou révolution^ telle est l'alternative dans laquelle sont enfermées les destinées de la dernière des religions. Pour le christianisme, pour l'humanité, pour la philosophie elle-même, le mieux n'est pas la révolution qui sème les ruines sur son passage, et prépare les réactions stériles. Cette conduite peut n'être pas la plus logique ; et le catholicisme ne manque pas de conseillers qui diraient volontiers, en lui appliquant le mot d'un orateur de la Révolution : Périsse V Église elle-même plutôt qu'un principe.
ËTAT RELIGIEUX. — L*AVEN1R. &25
Ces docteurs d'un autre âge montrent en cela une profonde ignorance de rhistoire. Celle-ci nous apprend que la logique a perdu beaucoup d'institutions, et qu'elle n'en a pas sauvé une seule. Ce qui sauve les institutions, particulièrement les religions, ce qui du moins en prolonge l'existence, c'est la facilité avec laquelle elles s'accommodent aux progrès des sociétés qu'elles ont inspirées et dirigées seules au début, et qui les inspirent et les éclairent à leur tour par les lumières nouvelles de la science et de la philosophie. Une grande religion, comme le christianisme, contient, à côté de beaucoup d'idées qui ont vieilli, des idées éternelles que les princi pes de la civilisation moderne ne peuvent contredire. C'est en s' appuyant de plus en plus sur ces vérités, et de moins en moins sur les vieilles idées et les prétentions exclusives, qu'elle résistera à l'action du temps. Yoilà ce qui explique pourquoi le sentiment chrétien est autrement puissant et vivace chez les sociétés florissantes de la race anglo-saxonne que chez les peuples ignorants et corrompus de race latine. Quel historien sensé ne trouve aujour* d'hui que la Réforme a plus fait pour la durée du christianisme que le fanatisme de Philippe II? N'est-ce pas surtout dans les pays où le catholicisme est tombé à l'état de superstition, que les révolutions violentes contre les institutions religieuses sont à craindre? C'est ce que pensent bien des chrétiens, surtout protestants, qui soutiennent que, sur le fond et l'essence du christianisme, la foi religieuse n'a subi et n'a pu subir aucune altération, vu Tidentité de la conscience chrétienne et de la conscience moderne. Illusion bien naturelle et vraiment noble de toutes les âmes généreuses qui aiment à retrouver dans la doctrine traditionnelle tout ce que contient demeilleur et de plus pur leur conscience, telle que Ta faite une belle nature et une libérale éducation. Beaucoup de chrétiens disent et semblent croire que le christianisme est la source de toute vraie science et de toute vraie morale. En ce qui concerne la science^ le paradoxe est trop violent pour être sérieusement soutenu, quand nous savons que, depuis trois siècles, la science et la théologie sont en complète opposition. On aura beau subtiliser sur les textes de l'Écriture sainte, on ne trouvera dans ses poétiques récits et ses naïves explications rien qui ressemble aux théories de l'astro*
&26 GOMCttlSItm.
noDrie, de )« pbyiiqtfe et ié \ê géotoflîe meéerne. X»t, e» ee qiâ concerne ForAre des f érltée iMff aie», i) feot eowenh que le panh doxe est pitfs spéeleux. La eonseienee clnrélieniie é §«rdé esses es points eoiiKAans avee la «onseîenee mederne pMittr qn'i^ ait été possible é eeFtahs moraHstes pvévemis on saper licieb de ecafondre )a seconde dans )a première. Néanmoins, si Fon j regarde de près, combien d'idées et de sentinents compris dans In morale nederne qu'il serait impossible de retrouver dam la morale chrétienne! Des historiens et des philosophes contemporains enl oppcné lés deui morales, en disant qne la grâce est le principe de F une, tnndis que la justice est le principe de l'autre ^ que la morale chrétienne ne connaît ^«e la justification par la gfràee, et la morale moderne la jnstificallon par les œuvres. Ils ont raison à In leiii^, pnis^fne telle est la doctrine de l'Église. Seulement il est pev de crejants aujourd'hui, même des plus soumis, ^ui aeeepteni celte dans toute sa rignear. Le sentiment de la liberté et de la resp bilité personnelle est tellement enraciné dans la censeieiMe roo* derne, qn'il faot être vraiment une âme mystique pour se perdra dans le sentiment absorbant de l'aietion divine. L'immense tonyorité des croyants, surtout chez les peuple» de race anglo-saxenne, croît avant tout à la liberté^ et è la justice par la liberté, savf à concilier, par un éclectisme inconsécfuent, le principe moderne avec le principe chrétien. Le mysticisme a pu fîlire loi an moyen âge; aujourd'hui il n'est phis qu'une exception, propre à une certaine familles d'âmes humaines.
Il est vrai que la doctrine de l'Église n'est pas teul à fih la parole de FÉvangile^ et que les croyante qni s'iospîrent particulièrement de ce livre ont le droit de protester contre le jugement des moralistes contemporains. En effet, la doctrine du Christ, telle que nous Font conservée les synoptiques, est antrement libérale, large et pratique que la doctrine de TÉglise, i'ormulée par saint Paul, expliquée par saint Augustin, consacrée par l'autorité des conciles. Le livre de r/ntùalton, d'ailleurs si beau, n'en est pas un fidèle commentaire, en ce sens qu'il n'en développe que le côté mystique, lequel n'en est pas le meilleur. La doctrine de Y Imitation est une morale de moines, de solitaires, d'hommes qni
ÉTAT RELIOlBim. — L' AVENIR. U21
Yeulefti rester élr»ng«r8 tii mmide et à la cité, lâBâh (fae h morale de l'Évangile est Vraiment pratique et sociale. Mais, en la preaaiit dans loote sa portée et dans teate aa venu, qaelle différence ne traavera-t-on pas encore entre )a justice de rÉvangite fondée snr un sentiment, et la justice nioderM assise sur on principe? Aimez DieUy mimex^vous les nn$ le» autres^ aimes touies le$ créatures de Dieu : lelto est ta grande formate qui réstiroe toute la norale évangéK^e. Celle-ci ne parte que ta langue du sentiment el de Faroour^ tandis que la morale moderne parle la langue plae sévère des prineipes, du devoir et du droit. L'ftme chrétienne J'entends l'àme évangéliqne, eonnaft la charité, et pratique le dévonemeBty Tabnégation, Thamilité, la bonté, tontes les vertus douées et snbHroes qui ont leur source dans l'amour. La oonscience moderne connaît la justice, c'est-à-dire le respect de la personne hnmnine, principe de tout devoir et de tout droit. Toutes deu^i ont ceci de eomanm el d'admirable qu'elles protestent contre ta force; mats, tandis qtie l'nne le fait an ifom de l'amonr, l'autre le feit an nom du droit. G*est ce qui explique pourquoi le chrétien tend la seconde jone k l'outrage, alors que rhomttie moderne le pvnit, soit en invoquant la loi, soit en opposant te droit de la défense personnelle à l'injustice de l'attaque !
Toilà les deux morales en action. Si la scène de l'Évangile est sublime^ elle n'est possible qu'en Orient, dans ce pays de la gréK;e, de l'amour, de ta fraternité universelle, dans cette terre classique do mystieisme et du vrai communisme. La morale moderne a moins de poésie, do moins de cette poésie qui frappe Fimaglnation. Mais tontes les àraes qui ne cotffondent point la justice avec te droit écrit savent qu'il n'est pas d*acte de cliarité, de dévonemeni, il'héroïsme, de martyre qu'elle ne contienne dans les profondeurs de son principe bien analysé et bieif compris. Laquelle de ces deux morales en aura le plutôt fini avec le règne de l'injustice et de la force? L'avenir le dira. La loi d'amoor n'a pas triomphé, même avec l'incomparable prestige de Tetemple du Christ. L'Orient, où s'est prêchée et pratiquée celte sublime doctrine, bien avant Jésus, nous le montre par sa servitude et sa misère. Il est vrai que la lui de justice negonverne pas encore le monde moderne en maîtresse
absolue \ mais qui pourrait nier que, chaque siècle, aon empire ne s'y étende et ne s'j affermisse davantage?
Quand on songe aux enseignements et aux pratiques de la morale de l'amour, aux vertus des thérapeutes, des esséniens, de certaines sectes gnosliqnes, d^ chrétiene de la primitive Église, on est tenté, avec H. Renan (1) et bien d'autres historiens enthousiastes, de trouver notre justice moderne bien sèche et bien étroite. Nous avons nous-même partagé cet enthousiasme pour ce qui nous a semblé un moment l'idéal suprême de la justice. «Où est, disions-nous, la morale supérieure à l'amour? Où est la doctrine sociale supérieure au dogme de la fraternité? Bien des doctrines vieilliront et passeront dans l'Humanité et dans le Christianisme ; mais à celte sublime morale on peut appliquer le mot du Christ lui-même : Le ciel et la terre passer ont ^ mais mes paroles ne passeront point (2). > Oui, sans doute, la doctrine évangélique sera éternelle, comme l'amour, comme la sympathie» comme la fraternité, comme tous les sentiments que le Christ a trouvés dans son cœur d^homme vraiment divin. Hais nous nous trompions, en faisant de cette doctrine l'idéal même de la loi morale. Nul sentiment^ si beau, si pur, si fort qu'il soit, ne vaut un principe, quand il s'agit de guider la conscience humaine. En fait de loi morale, rien n'est supérieur, rien n'est égal à la justice. Voilà pourquoi nous plaçons la morale moderne encore au-dessus de celle de l'Évangile. S'il fallait prendre pour déflnitif le jugement de M. Renan, touchant la valeur comparative de la loi d'amour et de la loi de justice, nous lui dirions ce que Proudhon objectait sans cesse à Cahet, à Pierre Leroux, à Louis Blanc, à tous ceux qui fondaient leurs théories de réforme sociale sur un sentiment : Nulle société ne peut être assise que sur le principe de la justice. Or un sentiment n'est jamais un principe. ^ chacun selon ses œuvres : voilà un principe. À chacun selon ses besoins : voilà un sentiment. La seconde formule peut être l'expression de la providence sociale; la première seule est l'ex-
(1) Vie des Apôtres.
(2) Histoire aitique de Vécole d'Alesrandrie, 1. 1, p. 182.
ÉTAT RELIGIEUX. — ï/aVENIR. 429
pfeâsion'de la loi. On voit que même, dans sa meilleure partie, dans celle qui peut être considérée comme son essence même, la conscience chrétienne a encore besoin des principes de la conscience moderne pour comprendre les devoirs et les droits qui font l'homme de notre temps. Et de fait, pour ne point parler de tous les croyants qui ont perdu le sentiment de la grande tradition évangélique sans acquérir la vraie notion de la justice moderne, combien y a-t-il de chrétiens, même selon l'Évangile, qui prendraient à la lettre l'abnégation évangélique en ce qui concerne les sentiments de dignité personnelle, les affections de la famille, et tel intérêt de la cité? Combien seraient assez scrupule.ix observateurs de la loi d'amour pour tendre l'autre joue à l'outrage ?
Mais revenons à notre sujet. Lexii° siècle, qui conseilleau chrislianisme ces tempéraments et ces accommodements nécessaires, ne lui démande pas le sacrifîce d'un seul de ses dogmes, ni de ses pratiques; il n'exige pas le retranchement d'une seule syllabe de son symbole. C'est qu'il n'y a jamais eu de siècle moins novateur, nu moins en apparence. La preuve en est dans le peu de succès des réformes religieuses d'une part, et de l'autre des utopies philosophiques qui tendent à remplacer la religion. Notre siècle a trop l'esprit historique pour n'être pas conservateur. Seulement, comme il n'a pas moins l'esprit critique, et qu'il en sait trop pour se faire illusion sur bien des choses, il est conservateur a sa manière, c'est-à-dire en infusant de plus en plus la science, la morale, la politique moderne dans les formules de la tradition. Il laisse l'initiative des réformes et des utopies aux esprits aventureux, très-rares d'ailleurs en ce tempâ, même parmi les libres penseurs, et il en reste,' en matière de foi, à cet éclectisme incohérent et inconsistant qui est la pratique plutôt que la théorie d'une société qu'aucun principe arrêté ne guide. C'est le goût général des générations actuelles, dont l'esprit est peu philosophique, c'est-à-dire peu radical, si on les compare à celles qui les ont précédées. Voilà ce qui explique pourquoi l'immense majorité des intelligences, même pénétrées de l'esprit moderne, au sein des communions chrétiennes, n'a pas suivi les novateurs, dans leurs essais plus ou moins hardis de transformation. Généralement, pour ne pas dire uni ver-
Ù30 CONCLDSIOS.
sellement, catholiques ou protestants conservent le vieux dogme dans son intégrité et sa pureté orthodoxe, sans trop se rendre compte des sentiments, des idées, des habitudes d'origine étrangère qui le modifient dans la pratique. Ils jugent de tout avec une raison, avec une conscience toute moderne, sans paraître se douter le plus souvent que leurs Jugements et leurs sentiments ne sont pas en parfait accord avec les principes religieux de la tradition. En on mot, à qui regarde aux choses plus qu'aux mots, ie monde chrétien lui-même apparaîtra plus moderne encore que chrétien : en sorte que la révolution religieuse, appelée par les rôveors utopistes, réprouvée d'avance par les conservateurs du passé, se fait sans bruit, sans éclat, sous les yeux inattenlifs des uns et des autres, par un travail lent et latent, mais sûr, qui n'est pas sans analogie avec les procédés employés par la Nature, dans ses grandes genèses géologiques. Si ce travail continue, et Ton ne voit pas quelles causes pourraient Tarrêler, il viendra un jour où le monde chrétien aura passé tout entier à la civilisation moderne, et n'aura plus conservé du christianisme historique que les symboles et les formules ; la science et la philosophie en auront complètement renouvelé l'esprit.
Il est une institution bien autrement puissante que la 8im|>le propagande scientifique et philosophique, et qui peut hâter ce moment; c'est l'éducation. On l'a dit avec raison, c'est dans l'école que se décideront les destinées du monde moderne ^ c'est là que se préparera son avenir religieux, de même que son avenir politique. Or, l'enseignement des écoles, dans nos sociétés modernes, esi encore loin de répondre par son organisation à la haute et capitale mission qui lui est assignée par la nature des choses. L'enseignement primaire surtout, le seul dopt le peuple profite, le seul par conséquent sur lequel puisse compter la démocratie, est tellement incomplet et superficiel dans certains pays de l'Europe, comme la France, ou tellement mêlé aux croyances religieuses dans d'autres, comme TÀllemagne, qu'il ne peut que très-insuffisamment préparer les jeunes intelligences à une culture quelque peu scientifique pour un âge plus avancé. Le catéchisme du prêtre catholique, l'explication biblique du ministre protestant est encore aiyourd'hui l'unique
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enseignement moral à l'usage de Tenfance et de l'adolescence. La morale de la conscience et de la raison, si simple, si élémentaire qu'on la conçoive, est encore jugée par nos hommes d'État, et môme par bepucouf) de nos philosophes comme une chose hors de la portée des intelligences qui fréquentent les écoles. Tout au plus laisse-t-on, dans nos lycées, une place à l'enseignement philosophique dont on fait le couronnement des études classiques. C'est une réforme radicale à entreprendre, le jour où les sociétés européennes entreront dans la voie de la vraie démocratie. Alors le premier soin des réformateurs de l'enseignement populaire sera d'organiser un enseignement moral fondé sur la science de l'homme, en même temps qu'un autre enseignement physique fondé sur les sciences de la Nature. Si ce double enseignement est rendu accessible, et même attrayant dans une certaine mesure aux jeunes intelligences qui doivent le recevoir, il les préparera à n'entendre plus tard que les leçons de l'expérience et de la raison, en tout ce qui touche aux intérêts moraux des individus et des sociétés.
La démopédie est le salut de la démocratie; il n'est personne qui n'en convienne. Or, l'éducation du peuple, faite jusqu'ici par les religions, ne pouvait avoir pour effet d'affranchir son esprit des préjugés de l'imagination et de la tutelle de l'autorité. La science est la seule i^istitutrice qui puisse conduire à un pareil résultat, par la nature même de ses procédés, et aussi par le caractère désintéressé de sa discipline. La religion, qui a été jusqu'ici la grande institutrice du genre humain, a rempli cette mission à sa manière, et selon ses principes. Elle a toujours élevé les âmes, épuré les sentiments, réglé les volontés. Elle a même souvent inspiré les intelligences, surtout quand elle élail, comme le christianisme, une grande et profonde doctrine; elle ne les a jamais émancipées. Son principe d'éducation est l'autorité, son moyen l'obéissance, son but la vertu et la sainteté, non la liberté. Quand par hasard le sentiment de celle-ci entre dans l'âme humaine à la suite de l'éducation religieuse, il n'en est pas un fruit naturel et couvé par la relij;ion elle-même. Ou bien, c'est la réaction d'un esprit auquel pesa enûn le joug d'une tutelle qui se prolonge outre mesure, ou bien c'est l'épanouissement nécessaire d'une intelli-
Ùâ2 CONCLUSION.
geïice qui n'attend que l'flge de la maturité pour se produire dans sa force et dans sa liberté. Alors nous échappons aux mains qui veulent nous retenir, et fuyant une autorité jalouse et défiante, nous nous réfugions, à nos risques et périls, dans Tasile de la science et de la philosophie. En tout cas, il n'arrive jamais que la séparalion se fasse à l'amiable; c'est une rupture, souvent violente de part et d'autre, toujours mêlée de regret, de tristesse et d'amertume. Comment en pourrait-il être autrement? Dans l'éducation toute chrétienne, le plus souvent catholique, de nos sociétés modernes, rien ne prépare, ne ménage la transition de l'état religieux à l'état scientifique et rationnel. Tout, au contraire, concourt à la rendre brusque et douloureuse. La nature, qui aime à procéder par les semblables, opère ici forcément par les contraires. L'esprit passe tout à coup de la discipline absolue au régime du libre examen, du mystère à la lumière, des visions de l'imagination aux idées abstraites de la raison pure. Quelle agitation! quelle crise ! quel déchirement, même dans le sein de Tâme forte et courageuse en qui s'opère une pareille révolution ! Combien reculent devant l'aUmc, comme Pascal ! Combien ne se confient à l'avenir qu'avec une sorte de terreur, comme Jouffroy !
Voilà ce qui explique la lenteur de l'évolution intellectuelle qui doit faire passer dans un avenir plus ou moins prochain les sociétés modernes de l'état, religieux à l'état scientifique. Les individus y vont en nombre de plus en plus grand, grâce à la réflexion personnelle et à l'autorité irrésistible des révélations scientifiques, grâce aussi, il faut le dire, à cet instinct d'imitation qui pousse certains esprits vers des pratiques et vers des allures philosophiques dont la raison leur échappe. Mais les foules se laissent encore retenir, pendant l'âge de virilité, dans les liens de la croyance où elles ont été nourries et élevées. Quel sera l'effet d'une éducation toute différente, le jour où la science pénétrera dans l'enseignement populaire, comme elle a pénétré dans l'opinion publique? c'est ce que l'histoire ne peut dire, puisque l'expérience est encore à faire, au moins en ce qui concerne l'ordre des vérités morales. Déjà l'expérience à moitié faite sur l'ordre des vérités naturelles a montré, depuis deux siècles^ combien il est difficile
de maintenir dans la croyance orthodoxe les intelligences populaires que la science de la Nature a éclairées de ses premiers rayons. Quel homme du peuple, quel enfant des écoles primaires croit encore au miracle de Josué arrêtant le soleil, depuis qu'il sait que c'est la terre qui tourne? Et les récits du passage de la mer Rouge, de la marche de Jésus sur les eaux, de la multiplication des pains, de Teau changée en vin aux noces de Cana, de la résurrection de Lazare, ne sont-ils pas la grande cause de Tincrédulité des classes inférieures et des jeunes intelligences des écoles, alors même que, sur tout le reste, leur conscience et leur raison ne fait aucune difficulté de suivre l'enseignement de la religion? Lorsque cette conscience aura été provoquée à un retour sur elle-même par un enseignement psychologique, embrassant dans ses divers degrés toute l'éducation scolaire et populaire, elle ne croira pas plus facilement aux miracles de l'ordre moral que l'imagination du peuple ne croit aux miracles de l'ordre physique. Et quand cette raison aura été quelque peu développée par une philosophie générale aussi simple et aussi élémentaire que possible, elle se laissera moins prendre aux illusions de l'anthropomorphisme religieux. Alors on reconnaîtra peut-être que l'esprit humain, pris dans sa moyenne, n'est pas aussi incapable qu'on Ta cru jusqu'ici de comprendre la vérité sous sa forme propre, surtout cette vérité qui lui est nécessaire pour se diriger dans la vie pratique.
Telle est, sur l'avenir religieux des sociétés modernes, la conclusion à laquelle nous semble devoir conduire l'observation des faits, en plein xix* siècle. Toute antre serait plus du goût des rêveurs ou des croyants. Ceux-ci ne peuvent accepter l'arrêt du destin, avant que le temps ne l'ait fait passer à l'état de fait accompli. Ceux-là ont trop d'imagination pour se résigner à une révolution aussi peu dramatique, et aussi peu conforme aux exemples de l'histoire. Mais le meilleur moyen de lire dans l'avenir n'est pas de regarder le passé ; c'est de voir clair dans le présent. Or, le présent montre précisément à qui sait l'observer le grand phénomène que les uns appellent de leurs vœux, et que les autres poursuivent de leurs anathèmes. Il offre le spectacle d'une
VACHBBOT. 28
klU CONCLU&ION.
révolution religieuse d'autant plus radicale qu'elle s'opère sans bruit, sans éclat, avec la lenteur et \a sûreté d'une évolution progressive et naturelle. Ce n'est pas seulement l'empire de l'ancienne foi qui se rétrécit de plus en plus; c^est l'esprit nouveau, l'esprit scientifique et philosophique qui pénètre chaque jour davantage dans cet empire, et j transforo^e la foi des croyants. Dans cette évolution salutaire, l'Humanité ne perd rien de ses plus hautes facultés et de ses plus précieux sentiments, en passant de l'état religieux à l'état scientifique, puisque la psychologie lui conserve, en les épurant, les vérités dont sa conscience a besoin, tandis que l'esthétique lui reproduit les symboles qui saisissent son imagination, et que la science de la Nature lui rend, dans de tout autres proportions, l'image de l'Infini dont la tradition théologique n'avait pu lui donner qu'une représentation fausse ou grossière.
Il faut tout dire pourtant : les choses ne se passent point absolument dans la réalité comme un optimisme excessif pourrait le supposer. La science, la philosophie, la morale ne remplacent pas toujours la tradition religieuse dans les esprits et dans les âmes d*oû celle-ci s'est retirée. Trop souvent, c'est le vide qui 8*y fait, un vide d'autant plus désastreux que les passions grossières ou perverses de la nature humaine s'y précipitent pour le combler. Trop souvent, Théritière de la religion est simplement la Nature. Or la Nature, sans être radicalement mauvaise, ainsi que le dit la théologie chrétienne, n'est pas un guide sûr et qui puisse suffire à la conscience vulgaire de l'Humanité. Ici les théologiens ont raison, et les plaintes des moralistes sont parfaitement justifiées par l'expérience. Ce n'est pas l'incrédulité savante et philosophique qui est à redouter, dans cette crise de transition et de transformation religieuse des sociétés modernes; car c'est là un état essentiellement aristocratique, dont peu d'intelligences sont capables, et qui, d'ailleurs, a un caractère bien plus spéculatif que pratique, chez ceux mômes qui en offrent l'exeinple. La foi est naturelle chez l'homme ; quand il a perdu celle de la religion, il retrouve bien vite celle de la science et de la raison.
A une condition toutefois : c'est qu'il puisse recevoir les ênenseignements de la science et de la raison. Autrement, l'esprit
ÉTAT RELIGIEUX, — L^AYENIR. kl5
est envahi sûrement par un matérialiBine qui ne croit qu'au monde des sens, et Fâme est livrée à un sensualisme pratique dont certaines classes nous offrent aujourd'hui le désolant spectacle. Voilà ce qu*il y a surtout de grave et de douloureux dnns l'époque de transition qui est la nôtre. Dana nos société» les plus avancées en civilisation, le peuple perd de plus en plus la foi religieuse, sans acquérir suffisamment la foi de la science. Aucun catéchisme ne remplace, chez lui, le catéchisme de TÉglise : aucun symbole, pur, touchant ou sublime ne vient, dans son imagination, prendre la place du symbolisme chrétien ; aucune formule partique ne s'empare de la direction de sa volonté devenue rebelle aux prescriptions de la discipline catholique. Les théologiens et les moralistes ne peuvent être contredits par les philosophes, lorsque, leur mettant ce triste tableau sous les yeux, ils leur demandent si c'est là un progrès ou une décadence. La décadence n'est que trop visible pour les esprits sérieux qu'un sot optimisme n'aveugle pas. Et ce ne sont pas les progrès des sciences physiques de l'industrie et de la civilisation matérielle qui seraient de nature à jamais l'arrêter ; tout au contraire, ils ne pourraient que la précipiter, quand l'industrie et l'économie politique arriveraient à faire de cette planète un paradis terrestre où le genre humain n'aurait qu'à jouir sans travail, ou après un travail attrayant qui serait lui-même une première jouissance.
Quand la Bible a dit que V homme ne vit pa$ aeuhmeHî de patn, elle a exprimé une vérité éternelle, dont l'application dépend, non de la conservation de telle ou telle religion, mais de l'existence de l'ordre moral lui-même. Sous quelque forme qu'elle se produise, la vérité morale sera toujours pour les individus et les sociétés une vérité vitale, dont l'enseignement ne cessera jamais d'être nécessaire. C'est pourquoi la science de cette vérité a plus de prix encore aux époques où les traditions religieuses perdent leur empire sur les masses. Car il est impossible qu'une société se conserve autrement. Toutes les critiques dirigées contre le caractère superstitieux des dogmes d'une religion, et contre le caractère servile de sa discipline, quelle qu'en soit la justesse, n'empêchent pas le philosophe impartial de reconnaître la haute mission
de moralité populaire que tout enseignement religieux a eu à remplir jusqu'ici. Qui a eu, qui a encore la garde des mœurs publiques ; qui a eu, qui a encore la direction des consciences, sinon la religion? Qui a eu, qui a encore surtout l'initiative de la charité privée, sinon les sociétés chrétiennes? L'enseignement de la philosophie peut être supérieur à cet enseignement en pureté, en élévation, en solidité ; il n'a jamais pu lui être comparé pour la puissa nce et la généralité des effets. La religion laisse un vide profond dans toute société d'où elle s'est retirée, vide qu'il est urgent de corn* hier, sous péril de mort. Notre civilisation en est là. La foi religieuse s'en va ; toute l'éloquence de nos théologiens, si bien secondés par nos philosophes spiritualistes, n'arrêtera pas l'irrésistible mouvement de l'esprit moderne qui l'emporte sans retour. Les rêveurs de religion nouvelle ont beau tourner leurs regards vers l'Orient, vers l'Occident, vers tous les points de l'horizon pour interroger les signes des temps; nulle foi religieuse nouvelle ne viendra prendre la place de l'ancienne, dans les grands foyers de la civilisation universelle. Le christianisme n'a qu'un héritier possible, la science et la philosophie. Toute la question est de savoir comment cet héritage se transmettra. La foi religieuse pourra-t-elle être remplacée au fur et à mesure par la foi scientifique et psychologique, dans les âmes et dans les sociétés qu'elle abandonne? Ici est le doute et le danger.
Pour qui connaît l'état actuel des âmes, une pareille transition ne peut se faire d'elle-même et par le seul eifort de la nature. Celle-ci a besoin du secours de l'art, de cet art puissant qu'on nomme l'éducation, et qui seul peut faire à l'homme moderne une raison et une conscience telles qu'elles puissent suffire à tous les besoins, à tous les instincts légitimes de la vie morale et sociale. L'organisation de renseignement public et privé est la grande solution du problème religieux qui fait maintenant le souci des philosophes et des hommes d'État. Que l'école, à tous ses degrés, primaire, secondaire, supérieur, prépare des intelligences et des âmes, avec le concours de la famille; qu'elle habitue de bonne heure l'enfance, l'adolescence au langage de la raison, de la conscience, de la science, en choisissant pour cela les formes les plus simples d'expression, et les procédés les
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plas élétnenlaires d'exposition : la grande édacation du monde, de Texpérience, de Tétade et de la presse fera le reste. L'homme des temps modernes peut et doit être traité autrement que l'homme de l'antiquité ou du moyen âge. Avec l'immense publicité dans laquelle il vit, grâce à l'art de Guttemberg, avec la propagation universelle (le la lumière scientifique qui pénètre dans les plus obscures profondeurs des sociétés, l'homme moderne n'a plus besoin de la perpétuelle tutelle des religions. Et quand nous disons l'homme moderne, nous n'entendons pas seulement l'homme sorti des rangs de Paristocratie intellectuelle ou sociale auquel la famille et la société prodiguent les richesses de l'éducation la plus savante et la plus raffinée; nous voulons dire aussi l'homme du peuple, pourvu qu'il ait été muni d'une instruction élémentaire suffisante. Mais cette condition est nécessaire pour que la transition de l'état religieux à l'état rationnel s'opère sans secousses et sans danger. Autrement, la démocratie et la société modernes nous semblent courir les' plus grands périls. Si l'éducation de l'école ne remplace point l'éducation de TËglise qui devient de plus en plus impuissante, c'en est fait du sentiment moral, chez le peuple surtout, qui n'a pour guide de ses impérieux instincts ni les traditions de la famille, ni les convenances du monde ; c'en est fait de l'avenir des sociétés modernes qui retourneront à la barbarie, par le chemin d'une civilisation toute matérielle. N'oublions pas que, sans le christianisme, le monde ancien aurait eu sans doute cette destinée, malgré ses sciences, ses arts, sa littérature, ses monuments, sa belle législation et sa savante administration impériale.
L'épreuve est décisive, et il faut l'avouer, d'autant plus difficile qu'elle est nouvelle. La science et la philosophie mises à la portée du peuple, voilà un problème vital pour la démocratie, mais qui n'a point encore été résolu. Jusqu'ici, dans les temps modernes, comme dans l'antiquité, la philosophie n'est guère sortie de ses écoles, et la science n'est point devenue populaire. Le stoïcisme est la seule grande doctrine philosophique qui ait passé de l'école dans la société. Hais cette société était une aristocratie élevée dans le culte des sciences et des arts de la Grèce et de Rome. Jamais le stoïcisme n'a pénétré dans le peuple : et comment l'eût-il
f«ît? S'il y eut av moade qm philo«ophi« arûtocratique, c'astcdle qui parlait le moins à riinagination et aux passions de rhomme. Le Sage des slofciens ne pouvait être le Christ de rHumaaité, à une pareille époque^ alors même que cet idéal de la raison et de la conscience philosophique n*eAt pas été gâté par les paradoxes de récole. Le serait-il encore aujourd'hui? Cela est fort douteux, mais pour d'autres raisons. En comparant le peuple de nos sociétés modernes à celui des sociétés anciennes, Thistorien ne peut méconnaître que le niveau de la raison populaire ne se soit élevé ^ it n'en est plus au point de ne pas pouvoir se passer de renseignement symbolique. Grftce à la diffusion des notions scientifiques, l'inlelligence des masses est ouverte aujourd'hui à bien des choses qu'elle ne pouvait comprendre autrefois. Mais la philosophie moderne a conçu un idéal humain plus riche et plus large que l'idéal stoïcien, plus conforme aux sentiments de la nature humaine et aux besoins légitimes de la vie actuelle. C'est cet idéal avec lequel il fout de bonne heure familiariser la conscience populaire par un enseignement qui le reproduise sous toutes les formes accessibles k son imagination aussi bien qu'à sa raison. Ce sera le Christ de l'avenir, Christ étemel, dont la pure et immatérielle essence se représente sans cesse, sans s'y confondre jamais, dans ces symboles vivants que l'histoire appelle ses héros, ses sages et ses martyrs.
Une pareille révolution n'a besoin que du temps pour s'aocomplir. Non-seulement elle doit se faire sans les moyens violents employés jusqu'ici par toutes les religions pour s'établir ou pour se conserver; mais elle s'accommode parfaitement du maintien provisoire de ces institutions. En travaillant de son côté avec toute l'ardeur d'une conviction profonde à Téroanci* pation définitive de l'esprit humaioi la philosophie n'ignore pas que son œuvre sera lente et laborieuse. Que deviendrait THumanité, pendant ce long travail d'assimilation, si la religion n'était là pour entretenir ce feu sacré du spiritualisme, dont elle s'est toujours montrée la jalouse gardienne, pour rappeler à sa haute des- . tinée l'homme de labeur que la vie animale tend à ressaisir? Voilà en quoi la philosophie de notre siècle doit différer de la philosophie du siècle dernier. Comprenant que la religion a eu, dans
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le passé, une tout aatrd fimclien que celle d'abêtir le genre httmûn, les philosophes de notre temps la voient sans entie et sans impatience poursuifre sa mission morale avec rintolérante ardeur et rimpériense autorité qui lui sont propres. Mais si la science ne doit point connaître les entratnements de la fbi, elle doit encore moins céder aux calculs de la politique. En un mot, ce qui convient à la dignité de ces deux nobles puissances de TAme humaine, ce n'est point une alliance contre nature, mais Tentlèra liberté pour chacune d'elles de enivre sa voie et de faire son œuvre. C'est le meilleur moyen pour toutes deux de servir l'Humanité, qui profite également de l'csuvre conservatrice de la religion et de l'œuvre révolutionnaire de la philosophie.
Quelques mots encore avant de fimr. L'analyse psychologique a beau prouver que l'humanité ne perd rien d'essentiel A ea nature, dans œ passage de l'élat religieux à l'état philosophique, telle est la puissance des mots qu'un sentiment de regret et d'inquiétude s'empare des esprits, quand le philosophe annonce pour un avenir plus eu oioins éloigné la fin des religions. Le monde sans religion, n'est-ce pas le monde sans Dieu ? En vain la science et la ptiilosophîe s'efforcent-elles d'expliquer que c'est le Dieu de l'imagination seulement que perd l'Humanité, et qu'au-dessus des régioae célestes ou ce Dieu faisait su décevante apparitien, le vrai Dieu ee laisse apercevoir dans le pur étbèr de la pensée. Le monde est trisie 4e cette révélation de la raîeon, même le monde des sages. A quoi sert de le nier ? ce sentiment est si puissant et si général qu'il feiune la bevche, en plein xn' siècle, eux plus libres et aux plus haHis penseurs, ou bien les force à rassurer les émes par des mots à deuMe sens. Le silence ou l'équivoque, voilà l'attitude de nos savants et de nos philosophes devmt les acruputos et les préjugés qui régnent encore. Et pourtant il est temps que sur ce point Isiut mystère diaparmsse, si le siède de la critique vent mériler esn nom.
Il y a d'ailleurs une distinction à faire parmi toutes ces veix qui se réorient contre àes conclusions de la critique. Il en est qui ne sont que récho des sentiments conservateurs d'une classe d'hommes plus politiques que croyants : celles-là out un faux accent d'éloquence qui n'est pas de nature à nou^ émouvoir. Parmi oeHes -qui
UUO CONCLUSION.
parlent de convictions sincères, il y a lieu encore de distinguer. Il n^est pas nécessaire d'être un profond observateur pour remarquer que la foi religieuse varie selon la nature des intelligences. Telle espèce d'hommes religieux se fait un principe d'obéir à l'autorité orthodoxe, sans que son intelligence soit réellement en possession de la vérité formulée par le dogme : c'est à proprement parler la foi des croyants. Telle autre espèce a le sentiment direct, la vision réelle de la vérité religieuse : c'est la foi des voyants. Les premiers engagent plutôt leur volonté (^e leur entendement dans le pacte qui les lie. Ils peuvent être, ils sont souvent des esprits froids, positifs, peu désireux de comprendre ce qu'ils croient, peu curieux de ces révélations intimes, si chères aux mystiques. Ceux-là s'en rapportent tout à fait à l'autorité du soin de fixer leur Credo, S'ils viennent à perdre leur foi, par suite des révélations de la science, ils ne peuvent inspirer qu'un médiocre intérêt; car c'est leur volonté seulement qui perd une règle, une discipline que remplacent avantageusement les lumières nouvelles d'une conscience plus ou moins développée. Leur imagination, leur intelligence, leur âme ne perd pas l'objet d'intuitions, de rêves qu'elle n'a jamais eus. La transition, pour une pareille classe de croyants, n'a ordinairement rien de critique ni de douloureux . Il y a tout avantage pour elle à passer de la croyance pure à la science, puisque la vérité dont elle ne recevait qu'une communication indirecte, par une injonction de l'autorité, l'éclairé maintenant de ses propres rayons. En ce sens, il est exact de dire que la foi de la science est la seule vraie, puisque c'est la seule qui fasse sentir et posséder la vérité. Comme il ne faut à ces esprits indifférents ou paresseux, à l'endroit des questions morales et métaphysiques, qu'un effort de pensée ou une recherche d'érudition pour s'éclairer et se fixer à cet égard, il n'y a vraiment rien à regretter dans la révolution qui les fait passer de l'état religieux à l'état philosophique.
La foi des autres a un caractère bien différent. Ceux-ci ne croient pas sur parole, ils voient ; leur foi n'est point affaire d'autorité, mais de sentiment. Ils ont ce genre d'esprit qui conçoit et comprend toutes choses sous la forme de l'imagination. Quand la
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vérité morale ou métaphysique leur est présentée sous ]a forme abstraite de la pensée pure, ils ne s'y retrouvent plus; et il leur semble qu'en perdant son enveloppe symbolique, cette vérité s'est évanouie. Pour cette classe d'hommes religieux, la transition de la religion à la philosophie est le plus souvent impossible ; et, quand elle s*opère par hasard, c'est avec le plus pénible effort et le plus douloureux sentiment. Voilà les intelligences ou plutôt les imaginations qu'il faut plaindre, lorsque la science et la philosophie l.eur enlèvent ou leur ébranlent une croyance qu'elles ne peuvent remplacer. Voilà la foi à laquelle il est délicat de toucher, et à laquelle il vaut d'autant mieux ne pas arracher ses douces et chères images que celles-ci laisseraient le vide dans la pensée, en s'évanouissaut. Ceux-là seuls chez qui elle se rencontre ont le droit de maudire la critique qui tarit la source de leur croyance ; car rien ne peut remplacer ce qu'ils perdent, ni l'art, ni la science, ni la philosophie la plus spiritualisle.
Qu'y faire? Faut-il que la science et la critique se taisent, de peur d'éveiller le doute dans ces esprits imaginatifs et dans ces âmes mystiques? Mais quoi! Est-ce que l'homme, en passant de l'en^ fance et de la jeunesse à la virilité, ne perd pas des sensations, des sentiments, des images dont la douceur et la fraîcheur laissent un regret profond chez toutes les natures sensibles? Et pourtant quel homme fait voudrait encore sentir et penser en enfant? Quel homme, tout en jetant parfois un regard mélancolique eu arrière sur son âge d'imagination naïve et de charmante innocence, n'est pas fier du progrès qui s'est fait en lui, et du rang supérieur qu'il occupe dans l'ordre des êtres moraux? La conscience de cette force intellectuelle croissante, de ce mâle perfectionnement, n'est-elle pas aussi la source d'une joie virile où viennent se perdre les doux et tendres souvenirs du jeune âge? C'est là tout le mystère. La foi du voyant, si vive, si forte, si impérieuse, n'est que la foi de l'imagination. Si elle en a les ardeurs et les extases, elle en a aussi les hallucinations et les dangers. On a vu, dans l'histoire, les effets de cette foi sur les individus et les peuples ; et les plus grands emportements du fanatisme religieux y ont leur explication. Charmante et bienfaisante chez les àmès douces, sublime chez les âmes
Ul2 CONCLUSION.
fortes, cette foi détient terrible ctiee les ftmes rtolentes; elle est ia mère commane des héros, des martyrs et des bourreaux. Et qoaiid cette foi n'aurait jamais en et ne detrait atoir que d'heureut effets, encore ne serait-ce pas une raison pour que la science et la philosophie abandonnent leur œuvre de paisible et libérale propagande. Un critique de nos jours, M. Renan, Ta dit avec une sympathie sincère, si sincère qu'elle lui a fait dépasser la mesure de la vérité : ia science ne vise pas à la conquête de ces ftmes vraiment religieuses que rien ne saunit consoler de la perle de leurs croyances. Elfe ne gajgnerait rien à semer Titaquiétude et la mine dans ce monde d'innocence et de sainteté. Les révolutions heureuses et fécondes, dans les ftmes humaines comme dans les sociétés, sont celles qui se font par une éducation lente et naturelle de la pensée, par un libre effort de la volonté personnelle. Le rayonnement dans le monde des intelligences de la vérité découverte et enseignée par la science est la meilleure propagande, la seule dont les effets soient sûrs et vraiment salutaires. Il y a une famille d'esprits et d'ftmes que les sévères attraits de h science et de la philosophie ne pourront jamais conquérir. Pour ce côté de la nature humaine, le vrai philosophe ne saurait avoir trop de respect et de sympathie, sans aller toutefois jusqu'à renoncer aux droits de la science. L'imagination, le sentiment, qui sent mieux que le philosophe la puissance de Ces facultés? Qui sait mieux que lui l'avantage que l'image a sur l'idée, combien elle dessine plus fortement l'objet ft l'esprit qui cherche à le contempler? Mais c'est fci le cas de répéter ce que d'Aiembert disait de la poésie : Qh>Hce ftte cela prouve? L'éclat de Timage, c'est Malebrauche qui nous l'apprend, ne tient pas devant la vraie et pure lumière de l'idée, lorsqu'à l'ftge de l'imagination a succédé l'ftge de l'intelKgence.
Ce n'en est pas moins matière à réflexion, sinon h doute, pour le libre penseur qui a autant souci de l'avenir moral que de l'avenir philosophique des sociétés modernes. Si la religion était avant tout, comme la science et la philosophie, une spéculation de l'esprit, où la vérité fût la première chose è rechercher, il n'y aurait qu'à féliciter le croyant et le voyant de leur initiation à la cou-
ÉTAT RELIGIEUX. -* L'âYBNIR. hhi
miasance tdeDtîfiqtte) paisqii'ilê A*auraiefil perdu qu'une fausse ou étroite représentation des choses tmiment divines. Mais la religion, en «'emparant de l'esprit de l'homme, a pour but le bien, encore plulôt que le vrai, quoiqu'elle ne parle qu'au nom de la Térité ; elle vaut par sa vertu pratique bien plus que par sa terlu spéculative* Les moralisles le savent bien ; et c'est pourquoi ils ne voient pas sans inquiétude la science et la philosophie priver lès âmes d'jun ressort aussi énergique que la foi religieuse pour la poursuite du bien. Assurément, le sentiment de la loi morale suffit au philosophe, qui la saisit dans toute sa netteté et la fixe dans une formule précise. Et il le faut bien, puisque sa raison se re(\ise invinciblement A réaliser l'idéal de la nature humaine dans un homme quelconque, si grand, si bon, si saint qu'il puisse être. Mais pour le oroyant qui prend à la lettre la légende du Christ, en la personne duquel le divin s'est incamé, qu^ assiste dlmagination et de cœur au spectacle touchant et sublimjs de sa vie, de sa passion, de sa mort, comment l'image d'un idéal ainsi vivant ne ferait-elle point pAlir l'idéal pur et abstrait de la loi morale? Et de quelle éducation a besoin la meilleure nature pour s'élever, par ses propres forces, â cette hauteur de vertu et de sainteté où peut la porter tout d'un coup l'enthousiasme religieux, surexcité par une pareille légende? ti Je iens^je vois^ je croie >, dit le Poljeacte de Corneille, devant l'appareil du supplice. Où la science et la philosophie trouveront^elles la lumière et la flamme qui peuvent provoquer de tels transports? L'enthousiasme de Polyeucte voit le ciel ouvert sur sa tète ; la sombre imagination de Pascal voit l'enfer béant sous ses pieds. A ces visions qui font si facilement les héros et les martyrs, la philosophie ne peut opposer que la science qui fait les sages. Est-ce à dire que la philosophie n'ait pas eu également ses héros et ses martyrs? Son histoire est là pour prouver le contraire. Mais la philosophie les va chercher dans l'élite de l'Humanité, tandis que la religion les prend au hasard dans la foule. Et quand le christianifloie se glorifie à juste titre de pareilles vies et de pareilles morts, il ne faut pas qu'il se hâte d'en faire honneur à la beauté et à la grandeur de sa doctrine. Dans l'Inde, dans tout TOrient, il se fait
des miracles bien autrement extraordinaires de dévouement, d'abnégation personnelle, de courage, chez des âmes inspirées par de grossières superstitions. Il n'y a qu'à lire les récils des voyageurs européens dans cette terre classique de l'enthousiasme religieux ponr s'assurer que la vie et la mort de Jésus n'est qu'une idylle auprès de la vie et la mort du bonze le plus obscur. Le martyrologe chrétien, si riche qu'il soit en réalité, ou même qu'on l'ait fait, n'a rien de comparable à cette effroyable exhibition de tortures que des foules entières supportent avec une sorte d'impassibilité que n'a jamais connue ni l'exaltation chrétienne, ni l'héroïsme stoïcien. Tant est merveilleuse la puissance de l'imagination ! Les moralistes de tous les temps ont si bien compris cette puissance qu'ils n'ont jamais manqué d'ajouter à l'idée de la loi et à l'idéal abstrait de la vertu, l'idéal vivant, c'est-à-dire l'exemple des héros, des martyrs, des sages qui ont fait passer l'idée dans leur vie et dans leurs œuvres. C'est ainsi que, dans la morale philosophique, . l'histoire a quelque chose de la vertu de la légende dans la inorale religieuse : ce qui montre que l'imagination ne perd jamais son empire sur la nature humaine, quel que soit le degré de culture et de perfection de celle-ci.
Cette catégorie d'esprits pour lesquels la transition de l'état religieux à l'état philosophique est particulièrement douloureuse et même périlleuse, ne forme qu'une variété, nombreuse il est vrai, dans l'espèce des intelligences masculines. Mais que dire de tout ce monde de natures sensitives et imaginatives qui s'appelle le sexe féminin? Aux instincts et aux visions mystiques des hommes religieux, on peut toujours opposer les lois de la nature virile qui ne permettent guère aux esprits bien faits de s'arrêter aux rêves de l'enfance et de la jeunesse. Mais comment espérer, comment provoquer une révolution qui semble contraire aux lois elles-mêmes de la nature féminine? Comment ne pas craindre le vide que laisserait dans ces esprits essentiellement imaginatifs, dans ces âmes tendres et passionnées, la disparition subite des idées et des sentiments religieux ? Quelles conséquences pour la moralité d'un sexe, où la fermeté d'esprit, oâ la force de caractère n'est jamais telle qu'elle n'ait besoin de l'ardeur des sentiments et de la vive impression des
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images ! Et alors même que la science et la philosophie arriveraient, par une forte éducation, à donner à la raison des femmes cette solidité de jugement, cette fermeté de méthode, cette vigueur de raisonnement, cette précision de formules dont on rencontre des exemples chez certaines femmes d'élite, n'y aurait-il point à se demander si, à ce commerce avec les idées abstraites, à cet exercice des opérations logiques, la nature féminine ne perdrait pas quelque chose de la douceur, de la grâce, de la délicatesse, de la vivacité passionnée qui font le charme de ses sentiments, de ses vertus et de ses œuvres? La femme savante et lettrée, philosophe, esprit fort^ échangeant péniblement ses attributs propres, ses facultés de sentiment, d'imagination, d'amour, contre les attributs réservés, il semble, à l'homme, les facultés de raisonnement, d'analyse et de critique : voilà ce que le goût du moraliste mondain ne paraît guère plus disposé à accepter que la foi sévère du moraliste théologien.
Grave problème de l'éducation des femmes qui se pose aujourd'hui partout, entre les deux grande^ puissances morales de nos sociétés modernes, la religion et la science I Quand un ministre de rinslruclion publique, en France, a fait un appel aux mères de famille, en ouvrant, en pleine Sorbonne, des cours d'enseignement secondaire faits par des professeurs de l'Université, l'Église tout entière a compris qu'il s'agissait d'une œuvre capitale pour l'avenir religieux des femmes. Elle a pris feu et a protesté par Torgane de son plus illustre prélat, Monseigneur Dupanloup, dont l'ardente éloquence, sans être absolument du goût de quelques habiles, a pourtant exprimé, là comme ailleurs, la vraie pensée de l'Église catholique. Rendons-lui justice : le grand évoque a vu, dans cette affaire, autre chose qu'une rivalité de corps et une lutte d'attributions entre l'Église et l'Université, comme cela s'était produit tant de fois dans la France du moyen âge. Il a vu le fond des choses, c'est-à-dire l'empire des intelligences et des âmes conservé ou perdu dans tout le monde féminin, selon l'échec ou le succès d'une telle entreprise. Il a sans doute vu plus loin encore, parce que rien ne rend la \we perçante comme la passion mise au service de l'intelligence; il a compris que l'éducation de la femme
UM CONGLCSIOIf*
passant aux mains de la science, c'est rédncation de l*enfant changeant de caractère sons la direcilon de la mère, et préparant rhomme moderne, dans le sens viril du mot, par une discipline morale et intellectuelle plus libérale. Il est vrai qu'aucune des deux institutions, l'Église et l'Université, n'avoue toutes les craintes ou toutes les espérances des puissances qu'elles représentait plus ou moins fidèlement. Entre TÉglise et l'Université, la lutte n'est pas aussi radicale qu'entre la religion et la philosophie. Tandis que la première semble mettre la philosophie hors de cause dans ce débat, la seconde, par l'organe de ses chefs, ne cesse de protester de son respect et même de son attachement à la religion. Sincères ou non, ces réserves ne peuvent faire que, dans Tétat actuel des idées et des choses, les questions d'attributions respectives ne se transforment en questions de principes. C'est bien le problème de l'éducation cléricale ou laïque, catholique ou philosophique, qui s'agite en ce moment pour la partie la plus intelligente et la plus cultivée du sexe féminin.
H faut entendre l'éloquent évoque parier de la femme chrétienne : tt II y a une créature ici-bas que le mal a moins touchée, qui reste pure encore au milieu de nous, et qui a pour mission de préserver le fo;er domestique, d'écarter les nuages de la vie, de contenir et de purifier l'homme lui-même : c'est la femme chrétienne ; la femme telle que le christianisme nous l'a faite, et c'est son œuvre la plus belle. Créature d'une exquise beauté morale, inconnue avant Jésus-Christ, son expression la plus haute et la plus pure fut une femme incomparable, tout à la fois vierge et mère, qui s'appela Marie ; et, depuis dix-huit siècles, la femme chrétienne est là, au milieu du monde, contemplant ce type sublime, et demeurant elle-même sous nos yeux le type aimable et touchant de toute décence et de toute vertu : devant elle s'arrêtent les fougues du mal, et de son cœur s'épanchent sur la terre les saintes et profondes joies de la famille.
> Le symbole chrétien est venu, et, tout à coup, d'un seul mot, mais souverain, jeté à travers toutes les indignités humaines : Nalus ex Maria Virgine^ il a fait cette merveille. Une Vierge, un Enfant, la Crèche : Voilà ce que le christianisme « substitué i
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tous les types corrupteurs de ce paganisme que vous regrettez. Et de là un renouvellement de l'âme bumaine» qui devait renouveler la famille, et allumer enfln une flamme pure au foyer domestique... El (le là Tautorité, la dignité de la femme» la sainteté du lien conjugal, les réserves de la pudeur, et le sentiment profond et conservateur de la famille. De là le noble et pur ascendant de l'épouse et de la mère, protégée par le respect universel ces peuples chrétiens : figure délicate et généreuse, en qui la beauté s'allie avec la vertu, la douceur avec Ténergie, la tendresse avec le courage, et qui aide Thomme lui-même à combattre contre les instincts vifs et grossiers, contre les appétits brutalement désordonnés de la nature humaine. Quin*a rencontré, au moins une fois dans sa vie, sous un toit béni de Dieu, une femme chrétienne? Qui n'a vu, comme le dit admirablement TÉglise dans sa liturgie, cette modestie prudente, cette sagesse aimable, cette beauté grave, cette liberté chaste, cette douceur, cette patience silencieuse, celte fidélité, ces longs et héroïques dévouements, tout ce qui caractérise, en un mot, ces femmes fortes, dont le christianisme seul a révélé le type à la terre? Le paganisme, à cette apparition, fut ébloui; Libanius, en voyant la jeune mère de saint Jean Cbrysostome, restée veuve à vingt ans et si uniquement dévouée à son fils, s'écriait: Dieu I quelles femmes, quelles mères parmi ces chrétiens!
> Une telle femme, formée par la religion, à cette pureté, à cette tendresse, à cette abnégation, à ces vertus, que ni la littérature, ni Thistoire, ni la physique, ni la chimie ne donneront jamais, et que Tirreligion tuerait dans son cœur, une telle femme, c'est le diamant de l'Évangile; c'est, dit l'Ësprit-Saint, une perle qu'il faudrait aller chercher jusqu'aux extrémités de la terre... Et vous n'en voulez plus I Vous voulez que l'épouse, que la mère, que la femme chrétienne disparaisse du milieu de la société française! Mais qui donc la remplacera au foyer domestique? Et qui dans la société? Ne voyez-vous pas tout ce qui disparaîtrait du milieu de vous tout à coup^ si avec elle disparaissait tout ce que sa verlu maintient encore, tout ce que cette dignité, tempérée par la grâce, conserve pour votre honneur, dans les mœurs publiques
si attaquées, de réserve, de bienséance, et de respect !«.. chaque jour TOUS en subissez le charme : elle n*apparait pas au milieu de vous, cette créature admirable, elle ne se mêle pas à vos entretiens, sans y apporter avec elle je ne sais quoi de décent et de pur qui vous force vous-même au respect. Son regard, son sourire, ou son dédain même le plus doux, vous impose, et vous arrête soudain sur la pente de 1*indélicatesse. TËvangile a mis sur son front ce je ne sais quoi d'inexprimable, qui est plus que la beauté, plus que la grâce, et qui vous parle au cœur, quand toute autre voix est devenue impuissante. Au milieu même de vos ruines morales les plus lamentables, vous n'êtes pas insensibles à cette douce rencontre de la vertu ; devant elle, sans que ses lèvres vous aient adressé une parole, vous sentez votre misère, et la dignité du bien; et cette confusion salutaire, ravivant quelquefois dans votre conscience Tétincelle éteinte, vous châtie à la fois et vous relève, et vous apprend que vous pouvez encore retrouver Thonneur dans le repentir.
» Voilà ce qu'est au milieu de vous la femme de TÉvangile : le P. Lacordaire a dit cela avec son âme et son style dans une page admirable ; lisez, la voici : « Ce jeune homme usé dans le vice, qui ne croit plus à rien, pas même au plaisir, qui ne croit plus à rien, pas même à soi, il vient, il rencontre le regard de la femme chrétienne, il voit vivante la dignité qu'il a profanée, il sent sa misère et son abjection devant ce miroir de pureté. Un mouvement de paupière ou des lèvres suffit pour le châtier et l'anéantir, lui qui s'estimait sûr de ne pas trembler devant Dieu! Il reconnaît une puissance devant laquelle il doit déguiser au moins sa honte; et s'il devient incapable d'être touché de ce reproche tacite, s'il méprise la femme, après avoir méprisé tout le reste, c'est le dernier trait de sa condamnation : il n'appartient plus au monde civilisé, il est barbare (i). »
Devant un tel portrait de la femme chrétienne, quelle analyse ne sera trouvée froide et sèche, quelle critique ne sera jugée inopportune ? Et pourtant cette éloquence est-elle l'exacte, la complète
(\) La femme chrétienne et française, p. 102 jusqu^à 107.
vérité? Ce portrait est si beau, si touchant, que le moraliste philosophe lui-même est tenté de Tadmirer et de l'accepter sans réserve. L'illusion lui est d'autant plus facile qu'en comparant ce type de la femme chrétienne à l'idéal le plus élevé et le plus parfait de la femme moderne, il ne discerne pas trop en quoi l'une diffère sensiblement de l'autre. N'est-ce pas là la femme ellemême, la femme vue et représentée dans les caractères les plus essentiels et les plus propres, mais aussi les plus nobles et les plus délicats de sa nature? La poésie et l'éloquence font et ont toujours fait des miracles en ce genre. Ce n'est pas depuis le christianisme seulement que la Temme a été comprise et célébrée dans ce qu'elle a de plus pur et de plus excellent. Des poètes comme Homère et comme Virgile, des moralistes comme Xénophon, en avaient déjà fait un idéal de noblesse et de grâce. Il est vrai que dans la réalité et dans l'opinion vulgaire, la femme était bien déchue de ee haut rang où Tavait élevée la chaste et tendre imagination des poètes, aussi bien que la sévère raison des moralistes de l'antiquité. L'idéal delà femme chrétienne est bien supérieur. Hais qui ne connaît les dures paroles de l'Église au moyen Age sur la faiblesse et la perversité native de la femme ? Chose curieuse ! Tandis que la théologie chrétienne, dans son langage mystique, fait monter la Vierge Marie jusqu'à la dignité divine, l'Église rabaisse la femme au rang d'un être inférieur, dans un langage dont rougirait aujourd'hui l'éloquent docteur qui en a fait ce magniflque portrait (1). Elle en méconnaît si bien les grands côtés qu'elle ne comprend pas l'héroïque paysanne qui a sauvé des Anglais son beau royaume de France. Il est vrai qu'elle a fait une sainte de la douce bergère dont Dieu s'est servi pour arrêter Attila. Mais c'est que là le contraste de la grandeur de Toauvre et de la faiblesse de l'agent rendait le miracle évident aux yeux de tous. La femme de l'Évangile, que l'évêque d'Orléans confond avec ce qu'on est convenu d'appeler la femme chrétienne, n'est encore que la femme de l'Écriture, c'est-à-dire cette humble, douce et passive créature qui, pendant toute l'antiquité païenne ou chré-
(1) Voyes les actes des Conciles, et particulièrement du Concile de Trente.
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tienne, en Oneol comme en Grècei prde le santimeni et le rAle d'un être inférieur devant la majesté de son mettre et de son seigneur. La feomie forte, le type des Débora et des Judith, n'est qu'un miracle viviint dans lequel éclate tout à coup la puissance de Jéhovah. Les saintes femmes du sépulcre ne nous apparaissent qu'avec Tenthousiasme des illuminé8« Les mérest les épouses, les vierges du christianisme primitif dont parle notre évéque sont des figures etceptionnelles, comme les Lucrèce» les Comélie et les Aria de la Rome païenne» Pour trouver un type qui se rapproche de ridéal de M. Dupanloup, il faut arriver jusqu'au xvii*' siècle, à la femme chrétienne des Bossuet et des Fénelon. Mais alors c'est un idéal. Si Fénelon, pour ne parler que de lui, y a mis son âme de chrétien, n'y a-t-il pas mis aussi son cœur d'homme 9 C'est même peut-être imcore quelque chose de plus qu'un idéal de la femme chrétienne» Ne serait-ce point déjà la femme moderne, dont les traits propres, fondus avec ceux de la feipme chrétienne, forment un type plus complet, sinon supérieur, sans que ces grands esprits aient eu conscience de la métamorphose ? Et aiyourd^hui la même pensée ne vieDl-^lle pas à l'esprit du moraliste attentif qui lit les admirables pages de notre éloquent évéque ? N'est-ce pas là de plus en plus la femme moderne, ne retenant de Tesprit chrétien et de la discipline catholique que ce qui est compatible avec les sentiments d'honneur, de dignité, d'humanité, de tolérancoi de sociabilité qui caractérisent l'esprit moderne?
Et pourtant, si pur et si élevé que soit ce type, notre admiration ne va pas jusqu'à en faire notre idéal. Ce* n'est pas que nous trouvions des ombres au tableau. La vertu de la femme chrétienne est une vertu sans tache. Mais est-ce bien l'idéal de la femine, considérée dans le développement complet de sa nature 7 Le type chrétien, si supérieur au tjpe oriental, grec et romain, n'a-t4l paa des lacunes pour l'obeervation et Tanalyse du moraliste moderne? L'idée religieuse, la discipline catholique en particulier a une telle vertu d'éducation qu'on ne peut s'empêcher d'admirer la puissance de l'instrument» alors même qu'on n'en trouve pas les résultats parfaitement conformes à l'idéal de la conscience. moderne. Mais enfin la pureté et l'élévation
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mystique des sentiments ne peuvent cacher au moraliste philosophe ce qu'il y a de faible, de passif, d'impersonnel, d'étroit, de trop peu pratique dans le caractère de la femme chrétienne. Il est facile aujourd'hui de faire accepter ce type, après la transformation que lui ont fait subir les mœurs de nos sociétés modernes. Mai?, si l'on veut bien le rapporter à la doctrine qui l'a créé, si l'on songe que cette doctrine est celle de la discipline et de la grâce, si l'on n'oublie ni l'intolérante ardeur de la foi qui anime le croyant, ni la mystique indifférence de l'esprit qui le dirige dans les affections et les intérêts de la vie actuelle, on comprendra les lacunes, les difficultés, les ennuis, les tristesses de la vie commune, entre la femme chrétienne et l'homme moderne.
Uais pourquoi l'homme moderne n'est*il pas plus chrétien, nous dit l'évêque d'Orléans? Faut-il que la femme chrétienne se rabaisse à lui au lieu de l'élever jusqu'à elle ? Loin de nous cette misérable pensée. Ne parlons pas des vices, des faiblesses, des grossièretés de la nature humaine. C'est d'un idéal qu'il s'agit, d'un idéal à comparer au type chrétien. Or, nous avons l'orgueil de croire qu*il y a pour le moraliste moderne quelque chose au-dessus de la femme chrétienne, dont nous ne trouvons ni la conscience assez large, ni la volonté assez libre, ni la raison assez forte, ni l'amour assez vrai pour tout autre objet que le Dieu que le christianisme lui enseigne. Il nous semble que cette conscience est trop prompte à exclure et à condamner ce qui dépasse son horizon moral; que cette volonté est trop asservie à une discipline extérieure ; que cette raison est trop enfermée dans un cercle de dogmes imposés par l'autorité; que cet amour terrestre est bien froid s'il n'est que le pâle reflet du g^nd, du seul amour céleste, ou qu^il est honteux de lui-même, pour peu que le cœur de la femme s'y montre. Nous concevons un autre type de femme qui, sans être moins pur, moins noble, moins sévère, a plus de douceur expansive dans le sentiment, plus d'initiative dans le jugement, plus de liberté dans l'action, plus de personnalité enfin dans le dévouement. C'est la femme qui, comprenant dans une certaine mesure, tous les généreux sentiments et tous les grands principes de la civilisation actuelle pour lesquels bat le cœur d'un père, d'un frère, d'un époux, d'un
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ami, s*associe sans réserve, sans scropale, sans regret, à la destinée virile des êtres qui lui sont chers. C'est la femme qui sent, qui pense, qui veut par elle-même, sans être toujours sous le coup de la grâce, ou sous la main de la direction, qui aime avec pureté, mais avec vérité, avec force, avec joie et sécurité Télre humain, o'eatà-dire Tépoux, le père, la mère, le frère, Tami pour eux«4nèiDes et sans intermédiaire. C*est la femme qui a une conscience propre, qui est une vraie personne, comme l'homme, avec toates les nuances, toutes les réserves et toutes les délicatesses qui tiepnent à sa nature. C'est la femme dont on peut dire que ses vertus sont à elle, tandis que la femme chrétienne, p<»rver8e et fragile par nature, ne devient bonne et forte que par la grftce : ce que la théologie définit si bien en parlant du vase d'infirmité transformé en vase d'élection. Et si l'on nous objecte que ne pas préférer la femme chrétienne qui sent, qui pense, qui aime, qui vit en Dieu, c^est retomber en plein paganisme, nous répondons qu'on nous fait injure, et qu^on n*a jamais senti la présence de la femme moderne. Si celle-ci n'aime pas un être dans un autre, comme la femme chrétienne, son amour n'est ni moins pur ni moins élevé; car elle aime son objet en raison de sa bonté, de sa pureté, de sa noblesse, de son héroïsme, de sa sagesse, de cette beauté morale, en un mot, dont la beauté physique n'est pour elle que le symbole. Voilà notre idéal. Maintenant que nous Veut l'ardent évoque quand, après nous avoir mis en face de la femme chrétienne, il s'écrie : « Et vous n'en voulez plus? » Est-ce qu'il y a, par hasard, des libres penseurs qui songent à enlever à l'Église sa liberté d'action, de direction et d'éducation, pour les femmes comme pour les hommes ? Savez-vous, Monseigneur, la seule chose que réclament ceux qui s'honorent de ce titre ? C'est la liberté de comprendre à leur manière la femme, aussi bien que l'homme, et de leur appliquer une méthode d'éducation et d'enseignement différente de la vôtre, et plus conforme à l'idée qu'ils se font de Tun et de l'autre. Ne les croyez point assez étrangers aux conditions pratiques de l'ordre social pour être hostiles ou même indifférents aux vertus de l'éducation chrétienne, encore en plein wsl* siècle. ((C'est au pied du crucifix, dites-vous aussi^ en parlant des femmes
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cbrétiennesi qu'elles trouvent pour tous cet inépuisable et généreux amour que rien ne lasse; qu'elles vont chercher le courage de demeurer bonnes pour vous quand vous êtes mauvais et ingrats pour elles ; et,' quand vous les avez abandonnées et trahies, la force pour tout oublier, vous plaindre et vous pardonner (1). » Qui songe à les arracher à leur exiase? Ce n'est pas le philosophe, qui sait trop bien qu'on ne remplace pas brusquement une foi par une autre chez l'homme d'abord, et surtout chez la femme. Et, par parenthèse, tout en croyant la femme capable de science, de philosophie ei surtout de sens commun, il n'aspire point à faire un monde féminin de libres penseurs, dans la force du mot (libres penseuses est un barbarisme de votre invention). Il lui suffit que la femme sente, juge, raisonne juste, et cela par elle-même sur toutes les choses qui intéressent la destinée humaine. Il n'en veut pas plus faire des libres penseurs que vous. Monseigneur, ne songez à en faire des théologiennes. Et s'il trouve la sienne au pied du crucifix, il respecte profondément sa foi, ne s'enquiert point de la source de sa charité, et ne lui demande que de conserver sa raison et sa ccmscience d'homme devant la mystique exaltation de sa compagne. Est-ce trop d'exigences?
Le grand évéque ne parle pas seulement des femmes en chrétien, il en parle aussi en vrai gentilhomme. La femme française ne l'intéresse guère moins que la femme chrétienne, et il redoute presque autant l'enseignement laïque pour les grâces de l'une que pour les vertus de l'autre, a Ces vertus qui ne se puisent que là, au cœur du Christ, vous croirez pouvoir les remplacer, comme si elles étaient, non pas du cœur, mais de la lète par un bagage scientifique, et par une libre et pédante incrédulité ! Ah, vous le pourriez moins encore en France que partout ailleurs. Et pourquoi ? Parce que, qui ne le sait? la France est le pays du monde où la femme est à la fois la plus adorée^ pour emprunter votre
langage, et la plus exposée^ pour reprendre le mien Quoi !
Français, cet être que vous adorez, vous en voulez faire un être vulgaire et l'avilir ! Vous voulez en faire des esprits forts, des
(1) Ibid.
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êtres sans foi, des moralistes indépendantes, des libres penseuse»; vous De voulez plus qu'il y en ait parmi elles qui soient tout à la fois des âmes saintes et charmantes ; vous voulei multiplier ehes nous les has^bkus dans la plus triste acception du terme. Mais réflâchisses donc un moment, et vous verrei à quel point tout cela les enlaidira (1). n
Ici nous sommes plus à Taise pour la critique. La femme chré* tienne a beau nous apparaître comme un type incomplet, notre sympathique admiration égale notre respect pour cet idéal si noble, si pur, parfois si touchant dans sa sévérité, quand le mystique amour d'une sainte Thérèse» ou la douce charité d'une sœur (le saint Vincent de Paul vient l'animer. Hais notre vive prédilection pour la femme française n'est pas sans quelques réserves sur le fond de son caractère et de sa moralité. Les moralistes étrangers la jugent bien durement quand ils lai accordent tout ce qui platt et ce qui charme, en réservant pour d'autres ce qui mérite l'estime et inspire le dévouement. L'évèque d'Orléans lui-même n'est-il pas un peu de cet avis, quand il fait cette distinction si juste et si profonde entre le culte et le respect? On l'adore, et on ne ia respecte pas. Ou du moins il en était ainsi dans le passé, dans ces temps de fine galanterie où la femme n'était pas moins exposée qu'arfor^e. Car les sentiments et les situations ne sont plus tout à fait les mêmes aujourd'hui. Grâce à quoi, Monseigneur? D'abord à cette affreuse Révolution qui a tout changé, même l'éducation des femmes, en élevant leur condition, et qui, par ses épreuves comme par ses idées et ses réformes, a profondément modifié le caractère de la société française. Il est certain qu'en perdant de ses agréments, celte société, hommes et femmes, a acquis des qualités sérieuses dont elle avait grand besoin, puisque aujourd'hui eacore, elle n'est point parvenue à établir l'équilibre entre ses qualités brillantes et ses qualités solides. Grâce aussi à cet enseignement quelque peu laïque que la Révolution a rendu accessible à toutes les classes et à toutes les conditions. Jadis, la femme française, Monseigneur, que vous craignes
(1) Ibid, p. 136, 187, 138.
ÉTAT RELmiBUX. •— L'AYEIIIIL &5S
de perdre, était platAt une oharmaBtê créature qa'une personiie, daos le sens sétère da mot. Avec ses grâces naturelles, un peu légères, notre histoire le montre, elle aurait, par éducatioD, plus de foi et de discipline qne de raison et de conscience. La grande dame elle-même du mf siècle en est M, malgré ce luxe d'in» struction classique qui a fait de certaines femmes des écrivains ce» lèbres de notre littérature. Sauf la tradition exceptionnelle dessus* tères familles qui ont mainteou la pureté des sentiments par la sé« vérité des exemples, la foi religieuse est tout ce qui élève et soutient la femme française contre les séductions d*un monde galant ; c'est aussi ce qui la ressaisit au déclin de la vie, et la relève de ses chutes par un coup subit de la grâce plutôt que par un lent retour de la conscience* Vous aves bien raison de le dire : c'est là qu'est la force pour les âmes faibles, le remède pour les âmes maladest le salut pour les âmes en péril. C'est surtout è la femme chrétienne que la femme française doit ses qualités solides, ses saintes vertus, ses grands dévouements. Mais comment ne voyes-vous pas que toute cette force lui vient du dehors, et qu'elle n'a en elle rien, ou du moins peu de chose qui lui soit propre, ni raison exereée, ni conscience développée, ni volonté autonome et libre. Véritable vase, selon le mot de votre théologie, d'infirmités cachées sous les fleurs, dont votre discipline a su faire un vase d'élection ? heureuse et sainte destinée quand le sentiment mystiques rendu le vaie assez solide pour résister aux orages des passions.
Il y a tout lieu* de croire que la femme bourgeoise a généralement conservé sa modestie, sa pureté naturelle^ sous la forte discipline catholique, dans cette vie obscure et calme du foyer où elle était si bien gardée contre la tentation. Seulement, vous nous permettras de trouver un peu ioférieur un type dont les idées et les vertus, sauf l'essor mystique dû à une certaine éducation, ne dépassent guère les limites de la vie douie. tii|ue, à la grande saiisfaction des Chrysale de tous les temps. Hais l'histoire des classes aristocratiques nous montre combien la femme française, malgré son éducation chré^ tienne, a peu résisté aux épreuves de la vie mondaine. Pourquoi? C'est un sujet de méditation que nous laissons à votre talent de moraliste désintéressé de toute thèse et de toute passion. Quant à
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nous, sans incliner à l'opliiiiîfline» Dîeii! sait ai nom en avena le courafa an ca^ tnstaa joun ! ikmm na croirions fns. èiso juata 0^ varq la femme française do notre temps ai ao» ne racomaisaions (^na, dans tous les rangs,, elle a gfoénlamtiit gagné.m^l^nité, en solidité, en rooralité^ aaoo amr beancoup éperdu en grioe H eïï, sociabilité. Ce n'est pas qn'eHe oail devenue esprit fort, philo^ aophe, Uhre pensenr, bas-bien^ eomme voua le craignes tant pour Tavenir. C'est simplement qn'ello'deyienÉ de pins en pins nne peraoone, afantsa •conacienae.et sa volonté comme Tbomme, bien qu'autrement, et par conséquent .QapaUedfrse déCnidre ^ar elie^ même contre 4e8«8é<|acie«wrii qui ne prennent pas h femme an sérieux. Le respect dn la femme pal de notre .teaaps. Monseigneur. Et, d*où vient ce respect» sinon ^ne Thémme se sent en présence d'une véritable pemonoe biwiànet Ce n'est pas un moraliste comme vous, j'espère, qui fegretierd Un progrés auquel l'éduca* tion laïque n'est pas étrangèr^e»
Mais il est temps de fmir cette digreseion dont l'éloquence de M. Dupanloup est la cansot et de. rentrer dans le dévdoppement de notre conclusion. Tontes ces variétés de la nature bumaine; la famille si nombreuse des 6sprit^ imagioatiCi; dans l'élite des sociétés, l'î mmenie peuple des claevies laborieuses, le monde féminin presqve tout entier : voilà 4e graves sujets de trouble et d'inquiétude pour le philosophe qui se rend compte de l'état des âmes, dans nos sociétés modernes, et qui sait qu'en enlevant ses idoles à l'entendement, il peut priver k volonté de ses plus paissants mobiles d'action. Sans doute, il est un état de Tàme hn* maine où les mœurs n'ont plus besoin de ces principes tout exté* rieurs que la foi (ait agir sur nous ; c'est celui où la vérité morale lui devient chose intime et personnelle, où l'âme sent que cette loi qui la dirige est Texpression de sa propre nature, et non l'arrêt d'une autorité étrangère; c'est celui où l'éducation et une con» stante pratique transforment la nature primitive par l'habitude, et créent, en quelque sorte, une seconde nature, dans laquelle l'em* pire de l'homme sur l'animal est assuré ; c'est celui enfin où commence la sagesse, fruit naturel de la réflexion philosophique, comme la sainteté est le fruit naturel de l'enthousiasme religieux.
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Mais il faut convenir que les sages sont encore plus rares que les saints. Voilà pourquoi le philosophe^ tout en réclamant pour la conscience moderne toutes les lumières de la science et de la philosophie, se garde bien de repousser tous les secours qui peuvent lui venir d*aillettrs. Il sait par expérience qu'une pareille révolution ne peut être salutaire qu'autant qu'elle sera l'œuvre de la liberté et du temps. Si la passion s'en mêle, si la guerre du dernier siècle recommence, si le désir d'en finir vite avec la tradi-* tioD fait sortir la philosophie de son rôle de puissance impartiale et sympathique, il n'est pas impossible, à un moment Tavorable, d'arracher une seconde victoire, comme celle des encyclopédistes. Mais il est probable que celte victoire, laissant après elle un vide effirayant, serait encore suivie, comme l'autre, d'une réaction. Et si par hasard elle devait être définitive, le problème serait encore loin d'être résolu, puisqu'elle laisserait la société moderne, le peuple surtout, dans un élat d'incapacité morale qui n'offrirait plus de garantie à la vraie civilisation.
Si la Révolution française a cédé, dans ses mauvais jours, à des passions violentes et à des utopies ridicules, en ce qui concerne la question religieuse, au point de fermer les églises, de proscrire les prêtres, de décréter le règne de la Raison et le culte de l'Être suprême, elle avait compris, dans ses jours de sagesse et de philosophie, où il fallait chercher la véritable solution. Tous les projets de loi relatifs à Torganisation de l'enseignement public portent l'empreinte de celte profonde et salutaire pensée d'une instruction morale indépendante de tout dogme religieux enseignée au sein de l'école elle-même, c La Constitution, disait Gondorcet en 1792^ en reconnaissant le droit qu'a chaque individu de choisir son culte, en établissant une entière égalité entre tous les habitants de la France, ne permet point d'admettre dans l'instruclion publique un enseignement qui, en repoussant les enfants d'une partie des citoyens, détruirait l'égalité des avantages sociaux et donnerait à des dogmes particuliers une prééminence contraire à la liberté des opinions. Il était donc rigoureusement nécessaire de séparer de la morale les principes de toute religion particulière et de n'admettre dans l'enseignement public l'enseignement d'au-
kSS OONGLOBiOll.
eau edie religiaox. Ghaemi d'eoi doit s'enteigner dans fat ta par sas propres ministraa. Laa parants, qnalla qoa soil leur api* nion sur la nécessité de telle on telle religioa, penrrant alara sans répugnanee envoyer leors enhots dans les établiseementa natia* naax, et la paissanee pabliqne n'aura point usorpé sar les droits de la conscience sous préteito de l'éclairer et de la eondaire. » C'étaient là les vrais principes de la Révolution inspirée de la phi* losophie. L'Empire a pu les méconnaître en proclamant, dana son concordat, la religion catholique la religion de la majorité des Français. La Restauration a pu les violer ouvertement en rétaUiasant dans sa charte octroyée la formule de la religion de TÉtet. La monarchie libérale de Juillet a pu en ajourner la franche et définitive déclaration en retombant dsns l'équivoque de TEaripire. La République del8A8, soit que la force, le courage ou le temps lui aient manqué, a pu ajourner la solution du problème. Le nouvel Empire n'avait pts une mission de ce genre à remplir ; et il n'a point surpris les philosophes, quand il est rentré autant que possible dans les voies du premier Empire et de la Reateuration, et qu'il a rétabli dans aon Sénat le banc des évéques que la révolution de Juillet avait supprimé. Mais il n'a pu supprimer un problème que l'avenir résoudra, avec beaucoup d'autres.
L'eipérience a déjà montré et montrera de pins en pins qu'ici la philosophie voit plus haut et plus juste que Ja politique. La Révolution française, fille de la philosophie, et qui, à tent d'égards, est restée fidèle à sa mère, en a oublié ou négligé les principes sur ce point capital. Dans l'un des plus beaui livres de philoso* phie politique qui aient été écrits en ce siècle (1), on lui a reproché de n'avoir pas compris toute l'importonce sociale du problème religieux; on eût presque voulu qu'elle pourvût aux besoins religieux comme aux besoins politiques de la société nouvelle, soit par un enseignement religieux nouveau, soit par la substitution révolutionnaire de la bible protestante à la diactpline catholique. Là n'est pas l'erreur de la Révolution. Elle a vu le danger de trop près pour n'avoir pas compris tout de suite la nécessité d'nne solution. La
(1) Lik Hévolutûm franoauê, par Eàgué Quhiat.
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CoDsiitaante crut la trouver dans la eoniHiution eivih du elergé. El quand oetle espèce de solution admioîstratWe eut soulevé les intéréis religieux qu'elle avait pour objet de régler» la Convention ne trouva d'autre remède au mal que la prescription du culte catholique. C'était un crkne après une faute; mais la faute fut aussi bien que le crime une infidélité aux pricipes de la philoso* phie. Ce n'était ni une religion, ni une constitution qu'avait demandée celle«-ci« par l'organe de ses premiers penseurs ; c'était la liberté, mais la liberté pleine et entière, la liberté avec toules ses conséquences. Point de constitution civile du elergé, point de concordât, point de budget ni de ministère des cultes, séparation absolue de l'Église et de l'État : voilà ce qui était dans les principes, sinon dans les paroles mêmes de la philosophie du xviii* siècle; ce que la Révolution française n'a pas nettement compris, et ce que la philosophie du xix^ siècle, plus éclairée et plus pratique, réclame au nom de l'histoire, comme au nom de la conscience.
C'est qu'en effet, ce n'est plus seulement pour l'honneur des principes que les philosophes demandent la séparation de l'Église et de l'Etat; c'est pour que le problème religieux reçoive la solution que comporte la nature des choses. Ici les croyants doivent être d'accord avec les philosophes. La protection de l'État n'est qu'une force factice qui n'est propre qu'à faine illusion sur la force vitale d'une religion. L'histoire le montre bien à propos de la révolution religieuse qui a remplacé le polythéisme par le christianisme. La liberté seule est l'épreuve décisive d'une institution de ce genre. Quand la religion catholique n'aura plus d'autre autorité que celle de sa parole, d'autre prestige que celui de son origine et de sa tradition, alors seulement on pourra juger du degré de vertu intrinsèque qu'elle possède, et-de la durée probable de son empire sur les sociétés modernes. Il y a telles apparences religieuses qui aujourd'hui plus que jamais peut-être contribuent à égarer le jugement de Thistorien et de Tliomme d'État sur la véritable force du catholicisme, en France particulièrement. En faisant de la religion une sorte d'institution d'Etat, le ministère des cultes crée une religion officielle dont le prestige est toujours grand sur la foule, surtout dans un pays comme le uêtre, où l'autorité de
l'État est souveraine. Pour combien de gens, le ministère du prêtre n'est-il pas une espèce de fonction publique? Et, sans parler de tant de fonctionnaires qui croient devoir à leur position sociale d'aller à la messe» la raison ^'État n'y conduit-elle pas une multitude d'indifférents qu'on n'y verrait plus, si l'État retirait son entourage à la religion?
Sans doute, on se tromperait fort, si l'on assimilait en cela le christianisme an polythéisme qui a toujours emprunté sa plus grande autorité à l'État. La religion, dans nos sociétés modernes, a une autorité qui lui est propre ; et alors même que le patronage de l'État ne lui doqtinerait'plus le prestige d'une institution publi que, cette autorité conserverait son empire sur un innnense peuple de sincères croyants. Toujours est-il qu'avec le ministère des cultes disparaîtra toute religion officielle, et avec elle tout un peuple de faux croyants. Restera la vraie religion, celle qui a sa racine dans la foi et le sentiment, qui a son empire au fond des âmes et des intelligences. Cette reOgion-là n'aura qu'à gagner en indépendance et en dignité à la séparation de l'Église et de l'État; et ses croyants devront se féliciter d'une situation qui ne permettra plus à tant d'intérêts profanes de se couvrir d'un auguste nom. C'est entre elle et la philosophie que sera désormais la lutte, lutte noble et sainte pour les deux puissances, parce qu'elles ne se serviront, pour vaincre et conquérir, que des armes de l'esprit; chacune fera le genre de propagande qui lui est propre, la philosophie s'adressant aux intelligences par le langage de la science et de la raison pure, tandis que la religion saisira les âmes par les puissants symboles de l'imagination et du sentiment. Cette lutte sera-t-elle éternelle, et le divorce entre les diverses puissances de l'esprit est-il l'état normal des sociétés modernes? Le philosophe ne peut le croire, du moment qull regarde au fond de la nature humaine, et qu'il y voit tout disposé, tout organisé pour l'harmonie et l'unité. Hais, i voir comment vont les choses, il est fort à craindre que, de longtemps, l'histoire ne donne raison à la psychologie, et que cette unité, qui est dans l'essence même de notre être, tarde indéfiniment à se manifester dans la vie si complexe des sociétés humaines.
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ToutefoiSî il est permi3 d'espérer que les conquêtes de le science eide la philosophie sur le domaine de la foi iront toujours croissant avec la diffu^on des connaissances positives, suivant une loi de progrès accéléré aioalogue à la loi physique de la gravitation. Quand on voit ce que la science et la philosophie ont fait, dans nos sociétés modernes; depais moins de trois siècles, avec le seul enseignement de la presse soumise souvent aux plus dures conditions, on s'assure que, quoi qu^il arrive, ce progrès continuera, et que le monde civilisé, sinon THumanité tout entière,, finira par accomplir la révolution que tant d'individus opèrent journellement en eux-mêmes. Et si Ton réfléchit quç jusqu'ici l'éducation des individus ^t des sociétés s'e^t fait^ exclusivement par la religion, et que les esprits n'ont pu arriver à la philosophie qu'en faisant un pénible effort pour remonter le courant de la tradition, on pourra se faire une idée de la puissance des idées philosophiques sur des intelligences qui auront, dès le début, reçu l'éducation de la science et de la conscieuce. Avec la liberté complète que peut seule assurer l'absolue abstention de l'État, en matière relieuse, avec un enseignement primaire fondé sur les éléments de^ciences et de la morale, il est impossible de pouvoir prédire à quel point et en quel temps s'opérera la transformation dont les progrès ont été jusqu'ici si lents, bien que continuels et même toujours croissants. Que cet enseiqnemenl soit dpnné dans les écoles publiques, comme en France, ou dans les écoles privées, comme aux États-Unis, peu importe, pourvu qu'il soit indépendant de toute Église et de toute doctrine religieuse.
Tôt ou tard le principe de la liberté absolue prévaudra ; et même le moment n'est peut-être pas trèsTéloigné où l'Église catholique, comprenant sa dignité et sa véritable force, demandera elle-même la suppression des concordats, et voudra rentrer dans le droit commun. Alors, grûce à sa puissante et vaste organisation, grftce à son ardeur de prosélytisme et de propagande, grâce aux immenses ressources qu'elle possède déjà et qui ne pourront manquer de s'accroître, sous un régime de liberté favorable à l'esprit d'association, TÉglise catholique sera en mesure de soutenir encore longtemps la lutte avec la raison et la philosophie modernes. Mais
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il Be Taut pas qae cetfe perspective effraye les amis de la liberté, et leur fasse chercher des moyens de défense dans des mesures reslrictÎTes, qui, pour réprimer l'ambition de l'Église, portent atteinte à la liberté générale. Il ne faut pas qu'on refuse le droit commun à des adversaires religieux ou politiques sous prétexte qu'ils en ont été les ennemis, et qu'ils n*embrassent la liberté que pour l'étouffer. Les vrais libéraux se reconnaissent à ce signe qu'ils veulent la liberté pour tous, pour leurs adversaires aussi bien que pour leurs amis. Ils savent d'instinct et comprennent par expérience que la faveur de i'Ëtat n'est pas moins mortelle pour la philosophie que pour ta religion, et qu'il n'y a pour Tune, comme pour l'autre, de victoires décisives que celles qui ont été remportées avec les seules armes de l'esprit, et au grand jour de la liberté. Si cette liberté semble devoir tout d'abord tourner au succès de ceux qui en ont été si longtemps les ennemis, c'est une raison, non pas de changer les conditions de la lutte, mais de redoubler d'efforts, et de s'armer de confiance dans le résultat définitif de cette longue guerre. Dans ce grand combat entre la foi et la sciefte, la philosophie ne doit compter que sur la liberté et sur le temps ; elle ne doit rien attendre des révolutions et des décrets de la politique. Bien naïfs d'ailleurs et bien aveugles seraient les philosophes qui croiraient à la possibilité d'un dénouement rapide au long drame qui se joue depuis le commencement de la civilisation. La philosophie gagnera bien des batailles et fera bien des conquêtes avant d'en avoir fini avec son grand adversaire. Pour soutenir son courage dans les vicissitudes de la lutte, qu'il lui suffise de savoir que Tesprit moderne est pour elle, et que, dût*elle n'en jamais finir d'une 'manière absolue, elle avance sans cesse vers le dénouement.
Ces conclusions aussi liliérales que radicales rencontreront sans doute bien des contradicteurs, dans un temps où la violence des passions égale l'inconsistance des idées, où l'on ne sait être ni juste pour le passé ni logique pour l'avenir. D'abord, il va sans dire qu'elles ne peuvent être du goût des croyants qui ne peuvent reconnaître que l'imagination est la vraie révélatrice des religioDS. Ce n'est point i eux que s'adresse ce livre. Nous avons assez
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rexpérience du cœur humain pour savoir qu'un changement de foi n'est pas une pure affaire de discussion et d'analyse. S'ils trouvent seulement que la manière dont nous avons touché à ces hautes et délicates questions n'a rien de blessant pour leur dignité de chrétiens, cela nous suffira. Nous n'espérons pas non plus convertir à nos conclusions nombre d'historiens et de politiques, trop esclaves des faits pour s'élever aux principes qui les dominent, et pour croiroi avant le fait accompli, à la victoire définitive de la science sur la foi. Il est possible, d'une autre part, que les symboles religieux trouvent toujours des adorateurs chez les esprits Imaginatifs et les âmes sentimentales. Il est possible que la plus belle moitié du genre humain se garde à tout jamais de la contagion des esprits forts y comme disent nos croyants. La nature humaine compte tant de types, tant de degrés divers de développement qu'il serait téméraire de lui fixer d'avance un type unique de vie spirituelle auquel devraient finalement aboutir toutes les formes de la pensée. Qu'importe? Ce qui est sûr et consolant, c'est que l'esprit humain tend toujours à s'affranchir et à s'élever, et que ce progrès est une loi de son activité, dans la sphère de la religion comme dans celle de la science. De la lumièrey encore et toujours de la lumière : le mot du grand poète mourant (1) n'exprime pas seulement le désir, mais la destinée de l'Humanité. £n tout cas, que les sociétés modernes atteignent un jour le terme entrevu .par le philosophe, ou qu'elles ne fassent que s'en rapprocher indéfiniment, la morale, la poésie, le culte de l'idéal n'ont rien à craindre du règne de la science. L'homme restera tout entier, avec ses facultés, ses instincts, ses besoins légitimes ; il ne perdra, dans cette incessante et heureuse transformation, que les parties grossières, enfantines, misérables de son être, ainsi que le prouve le progrès des idées religieuses elles-mêmes, depuis^ le fétichisme jusqu'au christianisme. Devenant de jour en jour plus libre, plus intelligent, plus moral, il entrera de plus en plus dans le royaume de V Esprit. En ce sens, on pourra dire qu'il aura gagné en véritable religion ce qu'il aura perdu en superstition,
(1) Goethe.
&6& COHCLUSION.
En ce temps de diplomatie philosophique, bien des sages ne BOUS sauront pas gré d'à? oir soulevé le f oiie qui dérobe ces choses même à la critique de nos jours. Mais notre philosophie est trop simple pour mettre en pratique la maiime de Fontenelle, qui ne voulait pas tenir la main constamment ouYorte pour en laisser échapper la vérité. Elle est aussi trop modeste pour croire i un privilège de la raison et du bon sens, à l'endroit des choses vraiment accessibles i toute intelligence qui a reçu quelque culture. Les philosophes et les savants seront toiyonrs et partout en minorité, cela est certain. Mais que la science et la sagesse ne puissent jamais pénétrer de leur lumière les couches inférieures de la grande Démocratie humainOi c'est un orgueil aristocratique dont nous voulons nous dérendre. Térence a dit :
Homo tum, et nihil humani a me alîenum puto,
pour exprimer le profond sentiment de sympathie qui unit tous les hommes. Nous dirions volontiers, dans un sens différent, et en modifiant un peu le vers du poète :
Homo 8um^ et met nihil ab homine alîenum puto.
Tout homme est un être pensant. Qui aura l'audace de limiter l'essor que peut prendre la pensée du plus humble fils d'Adam affranchie par l'éducation de ses servitudes naturelles et traditionnelles ?