CHAPITRE H
Où doit aboutir le progrès accompli dans révolution religieuse, depuis le fétichisme jusqu'au christianisme? Celui-ci doit-il clore Thistoire des religions, ou n'en former qu'un grand chapitre suivi d'autres encore? S'il doit être, ainsi que le pensait Jouffroy, la dernière des religions, aura-t-il lui-même un héritier dans la science et la philosophie? Questions d'un grand intérêt, sinon pour l'historien et le politique qui ne s'inquiètent guère d'un avenir aussi lointain, du moins pour le philosophe qui se complaît dans les longues perspectives, et aux yeux duquel la vérité ne perd rien de son prix, quand même des siècles la sépareraient de la réalité.
Si l'on étend la vue sur l'immense empire géographique; Jes religions, en plein xix"" siècle, on comprend que ce spectacle soit aussi propre à décourager les libres penseurs qui voudraient espérer le règne prochain de la raison pure sur la planète» qu'à rassurer les croyants que les progrès de l'incrédulité pendant ces trois derniers siècles ont pu effrayer. Qu'on ouvre les livres de géographie et de statistique religieuse, on y verra quel chemin reste à faire à l'humanité, après celui qu'elle a mis tant de siècles à faire :
Fétichisme, Sabéisme, Ghamanisme, et autres
cultes primitifs 107 000 000
Religions de Zoroastre, de Confucius, du Sinto. tiO 000 000
Brahmanisme 60 000 000
Bouddhisme 170 000 000
Islamisme avec toutes ses branches i)0 000 000
Judaïsme /l 000 000
Église grecque avec toutes ses branches C2 000 000
Église catholique 139 000 000
Prolestant ismc avec toutes ses sectes 59 000 000
Assurément de pareils tableattx ne peuvent avoir qu'une valeur approximative; les erreurs y sont inévitables, vu l'insuffisance des documents, et se comptent par des millions. Cela suffit néanmoins pour fixer la pensée sur Tétat religieux du monde. On voit que, loin de se rapprocher du terme marqué par la philosophie, la très-grande majorité du genre humain n'e?t pas même entrée dans le système des sociétés chrétiennes. Le christianisme compte beaucoup moins de fidèles que le bouddhisme, et le nombre de ses sectateurs comparé au nombre total des sectateurs des autres religions le laisse en faible minorité. Aucun des anciens cultes n'a disparu de la scène historique, ni le magisme des Chaldéens et des Perses, ni le brahmanisme des Indous, ni le chamanisme des peuples du nord de l'Asie, ni le pur félichisme des peuplades de l'Afrique primitive. Aujourd'hui encore les plus vieilles superstitions résistent presque sur toute la surface du globe aux lumières de la civilisation moderne. Les peuplades isolées du centre de l'Afrique, certaines tribus de l'Arabie, nombre de tribus encore sauvages des deux Amériques et de TOcéanie adorent toujours leurs grisgris, leurs burkhausy leurs manitous^ leurs ockis^ idoles puériles, grotesques ou horribles auxquelles leurs prêtres, sous les noms de griots, ûejongleurs^ de chamanes, continuent à immoler des victimes humaines. Le brahmanisme n'a perdu aucune de ses incarnations étranges, aucune de ses pratiques bizarres, aucune de ses institutions cruelles ou dégradantes chez les races indiennes sur lesquelles il règne encore. Supérieur au brahmanisme, en ce qu'il affranchit l'homme et le délivre de ses interminables métamorphoses, le bouddhisme n'en maintient pas moins le principe de ces innombrables incarnations de la Divinité qui ne permettent pas de distinguer la nature» l'homioe et Dieu. Les religions plus sévères sur ce point, plus simples surtout, sinon
ÉTAT RELIGIEUX. — r LE PRÉSENT. 351
tout à fait ralionnelles, comme le judaïsme et le mahométisme qui rejettent toute espèce d'incarnation, n'en reconnaissent pas moins le surnaturel, le miracle à tout propos, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus contraire à |a science moderne. Le christianisme, malgré l'ardeur de ses missionnaires et l'activité de sa propagande, ne fait pas sur ce monde religieux de ces conquêtes qui puissent faire espérer que son empire sera universel dans un temps plus ou moins éloigné. Il n'a sérieusement entamé aucun de ces grands cultes de l'Orient qui comptent leurs adhérents par centaines de millions. Et ce ne sont pas seulement les races nègrtî, jaune, mongole ou sémitique qui résistent à Faction d'une religion fille de la plus grande race de l'Humanité; c'est la branchela plus considérable de cette même famille aryane, la race indoue qui reste obstinément attachée à la tradition brahmanique. Si doue c'était une loi nécessaire du développement de l'Humanité que le christianisme absorbât toutes les reIi;;ions intérieures qui ont paru avant lui ou à côté, pour conduire au règne de la raison pure tout le genre humain réuni sous son autorité, il faudrait que la philosophie et la science se résignassent indéfiniment à attendre leur tour. Car ce mouvement d'absorption, loin d'être avancé, est à peine sensible.
Au i^eiii du cbristidnisnie lui-même, la religion par excellence, quelle pari à faire à l'imagination pure, à la superstition, sinon dans le dogme lui-même, du moins dans l'idée que s'en font les multitudes ignorantes et inintelligentes. Dans le monde chrétien, ce sont les sociétés les m'oins éclairées qui font la grande majorité. Le catholicisme, en Espagne, en Italie, dans l'Amérique du Sud, chez tous les peuples méridionaux, ne laisse voir que son côté extérieur, matériel, celui-là même qui s'adresse à la sensation et à l'imagination. H y a bien longtemps que Luther, qui n'était pourtant pas un chrétien idéaliste et platonisant, a dit n'avoir trouvé en Italie et à Rome même que l'idolâtrie païenne. La France est le pays où la religion catholique est le mieux comprise, dan^ sa haute portée morale et métaphysique. Et encore ne faut-il pas descendre bien bas dans les couches populaires de la nation pour perdre la trace du catholicisme vraiment chrétien. Le
3^2 dONCLÛSlOt^.
proteslantisme a pour foyers principaux rAHemagne du Nord. l'Angleterre et les États-Unis ; mais ce serait une grave erreur de croire que toutes les sectes religieuses qu'il comprend sont en progrès philosophique sur le catholicisme. La société anglaise est inférieure, sous ce rapport, à la société française profondément modifiée par la grande révolution intellectuelle et sociale qui a clos lexviii' siècle. La société américaine, beaucoup moins libérale en religion qu'en politique, n'admet dans son sein que les étrangers qui déclarent appartenir à un culte chrétien quelconque. Le peuple allemand lui-même est encore bien loin de la liberté philosophique et de l'exégèse hardie de ses Universités.
Et en face de cette immense armée de croyants de toute sorte et de toute religion, en quel nombre sont les sincères adeptes de la philosophie ? C'est à peine si on les trouve dans les écoles auxquelles ils se font honneur d'appartenir. On voit, en ce temps surtout de compromis et de défaillance, des philosophes de profession qui se confondent en protestations de christianisme et même de catholicisme. On en voit d'autres qui gardent leur indépendance philosophique, mais sans s'expliquer sur les questions religieuses et tbéologiques. Et parmi les plus intrépides, quels sont ceux qui conforment toutes leurs pratiques à leurs principes? Combien d'incrédules vont assister à des mystères qui révoltent leur raison? Combien de libres penseurs appellent la bénédiction du prêtre sur les actes les plus solennels de leur vie ? Combien consentent à mourir au bruit de ses prières ? Combien enfin se laissent conduire par lui à leur dernière demeure? Et quand, par hasard, ce rare phénomène se rencontre, quel vide, quelle solitude autour du philosophe héroïque qui a su braver toutes les convenances sociales et domestiques ! Quelle scission dans sa famille ! Quel déchirement dans son être intérieur ! A vrai dire, si l'on comptait, dans les pays où souffle le plus fort le vent du doute, le nombre des libres penseurs qui vivent et meurent en vrais philosophes, on serait tenté de se demander si la philosophie est prise au sérieux dans les choses de la vie pratique. A voir le monde à la surface, qu'est-ce que l'agitation de cette imperceptible société philosophique, dans l'immensité du monde religieux? N'est-ce
fetÀt RElMîiÉUX. — Ife PRèsENt. 35â
l^&s \e murmure d'uo ruisseau qui se perd dans le bruit des vagues de l'Océan? Comment donc le moraliste et l'hislorien de notre temps n'éprouveraient-ils pas un sentiment d'ironique dédain pour Vutopie philosophique des libres penseurs qui croient, avec Voltaire et les encyclopédistes, en avoir fini avec ce qu'il plaisait à ceux-ci d'appeler la superstition? Comment ne prendraient-ils pas en pitié la sollicitude des philosophes pour l'avenir religieux de l'Humanité, comme si la philosophie et la révolution du dernier siècle avaient tari, pour tout le genre humain, la source de la foi religieuse ? Comment sfirtout le monde des libres peu* seurs ne sentirait-il pas un profond découragement au spectacle d'une telle puissance de la religion et d'une telle faiblesse sociale de la philosophie, en plein xn!" siècle ?
Voili bien les choses à la surface. Un examen plus attentif nous conduira-t-il à une autre conclusion? Sans croire avec ses pères du dernier siècle que l'héritage des religions soit aussi facile et aussi procliain, le philosophe de notre temps, en y regardant de près, ne poqrrait-il pas avoir de bonnes raisons d'espérer pour un avenir plus ou moins éloigné le règne populaire de la raison et de la science ?
D'abord, dans ce prodigieux démembrement des forces religieuses du monde moderne, il faut faire une distinction. Toutes les sociétés à demi barbares, comme les pays slaves, ou immobiles depuis des milliers d'années, comme les peuples de l'Orient, comptent à peine, dans les destinées de l'Humanité, malgré le chiffre écrasant de leurs populations. L'historien philosophe a toujours eu raison de voir surtout l'humanité dans ses véritables foyers de civilisation, et de concentrer sa pensée dans la contemplation de ces peuples si petits par le nombre, si grands par le cœur et l'esprit qu'on nomme les Grecs et les Romains, en abandonnant à peu près tout le reste, c'est-à-dire la barbarie du Nord et la décrépitude de l'Orient à la curiosité de l'historien géographe. La même méthode est applicable à la question religieuse. Quand il s'agit de savoir où en est la foi religieuse du monde, ce qu'il y a de mieux à faire est de laisser là l'Orient barbare ou l'Orient décrépit pour ne s'occuper que des peuples civilisés de l'Europe occiden->
VIGBBEOT. 23
taie et de rAmérique septentrionale. C'est la Francei rAlleroagne, rAngleterre, ritalie, les Étals-Unis qu'il faut surtout regarder; car le reste du monde gravite autour de ces grands astres de la civilisation universelle. Et soit que les autres peuples en suivent la direction y soit qu'ils s'ensevelissent dans l'immobilité de leur vie tradilionnelle, ce n'est point chez eux que l'historien peut chercher le secret des destinées futures de l'humanité.
-Même dans les sociétés les plus civilisées, tous les éléments qui les composent n'ont point une égale valeur, pour la solution du problème qui nous occupe. Ces sociétés ont aussi leur partie civilisée et leur partie barbare : la première, en très-petite minorité, forme, par une culture intellectuelle supérieure, une sorte d'aristocratie qui, bien que ne correspondant plus à une classe, encore moins à une caste distincte, n'en est pas moins réelle; la seconde, en immense majorité, est celle à qui le défaut d'éducation première, et la nécessité d'un labeur matériel incessant ferme toutes les issues de la science et de la philosophie. En sorte que la vraie vie religieuse et philosophique se trouve concentrée dans une élite au sein de laquelle se préparent et commencent tous les mouvements de la pensée qui peuvent décider des destinées religieuses ou philosophiques du monde moderne. C'est donc là qu'il faut surtout regarder. Or il est un signe infaillible auquel on reconnaît qu'une religion est en décadence ou en progrès : ce n'est pas précisément le nombre plus ou moins grand d' adeptes qu'elle gagne ou qu'elle perd, mais bien la qualité intellectuelle et sociale de ceux qui s'y rallient ou s'en détachent. Quand elle cesse d'élre la croyance du monde où régnent la pensée et la science, elle entre dans sa période de décadence, fût-eile toujours en possession de la multitude.
Le polythéisme en est un exemple décisif. Il était encore la religion de Timmense majorité, lorsqu'il avait déjà perdu tout son prestige sur les esprits d'élite. Les savants et les phUosephes de profession étaient les seuls qui, sans rêver une nouvelle doctrine religieuse, vissent clair dans les fables de la mythologie. Et combien ators le monde savant et philosophique était reatreiat ! Las prêtres étaient croyants par étal; les magistrats de la cité prati*
quaient par convenance poUlique; le peuple crojait A0 toute )a force de son imagination qui ne résiste jamais à ('éclat dei sjmboles. I^ea historiens, 1m poètes, les moralistes, les hommes d'état da temps, comme Aristophane, comme Gicéfon, comme Tacite, comme Pline, n'élevaient aucun doute sur la perpétuité des vieilles institutions religieuses, malgré les progrès de la philosophie dsins tous les esprits d'élite, au nombre desquels ils b# manquaient pas de se compter* Au momant donc où la patifai société religieuse créée par la légende du Christ se répandit daoa le monde des Gentils, et forma ]fi noyau de la grande Église cbré* tienne, elle trouva un monde encore unirersellement et profondément païen, malgré l'incrédulité de ses écoles philosophiques et l'exaltation de ses sectes mystiques. C'est une grande erreur de croire que les masses se précipitèrent tout d'abord dans la nou^ velle religion. Sans doute, ce ne fut ni dans le sacerdoce am^iea, ni dans le monde officiel et politique, ni dans l'aristocratie savante et philosophique qu'il fit surtout ses premières conquêtes i ce Au dans le peuple des grandes villes d'Orient, monda ouvert au couraQt des doctrines nouvelles plus ou moins étranges, et où les voies lui étaient préparées par les Juifs et autres Orientaux initiés à la civilisation hellénique. Hais 1# grand peuple des campagnes et des petites localités n'y entra point, et persista dans s^s superstitions païennes encore longtemps après le triomphe ofl^l du cbristianîsme, Ce qui décida le suecès de la religion nouvelle, ce fut une certaine élite nombreuse et ardente d'esprits trop cultivés pour s'en tenir au polythéisme vulgaire, trop mystiques pour se contenter de la philosophie pure. C'est de eette élite que sortirent i la fois les docteurs de la nouvelle religion et les restaurateurs de l'ancienne. Lé, eu dehors du monde olQcie), et par dessins la tète des multitudes, se firent, en sens divers, les efforts de prédication et de propagande qui préparèrent l'f venir reUgieoji du monde. La société i^Odcielle n'intervint qu'après pour proserire d'abord la religion nouvelle, puis pour l'installer diaa le palais et les conseils de ses empereure. L'Orient dea bords de la Méditerranée fut le théâtre de cette lutte, obscure d'abord et aaasme seuterraii^, ensuite pfiblique, éelataate, qui commence par
Ik5â CONËLOStON.
mêlée conliise des doctriiies chrétiennes» gnùsiîqtieSy héoptatoniciennes, puis se dégage et se concentre dens une dernière grande bataille entre le christianisme et rhellénisme alexandrin, après la révolution officielle un peu brusque dont Constantin donna le signal. Et néanmoins, même après sa défaite définilive, le polythéisme reste encore en majorité dans toute l'étendue de l'empire. Pour l'en extirper, il faut que la nouvelle religion fasse appel à la puissance impériale ou aux violences populaires. La scène de la destruction du temple de Sérapis se répète dans toutes les localités, grandes ou petites, où la superstition s'obstine à conserver les monuments de l'ancien culte. Si l'habile politique de Constantin se décida pour la nouvelle religion, c'est qu'elle avait déjà la puissance, avant d'avoir le nombre. Phénomène social qui semble étrange, et qui pourtant s'est renouvelé bien des fois, dans l'histoire des révolutions de l'humanité ! Ce n'est pas le nombre qui fait la force, c'est la vie. La société chrétienne était seule vivante et active, avec la nouvelle école platonicienne, au milieu de cette société inerte et découragée de philosophes enfoncés dans leurs controverses scolastiques, de prêtres ensevelis dans leurs sanctuaires, de politiques indifférents à toute foi religieuse, et qui ne soutenaient plus, dans le polythéisme, qu'une institution de l'État. Lorsque le christianisme eut vaincu son seul rival en doctrine, le néoplatonisme restaurateur de l'ancien culte, tout fut dit ; le monde était conquis, le monde vivant où s'étaient agitées les destinées de l'humanité. Qu'importe après cela que le polythéisme ait encore vécu ou plutôt végété plusieurs siècles, sous le nom ie paganisme y au fond de populations immobiles, loin des centres connus de tout mouvement intellectuel? Quand l'idée nouvelle tient l'esprit et le cœur de l'humanité, le reste de la conquête est l'œuvre sûre et fatale du temps.
Quel tableau que l'histoire de l'avènement du christianisnâe pour les rêveurs de religions futures ! C'est là qu'on voit ce que peut l'ardente initiative d'un petit nombre d'inspirés pour renouveler en moins de deux siècles la face du monde. Cette métamorphose ne fut pas l'œuvre d'une évolution lente et progressive, mais d'une révolution qui brisa tout à coup la chaîne de la tradition, et fit
entrer brusquement rhumanité dans des voies nouvelles. Une simple légende, éclose dans le plus petit et le plus pauvre pays de la terre, engendre la plus grande religion qui ait présidé aux destinées de la civilisation» Et ce miracle se fait par la foi, par le désir, par l'amour, par les seules puissances de l'ftme, malgré toutes les résistances de la tradition, de la loi, de la science elle-même. Quel exemple, quel encouragement aux ambitions religieuses!
Et si de ce spectacle merveilleux on détourne les regards pour les reporter sur l'état religieux des sociétés modernes, que d'analogies propres à tenter les nouveaux apôtres ! N'est-ce pas le même discrédit des dogmes religieux dans le monde savant, autrement étendu et autrement riche en vérités de tout genre? N'est-ce pas la môme indifférence du monde oflSciel, mal déguisée sous la protection qu'il croit devoir à une religion qui, sans être une institution de l'État, y tient étroitement par le lien des concordats? N'est-ce pas la même inquiétude, le même vide, le même désir, le même essor des esprits agités, des ftmes ardentes vers un nouvel objet auquel puisse s'attacher le sentiment religieux ? Ce temps n'est-il pas, comme l'autre, une époque de transition, une sorte de pont jeté entre deux mondes, dont l'un montre déjà ses ruines lugubres, tandis que l'autre semble offrir aux imaginations exaltées ses grandes et riantes perspectives?
Alors faut-il s'étonner que, dans cette société moderne, si profondément différente de l'antiquité, en plein xdl* siècle, des tentatives, non pas seulement de restauration chrétienne, mais de iceligion nouvelle, aient été faites par des esprits jeunes, enthousiastes, mais tout pénétrés des sentiments, des idées, des sciences, des arts de notre temps? Le saint-simonisme n'est pas né en Orient, la terre classique des légendes et des religions ; il a paru un beau matin à Paris, au plus éclatant foyer de la civilisation européenne, ayant pour berceau la grande école des sciences exactes et de l'industrie. Les sages ont souri de celte aventure si nouvelle, an milieu des ambitions et des aspirations de nos sociétés si positives; ils ne l'ont vue et jugée que par le titre et le dénoûment, sans s'intéresser à ce qu'il y eut de sincère, de généreux, d'héroïque dans la manière dont l'entreprise fut conçue
iM ooncLVÊîûH.
•I eondoiUi. Pour iaa aoeiété dommt la aAtra, la rêinilê de Mé^ mlm^ntmni ne aara Jamaia «u'una parodia de la ratmita Au apAtrea» aprèa la mort da Jéaua* El ponrlanl, dana eiUe patita aoeidié d'honunaa qvi ae croyaianl la mlasiou da ranouTelar, mt auaaii la faea du monda, il y aut beaaooup dea aentimenta, daa affaa* tîooa^ daa espdraneea nalvea qui agitiranl la praniièra Égliae chré^ tienna* U auaai la eiBor baUii rortamant pour la salot du genra huoiain; là tuaiii on a'aima, ou la donna tout à loas, on se santit en ramilla) on se prodif ua las doux noms de frira^ da pèra, do fila, avao la aérietix aooo&l d'une tandraise véritable. Tous eoMt qui ont tu les aainl--ainoniona à l'cauvra, el dana leur tia eomntuno, on ont romporlé une impreasion d*eatima el da synipalhia peur loutoa eea bonuaa ai généroUMs natures qui sa aoni ouUîéaa un naoniont dans le sanlimant d'une immanie tàeha, au potal d'abdiquer i la foia la peraoïiDaiité dont la saorifloe eat toujouia beau» et la liberté dont Tabandon é'est Jamaia permis.
Pourquoi le sainUsinonisme a-t-*il fini eomme on sait, il fii»drail n'être pas de ce temps pour s'en itonner. Aujourd'hui que rirresae do l'initiation eal paaaée, et que les raembraa do colla aooiilé n'ont plus qu'A hire un mélancolique retour iur Iaa espé«ratteoa déçues d'une jeuneas* enlhousîasla, il n'en est guère qui no reconnaissent et n'avouent leur mépriaa. La saint-simonisma a eu le aori de toulaa Iaa utoptaa qui sont dea anacbfonismea. Ce n'est point la ftiibloêae, pour ne paa dire la nullité da sa méta«> piyaiqua» ifui a fait obstacle à son soccèa; ce n'est même paa» cboao plus (rate, l'équifoqua pureté de aa morale; c'eat anaora moins sa diseipline théocratique ai Oonlraire à Tesprit libéral qui eet l'aaitrît dos soeiétés modernas. Toute iff ligion prend I rhoonmo I^ul ou moins de sa liberté, et ce n'est jamaia ee qui rompéaba de oottquél'ir les misses. Les fidieuses réserfes louehant les râla-» tiona de aaies qui, a? ant mima d'avoir abouti i une formsde dan» goreuae, indignaient l'opinion publique et inquiétaient lea plus ardents disciplea, ont pu exercer une certaine înAuenee sur l'issue du proeéa de la société. Mais, avant ce procèa, la mouvement sainisimonion avait d^à avorté. Enfin, un mouvement roUgieui, t'hia* toiro lo prouve, n'a pas beaoin, du moins au début» d'un grand
ÉTAT RELIGIItlX. — LE PRÉSENT. 359
déploUmant de spéaulatiim métaphysique, pour 8*é(endf e et gagner le cœur de l'humanité. Une Église n'est pas une école de philosophie. Le christianisme n'a guère commencé que par un sentiment ; c'est ce sentiment qui, grÀce à une sublime légende, a conquis tant d'âmes et créé tant d'églises. La savante théologie des Pères et des conciles n'est venue qu'après, pour compléter la doctrine, et ep faire la religion des sages aussi bien que des simples.
Le saiiït-simonisme a fini par comprendre l'impuissance radiaale de toute entreprise de ce genre, en Occident, au foyer même de la civilisation moderne; il est oaort en jetant sur l'Orient un regard de regret et d'espérance. C'est là, en effet, qu'est la véritaille patrie des religions. Là, le surnaturel, source de toute foi religieuse^ est oe que l'esprit tout imaginatif des peuples comprend et accepte le plus aisément. Là natt, grandit et se propage la légende qui perte les religions dans son sein. Là, les actes les plus simples de la conscience humaine, les phénomènes les plus réguliers de la nature se transforment et se transfigurent sous l'action d'une rêverie mystique. Là, toute intuition psychologique devient une iHipiraiioHf une révélation théologique. Transportez en Orient ces scènes dont las mémoires du père Enfantin nous ont laissé une analyse détaillée ; tout change par la disposition dee acteurs ot des témoins; tout prend lin intérêt, un charme, un prestige, une autorité qui commande le respect et la foi. A pari Ti^éale figure de Jésus, dont l'humanité n'est pas asses connue pour pouvoir être mesurée, il est probable (et l'histoire nous en dit quelque chose) que, vus de près, les ouvriers de cette grande œuvre qui s'appelle la fondation du ehrislianisme avaient leurs iaiblesseset leurs passions, ieiu*s côtés mesquins ou ridicules. Qui le sait, qui peut s'en douter, à une telle distance, et dans l'auréole de gloire et de sainteté qui les enveloppe? Ug étrange et puissant génie, qui fut lui-même, à beaucoup d'égards, un anachronisme vivant après la révolution françeisoi Napoléon comprenait à merveilie )a différence des lieux 6t des sociétés, lorsqu'il enviait devant l'un de ses minisires là fortune d'Alexandre dont la légende avait pu faire un dieu.
L'Oriiinl est eneere aigourd'huî oe qu'il a été de tout tem^, le
S60 GOMCLimKHI.
pays de riœsgînation el de la légende, le pays oA le cours ordi* naire des choses est ce que l'on comprend le moins, où la science des lois de la nature est le plus profondément ignorée, où enCn l'extraordiDaire, le merveilleux, le surnaturel est l'objet préféré de la croyance générale, et le principe constant de ses explications. 11 a été le berceau de toutes les religions de l'humanité; il le serait encore, si rbisloire religieuse ne devait être close par le christianisme. Mais l'Orient peut-il reprendre maintenant le rôle religieux qu'il a joué dans ses beaux jours? Il faudrait bien peu connaître le monde moderne pour se faire la moindre illusion à cet égard. Si l'Orient n'a guère changé ses habitudes de vivre et de penser, il est tombé dans un tel état de civilisation inférieure, voisin de la barbarie, par suite de la conquête musulmane, qu'il a perdu toute espèce d'initiative. C'est toujours le pays de l'imagination et de la rêverie : mais cette imagination n'a plus aucune des hautes et profondes sources auxquelles elle pouvait puiser autrefois ; cette rêverie n'a plus que des aliments vulgaires qui ne lui permettent pas les proportions de la légende religieuse. En un mol, l'Orient contient toujours la même race d'esprits; mais il est mort, tandis qu'il était vivant dans ses grands jours d'enfantement religieux.
Que, sur cette terre classique des religions, il se forme encore aujourd'hui ou demain de nouvelles sectes, même de nouvelles sociétés religieuses, comme il s'en est formé depuis l'avènement du christianisme, il n'y aurait à cela rien d'impossible, ni même d'étonnant, puisque les conditions psychologiques et sociales de rOrient n'ont pas sensiblement changé. Mais de pareils mouvements religieux, se produisant au milieu de peuples restés si bas dans l'échelle des peuples civilisés, n'auraient rien de ce qui est nécessaire pour gagner les grands foyers de la civilisation occidentale. Et qu'on ne vienne pas ici nous opposer l'exemple du christianisme parti de la Judée pour conquérir l'Orient éclairé, la Grèce, l'Italie, et le monde civilisé. Entre la civilisation grécolatine et le monde purement barbare, l'Orient à moitié civilisé de la Méditerranée, l'Orient juif, syrien, alexandrin fut un merveilleux médiateur; son mysticisme naturel, fécondé, éclairé par la science
grecque, était devenu tout particulièrement propre i feire éclore une véritable religion d'une légende. Ce qui le montre bien, c'est que toute science, toute théorie, aussi bien que toute légende, tourne à la religion dans cette fermentation universelle des esprits. Qu'y a*t-il d'analogue dans TOrient actuel qui puisse permettre la moindre espérance aux rêveurs de religions Aitures?
Toute religion qui serait de nature i renouveler la face du monde civilisé devrait naître au centre même de la civilisation occidentale, et rayonner d'abord dans ses principaux foyers, pour se répandre de là sur tous les points de la civilisation universelle. Or, là est précisément l'écueil. Ce centre et ces grands foyers ne semblent guère faits pour servir de berceau aux religions nouvelles, tant y règne Tesprit scientifique et critique, c'est-à-dire l'esprit le plus contraire à Téclosion des légendes et des symboles. Là, on analyse trop la conscience humaine pour que ses intuitions puissent être prises pour des inspirations ou des révélations; les lois de la nature sont trop connues pour que le miracle s'introd uise dans la description des phénomènes physiques. S'il parvient à se glisser dans le récit légendaire des masses, il en est bien vite chassé par la science, qui rectifie les écarts de Timagination populaire. Dans cette société de savants, de penseurs, de critiques, d'érudits, la science est une œuvre d'observation, d'expérience, de méthode, de labeur dont on sait parfaitement que l'esprit humain a fait tous les firais; renseignement qu^on reçoit des maîtres de la science n'est point considéré comme une révélation d'en haut, parce qu'on sait qu'il ne tombepoint d^une bouche inspirée. Lorsque, dans une sorte d'ivresse mystique que des adversaires peu bienveillants ont prise pour un calcul de charlatans, le saint-simonisme a parié des révélations de Saint-Simon et des inspirations du père Enfantin, il n'a pu triompher du ridicule qui s'attache à ces mots d'une laqgue morte pour nous, du moment qu'on veut s'en servir autrement que par métaphore. Croyants et incrédules s'accordent à ne pas prendre au sérieux l'application de pareils termes aux hommes et aux idées de ce temps-ci.
Le saint-sîmonisme est peut-être l'unique tentative de religion nouvelle faite jusqu'ici en plein ju!" siècle. Il serait bien possible
303 GOMCLD«|fHI.
i|«'il fûl la dfmiièrei Uml il faut da eouraga al de mIT anlluNiaiaame pour bravar à oa pomi le teropérameal loul aciantillqua et si ptailif de Bas aociéUa siQdaroaa. On a pu baplisar de ce nem solaanal tel eu tel ajatème de pratiques ei de forroules» coibhm par eieippie le préteoda culte organisé dans aes plus minoes détails par le fbodataur du pesitifisiee» Auguste Qomip. Mais une doetrioe qi|i n'a fii légende» ni révélatioe» ni dogmes, ai symboles, ni Dieu mèmei ni aucun des caractères historiques qui font une véritable religion, ne peut recevoir ce litre que par un insigne abus de mois. La religion de Y Humanité, n'est-ce pas U denx mets qui ne doivent pas plus se confondre que leurs objets, 1% divin etr&timaîn ? Une morale indépendante de la théologie, rien de mieui ; mais un culte sans Dieii eiit un aeuHiens. La secte des mormons se fonde sur une doctrine Hop grossière et trop peu originale pour mériter ce nom. S'il est curieui de Tétudier au peint de vue de seii organisation seeiaie al de son développement économiquoi elle n'offre aueun intérêt comme société religieuse. Car les aup^rstiliona dont elle nourrit resprit di ses adeptes, les servilités el les senenaiiléa immoralea dans lesqueUes elle plonge leur àme, ai Ton en croit dea rapports aérieux, n'ont pas môme le charme de la noufoauté. Tout cela parait n'être qu'une édition posthume el fort triste d'un de cas romans de la fie sensuelle qu'au moyen âge on enveloppait, comme toute chose, de mysticisme. Quant aux nom* breux projeta de religion qui ont pu ferment» dans certains cerveaux eialtés du xix* siècle, il n'} a point à s'en occuper, soit qu'ils n'aient paa rafu même un ceounancement d'exécution, aoit que leurs auteurs n'aient réussi qu'à fermer un cercle intime de rares initiés qui n'a jamais atteint les proportions d'une véritable aeeiété religieuse. On peut les retrouver dans une galerie dea curiosités plus ou moins mystiques du tempe, telle que l'a compoaée, par exemple, un spirituel historien dea nouveautés 4e ce genre (I).
Si notre siècle est stérile en véritablea créations religieuaes, il est très'fécond en restaurations, en réformes, en transformations de ce genre. Le christianisme est une doolrine très*arr6tée ei très- Ci) M. Sr4aa.
ÉTAT RELIOlBVli — liE PRÉSENT. Ml
large Ural à l« fbii« Tandii que l'astorilA qvà veîlld i u eonm^ vation ne permet pis de rien ehanfer à loot ae qui eat arlicle de foi) la champ reate ouvarli aom itfn aAtèreregard^ à ene certaiAe initiatite, en tout ae qui concanie la apéeulation philosophique proprament dite. En sorte qua^ sans caasar d'être chrétien ni même catholique, o& peut comprendre et interpréter diversement la pensée chrétienne. Tout en respectant la iattroi on s'attache pina particulièrement à Tesprit de la doctrine. Le ohristianinne se prèle d'autant mieux à cette méthode que sa synthèse, riche et variée, offre des aspects plus divers aux inclinations al aux ap« titudes das racas^ des époques^ des sociétés, des partis, des différentes familles d'esprits. Ghes certaines rases, c'es^ le cété imagi'- ^nalif et symbolique qui prédomine ) tel est le cas des races mérldionsles. Ghes d'autres, e'est le côté sentimental et psyebo* logique; tel ast le cas des raoea du Nord. Sn ce sens, il est juste de distinguer un christianisme grec, tin ehristianisroe latin, un christianisme allemsnd, un ehristisnisme italien ou espagnol, un chriatianisme anglo-américaiti. Gatte influence des races* des temps eu des lieux sur les doctrines ne va pas jusqu'à transformer le christianisme en sutsnt de religions nouvelles, puisque le Cr$do est toujours là pour maintenir l'unité religieuse; maia aile engendre dea différancea ssnsibles, de véritables variMê dans la grande famille chrétienne. Si le dogme est resté le même par décret de l'autorité, l'esprit a varié aelon les temps, les lieux et lea horomèa. Et, à vrai dire, le dogme lui-même, malgré les décréta de l'autorité officiaUe, n'a pas toujours résisté aux nécessités géographiques ou historiques. Le schisme grec et la Réforme en aoat de mémo* rablea examples.
Les libres penseurs ne peuvent jamsis se senUr la mission de créer, de restaurer, de réformer ou de tranaformer une religion, puisque une psreille œuvre serait en contradiction manifeste aveo leur principe de la souveraineté de Is rsison. C'est donc toujours de ehrélians, de catholiques sincères que vient l'initiative de telles entreprises. De tout temps il s'est renconlré, dans les grandes sociétés chrétiennes, des indiridus eu des sectes qui ont essayé d'aeeemmeder la pensée religieuse soit eux propres inatineta de
S6& COMCLUSION.
leur intelligence personnelle, soit «ox instincts et aux besoins généraux de la société où ils vivaient. An moyen ftge, Yévangile éternel et le régne du Saint- Esprit étaient, sauf les superstitions du temps, Finspiration d'un spiritualisme exalté, en face des réalités matérialistes de rÉglise officielle. La doctrine des nouveaux disciples de saint Jean a été conçue dans le même esprit et sous l'influence des mêmes circonstances. C'est le mysticisme chrétien, dans ce qu'il a de plus élevé comme spéculation de l'esprit, et de plus pur comme règle des consciences. Le siècle actuel nous offre des exemples de ces entreprises, d'autant plus nombreux et intéressants qu'elles ont pour but de répondre aux exigences toujours croissantes de l'esprit moderne. Dans une époque où la philosophie et la science, la poésie et l'art, la révolution et la démocratie, la raison et la conscience pure se font une si large part, il est bien naturel de chercher à concih'er la doctrine traditionnelle soit avec les idées scientifiques, soit avec les sentiments esthétiques, soit avec les théories et les institutions politiques ou sociales qui font le caractère propre des temps nouveaux. Tantôt c'est avec la philosophie qu'on propose une alliance, au nom du spiritualisme ; tantôt c'est avec l'art, au nom du romantisme ; tantôt c'est avec la démocratie et la révolution, an nom des principes d'égalité et de fraternité ; tantôt c'est avec la morale étemelle et universelle, au nom de la conscience. Aussi ne faut-il pas s'étonner de rencontrer autant de variétés de christianisme qu'il y a de besoins et de points de vue généraux dans la pensée moderne : un christianisme esthétique pour les chrétiens qui ont encore plus d'imagination poétique que de foi religieuse ; un christianisme philosophique pour les chrétiens à l'esprit métaphysique, chez lesquels, comme dit Malebranche, le besoin de comprendre prévaut sur le besoin de croire; un christianisme libéral pour les chrétiens qui aiment à conserver une certaine liberté d'esprit, sous l'autorité des textes sacrés ou des décrets de TÉglise; un christianisme socied pour les chrétiens dont l'esprit plus pratique que mystique incline vers les doctrines connues sous le nom équivoque àe socialisme ; un christianisme démocratique, même révolutionnaire pour les chrétiens qui ont pris pour devise de leur foi politique les mots sacramentels de notre
ItAt HËLlGiÉtil. ^ Lk PRÊSÊNt. i66
dévolution ; enfin un christianisme étemel et universel pour les chrétiens qui voient surtout dans le Christ l'idéal incarné de la conscience humaine.
Qae le christianisme, par la riche variété de ses éléments, soit la religion des forts et des Taibles, des intelligences et des ftmes -, qn'il s'adresse à tous les besoins, à toutes les facultés de la nature bnmaine, parlant à ceux-ci le langage des idées, à ceux-là le langage des images, à d'autres le langage du sentiment, c'est ce que montre clairement la diversité des esprits qu'il compte dans son vaste empire. Mais, chose curieuse, il est un côté du christianisme qui semble avoir échappé à l'imagination des poètes et des. artistes chrétiens, dans les époques de plus grande foi; c'est le côté esthétique de cette grande religion. L'art classique, resté païen et plongé dans la mythologie grecque, avait toujours ignoré ou dédaigné les vertus poétiques du christianisme que Timagination romantique de Chateaubriand et d'autres écrivains de la même école est venue révéler à notre littérature. Il a fallu le Génie du christianisme et les Martyrs pour apprendre aux croyants comme aux sceptiques qu'il y a là tout un monde de légendes, de symboles, d'idées et de sentiments où l'art moderne n'avait qu'à puiser pour se renouveler et se rajeunir. Il a fallu la critique des Schlegel et de leur école pour faire voir combien le fond de la littérature moderne était chrétien, même an France, quelle qu'ait été la passion de la Renaissance pour l'an** tique. Ce n'est là, dira-t-on, qu'une révolution esthétique avec laquelle la véritable foi religieuse n'a rien à faire. Ceci n'est vrai que dans une certaine mesure. Le fait est que cette révolution a été Tune des causes les plus actives de la renaissance catholique qnia suivi la Révolution et l'Empire. L'admiration des cathédrales, la religion du gothique, comme on a dit plaisamment, n'était qu'an détail, dans l'universelle rénovation de l'art, dont les anciennes croyances se sont si bien trouvées. Ce n'est pas seulement à l'imagination y c'est surtout à la sensibilité, au cœur que l'art romantique a parlé. Son génie n'a pas moins marqué de sa forte empreinte les œuvres intimes de la poésie et du romun que les œuvres plastiques de l'architecture, de la sculpture et de la pein-
196 CONaUftlOK.
lare. C'est Vkmt humtioe tout eniière qu*il a saigie^ dtof ses plus profondes eairailles. Gràœ i cette iospii-ation toqt esthétique, il se forma tout à coup un christianisme de sentiment plutôt que de dogme et de' pratique , qui aida la véritable religion à ressaisir son empire sur les âmes et les intelligences. Combien d'esprils d'élite» en ce temps-là, suivant Teiemple de Cbèteeubriand, sont revenue an catholicisme par cette voie, sauf ensuite i en reprendre les graves enseignements et la sévère discipline! Ce n'est donc peint abuser des mots que de parler d'un christianisme esthétique, quand on a vu de près la foi religieuse de tant de catholiques de cette époque. Aujourd'hui, cette foi est un peu passée de mode avec le romantisme qui l'a suscitée. Il s'en fait une autre qui» pour être moins poétique, n'en est pas plus solide ; c'est la foi des sages de notre temps, où la politique n'a guère laissé de place à l'imagination et au sentiment.
11 suffît d'ouvrir les annales de la théologie chrétienne pour j reconnaître une grande tradition rnélaphysique qui remonte à recelé de Platon, et dont le double caractère est (l'élre essentiellement idéaliste et spiritualiste. En s'inoculant cette tradition par le travail des Pères et des docteurs des premiers siècles de TËglise, le ehristianisme l'a couverte de son autorité surnaturelle et enveloppée dans les mystères de son symbole, de façon pourtant à lui laisser ses hautes et profondes clartés. Aussi toute la grande famille des esprits métaphysiques qui se sont rencontrés parm les théologiens, les écrivains, les croyants de la religion chrétienne, s*e8t-elle éprise de ce côté de la doctrine, au point d'y voir le fond et l'essence mèoiedu christianisme. C'est ainsi qu'à la suite des doetsurs platoniciens ou néoplatonicieos, tels que saint Gléoieiit, Origène, Grégoire de Nysse, saint Augustin, eartains grands ihéo* legiens du moyen âge, conune saint Anselme et Âbélard, uu des temps modernes, comme Malebrancfae, le père André, Fénelen* Bessuet lui-même, eut fait prédominer, sans oublier le reste» k pensée idéaliste et ^itritiialiste qui a son principe dans la doc* trine de Platon. C est encore ainsi qu'une école de tbéelagieaa protestanle, cemme Scbleiermacher, qui ne disent et qui sont réellenient ehrétiens, et f u'une autr» écob 4e doct#urs caibnii-
ques discipl66 de Schellinf « Tout surtout d« eeile pensée le tMl» de leurs commentaires et de leurs interpréUtions de la doctrioe orlhodoie. C'est ainsi également que des écrivains français» chréliens et même catholiques à l'orifine» comme Bordes DomouUni Huet, et rilluslre auleur de YEnai $ur Vindifférmee^ ont compris» médité, défendu le christianisme» en ae plaçant au foyer des idées platoniciennes (1). Si tout ce travail métaphysique n'a poiht abouti à fonder une véritable secte dans le sein des Églises chrétiennes ou catholiques, il y a créé une grande éeele dont ie caractère propre est de résumer le cbristianiame dans un idéalisme et un spiritualisme qui remontent à Platon^ fit en ce moment même où ie salut des croyances spiritualistes réunit certains philosophe! et certains théologiens dans une alliance plus ou moins intimct le trait d'union est visiblement le platonisme commun aux deux doctrines. C'est par là que le théologien se sent attiré vers la philosophie, et que le philosophe devient sympathique i la théologie, en dépit de tant d'incompatibilités radicales. Eo réalité, théologiens et philosophes forment une mémo famille d'esprits qui se retrou* vent dans l'unité delà tradition platonicionne, après une séparation dont l'histoire est l'origine» Tel est ce christianisme philo* sophique que r£glise catholique n'a jemaii vu de très-ben œit^ à Rome surtout, où l'on se défie singulièrement de tout ce qui a un air de philosophie.
La lecture des Évangiles et l'histoire de rÉgliee primitive nens montrent un autre aspect dn christianisme, non motns réel et plus propre à captiver l'attention des esprits pratiqnes : c'est h pria» dpe ou pitttét le sentiment d'égalité et de fraternité qui remplit le morale évangélique et inspire les premîèrM communions etoé* tiennes. A entendre le langage, à voir l'exemple d« Christ, de aes apètresi de son Église, non-aeulement dans les premiers tes^ps, mais au moyen âge qui fut l'âge triomphent des ordres mendiants, on ne peut s'empêcher de ree^nnattre la profonde affinité des doc« Irines chrétiennes et de certaines théories modernes. Il devait
(1) tf Esquisse d'une philosophie ^ le dernier livre publié par M, dfi Ufneaaais, a été l*œavre de toute sa vie de penseuf ; c'est, au fond^ un mélange de christiMiMnc el ée plateaiMN at9e cartaiMt Méat da la 1
donc se rencontfer des écoles qui, particoHèreàièot (ràppéés dé cette analogie, fussent conduites à faire de la tradition religieuse le point de départ et même la base de leur philosophie politique et sociale, et à conclure que le christianisme est la religion de la démocratie, du socialisme, et même de la révolution qui l'a proscrit sans le connaître, et avec laquelle il s'agit de \e réconcilier. Des esprits spéculatifs comme La Hennais, Bordas Dumoulin, François Huet ; des esprits pratiques comme Bûchez et la plupart de ses disciples, ont soutenu cette alliance avec une grande éloquence et un admirable dévouement. Ecoutons le plus grand de tous, revenant de Rome désabusé et libre comme autrefois Luther : « Convaincus que la liberté à laquelle aspirent les peuples chrétiens, et qui certainement deviendra la base de la société future, loin d'être opposée au christianisme, n'en est qu'une ^conséquence directe, un développement nécessaire, les fondateurs de V Avenir crurent servir l'humanité souffrante de ses propres efforts et des résistances qu'ils rencontrent, en essayant de ramener à sa source primitive le sentiment partout si vif qui pousse les nations à s'affranchir. Car ce n'est pas tout, il s'en faut, de renverser les oppresseurs; éternellement il en renaîtra d'autres, si Ton ne détruit, si l'on n'atténue au moins le principe même de l'oppression, et qu'à la place des causes de mal on ne mette une cause efScace de bien. Or, toutes les causes de mal sont renfermées dans l'égoîsme, dans l'amour exclusif de soi, comme toute cause de bien Test dans l'amour d'autrui et dans le dévouement que cet amour inspire. Aucune forme de gouvernement, quoique les diverses formes qu'il peut recevoir soient fort éloignées d'être indifférentes, ne saurait par elle-même satisfaire les peuples ni remédier à leurs maux. Le vrai, l'unique remède. Dieu l'a mis dans la loi évangélique destinée à unir les hommes par une fraternelle affection, qui fasse que tous vivent en chacun,* et que chacun vive en tous. La liberté réelle et l'esprit chrétien sont inséparables. Qui n'aime pas son frère comme soi-même, celui-là, quelles que puissent être %es opinions spéculatives, a en soi un germe de tyrannie et conséquemment de servitude. Aussi le besoin de liberté, aujourd'hui si universel et si énergique, est-il à nos
yeux une preuve certaine que le christianisme, loin d'être affaibli, a plus de vraie puissance que jamais. Quittant la surface de la société où Tétouffaient mille gênes diverses, il est descendu au fond de ses entrailles, et là» en silence, il accomplit son œuvre qui commence à peine (1). >
Comme nul écrivain de notre temps n'a fait ressortir avec au* tant de force le caractère démocratique de la doctrine évangélique, qu'il nous soit permis de le citer encore : « La fraternité universelle proclamée par Jésus, cette doctrine si belle, si consolante, si divine, recueillie dans les profondeurs désolées de l'âme humaine, y ranima soudain les germes flétris du vrai et du beau, que Dieu y avait déposés originairement. Ce qu'une société égoïste et corrompue avait abaissé, le Christ le releva. Rénovateur des lois immuables, de l'oubli desquelles étaient sortis tant de maux, tant de crimes, tant d'oppressions, il effaça devant le commun Père, qui ne fait point d'acception entre ses enfants, toutes les distinctions créées par l'orgueil et la cupidité. Il plaça le pauvre en face du riche, le faible en présence du fort, et il demanda : quel est le plus grand? Et le plus grand, ce ne fut ni le fort à cause de sa force, ni le faible à cause de sa faiblesse^ ni le riche à cause de son opulence, ni le pauvre à cause de son dénûment, mais celui qui accomplirait plus parfaitement le souverain précepte d'aimer Dieu et les hommes (2). > Et encore ceci : € Il dut paraître au moins étrange à la Rome temporelle qu'on vint lui dire : votre puissance se perd et la foi avec elle. Youlez-vous sauver Tune et l'autre, unissez-les toutes deux à l'humanité telle que l'ont faite dix-huit siècles de christianisme. Rien n'est stationnaire en ce monde. Vous avez régné sur les rois, puis les rois vous ont asservie. Séparez-vous des rois, tendez la main aux peuples, ils vous soutiendront de leurs robustes bras, et, ce qui vaut mieux, de leur amour. Abandonnez les débris terrestres de votre ancienne grandeur ruinée; repoussezles du pied comme indignes de vous : aussi bien on ne tardera guère à vous en dépouiller. Qu'est-ce que ces lambeaux de pourpre,
(1) La HenDai«, Affaires de Rome, p. à,
(2) /Wd., p. 5.
VACHEBOT. 2à
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iQOqu^rie de ce que vous tàlesy el i quoi s«ryen^î)s qu'à voiler les cicairices glorieuses qui «It^sieot les s^ipts combats livrés par vous dans les temps axiliqu^s pour le genre humain contre U tyrannie? Votre force n'est poin^ dans l'éclat exlérjeur, elle eU en vous, elle est dans le sentiment profond de vos devoirs pal^nels, de votre mission civilisatrice; dans un iJévoueœnt qui ne tonnaisse ni lassitude ni bornes. Reprenez, avec l'esprit qui les animait» la boubUe des premiers pasteurs, et» s'il le faut, les chaînes d^s martyrs. Ue uiomph» ^ certain, mais à ce prix seulement (1). »
Ce que demandaient Jja Menuais et ses jeunes amis, Lacordaire et Montalembert, è la cour de Rom^, n'était point un changement radical de doctrine, un christianisme vraiment nouveau, mais un retour à la doctrine primitive du Christ, des apôtres et des pères, avec l'iAd/âpepdance Bfilière de l'Église et de la papauté. Rome trouva la diose nprave et se fâcha contre les novateurs. C'était en effet une véritable révolution religieuse dont Rome pouvait s'effrayer à bon droit, et dont 1^ novateurs eux-mêmes ne se disaimulaient point la port^. « Nul ne saurait préroif comment s'opérera cette t^ansfannation, ou, comme on voudra l'appeler, ce mouvemept uouveau dv christianisme au aein de l'humanité ; mais il s'opérera sans aucun doute, et de grandes masses d'hommes y seront entraînées : non par une impulsion soudaine, ce qui ne serait qu'une si^ne de perturbation passagère. Ce sera d'abord comme uu point qu'i peine on aper^vrSi une faible agriigation dont on se rjra peut-être. Peu à p^u g# ppmt s'éfeudra, cpU» agrégation se di(at^^a, on y a affluera àê toutes parts, parce qu'elle sera un refuge à tout ce qui souffre et dans l'ime et dans le corps ; et l'humble plante diiviendra uu arbre dont les rameaux couvriront la terre, et sous le feuillage duquel viendront s'abriter l3s oiseaux du ciel (2>. »
JLe christianisme de hi ¥iennais tendait surtout  réconcilit'r l'Église av^c la liberté et avec la démocratie. Celui de Mlf . Huet
(1) La Mennais, Affaires de Rome, p. 20*
(2) Ibid.t p. 128 et 129.
et Bûchez, avec des iwances ihéologiques et Biétapbysiqiiee iiê* iincleSf prétend à ralliance intime deiVÉghBe avec le fiociaUsoie et la révolution, c Deux grandes opiniona, dit le premiery deux puissances, aiyourd'bui divisées, et qu'on juge irréconciliaUeft, éliraiileoi le monde de leurs combats, et meiuceut, dans uae lotie suprême, de tout aliîmer sons des ruines. L'une de oee puissances s'appelle VÊglisCy et sa doctrine, le christianisme ; l^autre s'appelle la Révolution, et sa doctrine, le sodalisaie. A entendre ce qui se répète partout, entre le cbristieuisoie et le socialisme, entre TÉglise et la Révolution, il u'jf aurait eucun pacte possible. Les peuples ne pourraient conquérir le repos et la félicité qu'en arrachant de leur sein Tun des deux principes, pour livrer au principe rival une domination exclusive. De part et d'autre, la haie est la même ; il y a tout d'aborri un monstre à exterminer. Une conviction bien différente s'est depuis longtemps ^ailermie dans mon âme. J'ai médité, à la lumière des temps nouveaux, sur la mission du Sauveur du monde ; j'ai puisé aux sources sacrées renseignement social du christianisme : et en écartant ce qui vieut des tiommes pour m*eu tenir à ce qui vient de Dieu, je trouvai manifestement que la rédemption chrétienne consiste, non-seulement à enfanter par l'Église des citoyens au ciel, maïs encore à exiger ici-bas une libre et fraternelle société civile, celle même dont la Piévolution, purifiée de ses excès, doit assurer le victoire. J'ai, avec une impartiale ardeur, interrogé aussi les doctrines qui, sous le nom de socialisme, ont si profondément remué notre âge; j'ai recueilli tous les vœux, toutes les promesses de l'éGonoroie et de la politique; et en écartant ce qui vient des passions eu de l'ignorance, pour m'en tenir à ce qui ressort du mouvement général des esprits et qu'adopte l'instinct du peuple, il me fut non moins noanifeste que ces idées d'affranchissement, qu'on prêche comme une révélation nouvelle, ou reproduisent tidèlement rÉvangile, ou sont les conséquences nécessaires de ses dogmes (1). »
Tel est le début d'un beau livre consacré tout entier a la démonstration de cette affinité des sentiments évangéliques et des
(1) Le règne social du chriêlianUmc, par F. Uaet, p. S ei 4.
37Î CONCXUSÏON.
théories sociales. Nous ne reAiserons pas au lecteur le plaisir d'entendre les dernières paroles de cet écrivain inspiré du christianisme et de la révolution : « L'Ame du libérateur du monde respire dans la foi révolutionnaire de notre âge : aujourd'hui il ressuscite une seconde fois. Hais, en venant habiter la cité de la terre, il ne déserte point son Église ; il ne cesse pas de l'aimer et de la rendre sainte par sa présence, féconde par son amour. Toujours, même aux époques ou elle parait le plus défigurée par rignorance, par les superstitions, par les crimes de ses ministres, il y enfante des âmes à la justice, il y conserve la vérité. Nations affranchies, que les scandales qui déshonorent aujourd'hui le sanctuaire ne vous détachent point de celle qui a le dépôt de la parole de vie. N'oubliez pas qu'elle vous a portées dans son sein, et qu'elle est toujours l'unique médiatrice des secours d'en haut, sans lesquels disparaîtrait la civilisation. Si le sacerdoce, fasciné par les souvenirs d'un temps qu'on ne reverra plus, s*attache aux débris d'une théocratie dégénérée en pharisaîsme, rompez les liens qui l'enchatnent au passé ; entrafnez-le vers l'avenir par le spectacle de toutes les vertus démocratiques. Alors les prêtres de rÉvangile, au lieu de combattre la liberté dans l'État^ s'uniront au peuple chrétien pour la rappeler aussi dans TÉglise, son berceau, et donner à la religion une force, un ascendant qu'elle ne connut pas dans ses plus beaux âges (1). »
Bûchez est avant tout un -esprit pratique, l'apôtre dévoué et le courageux soldat de la démocratie, le promoteur et l'organisateur des premières associations ouvrières dont quelques-unes subsistent encore. Philosophe, historien, politique, savant, il a fait de la tradition religieuse la lumière de sa science philosophique, historique, politique, physiologique. Dans la théologie chrétienne, il a cru retrouver les principes, les idées mères de toutes les grandes doctrines delà philosophie moderne. Cette théologie elle-même, il la fait remonter, par une chaîne de traditions, à une révélation primitive unique, laquelle est l'origine du langage, des idées, de la conscience et de la raison, c'est-à-dire de toute pensée, de toute doctrine, de
(i) L$ règne social du chritUanisme^ par F. Huet, p. hSà et 485.
toute science, de tout progrès, de toute civilisation baniaine. Bûchez, sur ce point, ne parle pas autrement que de Bonald et toute récoie théologique. Toute l'originalité de sa philosophie consiste dans le caractère plu& neuf et plus scientifique de ses démonstrations. Tandis que l'école tliéologique fait appel à l'ancienne science, en essayant de la rajeunir par Téloquence et le talent d'écrire, Bûchez, qui n'est ni un orateur, ni un écrivain, cherche surtout ses raisons et ses arguments dans la science nouvelle; il arrive à donner à Tidée traditionnelle la rigueur, au moins apparente, d'une théorie. Ainsi, à propos des différences qui distinguent renseignement humain et l'enseignement divin, et après avoir énuméré les signes qui font reconnaître le premier, il ajoute : « C'est aux signes contraires que l'on reconnaît Tensei-* gnement divin. Il est absolument a priori ou tel que manifestement nul homme n'eût pu Timaginer. Il est applicable à tous les temps comme à tous les lieux ; il est intégralement innovateur, et cependant il comprend le passé qu'il accomplit et explique, comme il contient tout l'avenir. Il donne simultanément la loi des rapports moraux entre les êtres, et comme conséquence, le dogme des existences. Il est d'une fécondité sans limites et telle que l'ou n'en aperçoit point la fin, quelque nombreux que soient les fruits que l'on en a déjà tirés. Il peut engendrer simultanément plusieurs buts sociaux; il est riche de mille secrets scientifiques et pratiques. Enfin, il est propre à conduire sûrement la société ; et seul il peut la conserver et la rendre indéfîniment progressive (1). » Assurément, tous ces caractères pourraient être contestés, au nom d'une philosophie plus profonde et d'une science historique plus rigoureuse ; mais on ne peut nier que ce langage et cette méthode ne soient d'un savant. Quand on applique ainsi aux questions religieuses et théologiques les procédés de la science moderne, il est bien difficile qu'on ne soit pas conduit souvent à des conclusions qui dépassent ou comgent la doctrine prthodoxe. C'est ce qui est arrivé à Bûchez, dont la théologie serait sujette, en plusieurs points, aux rigueurs de V Index.
(1) Trailé de philosophie, t. iil, p. A88.
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Au loadl, c» q«i a attiré cet esprit essentiefffement pratique aax doetriiMa en christianisme, c'est Fafllnité de queîques-nnes (fe tfw cbctriaes avec les idées et les tendances de la démocratie nMdefaa. <« Le ehristianisme ne vint pas setilement purifier et perfediaiiiier la fie individuelle; il vint de plus apporter une doctrine politique. On se convaincra de la vérité de cette propositÎMi, si Ton vent bien réfléchir qu'une religion doit gouverner aussi bien les sociétés que les individus. On s'en convaincra encore davantage si Ton veut bien étudier Torigine et les développements
dea diverses nations dont nous possédons Thistoire Ainsi,
lorsque le christianisme apparut au milieu du monde gréco-romain, il nia le droit possédé par les pères de dispenser â leurs enfants k vie, la mort ou l'esclavage, en instituant le sacrement du baptême, par leqoel les enfants devenaient membres de l'Église ; il nia l'inégalité d'origine, les différences de castes, et toutes les catégories antiques fondées sur la doctrine de l'inégalité dans les déchéances, par ce même sacrement du baptême qui rendait tous \m hommes participants des mérites de Jésus-Christ; il confirma l'égalité entre les hommes, et leur donna à tous la liberté d'acquérir cette ^ee dont les anciens avaient fait un privilège, en établissant le sacrement de l'Eucharistie par lequel tous pouvaient devenir participants du corps et du sang de Jésus-Christ; il rendit à jamais imposeîblede faire de Tétatde péché une condition sociale, en créant le sacrement delà pénitence ; il mit la femme sur le pied de l'égalité avec l'homme en instituant le sacrement du mariage; il change» ladeetrine ihr pouvoir en substituant, au droit de la naissaoea et de kr force, le droit qui émane de ce commandement, ce que celai (|m voudra être le premier parmi vous se fasse votre awviteur ]». Toutes les institutions civiles, toutes les institutions sociales, et jusqu'au bot de l'association humaine elle-même, tout fut changé. Partout il plaça une institution, un précepte, un eierople o» une défense ; et de là e>t sortie une société entièrement différente de la société antique, un esprit actif et fécond qui chaque jour enfante des choses nouvelles (1) . »
(1) Traité do phiiosophiç, t. iil, p. 571.
Tout ceia manque d'exactitude, sinon de vérité. Ler christianisme est une d^trine ftiorale <}ui ^ snrtout en tue la vie s]^irituelle; et le mot du Gbrist : Mon royaume n*eêt pas de ee monde ^ demeure encore, qooi qu'on ait dit, fexpression de son infime pensée : en sorte qu'ittie âme vraiment chrétienne peut rester é^angère aux sentiments et aux intérêts de la vie politique. D'antre pa^t, réalité chrétienne, c'est l'égalité des flmes dans h eîié de Dieu ; ce qui e>(pKque comment FÉglise et la théolégie ofti, sinon àanctimmé, du moins toléré l'esclavage, comme tine înstiMitfOB Ihimaine avec laquelle Ja loi de Die^ n'avritrien à voir. Mak, d'autre part, comme tout se tieint dans )a tfatmref humaine paf les liens les pins étroits, morale et poKlique, ju^stice et charité, égalité des croyante et égalité des citoyens, H sVfisuit quer tes sevtimentis de la cité de Dieu devaient tàt OU fard passer datfs les institutions qui régisseM la cité des homme», et qu'Me èeote de démocrates catholiquea, telle que celle d<r Bûchez, pouvait retFOttver dans la tradition religieuse les principes de ses théories démocratiques et sociales.
L'Église et la théologie orthodoxe pouvaient suhn^e jtusqae^à l'éeole néo-catholique. Ce n'est pas dans le dogme que Bnehear et ses disciples ont montré une véritable hardiesse de novateurs; c'est dans l'histoire. Faire accepter, an nom d'un principe commtnr, l'aUiance du catholicisme et de la révolution, c'était une idétf i laquelle devaient répugner invinciblement les vrais croyants et les vrais révohition{iaires. Et la méthode historique de Bûchez, il faut bien le dire, était encore moins faite que sa méthode philosophique pour opérer un pareil rapprochement. On peut à la rigveur réconcilier, dans une haute pensée philosophique et moraler, h christiaiiisme et la révolution. Dans le sein même de notre société et de nos assemblées révolutionnaires, on a vu se produire des esprits élevés, des âmes généreuses^ comme Faucher et Grégoire, qui mit confondu dans une mèmeF foi le Sermon sur la montagne et la Déclaration des droits de Vkomme. Mais allier la Ligue avec la Révolution, au nom du principe de la souveraineté populaire, voir dans la faction des Seize et le Comité du salut public cette même cause de l'unité nationale si ehèro à josto titve à f au-
leur, c'était un paradoxe que ne pouvaient accepter ni les amis de rÉglise ni les amis de la révolution (1). Pour comprendre la puissance d'une idée fixe sur un esprit de cette trempe, il faut le suivre dans cette laborieuse démonstration historique où le catholicisme est d'abord le créateur de la nationalité française, au lemps de Clovis et de saint Remy ; puis l'instituteur de la démocratie naissante, aux lemps d'Etienne Marcel et de la Ligue; puis enfin, malgré toutes les apparences contraires, le véritable inspirateur d'une révolution dont la devise se résume dans la grande devise : liberté^ égalité, fraternité. La Réforme n'est pas ménagée dans cette manière de comprendre l'histoire de France. Si l'àme excellente de notre philosophe ne peut se défendre d'un senti* ment de profonde sympathie pour les victimes, quelles qu'elles soient, des guerres religieuses, sa pensée repousse énergiquement le protestantisme, dont la défaite lui apparaît comme le salut de la nationalité et de la démocratie françaises tout à la fois.
Pourquoi? C'est ce qu'explique philosophiquement le plus savant de ses disciples, H. A. Ott, dans l'avant-propos de son livre sur la philosophie allemande : c La France est une nation catholique ; chex elle, prédominent les sentiments d'unité, les idées sociales; dans les croyances françaises, l'individu est subordonné à la société, le moi n'est qu'un point de la circonférence, la raison de chacun doit se soumettre à la raison de tous. L'Allemagne, au contraire, est la patrie du protestantisme, de l'esprit de division et de séparation; chez elle, le moi s'est fait centre, la raison individuelle ne reconnaît aucune autorité supérieure, le point de vue individuel domine le point de vue social (2j . » Ce sentiment est commun à toutes les écoles néo-catholiques. La Hennais le partage, bien que son catholicisme libéral ne conserve pour l'Église de l'avenir ni le patronage de l'État ni même le pontificat, c Ce ne sera rien non plus, dit-il en parlant de cette Église, qui ressemble au protestantisme, système bâtard, inconséquent, étroit, qui, sous une apparence trompeuse de liberté, se résout pour les
(1) Histoire parlementaire de la Révolution, Introduction.
(2) Hegel et la philosophie allemande, p. 6.
ÉTAT KëLIGIEUX. — LE PRÉSENT. 377
nations dans le despotisme brutal de la force, et pour les individus dans régoîsn[je(l}. > Au fond, toutes les écoles sorties du sein du catholicisme, si libérales qu'elles soient devenues, sont restées essentiellement catholiques par leur constante fidélité au principe de la raison et de la volonté générale, représenté par la tradition et la discipline. Si Rome n'a accepté ni leurs idées ni leurs réformes, c'est que toute innovation.^ même de forme et de détail, n'est ni dans sa nature ni dans son rôle. La Hennais, Bûchez, Bordas-Dumoulin, Huet et tant d'autres en ont fait Texpcrience; ils ont bien vite compris qu'il fallait porter la question devant le grand tribunal de TËglise universelle. Mais là encore Tesprit de discipline prévalut, malgré tous les complices secrets des réformateurs. Alors, parmi les apôtres de la première heure, les uns rentrèrent prudemment dans le troupeau des fidèles; les autres allèrent se confondre dans les rangs des libres penseurs; le silence et le vide se firent autour des chefs d'école, qui euxmêmes se rapprochèrent de plus en plus de ces derniers. On sait que La Mennais a fini par Y Esquisse d'une philosophie^ c'està-dire par une œuvre de philosophie pure où la pensée de Spinosa se mêle parfois à la pensée de Platon (2). Avec bien d'autres démocrates qu'une triste et trop longue épreuve a éclairés, Bûchez a perdu sa foi trop exclusive dans le principe catholique de l'autorité, si stérile en œuvres véritables de civilisation et de démocratie, en même temps que son extrême défiance du principe libéral de l'initiative individuelle, si fécond en œuvres de ce genre, si l'on en juge par l'exemple de l'Allemagne, de ^Angleterre et de l'Amérique protestantes. Bordas-Dumoulin et Huet ont fini également par reprendre toute leur liberté philosophique devant les violences et les iniquités de la réaction cléricale. D'autres écoles réussiront-elles, dans des temps plus propices, soit à faire fléchir la tradition de l'Église catholique, soit à en détacher une notable partie des sociétés qu'elle gouverne, pour Tentrainer dans les voies d'une réforme religieuse analogue à celle dont le^xvi'' siècle
(1) Les affaires de Rome, p. 128.
(2) Ainsi la manière dont l'auteur explique la création le rapproche du panthéisme.
37S GONCLUMOIV.
ht le fémoiii? On û'mt gnère tenté de le eroire, quand on iraot bien réfléchir à la nature même du catholicisme qui soumet font rhomme à la direction et à la discipline, sans en rien laisser à la liberté individuelle, pas plus dsns l'organisation de TEglÎBe que dans l'explication de la doctrine. Un dogme immuable, une Eglise inflexible, des peuples disciplinés, pour lesquels le symbole est une sorte de consigne : voilà, il semble, des obstacles insurmontables aux succès des réformes conçue» et préchées par les écoles néo-catholiques. Par ce côté donc, le christianisme paraît fermé aut entreprises de transformation religieuse.
Le protestantisme ouvre une voie tout autrement large à l'esprit de réforme. Quelque étranges que puissent paraître à Rome les alliances proposées paf le» écoles néo-catholiques, ni Bordas- Dumoulin, ni Bûchez, ni La Mennais lui-même ne touchaient au dogme, tandis que le protestantisme le plus conservateur en était déjà hai-méme une réforme considérable. Mais le chriatianKme ainsi réformé ne pouvait suffire aux besoins de l'esprit nouveau qui travaille la société protestante bien plus encore que la société catholique. Déjà on a vif les écoles de théologie, en Allemagne, ramener le dogme chrétien soit à l'idéalisme de Kant, soit à celui de Schelling ou de Hegel, selon leurs affinités avec les maîtres de la philosophie allemande. Hais ces interprétations hardies, qui aboutissaient à une transformation aussi radicale, ne dépassaient pas rétroTte enceinte de l'école ; elles ne faisaient guère d'adeptes que dans le monde de la science et de l'enseignement. Pour voir Tesprit de réforme descendre dans les diverses classes de la société elle-même, il font passer de la spéculative Allemagne aux grands pays de Taclion religieuse, comme de l'action politique, à l'Angleterre, à la France, et surtout aux Etats-Unis. Là, ce n'est plus une école dont les adeptes révent, en théorie, des transformations plus ou moins radicales de la doctrine chrétienne, sans cesser, en pratique, de rester fidèles à la communion à laquelle ils appartiennent; ce n'est même plus une secte, plus ou moins étendue, qui prend sa place à côté des mille sectes qui existent déjà : c'est une grande société chrétienne qui se crée, en s*appuyant sur l'unique base du sentiment moral dont l'Evangile est la
ÉTAT RELIGimX. — LE PBÉSENT. 379
svHhne emprtmoû. Cette smiéîé S peine nééf d'hier grandit rapt- (tefiieiit et prend def prepwtrons considérables. Bien différente de Umt #aritre« qui Font précédée et qui s'étaient formées sons Pirr- OiMiiee et faction de cffcnetf focales ou spéfciales, telles que \é lien, la f»€e, la constitution poKtiqae on sociale, eile eBt la dernière //Me du protestantisme allié à la Kber té moderne, et n'nsurpe point UB titre fetvn en se nommant te ekristiemisme Hbérah En Amériqiie, ce prolestantisme tend k réunir sous un conmtin symbole tontes les sociétés religieuses qui comprennent qae Itf véritable pensée chrétienne est dans le Nouveau et non dans TAncien Tes* tament. Ctiaiming en est Fapôtre, tandis que Parker en est surtout 1er docteur. En France, où te ciihe de te Rble hébraïque ff*a jameis été bien fervent dans nos sociétés religieuses, le travail des adeptes du ehristiafiisme libéral consii)te moins â détacher l'a pare doctrine du Christ des hens qui Tenchainent à la tradition biblique qu'à la dégager des mystères théotogiques dont le symbole de Nicée est la formule. Tel est le caractère dor mouvement refigieux dont MSf. Miche* Nicolas, Reuss, Colawr, Athafnsse Coqueref, Foftliinès, sont les organes TfS phis sauvants on les pinrs éloquents. Il faut dire, du reste, qt»e la méiaphy^oe refigieuse des Pères alexandrins n'a jamais été éi goût des sociétés protestantes, depub tes premiers temps de la Réforme jusqu'à nos jours. En Allemagne même, oi> le génie spécnlatif lui est resté fidèle, eile commence à partager le discrédit général qui s'attache? à tonte spéculation de ce genre ; et la théologie allemande elle-même, sur les traces de Kaiit et de Pichte, commence à entrer dams les voies du christianisme libéral, en laissant là le dogmatisme métaphysique, et en se fondant exclusivement sur le sentiment chrétien dont l'Evangile est Tidéale expression.
Trois raisons décisives ont concouru à cette radicale révolution qui s'opère au sein du christianisme protestant. La première et la plus puissante est la nécessité de s'entendre et de se réunir, dans cette grande société religieuse disséminée en sectes innombrables. Le protestantisme n'ayant point, comme le catholicisme, une autorité toujours présente et toujours active pour veiller à la conservation' du dogme et pour maintenir par une sévère discipline
Tunilé da symbole, le texte sacré ne pouvait plus être un principe d*UDité suffisant, vu les obscurités, les contradictions, les mystères où se perdait l'esprit des croyants, rendu par la Réforme au libre exercice de sa raison. On le vit bientôt par la prompte naissance et la rapide propagation de sectes qui s'attachaient, les unes à l'Ancien Testament, les autres au Nouveau, celles-ci à la théologie, celles-U à la morale chrétienne, d'autres au mysticisme de l'Evangile saint Jean, d'autres à la grande métaphysique des Pères grecs résumée dans le symbole de Nicée. Comment arrêter les progrès toujours croissants de la division qui menace de réduire le protestantisme en poussière? Comment surtout revenir à l'unité? C'est ici que les directeurs de la société protestante se sont partagés partout en deux camps, le parti conservateur et le parti libéral. Le premier, plus fidèle à la tradition qu'à l'esprit de la Bérorme, s'en remet à l'autorité des consistoires, qu'il érige en véritables conciles chargés de maintenir l'intégrité du dogme traditionnel. Le second, au contraire, plus fidèle i l'esprit qu'à la tradition, veut qu'on livre à la raison et à la conscience individuelles rinlerprélation et l'explication des textes sacrés. Mais alors quel moyen de rétablir l'entente parmi les membres de la grande société protestante ? A défaut de l'autorité et de la discipline d*une Eglise, il ne peut y en avoir d'autre que l'autorité de la vérité et la lumière de l'évidence. De là, la nécessité de ramener la doctrine chrétienne à un principe d'une simplicité incontestable, à un sentiment d'une puissance irrésistible, en écartant tout ce qui est métaphysique et théologie proprement dite. C'est ce que font les docteurs du Christianisme libéral avec plus ou moins de fermeté et de logique. Ils regardent cette œuvre de réduction et de simplification comme d'autant plus urgente que la science moderne n'a pas laissé pierre sur pierre de l'édifice théologique et historique sur lequel les Églises du passé font reposer tout le christianisme. Pendant que la philosophie réfutait ou transformait à son gré la partie dogmatique, la critique réduisait à néant la partie historique, sinon tout entière, du moins en tout ce qui touche au surnaturel. Négation du dogme, au nom de la conscience et de la raison; négation de l'histoire, au nom de la critique et de la
science positive : quel asile restait à la pensée et ù la foi des croyant<«y sinon la morale évangélique, source toujours féconde da sentiment chrétien, sanctuaire inviolable de la foi religieuse? On peut nier toute la théologie, toute la morale, toute l'histoire de l'Ancien Testament, la vieille loi, en un mot, si contraire en tant de points à la nouvelle. On peut nier la théologie moitié orientale, moitié grecque dont l'évangile saint Jean a produit la pensée, dont le concile de Nicée a formulé le symbole, assez longtemps après Téclosion de la doctrine évangélique. On peut nier la doctrine de saint Paul et de saint Augustin sur le péché originel et la grâce. On peut nier toute l'histoire surnaturelle et la divinité du Christ, dont Jésus lui-même ne semble pas avoir la moindre conscience. On peut aller même jusqu'il nier, ou du moins à laisser aux disputes de l'école les attributs métaphysiques d'un Dieu quelconque, individuel ou universel, principe du monde physique ou du monde moral. Enfin, on pourrait nier jusqu'à la personne humaine elle-même de ce Christ qui â donné son nom à la doctrine évangélique. Mais la doctrine, mais l'esprit qui l'inspire, mais le sentiment qui la vivifie restent debout sur les ruines de l'échafaudage dogmatique et historique, défiant les attaques de la critique, les révélations de la science et les injures du temps, éternellement vrais et féconds comme la conscience humaine. Qui peut nier cette doctrine, cet esprit, ce sentiment, sans renier la conscience elle-même dont l'Evangile est l'éternel idéal? La critique, la philosophie, la science du xix" siècle ont beau faire : le christianisme libéral croit avoir trouvé là le fondement inébranlable de la future Église chrétienne au sein de laquelle doivent finir toutes les disputes et se réconcilier toutes les sectes.
Le christianisme libéral a, d'ailleurs, une raison historique de procéder ainsi. La doctrine qu'il propose aux diverses sociétés religieuses comme point de ralliement n'est pas une œuvre de simplification logique ou d'épuration morale tentée par des philosophes sur la véritable et vivante pensée chrétienne ; c'est la doctrine primitive elle-même, la propre et pure doctrine du Christ. Rien d'essentiel ne lui a été ajouté, en ce qui concerne la vérité morale, par le progrès de sa théologie. A vrai dire, si elle a sin-
{;ulièrement ga^^é en portée ei en profondeur méiapbfsîqitt^ ell^ a plutôt perdu en pureté morale* à partir du momeal où riiMyi* ralioa de la conscience du Christ est devenue une iéducium de là raison théologique. C'est donc là, el non dans le dogme ultérîeu* rement élaboré et formulé par un effori d'abslraclîou mtepliysique, qu'il faut chercher Tessence du dirisliaoïsme. C'est |>ar ta qu'on est chrétien, qu'on refite chrétien, quand on rcjîettersiit le dogme tout entier. Tout liomme qui s'abreuve à cette source a ie droit de se dire chrétien, à bien meilleur titre que les croyants qui s'enferment dans les formules du dogme, ou s'^ittacbenl aui redis d'une légende plus ou moins historique. Ce point de vue explique la profonde indifférence des chrétienê libéraux pour les discussions soit théologiques, soit historiques, qui remplissent les annales de la critique moderne. Tout entière à la pensée et à la pratique du Christ, leur foi ne se croit guère plus intéressée à la critique des dogmes théologiques ou des traditions historiques du christianisme qu'à la critique des systèmes de métaphysique ou des faits d'histoire générale. Quand ils y prennent part, c'est comme philosophes ou érudils, non comme croyants ; c'est pour eux affaire de science et non de foi. Aussi voit-on les organes les plus distingués du christianiime libéral donner la main à Baur, à Slrauss, à Renan, comme à des savants qui travailleraient à la même œuvre qu'eux, en dégageant l'idéal chrétien des légendes superstitieuses, des formules scholastiques ou mystiques dont il a été enveloppé et obscurci*
Tous les organes de celte nouvelle et radicale réforme ne vont pas aux dernières conséquences logiques du principe posé. Les uns ne suppriment que l'Ancien Testament; les autres s'arrêtent à une simplification de la théologie, dans laquelle ils conservent le dogme de Dieu en une seule personne, abandonnant aux subtilités de la théologie alexandrine la divinité du Fils et celle du Saint- Esprit; d'autres retranchent du domaine de la foi religieuse tout dogme et toute conception théologique ; d'autres enfin en viennent jusqu'à supprimer la personnalité historique du Christ et tout ce qui s'y rattache. C'est, en effet, à cette dernière formule que le christianisme libéral est fatalement conduit; car c'est la seule qui
ÉTAT RELirWOJX. — IS. PRÉSENT. Z%%
ne (NUfisa êlr^e icontestûe oi par la philosophie ni par la crilique moderne- Il faiU que le cbristianisjDQe /en arrive là pour élre une relii^ott vraûneoi positive^ si l'on peut associer ces deux mots. Et pourianjt la propriété de l'expression ne semble pas douteuse, du moment qu'on réfléchU à l'analogie des méthodes employées par le^ deux écoles, Vimo envers la philosophie, l'autre envers la religion. Toutes deux ne procèdeni-elles point par voie d'élimioatioUy pour arriver à un résultat analogue, en se fondant sur des considérations de même nature? Toutes denx ne veulent-elles pas sauver la philosophie et la religion, en les débarrassant de leur dogmatisme hypothétique ou purement spéculatif, et en les ramenant A des principes sûrs et pratiques? En cela, toutes deux ne sont-elles pas les filles de ce xix'' siècle dont Tesprit critique et positif inspire et domine tout, non-seulement dans le monde savant, mais même dans le monde religieux?
Si 1*00 cherche Torigine première du christianisme libéral, il faut remonter jusqu'à la liéfbrme elle-même, laquelle contient tous les germes de cette radicale révolution : liberté d'examen, subordination de la théologie à U morale, tendance pratique et sociale du christianisme, liais le principe immédiat du diristianisme libéral, c'est Vuniloriême^ c'est-à-dire cette doctrine qui, fidèle en cela A la grande pensée de ia Béforme, rejette le dogme de la Trinité comm^ contraire à l'unité de Dieu<. Le Fénelon américain, Chaooing, que ('on peut considérer comm# le premier et le plus noble apôtre du christianisme libéral, est unitaire. Partant de cette thèse constamment soutenue par lui, que le christianisme est la religion delà raison, il repousse comme inintelligible le dogme des trois personnes en Dieu (1), tout en laissant percer un doute sur la difficulté de concilier la perfection du Christ avec son humanité. € Plus j'avance en âge, écrit-il i madame Joanna Baillie, moins je m'inquiète d'assigner un rang précis à Jé&us-Christ. La puissance du Christ est pour moi dans sa pureté sans tache, dans sa perfection morale. J'attache moins d'importance è ce rang, parce que j'ai appris que toutes les âmes sont de la même famille,
(i) Traiiés reUgieux, p. 316 et suin
384 CONCLIJSTON.
et que la nature angélique el la nature humaine sont essentiellement une. Cette conviction fait que je ne suis point choqué par le système humanitaire. Il me semble cependant que ce système prête à de sérieuses objections. La perfection morale me parait la grande distinction du Christ, et le sépare de tous les hommes. Cette distinction reste la même dans tous les systèmes, et elle est plus inexplicable dans le système humanitaire que dans tous les autres, i Si Channing n'avait pas été plutôt un moraliste qu'un théologien, il aurait vu que par cette concession il infirmait runitarisme. Mais la grande sagesse de Channing n'est pas la théologie. C'est la conscience, le sentiment moral qui en a fait un réformateur du dogme chrétien, c Ce qui m'a fait chercher la vérité, c'est le coup porté à ma nature morale par le système de croyances religieuses qui régnait en mon enfance. Toutes mes idées de justice et de bonté se révoltaient contre les dogmes cruels qu'on enseignait alors (1). J'allai droit à l'Écriture, el peu à peu la lumière bénie sortit de la parole de Dieu et rayonna sur moi. J'appris bientôt quelle était la grande fin pour laquelle le Christ est venu dans le monde; j'appris que son premier objet, sa vue la plus haute n'était pas de nous délivrer du châtiment, mais de nous délivrer de f e qui mérite le châtiment, c'e8t->è-dire du mal moral, de toutes les impuretés du cœur et de la vie, de tout ce qui nous sépare de Dieu. J'appris qu'il était venu pour répandre une influence morale et spirituelle, grâce â laquelle l'homme devient un être pur, désintéressé, excellent. J'appris bientôt que le ciel et l'enfer sont dans l'âme, que c'est là qu'habitent le feu et le ver rongeur, et que nous ne pouvons atteindre au bonheur du ciel qu'en nous abreuvant de l'esprit céleste. En d'autres termes, j'ai appris que le royaume du ciel est au dedans de nous, que le christianisme est par excellence un système spirituel, qui, avant tout, a pour objet de racheter du mal l'âme humaine, et nous ne pouvons comprendre l'Evangile qu'autant que nous l'interprétons d'après ce principe (2). »
{i) Allusion à la prédication calviniste.
(2) Memoir W. E, Channing, p, 1SH.
Si Channing était plus théologien, on pourrait voir dans ces paroles la négation de la vie future. Mais il n'y a pas de bonne raison de croire qu'il ait poussé jusque-là son interprétation toute morale de la doctrine chrétienne. Il a voulu dire simplement que, dans ce monde comme dans l'autre, c'est Tàme seule qui est punie ou récompensée par la paix ou le remords, ne voyant ainsi qu'une pure métaphore dans les flammes de l'enfer. De même, la divinité du Christ est comprise par Channing plutôt en philosophe qu'en croyant. « Entre ses diverses perfections, Jésus se distingua par une bienveillance si profonde, si invincible, que l'injure et l'outrage n'eurent aucune prise sur lui. Sa bonté pour les hommes ne fut point diminuée par le mal qu'ils lui faisaient. La seule prière qu'il fit entendre au milieu de ses soufirances, fut pour ceux qui, dans ce moment même, assouvissaient sur lui leur vengeance; et ce qu'il y a de plus remarquable, il ne pria pas seulement pour eux; mais, avec une générosité et une candeur sans exemple, il fit valoir en leur faveur la seule atténuation que leur conduite pût admettre. Or, connaître Jésus-Christ, c^est comprendre cet attribut de son âme; c'est comprendre l'énergie avec laquelle il demeura fidèle à la vertu qu'il avait ordonnée ; c'est voir dans l'âme de Jésus à ce moment-là une grandeur morale qui relevait au-dessus de tous ceux qui l'entouraient. Voilà ce qui s'appelle connaître le Christ ! Maintenant, supposons un homme qui a étudié toutes les controverses sur la nature du Christ : il est arrivé bux idées les plus vraies sur la place que le Christ occupe dans l'univers ; mais cet incident de l'histoire du Christ, cette révélation de son caractère n'a jamais produit en lui aucune impression ; jamais n'a brillé devant lui la beauté d*un amour qui embrasse ses ennemis. Quelque justes que soient ses opinions sur l'Unité ou la Trinité, cet homme vit et agit à peu près comme si Jésus n'eût jamais vécu, ou ne fût jamais mort. Je prétends qu'un pareil homme ne connaît pas le Christ. Je prétends que la grande vérité lui est voilée; que son talent dans la controverse religieuse ne lui est pas beaucoup plus utile que ne le serait un langage appris par cœur et qu'il ne comprendrait pas. Il connaît le nom du Christ; mais la perfec*
VACREROT. 25 ^
886 CONGLOMOfl.
lion dont ce nom est retpreésion, et qui en Tait le principal mérite, est poor lui Une langue inconnue... L'esprit de sacrifice, d*immolfltion volontaire et raisonnée, la patience calme et inébranlable atec laquelle il supporte la mort sur la croix, pour la cause rie la vérité, de la piété, de la vertu et du bonheur de l'humanité, cette touchante preuve d'amour nous est toujours présentée, dans le Nouveau Testament, comme la gloire suprême de Jésus-Christ. Comprendre cette face de son caractère, comprendre Jésus, lorsqu'il se résigne à Tinfamie et aux angoisses du crucifiement, comprendre cette sympathie pour la misère humaine, cet amour de la nature humaine, ce zèle pour la vertu humaine, cette énergie du principe moral, ce dévouement aux desseins de Dieu, qui lui firent choisir et supporter la plus cruelle souffrance, et dans laquelle nulle douleur, nul mépris, nul abandon, nulle ingratitude ne purent introduire le moindre mélange d'égoîsme, de froideur, de doute ou de faiblesse : comprendre cela, c'est comprendre Jésus. Quelles que soient ses théories, celui qui ne sent pas cela a tout à apprendre du Sauveur. » Ici le théologien ne s'efface-t-il pas devant le moraliste, au point que Channing peut être considéré comme le père de la réforme qui réduit le christianisme à la morale évangélique?
Parker est un esprit plus dogmatique et plus logique que Channing; c'est encore un théologien américain, c'est-à-dire essentiellement pratique, pour qui toute la doctrine se résume dans la pensée et Taclion morales. Parker n'a conservé nulle foi au surnaturel ; et l'affirmation d'un miracle lui semble aussi impossible que celle d'un triangle fond. Plein d'enthousiasme pour l'incomparable beauté morale du Christ, il trouve que c'est lui 6ter toute valeur que d'assigner pour cause à une telle vertu une nature extra-humaine. Le principe qui sert de critérium à Parker pour apprécier loules les doctrines religieuses, c'est la perfection absolue de Dieu. Pour lui, le fond résistant, permanent, sur lequel il faut Jeter l'ancre, dans celte mer tumultueuse d'opinions et de dogmes qui se heurtent, c'est qu'il n'est rien de meilleur pour un être quelconque que d'obéir à la loi de son être. Or, être bon
ÉTAT lUËUGIEtJX. ~ LE PRÉSENT. - S87
et faire le bien dans la foi an Père céleste, c'est le sentiment chrétien proprement dit ; il n'est rien de supérieur à cela an ciel ni sur la terre, et c'est le fondement sur lequel il faut toujours édifier. Jésus*Christ est le plus parfait des hommes ; on peut même dire qu'il est, par rapport à tous ceux qui sont connus, d'une perfection incomparable. Il ne possède point la perfection absolue, attribut propre de la Divinité. Il n'est même pas sûr qu'il ait été l'idéal de la perfection humaine. Et cependant qui a plus magnifiquement parlé du Christ que Parker dans les vers qui suivent :
Jesuf , thèse is no dearer name than thioe,
Which Urne lias blarened on hi« mighty scroU ;
No wreaths nor garlands evev did entwine
So fair a temple of se Tast a soûl.
Tbese every virtue sed hii triumph-seal ;
Wisdom Gonjoined wirth strength and radiant grâce
In a sweet copy Heaven to reveal
And stamp perfection on a mortal face.
Once the earlh wert thou, before men*s eyses,
That did not half Uiy beautous brigblness see,
E*en as the emmet does not sead the skies
Nor our weak orbs look through immensity (1).
Parker n'avait pas seulement, comme Ghanning, médité sur les livres saints; il avait étudié la théologie dans les livres et dans les cours des docteurs allemands. Il se composa donc peu à peu une véritable doctrine théologique (2), dont M. Albert Réville, son éminent biographe, a donné un résumé clair et substantiel. En voici quelques fragments : € Avec le monothéisme apparaissent les grandes idées d'humanité, de droit égal pour tous, de liberté et d'idéal moral absolu. Car le Dieu unique doit être parfait en sagesse, en amour) en volonté. Mais là aussi, là surtout, il faut revenir à la distinction déjà faite entre l'identité de l'idée mono-
(1) Jésus, il n'est pas de nom plus précieux que le lien, ce nom que ie temps a blasonné sur sa puissante voûte ; et jamais frises ni guirlandes ne se sont déroulées autour d'un si beau temple que celui de ta grande âme. Chez toi chaque vertu a posé le sceau de son trioinpbe. La sagesse s'est alliée à la vaillance et à la grâce pour révéler le ciel dans une douce image, et imprimer la perfection sur des traits mortels. Tu passas jadis sur la terre devant les yeux des hommes qui ne virent pas à moitié ta sublime splendeur, pM plus que la fourmi ne sait lire dans les cieux, et que nos faibles yeux ne pùnélrenl l'immensité. 1836.
(2) Ùisûfmrse ofman&n pûrtaifUf^g to lieUgim, 18ftl«184S.
théiste à travers les âges et les nombreuses conceptions, si souvent inférieures, grossières môme, que Thomme s*en est faites. Le monothéisme primitif des Hébreux est encore très-incomplet et n'exclut nullement l'existence d'autres dieux que Jéhovah. Lorsque Jéhovah seul est regardé comme vrai Dieu, il s*en faut encore bien que le caractère qui lui est attribué soit celui de la perfection. L'Ancien Testament le représente sous des traits fort peu spirituels et vénérables. Hais de Moïse à Jésus-Christ, la ligne du monothéisme toujours plus pur et plus élevé se prolonge jusqu'à ce qu'elle arrive à la conception du Père céleste. >
« Dieu infiniment parfait, voilà ce que le sentiment religieux requiert. Si, en disant que Dieu est personnel, on entend qu'il est supérieur aux limitations des êtres inconscients ; si, en disant qu'il est impersonnel, on veut dire qu'il est supérieur aux limitations de noire personnalité, on a raison. Mais si, en se servant de ces deux termes, on prétend reporter sur lui les limitations de la personnalité ou celles de Tinconscience, on a tort. En tant que perfection infinie, nous devons attribuer à Dieu la toute-puissance, la toute-présence (immanence), la justice, l'amour, la sainteté. La Nature entière est donc une révélation de l'Etre qui pénètre et dirige toutes choses. Les forces de la Nature sont ses modes d'action. De là l'uniformité et la stabilité des lois de la Nature. Mais Dieu est en l'homme non moins que dans la Nature, et de même qu'à chaque besoin de l'être vivant, Dieu fait correspondre dans la Nature un objet qui le satisfasse, de même, à notre besoin religieux, il fournit une satisfaction naturelle. C'est la communion de l'âme avec Dieu par le moyen du sentiment religieux, de laquelle aussi dérive le phénomène de l'inspira lion... La condition essentielle de l'inspiration, c'est que l'homme observe purement la loi de son être spirituel. Le meilleur, le plus sage, le plus religieux, est aussi le plus inspiré. C'est faute de religion ou de réflexion, que l'homme se croit si éloigné de Dieu qu'il a besoin de faire reposer sa foi et son espérance sur l'autorité d'une Eglise ou d'un livre.
)> Le christianisme est-il la religion absolue, c'est-à-dire l'amour parfait de Dieu et de l'homme, manifesté dans ime vie où
toutes les facultés humaines se développent harmonieusement? Pour répondre à cette question, il faut recourir aux enseignements de Jésus lui-même. Pour cela, il faut consulter les évangiles, qui ne prétendent aucunement à cette inspiration miraculeuse que la tradition réclame en leur faveur, et qui auraient tort d*y prétendre, puisqu'en fait ils se contredisent fréquemment. Cependant, et malgré (out ce qu'il y a de l'égendaire et de mythique dans leurs récits, il faut bien admettre qu'un grand fait, une vie divine, un enseignement des plus élevés sont à la source du courant traditionnel qu'ils ont recueilli. Grâce aux synoptiques, malgré leurs divergences, nous pouvons reconstruire renseignement que Jésus rehaussa par sa noble vie, et qui consiste à montrer dans l'amour de Dieu et des hommes le commandement et le bien suprêmes. Pourtant on regrette de devoir constater, h côté d'un incomparable sentiment de la perfection divine, des assertions qui stipulent un enfer éternel, l'existence personnelle du diable, la On prochaine du monde jointe au retour du Messie triomphant sur les nuées du ciel. Peut-être aussi serait-on en droit de lui reprocher certaines fautes fort excusables. Mais il n'en est pas moii\s réel que le principe de la religion éternelle a été proclamé par lui et magnifiquement réalisé dans sa vie. La religion de l'esprit, supérieure aux rites, aux prêtres et aux dogmes, a donc fait son apparition avec lui, pour lui et en lui... L'excellence de la doctrine de Jésus ressort, en particulier, de ce qu'elle autorise pleinement l'homme à s'avancer indéfiniment au delà du point où Jésus est resté luimême. Tout ce qui s'accorde avec la raison, la conscience et le sentiment religieux, est essentiellement chrétien. La religion du Christ est donc une religion de liberté, celle du développement continu, de la poursuite incessante du meilleur et du plus parfait. Une autre de ses supériorités, c'est qu'elle nous propose, non pas un systèmcy mais une méthode de religion et de vie, savoir l'obéissance à la loi intérieure écrite par Dieu sur les tables de nos cœurs. De plus, elle est éminemment pratique, et compte pour rien la confession du dogme, l'accomplissement du rite, en comparaison d'une vie sainte et aimante. C'est une religion de la vie quotidienne, du foyer domestique et de la place publique, de la
390 GONCXUSION.
solitude en pleine campagne, et aussi de la participation à la marche simultanée du genre humain (1). »
On reconnaît hien dans ces derniers mots le génie anglo-américain. Son christianisme essentiellement pratique et social est encore plus Texpression de sa nature propre que de la vérité historique. La doctrine de Parker peut se résumer dans un mol emprunté i l'un des plus fermes organes du christianisme libéral, en France, H. Pécaut (2) : c'est le théisme chrétien^ c'e8t*à-dire un Dieu en une seule personne dont n'approche nulle personnalité humaine, pas même celle du Christ qui en est pourtant la plus pure image ici-bas, et qui a laissé une méthode de religion supérieure à tous les systèmes passés, présents et futurs, en ce qu'elle les engendre tous sans jamais s'épuiser. Une citation directe de Parker fera encore mieux connaître, sinon le docteur, du moins le prédicateur. « Quand on laisse là les discussions entre catholiques et protestants, irinitaires et unitaires, ancienne et nouvelle école, pour m venir aux paroles mêmes de Jésus de Nazareth, le christianisme est chose très-simple. Il est moralité pure, absolue; religion pure, absolue; l'amour de l'homme et l'amour de Dieu agissant indépendamment de tout obstacle ou empêchement. La seule doctrine qu'il pose est la grande vérité qui surgit spontanément du cœur religieux : € Il est un Dieu I » Sa devise est : c Soyez parfaits comme » votre Père céleste ! » La seule formule qu'il exige est celle d'une vie divine, et cette vie consiste, pour les plus saints motifs, à obéir parfaitement â la grande loi de Dieu. La sanction, c'est la voix de Dieu dans vos cœurs, la présence de Celui qui nous a faits, nous et les étoiles qui sont sur nos têtes, c'est le Christ et le Père habitant au dedans de nous. Tout cela est très-simple, un enfant le comprendrait; et très-beau, Tesprit le plus élevé ne pourrait trouver rien d'aussi doux... L'Evangile autorise la liberté parfaite. Il ne demande pas à tous les hommes de penser de même, mais d'avoir de hautes et nobles pensées et d'approcher, autant que possible, d'une vie parfaitement divine. Jésus
(i) Théodore Parker ^ sa vie et ses œuvres t par Albert RévtUe, p. 61 et suit. (2) Cavenir du théisme chréUen^ 1864.
ne pose pas de colonnes d*Hereu]e au delà desquelles il est interdit de faire voile en quête de la vérité, <c J'ai bien des choses
> à vous dire, mais vous ne pouvez maintenant les comprendre..,
> Vous ferez de plus grandes œuvres que celles-ci t> : voilà son laU" gage. Le christianisme n'abaisse pas une main brutale sur Tindi* vidualité sacrée du génie et du caractère. Au contraire, il n'eçt pa« de secte chrétienne qui n*enchatne plus ou moins l'homme. Elles voudraient toutes que tous les hommes pensassent de même, on qu'ils étouffassent leurs convictions dans le silence. Mais le christianisme nous donne la liberté la plus large, la liberté des fils de Dieu ; et si tous les hommes étaient chrétiens à la manière de Jésus, la variété serait mille fois plus grande qu'elle ne l'est, C^r le christianisme n'est pas un système de doctrines; il est une méthode pour atteindre l'union avec Dieu (1). »
Dans notre Europe, la réforme du protestantisme s'est développée sous la direction savante ou énergique d'hommes éminents par leur science ou leur éloquence que nous avons déjà nommés. Nul n'a expliqué avec plus de netteté et de force que l'un d'eux, comment il est possible de rester chrétien sans £|ire de tel dogme ou de tel fait historique Tobjel d'un article de foi pour le croyant. Il prend successivement pour texte de discussion les dogmes du surnaturel, du péché originel^ de Vexpiation, la divinité de Jésus-Christ, et s'efforce de montrer que le dogme et l'histoire, quel qu'en soit l'objet, ne sont que des moyens plus ou moins propres à convaincre de la grande vérité métaphysique, morale et pratique qui est le but du christianisme (2). Ainsi, pourquoi le surnaturel ? a Le miracle n'a d'autre intérêt, d'autre utilité que de maintenir la réalité du Dieu vivant, personnel ; il n'est pas la chose essentielle, le but suprême de la foi; il n'est qu'un moyen pour conserver un bien plus précieux. On ne veut pas le sacrifier parce qu'on le regarde comme un boulevard nécessaire contre les envahissements du panthéisme. Si doncjuuiiiommes
(1) A discours of ihe Iransient and permai de Boston. ?
(2) AlUance évangélique de Neuilly. Discourl Unes, sur l'unUé de Vespril parmi les chrétiens,
392 COHCLUSION.
tous d'accord poar affirmer un Dieu vivani, personnel, distinct du monde; si nous l'adorons, si nous le prions, si nous entrons en communion avec lui par l'amour, par l'obéissance ; si nous l'invoquons dans nos deuils et nos joies, rappelant avec Jésus c notre Père qui est aux cieux % ; si Tèlre absolu n'est pas tout entier dans les êtres particuliers, la religion n'est pas tarie dans sa source, Télévation à Dieu se continue, et l'unité réelle, l'unité de l'Église n'est pas brisée. Vous pouvez accuser les adversaires du surnaturel d'imprudence ; mais vous n'êtes pas admis à leur contester leur titre d'hommes religieux, de chrétiens -, car ils sont comme vous, ils restent unis au même Dieu, au Père de Jésus- Christ (1). »
Pourquoi le péché originel ? « Le dogme du péché originel ei de la chute prétend exprimer ce fait d'expérience intime, tou« jours plus confirmé par l'observation de la nature humaine, que nous sommes enclins au mal... Si donc nous nous accordons â maintenir ce fait, si nous cherchons dans cette conscience de nos misères et de nos péchés l'aiguillon salutaire pour nous faire bâter le pas dans la voie du progrès, du perfectionnement moral, est-on autorisé de s'écrier que les intérêts de la vie morale sont compromisj que la douleur du péché s'efface sous une théorie comptaisanté pour l'état actuel de l'individu, et qu'il ne peut y avoir de communion spirituelle entre ceux qui nient et ceux qui affirment la chute et le péché originel (2)? » Pourquoi l'expiation : c Quand j'entends ses amis avouer solennellement que la lettre du dogme est trop inspirée des habitudes juridiques du moyen âge, je ne puis m'empêcher de constater que l'intérêt religieux du dogme n'est pas dans le moyen inventé par les théologiens-légistes pour faciliter à Dieu l'exercice de son amour, mais qu'il est tout entier dans le sentiment joyeux de Tamour de Dieu pour l'homme, dans l'assurance que Dieu ne veut point la mort du pécheur, mais sa conversion et sa vie (3). »
Enfin , pourquoi la Divinité du Christ ? « L'intérêt qui se
(1) Allianee évangéliqve do Neuilly, etc.
(2) Jbid.
(3) Ibid.
rattache à ce dogme, c'est la Toi à la vérité, à rexcellence da lien rdigieux, des relations filiales que Jésus a établies entre Thomme et Dieu. Voilà l'intérêt, le but du dogme... En vérité, ce qni sépare les hommes, ce n'est pas la manière dont ils comprennent ou expliquent la supériorité de Jésus et de sa religion, mais les dispositions intérieures, les sentiments qui président au gouvernement de notre vie, à la formation de notre caractère. La qoestion suprême n'est pas le dilemme Dieu ou Homme, non, mais celle-ci : Jésus est-il un rêveur, un utopiste qui égare l'humanité, dont il faut efTacer le nom et bannir la mémoire? ou bien est-il le chef, le maître, l'initiateur de l'humanité, celui qui la précède sur la voie royale du sacrifice et lui ouvre les immortelles destinées? C'est entre ces deux pôles que l'humanité s'agite ; et la question devient alors moins irritante ; elle apaise les esprits parce qu'elle éveille les consciences. Chacun est moins disposé à excommunier son prochain, parce qu'il est repris au-dedans de lui-même, et qu'il est poursuivi par le remords de tous les reniements et de toutes les lâchetés dont il s'est rendu coupable dans la lutte de tous les jours. Ah ! ne tentons point de séparer ceux qui aiment Jésus! Quelle que soit l'Eglise qui les a vu naître, ils sont frères; ils sont unis par le lien le plus doux et le plus fort ; et quand l'épais brouillard qui pèse sur la chrétienté de ce temps sera dissipé, tous seront étonnés d'avoir pu méconnaître dans leur prochain le disciple de Jésus (1). »
Et l'éloquent ministre termine sa discussion par cette conclusion si libérale : « La science, comme la marée montante, contraint l'Eglise à prendre pied sur un terrain plus solide et qui soit moins à la discrétion des études critiques et historiques, si envahissantes de nos jours. Plus haut, au-dessus des formules brisées et des faits rejetés dans la légende, dans le monde idéal de la conscience et de la vie intime, plus près de Dieu, l'union se reforme et s'affermit entre tous les disciples de Jésus. C^est un ministère de réconciliation, de pacification qu'elle accomplit, cette science critique, poursuivie de tant d'injures! Sans se laisser désarmer par les
(i) AUiatice évangéiique de NeuUly, etc.
994 CONGLUSIOti.
•nathèmes, sans se laisser ébranler par l'accusation d'impiété, toa* jours si fâcheuse i supporter, elle a su montrer à notre génération surprise, sous toutes ces différences de dogmes qui ont déchiré l'Eglise, ce même cœur chrétien dont les battements ont entretenu dans l'humanité une nouvelle vie. Elle nous rend ainsi, à travers les iècles et au*dessus des diversités de races» cette upité spirituelle de la chrétienté qu'un point de vue étroit et superficiel nous avait habitués à méconnaître en nous retenant sur dea querelies scholasjiques. C'est à elle que nous devons de pouvoir unir, dans l'indépendance de notre caractère, le respect du passé et l'amour du progrès.. • C'est elle qui nous permet, sans noua avilir par des sous-entendus et des compromis, de resserrer la chaîne de nos traditions chrétienne et protestante, et de revendiquer, comme notre patrimoine, l'héritage des martyrs de l'Age aposto* lique et des héros de la Réforme (1). ^ Il n'était pas possible d'inaugurer par de plus belles paroles la véritable aHiance évangélique à laquelle le protestantisme libéral de France vient d'élever le temple de Neuilly.
De Channing à Parker, de celui-ci à Athanase Coquerel et i E. Fontanès, il y a un progrès constant vers les hautes et pures régions de l'idéal évangélique. La doctrine qui vient d'être signalée n'est pas encore le dernier terme de cette grande réforme qui s'est appelée le christianisme libéral. En abandonnant à la science et à la critique le dogme et l'histoire, les docteurs de cette réforme conservent le principe de l'une ou de l'autre, le Dieu réel et personnel de la théologie et le Christ réel de la tradition. Si réduite que soit la doctrine chrétienne ainsi simplifiée, il semble qu'elle contient encore un élément de trop pour pouvoir être un christianisme éternel et universel : cet élément, c'est la réalité ob- ' jective, soit de l'idéal dogmatique, soit de l'idéal historique de cette grande religion. Croire à la réalité de l'Être métaphysique qu'elle appelle Dieu, croire à la réalité de l'être historique qu'elle nomme le Christ, c'est toujours croire à un dogme, que ce dogme ait pour objet l'Etre théologique ramené à sa plus simple exprès-
(1) AUianoe évangélique de Neutjiy, etc.
ÉTAT RELIGIEUX. *-« If PRÉSENT. 395
sion OU le fait historique réduit à son minimum de réalité. Or» nos nouveaux adeptes du christianisme libéral n'eu \eulent d'aucune espèce, ni à aucun prix. Écoutez l'un d'eux, bien jeune encore, mais dont la maturité philosoflhique égale déjà l'ardeur éyangélique : et Trois grands partis sont en présence dans toutes nos Églises : ce sont, — pour les nommer sans périphrase par les noms généralement employés, — les orthodoxe$^ les hétérodoxesj les libéraux.
» Les orthodoxes font profession de croire un certain nombre de vérités fondamentales, qu'ils regardent comme révélées par un livre inspiré, la Bible, et comme inséparables de la religion chrétienne : ces vérités s'appellent des dogmes, i
c Les hétérodoxes^ plus connus sous le nom de rationalistes ^ soumettent tous ces dogmes à l'examen, et rejettent tout ce qu'ils croient y trouver de contraire à la raison humaine, i
c Un troisième parti, qui se place, non pas entre les deux autres, comme on le dit quelquefois, mais tout à fait en dehors d'eux, revendique hautement aujourd'hui le double titre d'évangéltque et de libéral ; c'est, jusqu'à présent, le moins bien compris, et pour celte raison même le moins nombreux des trois. »
« Et d'abord, il ne faut le prendre ni pour un autre nom du rationalisme, ni pour une sorte de parti mixte, conciliateur à l'amiable, qui voudrait rapprocher les deux autres en leur arrachant des concessions mutuelles. Ce n'est pas du plus au moins, c'est du tout au tout que le libéralisme diffère des deux premiers systèmes; c'est par la base qu'il s'en sépare. Il se place sur un autre terrain, prend un autre point de départ et tend à un autre but... Tandis que les orthodoxes elles hétérodoxes ne donnent le titre de chrétien et de réformé qu'à ceux qui croient certains faits sur Jésus-Christ ou certains dogmes diaprés Jésus-Christ, le libéralisme le donne à c quiconque croit en Jésus^Christ » . Tandis que les deux autres demandent : « Croyez«vous ce livre?» (Un cathéchisme de cent articles ou de deux, peu importe), — celui-ci demande : — c Croyez-vous celte personne, Jésus-Christ? > Une personne vivante, un livre qui en est comme l'image, voilà toute sa base doctrinale et historique. La seule confession de foi qu'il
exige, en laissant chacun libre d*y ajouter pour son compte des opinions orthodoxes ou hétérodoxes, c'est celle des premiers chrétiens : c Crois à notre maître» Jésus. »
Mais qu'est-ce croire en Jésus? Nul, à notre sens, ne Fa jamais mieux expliqué que Fauteur du Christianisme libéral. Il faudrait citer toute sa brochure pour juger de la force de celle doctrine et de la chaleur de cette éloquence. Bornons-nous au fragment suivant : < Comment ! pour croire Jésus-Christ, pour lui obéir et pour l'aimer de tout son cœur, il ne suffit pas de le voir et de l'entendre lui-même et lui tout seul : il faut qu'un catéchisme s'interpose et nous l'explique! Comment! le changement du cœur, la régénération morale de l'homme ne vient pas immédiatement et comme naturellement de la personne même du Christ, de sa parole, de son action sur les âmes : cette grande transformation de la conscience est le a fruit i d'un dogme, et non l'œuvre de Jésus-Christ ! Alors, quand il s'assied sur la montagne, et que, de là, parlant enmuîlre, il dit aux hommes : c Aimez-vous! faites à autrui ce que vous voudriez qu'on vous fît; rendez le bien pour le mal; ne jugez point; faites miséricorde; soyez patients, soyez humbles, soyez saints comme Dieu est saint ; » quand il vous parle ainsi, vous ne le croiriez pas, vous ne feriez pas ce qu'il vous commande, si vous ne saviez d'avance qu'il est né autrement que les autres hommes, et ressuscité autrement que nous ne ressusciterons tous ! Même après ce divin sermon, vous ne deviendriez pas ses disciples, si le dogme et le miracle n'intervenaient pour donner à lui l'autorité, à vous la confiance ! Ne parlez donc plus de votre foi en Christ, dites notre foi au dogme et au miracle. Ne datez plus votre religion du jour où il a dit : c Venez à moi, vous tous qui souffrez! > Elle remonte tout au plus à celte assemblée de prêtres et de docteurs qui, trois cents ans plus tard, décrétèrent sous peine d'anathème la première ébauche d'un Credo Ihéologique (1). »
Tel est le dernier mot du christianisme libéral. On peut rester
(1) Le ChrisUanisme libéral, par Ferdinand Buisson, 1865. Voyez encore VOrlhodoacie et ï Évangile, du même auteur.
chrétieQ, sans croire ni au dogme, ni même à l'histoire évangétique. La parole et la vie du Christ suffisent par leur vérilé et leur vertu propre, quelle qu'en soit l'authenticité. C'est là que la logique devait conduire le principe du protestantisme poussé à ses dernières conséquences.
Que sortira-t-ii de toutes ces réformes religieuses? Faut-il en espérer une nouvelle ère pour le christianisme? Il est évident qu'aucune des entreprises de ce genre tentées dans le sein du catholicisme ne peut se promettre un pareil avenir. Les essais de réforme de Bûchez, de La Mennais, de Bordas-Dumoulin et Huet, qu'ils aient été proposés au nom de la liberté, de la démocratie ou du socialisme, ont avorté dans le vide et la solitude, malgré l'éloquence, la science et le dévouement de leurs apôtres. Ce n'est pas seulement l'Église qui est restée sourde aux invitations, aux prières, aux sommations des réformateurs ; c'est la société catholique tout entière, immobile et passive, au moins en apparence, dans son obéissance ù l'autorité traditionnelle. A en juger par Taspect extérieur, le catholicisme est resté debout, fiie et immuable sur sa base, et pas une pierre du grand édifice ne s'en est détachée jusqu'à nos jours. Cette religion n'a perdu, n'a laissé tomber aucun de ses dogmes. Aujourd'hui, comme à son avènement, elle enseigne la morale de l'enfer éternel pour les réprouvés, la physique de la résurrection des corps, la cosmologie du monde créé en six jours, Thistoire naturelle de l'homme fait d'argile par le suprême potier, de la femme formée d'une côte de l'homme. Bien loin de se défaire de ceux de ces vieux dogmes qui choquent la raison et la, science modernes, l'Église catholique enrichit sa théologie de dogmes nouveaux, par exemple de YImmaculée Con^ ceptiofif que ni la foi du xvii'' siècle ni même la foi du moyen âge n'avaient pu accepter. Il semble que le catholicisme soit condamné à mourir debout d'une seule chute, s'il n'est pas destiné à vivre éternellement dans sa majestueuse et inaltérable unité, résistant avec la même fermeté aux réformes de ses fidèles et aux critiques de ses adversaires.
L'aspect du monde protestant est tout différent; c'est la division et le mouvement en face de l'immobile unité. La liberté d'examen.
S9a roNCLtsioN.
d'initiative individuelle qui est Tesprit de la rérorme, n*a jamais cessé de travailler, d*agi(er les sociétés religieuses qu'elle a détachées du catholicisme. Là, les réformes sont en quelque sorte à Tordre du jour; les plus étranges missions ne manquent jamais ni d'apôtres ni de croyants ; les réformes sérieuses et sensées sont assurées d*an résultat social considérable. Si l'on comptait aujourd'hui, en face du protestantisme orlhodoie, (outes les sectes qui en ont plus ou moins modifié le symbole, Thérésie se trouverait en majorité. Pourtant, il faut reconnaître que, sauf la grande réforme du christianisme libéral, Thérésie des sectes protestantes n'a pas sérieusement entamé le corps même de la doctrine chrétienne. Ni en Angleterre, ni en France, ni en Allemagne, ni même en Amérique, l'esprit religieux ne s'est généralement détaché soit de Thistoire, soit du dogme, en ce qu'ils ont d'important. Dans toutes ces sectes, on croit à l'histoire et à la théologie de la vieille Bible autant i]u'à la morale de la nouvelle. Le seul point grave, trèsgrave il est vrai, sur lequel on laisse toujours percer le doute ou rindilTérence, c'est le grand mystère de la Trinité, conception qui a toujours paru plus alexandrine que chrétienne aut réformateurs prolestants. En définitive, on voit que la division infinie des sectes laisse encore subsister l'unité de doctrine, au moins dans une certaine mesure, et que leur avènement n'annonce pas encore une véritable révolution religieuse, au sein dû christianisme protestant.
Il n*y a que le christianisme libéral qui pourrait engendrer celte révolution, par la portée radicale de sa réforme. Mais le christianisme ainsi transformé est-il bien encore une religion? Et ses apôtres ne seraient-ils pas Fort embarrassés d*y retrouver les caractères qui distinguent une religion d'une simple doctrine morale? Quand on a retranché du christianisme toute sa théologie, pour le réduire à la tradition évdDgélique, et que de cette tradition on a supprimé l'hisloire elle-^méme de la vie et de la personne de Jésus, que reste-t-il, sinon une pure doctrine morale, ou plutôt un esprit, un sentiment moral ; car le titre de doctrine peut à peine convenir à un petit nombre de sentences, de paraboles et d'exemples, qui n'ont de lien que l'esprit admirable qui les inspire? L'en*
ÉTAT REUGifiOX. -^ LE PBÊSBMT. 399
seignement évangélique des synoptiques n'est plus alors qu'un beau chapitre de psychologie ; c'est une des plus belles pages, la plus belle, si l'on ?eut, de cette grande Bible de l'Hutnanité qui a pour source d'inspiration la conscience humaine, et pour organes tous les saints des religions et tous les sages de la philosophie.
La religion ramenée à l'idéal moral de la conscience, par une série de formes dont la dernière aura été le christianisme, n'est<^e point la conclusion du grand mouvement religieux qui commence au fétichisme et flnit è TËvangile? Les missionnaires du christianisme libéral n'en paraissent pas douter% Ils annoncent^ avec confiance l'ère chrétienne nouvelle où la religion sera en parfhite harmonie avec la morale, avec la science, avec la philosophie; où elle s'identifiera tellement avec l'esprit moderne qu'il sera impossible de distinguer les inspirations de l'un des enseignements de l'autre; où, en un mot, la conscience religieuse, n'étant plus enchaînée par aucun dogme, s'ouvrira, aussi bien que la conscience philosophique^ à toutes les vérités du présent et de l'avenir. Alors on pourra être chrétien et philosophe, sans compromis, sans concession réciproque», et le nom que l'histoire a consacré et légué aux ftges futurs continuera à couvrir de son incomparable prestige l'enseignement populaire de la justice, de l'égalité, de la charité fraternelle, pur désormais de toutes les choses qui blessaient la raison et la conscience moderne. L'homme nouveau sera doux et simple, libre et chaste, juste et dévoué au nom d'un Christ idéal ou réel, peu importe, qui a mis toutes ces vertus en pratique. La conscience humaine conservera ainsi sa plus haute, sa plus toui^hante personnification, sans pertire aucun de ses principes essentiels, et en s'enrichissent toujours des vérités ou du moins des applications nouvelles que le progrès des temps et des esprits fera entrer dans ce livre toujours ouvert de l'Ëvangite.
Noble espérance des meilleurs et dos plus libres esprits du christianisme! Nul plus que le philosophe ne regretterait qu'elle ne fût autre chose qu'une généreuse utopie I Et pourtant, il est dif-* ficile de se faire illusion au point de croire que le christianisme puisse conserver la foi des sociétés modernes dans des conditions aussi équivoques^ Assurément, la logique n'est pas, du moins jus-
qu'ici, la reine du monde; il esl d'autres puissances et d'aulres forces qui agissent d'une manière plus énergique et plus décisive sur les institutions religieuses, sociales ou politiques. Mais ici il devient trop clair que, si le christianisme ainsi entendu peut convenir à une élite d'esprits élevés et d'âmes généreuses qui ne consentent point à séparer le progrès de la tradition, il ne pourra satisfaire ni le monde philosophique qui ne connaît que les lois de la logique, ni le monde populaire qui reste soumis aux lois de l'imagination. Pour le premier» le christianisme libéral ne sera qu'une des meilleures pages de la Bible deTHumanité; il n'en sera jamais le livre tout entier ; il ne sera jamais la source unique, éternellement jaillissante des idées, des sentiments qui viennent successivement éclairer et inspirer la civilisation progressive des sociétés humaines. Non, l'Évangile a beau être grand et profond, lu dans cet esprit qui vivifie la lettre ; il ne peut comprendre la conscience humaine tout entière. Et alors même que la raison du philosophe pourrait accepter tonte la morale du Christ dégagée de la légende, elle ne pourrait y voir qu'une inspiration historique et locale de cette conscience étemelle et universelle qui avait déjà dicté ses oracles avant l'Évangile et qui les dictera encore après. Pour le peuple, le chriêtianisme libéral n'est plus une religion ; car il n'en conserve aucun des signes qui puissent la faire reconnaître : ni l'autorité du dogme qui maintient la discipline dans ses rangs, ni le prestige du surnaturel qui fait taire sa raison sous le coup des miracles, ni même l'intérêt de l'histoire si chère à son imagination par tant de détails émouvants. Ce n'est plus que l'enseignement d'une sagesse abstraite, bien que tout humaine, qu'on ne peut même pas lui donner pour la parole authentique d'un homme vivant, souffrant, mourant en tel lieu, à tel jour. Dans de telles conditions, le christianisme libéral pourra faire de hombreuses conquêtes dans le monde protestant ; grâce à l'éloquence, à la science et au dévouement de ses apôtres et de ses docteurs, grâce aussi à la faveur des temps, il pourra se propager et s'étendre de manière à former une Église considérable, peut-être la plus grande de toutes les sectes protestantes par la valeur intellectuelle et morale de ses membres. Il est fort douteux qu'il parvienne à rallier à son
ÉTAT RFXIGIEUX. — LE PRÉSENT. 40t
symbole les classes populaires elles-mêmes. Quant aux sociétés catholiques, elles y répugnent invinciblement. L'évolution religieuse, qui va si naturellement au tempérament des sociétés protestantes, ne convient point au leur. En .France particulièrement, où la logique règne même sur les intelligences vulgaires, il serait peut-être plus facile de passer brusquement de la religion à la philosophie que de s'arrêter à un christianisme quelconque. Ainsi, ni dans le monde catholique, ni dans le monde protestant, à part l'agitation qui se produit dans l'élite des croyants, le mouvement de réforme ne semble bien sensible au sein des masses. Le monde religieux, par son apparente immobilité, offre un contraste frappant avec le monde savant, philosophique, politique, où s'agitent, dans toutes les grandes sociétés modernes, tant de problèmes, où se préparent et se produisent tant de découvertes, de systèmes, de réformes et de révolutions. Cette apparence ne cache-t-elle pas un travail latent, profond, incessant, qui doive aboutir à une grande transformation religieuse du monde moderne ? C'est ce qu'il faudra rechercher dans le dernier chapitre de ce livre.
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