SUR LA NOTION DE PÉCHÉ
Dan» son second sermon, M. Fr. Thomas insiste iri'a vivement sur une c lacune >, la plus grave, dit-il de toutes celles qu'il reproche aux théories de M. Buisson» (p. •3(i). « Il est stupéfiant, dit-il, qu'un honuuje... qui s'occupe d'éducation depuis plusi de trente ans, n'ait pas constaté cette réalité universelle, poignante, qui a'appeJle 1« péché » (p. 40). Et dans des pages émues il fait, en partie d'après ses souvenirs personnels, le tableau de la révolution religieuse qui se produit dans une âme quand elle arrive ù prendre conscience du péché.
Là encore, là surtout, je voudrais mériter l'éloge que veut bien m'adresser M. Thomas, celui c de dire franchement et sincèrement ce que je crois et ce que je nie ».
Je crois que la notion de péché (j'emploie le mot comme synonyme de mal moral) peut être envisagée sous deuK aspeds et employée à deux usages profondément différents : l'un moral, l'autre métaphysique. J'accepte l'un, je n'accepte pas l'autre.
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Plaçon».n6u8 «ur le terrain de l'expérience morale et religieuse. Oui, o'eat un grand fait, c'est une révolution intérieure qui se fait au fond de l'homme quand, se repliant sur luimême, éveillé d'une sorte de long sommeil, entendant une voix à laquelle il fut longtemps sourd, s'envisageant avec une sévérité toute nouvelle, soit spontanément, soit à l'appel d'une ftme •upérieuro qui lui a en quelque sorte ouvert les yeux et le cœur, il s'aperçoit de son néant, a honte de lui-même, s'indigne de ses défaillanoas et de ses souilluro», s'accuse, se juge,^ se condamne et finit par s'écrier Comme jadis l'apôtre : (I Misérable que je suis ! qui me délivrera de ce corps de mort.'' >
De quelque manière que ce phénomène se produise — qu'il éclate avec une soudaine violence ou qu'il s'insinue lentement dans la convaction ; «lu'îl prenne la forme d'une cévélation du dehor» ou d'une révélation du dedans; qu'il soit théologique ou psychologique, accompagné ou non de crises physiques et psychiques ; qu'il revête, suivant! le degré de culture «t selon le tempérament des personnes ou des race», les apparences de la peur, peur de l'enfer, peur de la mort, 'peur de Dieu, peur de la conscience, ou celles de l'émotion mystique, ou au contraire celles de la réflexion, ou bien ^core celle» d'une horreur en quelque sorte esthétique pour la laideur du mal — c'est toujours l'apparition d'une notion morale tellement supérieure à l'éta^ précé-
'JM lA ll£LI(iluN, I.A MOIIALK ET LA SCIENCE '
dent qu'il eat impossible <1« n'y pas reconnutr» une des grandes étapes du progrès humain. Kentir cette disproportion entre ce qu'il est et ce qu'il doit être, concevoir l'état qu'il lui faut atteindre sous peine d'indignité et être obligé de s'avouer que, bien loin d'y atteindre, il n'y tend pas même, mais tend plutôt à l'état contraira, s'avouer qu'il a bien plus d'afiinité avec la bête qu'avec l'ange et en verser amèrement d'inutÀlee pleurs, c'est bien là pour l'homme la crise qu'il faut avoir traversée pour se dire homme. Et c'est ce qui faiti en dépit tle toutes les erreurs qui ont pu s'y mêler, la grandeur morale de l'idée chrétienne du péché.
Mais si nous sortons de la conscience on se passe c« drame intérieur et tout psychologique, pour construire un système du monde dans lequel cette théorie du péché deviendra une sorte de grand fait cosmique ou de loi hypercosmiqu«, et jouera le rôle d'une sorte de fatalité métaphysique, à la façon do l'antique fatalité paJenne, nous Bomines dupes de l'étemelle illusion qui nous porte à objectiver ce qui se passe eu nous; nous élargissons jusqu'à l'infini et noot installons dans l'éternité, comme autant de réalités absolues, toutes les ombi«s qui flottent sur notre pauvre vie d'hommes. Ce qui est vrai pour j'homme dans le temps et dans l'espace, vrai pour la conscience individuelle à un degré de •on développement, vrai pour un esprit qui pense comme le nôtre pense et pour une volonté
se
qui agit comme afi^it la aôtr», il faut une témé> rite sans égale, ou plutôt une ntuveté d'enfant pour le <léoIarer vrai absolument, jwur le poaer comme réel, non pat dam l'homme, maft en Dieu.
Autant je reconnais êt^ti» la notion morale du péché une grande vérité humaine, autai>t je repousiçe la notion métaphysi<|ue du péché sur laquelle est fondée la dogmatique chrétienne.
Comme le disait Michelet avec tant d'émotion, dans ce fragment de journal intime qu'on • récemment publié, le péché originel oe serait ■ l'homme coupable de la culpabilité étemelle de la nature ; la nature, si l'on suivait ce principe à la rigueur, serait le péché de Dieu, car pounpioi avoir créé cette nature qui devait être éternellement coupable? > Et avec l'aptitude merveilleuse de sa vue a laisir les grands traits dans leur relief, il montrait Tireur de oette « doctrine de mort > qui <i attribue à la vi& cette horrible puissance de se touiller à jamais, de se vicier, de tomber dans la mort pour l'erreur d'un moment, pour la faute d'un seul ». Il ajoutait : • Qu'est-ce que leniant dan? cette doctrine? Un mauvais fruit d'un mauvais arbre, fils du désir, l'enfant est le péché du père. Kh bien, non ! Jésus vient, Jésus parle, et que dit-il? Laisses venir à moi les petita enfants! Belle et douce paitde de l'Evangile I Le Christ n'avait pas deviné le christianisme qu'on fit i^uèf loi ! >
LA HELIUluN, LA MUIIALE ET LA SCItAliE
' Le dogme du péché n'eat paa de Jésua. Ce qui est de Jéeo», c'est l'harreur du péché, c'est ce commandement divinement paradoxal : « Soyes parfaite comme votre Père qui est au oiol I »
Et quand je songe à cette parole,' qui fonde à jamais une morale et une religion que l'ancien monde n'avait pas même soupçonnéM, je m'étcmne que l'on veuille nous faite redescendre de si haut k une conception n manifestement inférieure.
C'est à mon tour d'être stupéfait d'entendre dire que ■ le péché est la plus réelle des réa* lités •, et que la Bible, de la première à la dePniî're page, nous montre un Dieu comme hanté par cette réalité • (p. 41). Ce Dieu-là e*l-il le Dieu de l'Ëvangile, celui que Jésus appelait son Père et notre Pi-re?
On comprend d'ailleuru sans peine comment, de la loi même posée par l'Kvangile, a dû naître la doctrine du péché. C'est comme la conséquence scola^tique et, si l'on veut, la traduction dogmatique de ce mat : « soyei parfaits ! • Mesurés à cette mesure, que sommes-nous P En regard de cette pureté absolue, il n'y a en nous que iouillure. Et à un âge où, pour exprimer toute réalité, même spirituelle, l'homme ne concevait d'autre moyen que de l'incarner en un être plus ou moins pareil à lui-même, il dut personnifier le bien en un Dieu, le mal eirun Diable ; il dut se les représenter agissant dans le temps et dans l'espace, engagés, au sens Wtéral et grossier du
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mot, dani une véritable lutte, dont l'hiatoir* n'eet autre que l'histoire du monde.
Alor» il fallait bien m représenter, comme im fait encore M. Thomas, que i< Dieu entreprend la destruction du mal » ; il fallait bien donner an péché cette « réalité > objective et absolue qui seule explique tout le reste du drame, «t la perdition de Thonime, et ■ l'acte rédempteur ou l'acte surnaturel par excellence >< où « Dieu donne son Fils unique pour sauver le monde », où < le Fils se donne librement », où enfin, c le péché est expié par le sang de la croix. >
Je ne suis nullement eicîin à diminuer la tragique grandeur de tous ces mjtbes qui sont moralement ausai supérieurs à ceux de Platon que ceux-ci l'étaient aux fables d'Homère et d'Hésiode.
Mais ce sont toujours des mythes, c'est-à^ire des traductions allégoriques qui iranepoitent dans l'absolu et qui personnifient en êftres vivants les lois de notre nature et les phénomènes de notre vie morale. A mesure que croissent nos facultés d'abstraction, nous avon» moins besoin de mythes; ceux même que nous conservons, nous les apiritualisons de plus en plus, et BOUS ne pouvons les conserver qu'à cette conditi<m.
Mon honorable contradicteur eni offre un exemple qu'il est difficile de méconnaître. Il avait commencé par affirmer en quelques mots éBergiques ses croyances conformes à l'ortho-
MX LA RKLIOION, LA MOnALC ET LA SCRNOE ^
dode traditionnelle; maia, k peine cette dette p«jrée k la tradition, il reprend ton laitgagfl propre et, redevenant lui-même, l'homme de ion tempe et de aon payt, il le lance avec bonheur dans rinteq)rétation spiritualitte, mirale et Traiment religieute dea dogmes mêmes dont il a gardé le nom, rien que le nom. Il suffit de lire par exemple le beau passage qui commence ainsi (p. 46) : « Eh oui! inni* crayon* à l'expiation du pichi par le »atig de la croix, non pa» à une expiation juridique, magique en quelque *oTte< inacceptable à la rai»on autant qu'à la con$- , eienee. Nou* croyoni à une expiation morale, qui n'a rien de magique du tout... > etc. L'orar teur cianclut par cette déclaration qui pourrait être celle de tous les protestants libéraux : « Nous croyant à l'expiation par le tang du Christ, parce que sur lu croix du Calvaire le péché nous apparaît tellement hideux que nous nous en détournons avec dégoût, tandis que le bien incarné en Christ nous apparaît si attrayant que nous nous unissons à lui pour devenir â notre tour en quelque sorte des réincarnations du bien » (p. 4(j). Et il ne se lasse pas de revenir sur le tableau de « la transformation qui se produit dans la vie du pécheur depuis qu'il a cru à son panlon et qu'au pied de la croix il s'est réconcilié avec Dieu. > Au lieu de consister, dit-il, (I dans un credo intellectuel, la religion est devenue relation d'un fils avec aon père, relation initime, bienfaisante, {leraonnelle..
ArrufoicK 'IV
L'homme ue m aent plui paralyaé en faoB de l'idéal moral qui lui est prétenté. Autrefois cet idéal l'effrayait;, tant il était inacpesiible ; maintenant, li haut que toit le but, l'homme m sent puissamment attiré vert lui... > etc.
Bref, noua voilà rentrée dani la vie morale et religieuse, dans la notion du péché et dans la notion du salut envisagées au point de vue humain, au point de vue intérieur, moral et vraiment spirituel. Et nous voilà loin de l'autre notion, de celle qui, prise à la lettre dans les siècles passés, répondait pleiùemeot, par son dogmatisme et par son réaliv«nie saisissants, aux besoins «des âmes d'alors.
C'est ainsi que se fait d'âge en âge un progrès dans la pensée religieuse et un progrès parallèle dans son expression.
Et c'est pourquoi le monde aura de 'moins en moins recours à la controverse théologique ; son temps est passé. Qu'il y ait une vie morale et religieuse, dans un homme, dans une famille, dam une église, dans une nation; laissez-la faire, cette vie se créera elle-même son langage, qui évoluera oonuue elle. Elle le modifiera comme elle se modifie, insensiblement.
Aucune société, comme ancunf> âme humaine, ne brise d'un coup toutes ses attaches avec le passé. Et parmi ]«s meilleurs d'entre nou», beaucH>up croiraient mal faire d'abandonner'les vieil-, les formes consacrées par le temps et par la reconnaissance des hommes. Mais ceux-là même
Ml LA niLICION, LA MORALB tt LA KSNCI
— «t daat tout le préMnt débat noat en «Tone TU bien de* preuves — pressé* par le besoin de concilier le respect du passé avec la néoei^ site de comprendre le présent et de s'en faire comprendre, ils inclinent peu à peu vers des interprétations nouvelles où il est malaisé de dire s'ils font la part plus lar;^ à des mots qui sont ceux d'antrefois ou k des idées qui sont celles d'aujourd'hui. Peu imperte. Plus nous nous éloi^ons de la lettre pour nous rapprocher de l'esi^iti plus nous avançons vers l'harmonie iiimle. Cest la lettre qui nous a divisés, c'est l'esprit qui nous réunira.
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