‹ La religion [microform]Chapitre 19 sur 19 · I. Luc, XXII, 4a · texte numérisé non relu

I. Luc, XXII, 4a

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Reste le domaine moral» où intervient une autre eonsidération : Dieu veut le salut des hommes, et sa grâce ne fait pas défaut à leur bonne volonté. La conclusion naturelle de ce principe serait qu'il suffit de se recueillir en Dieu pour trouver sa grâce, sans qu'il soit nécessaire, a proprement parler, de lui en faire sans cesse la demande ; et c'est bien ainsi qu'ont incliné à l'entendre les grands mystiques. Des croyants farouches, qui étaient aussi des logiciens sévères, partant du dogme de la prédestination éternelle, ont soutenu que la grâce n'était donnée en suffisance qu'aux prédestinés et qu'elle avait en eux un effet infaillible, mais que pourtant ils se devaient recommander à Dieu à raison de leur infirmité. D'autres, plus conciliants, ont découvert que la prédestination n'a lieu qu'en prévision des mérites; que la grâce est offerte à l'homme, qui, en l'acceptant, réalise librement la prédestination dont il est l'objet nécessaire ; et qu'il doit prier pour avoir la grâce, parce que la première grâce offerte est celle de la prière, condition des autres. C'est par de telles justifications que se prépare la ruine des croyances. Le dernier mot de la prière chrétienne selon les plus parfaits chrétiens reste que les choses de Tordre temporel n'en sont point la propre et digne matière, les choses de ce monde ne comptant que par la façon morale de les traiter ou de s'y comporter, et que, pour ce qui est de Tordre spiritnel, la vraie prière est l'union à Dieu, à l'idéal vivant.

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LES SYIISOLES Dfi LA J^Ol

Ceci posé, un équivalent de la plus haute prière ne semble pas dfficile à concevoir ni même à réa«* User pour ceux qui ne peuvent plus personnifier eu une divinité transcendante leur idéal humain. Apprécier d'un point de vue hautement moral toui les avantages et les inconvénients de Texistence est certes à leur portée. Se retrouver eux-mêmes dans cet idéal par une pensée recueillie et an sentiment affectif est aussi dans leurs moyens. Une discipline intérieure tout à fait semblable à celle de la vraie prière peut y pourvoir ; à peine est-il besoin de la créer, et il faudrait seulement l'appliquer. L'atmosphère de fraternité confiante qu'entretient la prière publique peut aussi bien être entretenue par des réunions où serait affirmé et célébré régulièrement l'Idéal humain d'une société. Il n'est pas de louanges que des dieux invisibles ; il n'est pas d'hymnes qu'en Thonneur des êtres mythiques. Assurément la confiance d'un peuple en son idéal se renouvelle et s'exalte dans l'expression solennelle de cet idéal; mais rien n'empêche la nôtre de s*exalter ainsi. N'oublions pas toutefois qu'il ne saurait être ici question de discours vides ni de parades théâtrales, et qu'il y faudrait premièrement, comme en toute religion, la sincérité de la foi.

Les rites cultuels, les sacrements, sont chose plus matérielle en soi que la prière, — bien que la prière ait été souvent matérialisée en rite mécanique. — Plus ou moins magiques pour commencer, ils

sont devenus de plus en plus religieux, selon notre façon de parler, sans cesser tout à fait d'être magiques. — Les hommes ne mettront-ils pas toujours quelque magie, quelque influence mystique, profonde et irrésistible, dans certaines paroles et dans certains symboles, et ceux qui se montreraient tout à fait réfractaires à cette magie-là, savants ou ignorants, ne seraient-ils pas, quelles que soient les apparences, étrangers à la société, à la moralité, à l'humanité ? — Ainsi qu'il a été dit, les rites des cultes primitifs sont des figurations qui sont supposées produire Peffet qu elles représentent. Rites totémiques, rites de chasse et de pêche, rites de guerre, rites d'initiation, rites agraires symbolisent leur objet, le mettent en scène et par cela même sont censés le réaliser. Leur caractère traditionnel et sacré permet donc de les considérer comme de grossiers sacrements. Le cycle de ces rites, qui rythme pour ainsi dire la vie sociale de la tribu, .constitue en même temps le principal de sa vie religieuse ; ils sont le symbole eflicace de son unité ; ils font la continuité de sa tradition et lui donnent, avec le sentiment de son unité dans le présent, celui de son unité dans la durée ; on pert dire qu'ils sont le soutien de la vie morale en tous et en chacun, selon que vie morale il y a.

De même, dans les religions nationales, les anciens cycles de rites agraires et de saison, transformés en service des dieux et complétés par de

nombreux sacrifices, ordinaires et extraordinaires, n'ont pas été qu'un moyen, d'ailleurs très artificiel et très vain, d'assurer aux peuples la protection de divinités qui n'existaient pas. Ces systèmes de culte, parfois somptueux, presque toujours onéreux, étaient en toute vérité la forme spirituelle de la vie nationale, qu'ils inspiraient et entretenaient. Toute cette dépense était nulle pour l'effet qu'on s'en promettait, mais rien au fond n'en était perdu pour la société qui en faisait les frais, toutes ces cérémonies traditionnelles étant comme Taliment de la conscience nationale, qu'elles renouvelaient incessamment dans le souvenir de son passé vénérable et dans l'espérance d'un heureux avenir. D'ailleurs le culte n'était pas qu'une expression et un excitant de la vie nationale ; il marquait de son empreinte et enveloppait de son influence la vie des individus et celle des familles. De même que la communauté pourvoit en général à ce que les dieux donnent selon l'opportunité la pluie et le beau temps, Tabondance des récoltes, toute fécondité et prospérité, y compris le succès dans la guerre, et se ménage par le service public de ses oblations et de ses sacrifices un profitable usage des biens de la terre, chacun, au foyer domestique, achète quotidiennement le même usage et la bienveillance divine par un service analogue, qui est pour la famille et ses membres ce que le culte public est pour la cité. Or, par ce service particulier des dieux s'entretenait l'esprit de famille.

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LA RBLIGrON

limité morale de la maison, sa tradition propre, et grandissait aussi le sentiment de la piété indivi* duelle, sentiment avec lequel celui d'une responsabilité personnelle est dans la plus étroite con?* nexion . La coûteuse fantasmagorie des sacrifices change ainsi d'aspect si on la considère comme expression symbolique et source permanente de l'esprit religieux, social et moral tant des communautés que des familles et des individus.

L'influence morale des rites sacrés se fait plus pénétrante eu égard aux individus dans les religions de salut, sans que la valeur sociale en soit entièrement perdue et même parfois sans qu'elle soit aucunement diminuée. Ainsi, dans le christianisme traditionnel, l'économie du culte ne rythme pas seulement la vie de l'Église comme société des émes, et la vie spirituelle de chaque individu dans FEglise, mais aussi la vie des peuples chrétiens en tant que nations ayant leur existence propre, et la vie des. familles, ainsi que la vie extérieure de chacun. Il y a un objet principal du culte et spécialement du sacrifice chrétien, de l'eucharistie, à savoir le salut des hommes dans l'éternité, l'entretien religieux et moral de la vie publique et privée dans le temps présent, et un objet secondaire, la prospérité temporelle des États chrétiens, le bonheur tem^ porel des familles et des individus. Quant au premier point, les sacrements chrétiens marquent les moments essentiels de la vie spiritelle,et le sacrifice

eucharistique en fournit Taliment ; ce sacrifice a même une grande signification par rapport aux morts ; le sacrifice de la messe est l'acte sacré, la figuration mystique moyennant laquelle la passion du Christ ne cesse pas de rendre hommage à Dieu comme maître de l'univers, d'expier le péché des hommes, de louer le Père céleste pour le salut opéré par son Fils et d'implorer sur tous l'abondante bénédiction de ses faveurs spirituelles ; le poème de la foi y est résumé tout entier; l'Église des bienîheureux s'y unit dans le Christ à l'Église qui vit et combat sur la terre, pour réaliser le salut des vivants et celui des morts non purifiés ; comme on y vit à nouveau la passion de Jésus, on y anticipe son triomphe éternel avec tous les élus dans le règne de Dieu ; et par la communion le Christ est rendu prér sent et vivant çn chaque fidèle, réalisant ainsi la perfection de l'union mystique dont Paul a donné la formule: • Ce n'est plus moi qui vis, c'est Christ qui vit en moi (1). » Quant au second point, le sacrifice de la messe est devenu une expression de la vie nationale comme le service des dieux et les sacri? fices sanglants dans les anciens cultes païens ; il est censé pourvoir par une sorte de recours moral et par intercession aux intérêts temporels des peuples, des provinces, des villes et des paroisses rurales ; en ce qui regarde les particuliers, l'assistance à la messe et la communion ne sont pas seu- I. Oalate»^ U, ao.

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lement les actes chrétiens pas excellence qui cimentent l'union da fidèle au Christ pour Timmortalité : il n'est pas d'intérêt temporel privé à l'intention duquel on ne puisse faire célébrer une messe. La cène des premiers croyants de Jésus, simple repas de fraternité dominé par le souvenir du Christ et par l'espérance de son prochain retour, s'est transformée en un rite solennel et complexe dont la valeur mystique s'est enrichie de toutes les conquêtes de la foi, de tous les développements de la croyance.

Que tout cet ensemble d'actions sacrées et de garanties célestes donne au simple croyant, à la famille et à la nation chrétiennes un grand sentiment de dignité, de force et de sécurité, qu'il contribue à leur procurer ce sens moral de la vie et cette confiance morale dans la vie, sans lesquels la vie humaine, collective ou individuelle, perd son équilibre et sa fécondité, il serait insensé de le contester. Toutes les existences placées sous l'omnipotente protection de Dieu, qui est garantie par la perpétuelle médiation du Christ et l'intercession de tous les bienheureux ; la société des fidèles, passés, présents et futurs, unifiée dans le Christ donné à tous ; cette présence du Christ-Dieu perpétuellement sentie, de jour en jour renouvelée dans la participation au sacrement ; la loi du devoir, sacrifice et amour, incarnée dans le Christ lui-même, sentie en lui, imprimée par lui comme un sceau d'humanité sur les âmes et sur les sociétés croyantes : quel

LES SYMBOLES DE LA FOI

secours parmi tous les travaux et toutes les épreuves, quelle force pour le combat de la vie, quelle source d'assurance devant la mort !

Seulement ce secours vital, depuis le commencement de l'évolution religieuse jusqu'à la fin, depuis le sauvage australien qui s'identifie par le rite à son totem pour en faire les gestes et en procurer la multiplication, jusqu'au chrétien qui s'identifie à son dieu en communiant mystiquement à la chair et au sang du Crucifié pour être associé à son immortalité, ce grand bienfait du rite sacré n'existe que par la foi, il ne se réalise que dans la foi, il ne s'accomplit que pour la foi, et il tombe avec elle dès qu'apparaît l'illusion de la croyance exprimée dans le rite comme étant son principal objet. Des rites sacramentels comme de la prière on peut dire que leur efficacité objective n'a jamais été réellement constatée dans les faits extérieurs du monde et de la vie, et que leur efficacité mystico-morale de communion divine repose sur un postulat de la mentalité magique où la foi ne peut plus s'appuyer dès que le caractère fictif en est manifeste pour la raison. Il n'est pas prouvé, il n'est pas à prouver que le sacrement totémique procure la multiplication du totem, ni que le sauvage s'identifie réellement à celui-ci et participe à sa vertu en mimant ses gestes ou bien en le mangeant. Il n'est pas prouvé, il n'est pas à prouver que les anciens peuples se soient effectivement procuré par leurs sacrifices

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d'hommes et d'animaux la fécondité de leurs champs et la protection de leurs dieux. Il n'est pas prouvé, il n'est pas à prouver que les fêtes d'Attis aient en réalité ramené le printemps, ni que ceux qui recevaient le baptême sanglant du taurobole aient été admis par Cybèle au partage d'une heureuse immortalité. Il n'est pas prouvé, il n'est pas à prouver que le Crucifié du Calvaire, maintenant immortel, soit dans le pain et le vin consacrés, intercédant pour la terre, ni que celui qui reçoit l'hostie soit incorporé au Christ pour l'éternité. Il n'est pas prouvé, il n'est pas à prouver que, mis à part le mirage de la foi, le mystère du salut par la mort expiatoire de Jésus soit autre chose que la sublimation du plus abominable des sacrifices, le sacrifice humain, ni qu'il ait une plus réelle efficacité ; car les circonstances morales dont le mythe chrétien environne la mort de Jésus n'empêchent pas le Christ d'y apparaître en bouc émissaire de l'humanité. Magie divine où la foi. n'est sûre d'elle-même qu'à condition de ne se point examiner.

La persuasion de conduire le monde par la vertu du geste et de la parole magique est tombée. La persuasion de le conduire en gagnant la faveur des dieux par d'abondants sacrifices est tombée aussi. La persuasion d'agir sur la marche de l'univers et de réaliser pour l'homme une immortalité divine par l'effet de l'immolation, une fois acquise mais symboliquement perpétuée, d'u» n^édiateur céleste, est

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en train de tomber. C'est la môme suite de gages pris sur l'inconnu, aussi sur l'inconnaissable, par la figuration rituelle. Pas plus que la prière le sacrement n'a réalisé quoi que ce soit de son objet apparent; il semblerait, et même il n'est pas loin d'être évident, pour qui a pénétré intimement et sympathiquement cette évolution de l'humanité, que nous avons toujours été tlupes de notre propre action, de notre besoin d'agir, du désir de faire, et que notre intelligence, appliquée à contenter ce désir et ce besoin, ne s'est jamais lassée de conjecturer par delà son pouvoir les causes et les moyens, sans sortir, même dans les théologies les plus étudiées, de son rêve primitif : car, si l'on veut bien y regarder, il y a tout autant de magie, — à moins qu'il n'y en ait infiniment davantage, bien que ce soit une magie plus raisonnée et plus moralisée, — dans le mythe et les rites du salut chrétien que dans les mythes et les rites du totémisme australien. La seule chose acquise, et qui, pour l'ordinaire, n'a été que vaguement perçue dans une intuition à peine consciente, est l'effet psychologique, social et moral, la réalisation de force morale et de solidarité humaine dans la perception plus ou moins distincte d'un idéal vivant. Sous les illusions de la croyance était donc une grande force, force de l'esprit, force de l'humanité, force de la vie tendant à s'épanouir dans la conscience de soi et dans la liberté. C'est incontestablement le sentiment de cette force. Tin-

luition qu'en a la foi, qui ont retenu si longtemps les hommes dans des religions chimériques et qui retiennent encore parmi nous tant d'âmes dans la profession d'un culte aussi admirable en son efficacité morale qu'il est déconcertant en ses croyances. Là donc était la réalité, par conséquent la vérité : dans cette communion à un idéal humain, perçu comme la loi même de Têtre universel en un rayonnement de divinité.

Poème mystique de la vie et de la mort, de la famille, de la patrie et de l'humanité, les rites religieux, pour nous être utiles devraient corretpondre à ridéal que nous pouvons nous faire présentement de ces choses. A beaucoup d*égards, même pour les croyants, les rites chrétiens sont devenus un vieux décor dont la signification s'est effacée ou bien étonne quand on s'avise d*y faire attention. Que nous dit maintenant l'ablution baptismale pour effacer le péché originel, et le plus humble des fidèles n*entre-t-il pas en perplexité s'il se met à penser que, faute d'un peu d*eau et d'une formule prononcée, le nouveau-né qui vient à mourir appartient à la catégorie des damnés? Ou bien n'eston pas plutôt choqué qu'édifié par les exorcismes qui accompagnent la cérémonie baptismale, comme si le diable habitait réellement ce petit être qui ne saura pas de sitôt distinguer le bien du mal? La première communion est devenue le véritable rite d'initiation à la vie, mais combien ce rite est-il

LES SYMBOLES DE LA FOI

encombré de mythe, et l'espèce d'entraînement auquel on soumet les enfants pour leur préparation ne témoignerait-il pas que l'on s'efforce de placer leur esprit dans un état violent, dans une perspective de l'existence où beaucoup ne pourront pas se tenir quand même ils le voudraient ? La cérémonie religieuse du mariage est un assez pauvre rite, — aussi bien est-ce, dans l'histoire de la liturgie catholique et dans la série didactique de la théologie, le dernier des sacrements ; — et cette indigence montre que l'Eglise n'a pas su mieux réaliser dans son rituel que dans sa croyance Tidéal humain de la famille que pourtant elle a contribué à promouvoir. Elle a entouré d'une tout autre solennité la consécration sacerdotale, les vœux de religion, l'entrée en des formes de vie que la poussée du mysticisme antisexuel a rendues fort anormales, et qui, même en des conditions plus humaines, ne pourraient être que des vocations extraordinaires mais point supérieures à la vocation commune. De celle-ci presque rien dans la liturgie n'est fait pour marquer la grandeur. Défaut qui pourrait bien être en rapport avec ce qu'il y a de moins parfait dans l'économie morale du christianisme catholique. Le rituel des funérailles développe un grand poème de la mort; mais, conçu dans la perspective du jugement divin, surtout du jugement dernier, il respire surtout la crainte et il n^exprime qu'à demi la croyance actuelle de

rÉglise. Le cycle des fêtes chrétiennes continue de rythmer Tannée, mais il rythme de moins en moins la vie des croyants, parce que, pour ce qui est de notre pays, il n'existe plus guère de masses croyantes vivant leur religion dans son cadre traditionnel, mais plutôt des dévots, en nombre restreint, dont la vie religieuse, quelque peu routinière, ne connaît pas de saisons. Si la liturgie catholique se prête aux manifestations du patriotisme, elle n'a pas été faite pour les exprimer. Quant à Fidéal d'humanité qui maintenant se forme, elle ne le connaît pas; elle est orientée vers la construction d'une cité d'immortels, sélection d'élus qui s'opère dans un monde invisible. Ce n'est pas ainsi que nous nous essayons à comprendre l'humanité, son amour et son service. D'autres symboles seraient nécessaires pour fixer notre idéal et nous le rendre présent.

La communion dans un idéal humain, nonobstant la résistance que Tidéal ne manque jamais de rencontrer, est la chose la plus ordinaire et, en un sens, la plus naturelle qui soit parmi les hommes. Dès que l'idéal existe, il crée les symboles dont il £^ besoin, ou plutôt, en se formant lui-même, il crée ces symboles, symboles de croyances et symboles rituels. La condition de leur succès, de leur valeur éducative, est que ni les uns ni les autres n'aient une signification abstraite, qu'ils soient l'expression concrète et vivante d'un idéal qui, pour être effî-

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cace, doit être lui-même concret et vivant.. Que tel puisse être et que tel soit déjà l'idéal qui s'élabore dans notre société, c'est ce que montre l'esquisse qui en a ét^ tentée ci-dessus et qu'il serait facile de ramener à quelques principes, notions pleines et nettes de l'humanité, de la patrie, de la famille, du devoir humain, susceptibles d'applications indéfinies aux formes et aux circonstances particulières de l'existence tant des individus q^ie des sociétés. Mais si l'idéal nouveau se définit en croyances efficaces et régulatrices de moralité, il se définit aussi et il se définira de plus en actes commémoratifs et symboliques, autres expressions communicatives de cet idéal vivant.

Un culte ne s'improvise pas. La foi qui se fait trouvera les rites qu'il lui faut. Du moment qu'elle existe, elle voudra s'affirmer plus sensiblement en certaines occasions, pour s'entretenir et se développer ; aussi bien notre discipline humaine seraitelle incomplète si Ton n'y faisait servir tous les moyens essentiels dont elle a de tout temps disposé. Il y a possibilité de témoigner l'importance morale que la société attache à la naissance et à la mort de ses membres, aux moments importants qui marquent les étapes de leur existence, école, service militaire, mariage. Non qu'il faille charger tout cela de vaines formalités : les formalités peuvent souvent être des débris de rites, mais tant s'en faut que ce soient des symboles religieux ; et l'émotion

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LA RBLIGtON

qu'elles procurent n'est point celle d'un rajeunissement de la vie morale . On pourrait souhaiter que certuns rites sociaux, au lieu de tomber en formalité vide et ennuyeuse, prennent le caractère d'une leçon vivante. Des fêtes nationales ont leur raison d'être, même et surtout au point de vue moral, à condition qu'elles ne soient pas de simples réjouissances et que tout n'y soit pas pour l'amusement ; on peut même rêver de fêtes internationales.

Depuis nombre d'années nous avons pour fête nationale le 14 juillet : c'est l'anniversaire d'un grand jour, mais peut-être pas du plus grand jour de la France. Ne dirait-on point qu'elle est née ce jour de l'année 1789 ? Quelques-uns le pensent peut-être, mais la plupart le contesteraient. D'autres commémorations pourraient se joindre à celle là. qui n'auraient pas moins de signification historique. Le baptême de Clovis en aurait bien autant ; mais le fait est trop lointain, et il a été trop longtemps négligé pour être impressionnant. La délivrance d'Orléans par Jeanne d'Arc, et la mort de l'héroïque Pucelle seraient des souvenirs mieux sentis. Ce n'est pas raison, parce que l'Église est en train de canoniser Jeanne d'Arc, d'abandonner notre héroïne nationale. Sa figure est très propre à symboliser le plus noble esprit de la France en son passé. Au surplus, ni la monarchie ni l'Eglise ne sont très qualifiées pour la revendiquer. La France seule avait et elle garde le droit de canoni-

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ser Jeanne d'Arc. Nos amis les Anglais n'y trouveront point mal, et même ils s'associeront volontiers à notre hommage. L'anniversaire de la bataille de la Marne aurait quelque intérêt patriotique et peutêtre plus que national. Si la présente guerre finit par une bonne paix, le jour où cette paix sera signée comptera dans nos annales et dans celles des autres peuples. Les générations le retiendraient sans effort et pourraient le célébrer en joie. Dans tous les cas, une autre solennité s'imposera, celle des morts de la grande guerre, nos morts: une fête devra leur être consacrée à perpétuité, pleine de souvenirs et de leçons, et qui sera comprise tant que subsistera le nom de la France. Et si jamais la fédération des peuples s'organise pour le maintien de la paix universelle, tous les peuples ensemble pourront commémorer quelques grands jours de l'humanité.

Ainsi le temps pourvoira au besoin du culte nouveau. Ce qu'on en dit ici n'est pas en manière de programme mais en simple aperçu de ce qui paraît se préparer. L'humanité vit de l'idéal qu'elle professe, et il n'est pas de vie commune,réelle, profonde et durable, sans actes vivants de communauté. Ou aurait tort de penser que cette vie serait plus sombre parce qu'elle se ferait d'elle-même une plus grande idée ; que le monde serait plus triste parce qu'il s'entretiendrait de joies moins épaisses ; que l'homme serait moins heureux parce qu'il tâcherait

plus sincèrement d'être meilleur ; que Fart et la poésie seraient moins féconds et qu'ils produiraient de moindres chefs-d'œuvre parce qu'ils s'animeraient d'une inspiration plus pure, et plus large, et plus haute.

Une force impérissable est dans la foi, non pas dans cet abus de la foi, l'adhésion contrainte de l'intelligence à de faux mystères que la raison a construits et qui seraient à garder comme une révélation immuable, mais dans l'intuition et le sentiment, — instinct supérieur de l'homme, — qui nous font faire confiance à la vie, à sa signification et à sa valeur morales, à la perfectibilité de l'individu et de la société, à l'avenir de l'humanité. C'est par cette foi que l'humanité a grandi. 11 serait tout aussi insensé de contester cette puissance de la foi que de mettre en question la réalité de notre nature et celle de l'être universel. Non moins absurde serait-il de renier l'idéal moral, expression de cette foi, qui s' est formé laborieusement et qui continue de se perfectionner parmi les hommes. Les croyances tombent, mais la foi subsiste dans un idéal régénéré. Si Ton regarde cet amoncellement de feuilles mortes que sont pour nous les opinions du passé, « tout n'est ici-bas que symbole et que songe »; mais l'inex- ^nguible foi rei^ferme plus qu'une a part de vérité )>.

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Sans doute, « les dieux passent comme les hommes», quoique moins promptement, « et il ne serait pas bon qu'ils fussent éternels » ; mais l'esprit divin qui est dans Thumanité ne meurt pas. « La foi qu'on a eue ne doit jamais être une chaîne ; on est quitte envers elle quand on l'a soigneusement roulée dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts » ; mais la foi qu'on a, la foi dont on ne saurait se passer, quoi qu'on prétende, — à moins de se diminuer soi-même, — la foi dont on vit, est un appui nécessaire, un principe de liberté intellectuelle et morale; on lui est redevable de tout ce qu'on peut être et de ce qu'on fait de bon ; il faut donc l'entretenir pieusement dans le sanctuaire de l'âme, qui est le séjour des dieux vivants. Et comme il est dit du chrétien qu'il meurt dans le Christ pour vivre éternellement, l'on peut dire de tout juste qu'il meurt en l'humanité pour s'y survivre. Le cri du sceptique désenchanté : « O abîme, tu es le dieu unique », n'est pas une parole sincère ; il ment en face à l'humanité. Le dieu unique est notre idéal humain, qui se fait toujours plus grand, toujours plus vrai. Bien loin qu'un « immense fleuve d'oubli nous entraîne dans un gouffre sans nom » (1), une puissante espérance nous guide sur un océan de vie sans fin.

j, IIbnan, Prière sur V Acropole,

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