CHAPITRE V
Les symboles de la foi
Et le devoir s'est fait homme, Il a habité parmi nous, Et nous avons vu sa gloire, Perfection de bonté et de vérité.
Les moyens spéciaux pur lesquels la religion soutient l'effort moral de l'homme, l'éclairé et l'affermit, parce que la foi s'y appuie en s'exprimant et s'encourageant elle-même, sont la croyance et le rite : deux formes de symbole, susceptibles, en cette qualité, d'agir sur nous, moyennant des images qui captivent notre attention, touchent notre sensibilité, mobilisent notre action. Toutes les images n'ont pas cette efficacité, mais seulement celles qui possèdent une valeur mystique et qui par là même sont capables d'émouvoir nos sentiments les plus profonds, les forces les plus vivantes et les plus nobles de notre âme. Croyances et rites religieux sont des figurations de choses et de sentiments {nvstiaues ; et ces fiffu^atio^s sont évoçatriçe? 4^1
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idées et des émotions, des idées émotives qui sont le fond de la religion, qui expriment, transportent et communiquent la sève spirituelle de l'humanité. Longue et complexe est leur histoire, puisque c'est l'histoire même de toutes les religions dans leurs croyances|et dans leurs liturgies. Il ne saurait être ici question de raconter l'objet et la formation de toutes les théologies, de tous les rituels ; il s'agit d'en dire l'esprit, le caractère, la raison d'être, de noter la direction et le sens de leur évolution. Car ces éléments traditionnels de la discipline humaine sont, comme l'humanité, dans un flux perpétuel ; toujours les mêmes quant à leur substance la plus intime et à leur orientation la plus générale ; toujours changeants, mourant et renaissant avec l'humanité qui monte vers l'idéal ; plus ou moins absurdes et extravagants, — du moinsparaissanttels à qui les regarde du dehors et de loin,— comme si beaucoup de folie avait été jusqu'à présent pour les hommes la condition génératrice d'un peu de sagesse, l'amplitude des grandes réactions de la fantaisie religieuse paraissant pourtant se restreindre à mesure que l'humanité s'est mieux connue, et les symboles mêmes s'étant fait plus spirituels à mesure qu'elle a grandi en esprit. Entre les symboles parlés, expression de la foi dans la croyance mystique ou théologique, et les actes symboliques des rituels, naïvement magiques en leur conception initiale, mais de plus en plus moralises dans leur développement, se
place la prière, qui tient des uns et des autres, étant, d'une part, expression de la foi, et, d'autre part, action sur le monde des forces invisibles ; il convient néanmoins de la compter surtout à ce dernier titre. Sur cette double manifestation de la vie mystique, la croyance religieuse et le rite sacré, et sur leur signification profonde, s'achèvera la présente étude.
La religion, nous le savons, n'a pas commencé parla spéculation religieuse, ettant s'en faut qu'elle soit seulement une réponse, jugée maintenant trop hâtive par les doctes, que les hommes, dépourvus de science et inexpérimentés, auraient étourdiment donnée au problème de leur existence. Ce problème, chez les peuples les plus civilisés, n'existe pas pour le plus grand nombre, mais pour ceux qui ont le goût et le loisir de la réflexiou, surtout pour les théologiens et les philosophes, rares personnalités qui prennent à tâche d'expliquer la foi ou de comprendre la raison des choses. La masse des hommes vit sans se demander pourquoi; elle pense voir, elle se laisse dire comment elle existe ; et c'est dans cette peu philosophique posture que l'humanité a commencé d'être. Elle avait autre
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LES SYMBOLES DE LA. FOI
chose à faire que de rechercherqiiiacréé le inonde : cette question, qui n'a plus guère de sens pour nous, n'en avait aucun pour elle. Des peuples très civilisés ne se la sont jamais posée dans les termes où la tradition juive et chrétienne a voulu la formuler ; et ce n'est point faute d'intelligence qu*ils s'en sont abstenus ; ce pourrait être par un sentiment assez juste de la réalité des choses ou de la position de l'homme dans 1* univers. Toujours est-il que l'homme inculte a moins encore que le civilisé le goût des questions purement spéculatives, et, s'il rêve, ce n'est pas de cette manière-là.
Autant qu'il est permis d'en juger, les groupes de notre espèce qui débutent dans l'humanité sont, pour ainsi parler, envahis par les vives impressions que l'univers ambiant fait sur leur imagination naissante, et les idées qu'ils se forment des choses concernent d'abord soit l'attitude qu'ils doivent prendre à leur égard, soit le parti qu'ils peuvent en tirer. C'est en vue de ce parti qu'ils règlent leur attitude, et c'est par rapport à l'intérêt de leur vie qu'ils voient et observent la vie d'alentour. Tout spontanément l'homme se fait, en quelque manière, le centre du monde, — il ne cesse pas facilement de se donner cette importance, même quand il se prend à philosopher sur la conduite de l'univers, — s'imaginant que les choses le regardent et s'occupent de lui comme lui-même les regarde et s'occupe d'elles ; se persuadant qu'il peut agir sur elles
comme elles agissent sur lui ; instituant des procédés efficaces, ou censés tels, pour conduire au mieux de ses intérêts le cours des saisons, la multiplication et la reproduction des plantes et des animaux dont il se nourrit. Les relations qu'il conçoit entre les choses, les esprits des choses, et lui-même, sont l'expression de ce que force nous est d'appeler sa croyance religieuse. L'on pourrait dire aussi bien que c'est sa science ; mais le caractère de sa pensée fait de sa science enfantine une religion. L'organisation totémique des tribus australiennes, par exemple, est la forme de leur existence sociale, mais le sens mystique de la relation du clan avec son totem, de la relation de tous les clans avec l'ensemble des totems, c'est-à-dire avec le petit univers environnant, est le fond de leur religion ; la définition mystique de cette relation constitue leur croyance religieuse, les esprits des ancêtres du clan étant de fort près apparentés à à ceux des espèces totémiques, si toutefois ils ne se confondent avec eux. Sous une forme ou sous une autre, avec une systématisation moins étroite chez certaines familles de peuples qui ne semblent pas avoir connu en sa rigueur l'organisation totémique, les relations mystiques des groupes humains avec le monde d'alentour, et les relations établies à l'intérieur des groupes en regard de ce monde se sont ainsi définies, constituant la conception religieuse, l'humble idéal de ces sociétés, impliquant leur
notion du devoir et en déterminant les diverses applications. Ce sont souvent, chez ces peuples qu'on dit incultes, des constructions fort complexes, développées, équilibrées à leur manière, fruits d'une raison naturellement soucieuse de logique et d'harmonie, où Tuniversse trouve comme encadré dans la vie sociale de la tribu, et cette vie liée à celle du monde.
Ainsi dès l'abord les croyances religieuses sont adaptées à un certain équilibre de la vie sociale dans les groupes humains : il en est de même pour toute la suite de l'évolution des sociétés humaines et des religions. Comme l'équilibre de la vie sociale est sujet à des transformations, et que certains bouleversements extérieurs, provoquant une excitation extraordinaire des esprits et un remaniement des sociétés, y amènent des révolutions, il se produit des crises de croyances ; on peut dire aussi des crises de la foi, parce que, si le sentiment de la foi est aussi indestructible dans l'humanité que celui de la vie sociale, il peut néanmoins subir, et dans ces moments critiques il a souvent subi des éclipses partielles, le doute sur les croyances engendrant aisémentune défiance qui porte atteinte à l'élan naturel de la foi. 11 est avéré que le contact des civilisés a été maintes fois un principe de mort pour les non-civilisés, parce que ceux-ci n'ont d'abord appris de ceux-là que l'inconsistance de leurs traditions ancestrales, et, délaissant leurs
LBS symboles de Là FOI
coutume! avec la forme et le degré de moralité qu'elles comportaient, n'ont su s'approprier que les vices des civilisés. Le choc est moins violent, moins funeste aussi, quand l'écart de culture est moindre entre les groupes humains qui viennent à se rencontrer, ou bien quand la foi y a des sources plus profondes que dans les sociétés inférieures. Quoique ce n'ait pas été sans malaises ni déchirements accidentels, l'évolution, dans l'ensemble, s'est faite, des croyances rudimentaires où s'arrête la mentalité magique des non-civilisés, aux croyances moins enfantines, plus morales, des cultes nationaux, et de ces croyances aux symboles, plus élargis encore et plus spirituels, des religions de salut, notamment au symbole chrétien. L'on peut dire même que la ligne de l'évolution n'a été aucunement brisée, et qu'elle est assez facile à suivre, depuis les religions d'esprits à peine personnifiés, jusqu'à la religion du dieu unique, souverain maître de Punivers et de l'humanité.
L'unité du développement est visible en ce que la nation du double, de l'esprit, qui est la première notion définie où s'arrête Tintelligence humaine au terme de Tâge primitif, après avoir traité avec des forces plus ou moins vagues, est restée fondamentale dans toute l'évolution de la croyance religieuse, au moins dans cette branche de l'évolution, pour nous principale, qui se termine au symbole chrétien. Dans les religions nationales, les esprits
LA RBLICIOK
des choses naturelles et les esprits des hommes se sont hiérarchisés, — comme les choses avec leurs vertus ont été régulièrement distribuées dans le cadre des sociétés totémiques, — et ils constituent ensemble, au-dessus de Ja cité ou du royaume qu'ils protègent, le double céleste de la société qui les honore de son culte, en même temps qu'ils sont comme le double spirituel de Tunivers qu*ils gouvernent, étant à la fois personnification des formes cosmiques,conçues selon l'analogie de la société humaine, et de cette société même dans les manifestations principales de sa vie collective. C'est le mirage magique des non-civilisés, mais amplifié, spiritualise, moralisé, d'après une connaissance moins imparfaite du monde, et surtout d'après un progrès plus réel de la culture humaine et de l'organisation sociale. Cette nouvelle synthèse de croyance a toujours un caractère éminemment pratique, étant dominée par le soin que la société humaine prend de sa conservation, pour laquelle uniquement on dirait qu'existent l'univers et les dieux qui en ont l'administration. /
Dans les économies de salut, l'intérêt s^élargit encore et s'approfondit davantage, mais les caractères essentiels de la synthèse où s'harmonisent les croyances ne sont pas changés. Dans les économies polythéistes, par exemple dans les mystères du paganisn^e gréco-romain, la disposition générale du monde divin reste la même que dans les grands
Les StMBOLES DE LA FOI
cultes nationaux ; cependant la hiérarchisation des dieux tend à s'accentuer de plus en plus dans le sens du monothéisme, d'un monde divin souverainement présidé par une seule divinité ; et au-dessous de ce dieu suprême, quelque puissance médiatrice, moins occupée au gouvernement de l'univers qu'au salut des hommes, pourvoit directement au bonheur éternel de ceux-ci en les faisant initier à son institut de rédemption. Autant dire que le monde divin reste le double de' l'univers, dont l'unité apparaîtsymbolisée et personnifiée dans le dieu suprême, et, en même temps, d'une humanité plus large, qui n'est plus la population d'une cité ou d'un royaume, mais qui tend à être l'humanité, tout en n'étant encore qu'une humanité, l'humanité formée par un groupe de croyants qui se recrutent sans égard à la nationalité ; et l'humanité, ainsi divinement personnifiée, se reconnaît tout entière dans l'individu, qu'elle semblerait presque regarder indépendamment de la société. C'est le mirage magico-religieux des cultes nationaux, avec son monde divin, double spirituel de l'univers et de l'humanité ; mais le double divin de l'humanité paraît sentir davantage toutes les misères de celle-ci en chacun de ses membres, misères physiques et misères morales, parce que l'humanité réelle et vivante les sentait plus douloureusement et s'en préoccupait dans les milieux où ces cultes ont grandi. L'intérêt pratique des croyances subsiste aussi bien
dans cette nouvelle étape de la foi, puisque les dieux, non contents de régir le monde pour Tutililé dos hommes, se vouent eux-mêmes à leur salut. En vérité, il ne s'agit toujours pas de résoudre des problèmes qui seraient inquiétants pour la raison, mais de procurer, indépendamment de la raison et plutôt contre elle, — du moins à ce qu'il nous semblerait, — à la pauvre humanité, collectivement et individuellement, un motif de confiance en son destin, un sentiment d'assurance en sa vie, en la valeur de cette vie et de son avenir.
Jusqu'ici l'humanité se donne les croyances appropriées à son besoin, sans expérience véritable de ce qu'elle croit, mais par une sorte de rapide conjecture dont le besoin de la foi a fait pour la foi même une réalité. Chaque économie nouvelle a résolu en quelque façon la crise des croyances antérieures lorsque la synthèse de celles-ci et son équilibre ont été mis en échec par les circonstances de Thistoire et par la marche de l'évolution. La transposition s'est opérée spontanément par un effort et une intuition de la foi plutôt que par une investigation rétléchie de la raison. Sans aucun exercice de réflexion logique, un peuple conquérant s'avisait que son dieu national était plus puissant que les dieux des peuples vaincus. Sans raisonnement métaphysique, mais par l'élan spontané de leur foi morale, les prophètes d'Israël se sont avisés que lahvé gouvernait les événements pour la correction et le salut
LES STMBOLBS DE LÀ FOI
final de son peuple. Même dans le développement des cultes de mystères l'influence de la spéculation théosophique peut être considérée comme adventice et accessoire. L'essentiel était la foi de l'immortalité par la grâce de la divinité salutaire : ce n'est point la philosophie qui a suggéré cette croyance fondamentale ; elle l'a recueillie seulement et elle a tâché de la traduire en termes pour elle intelligibles. De même que la foi s'était donné consistance chez les primitifs en se représentant les êtres ou les forces de la nature comme soumis à la vertu de ses rites magiques, elle se donna consistance chez les civilisés en se figurant les esprits et les dieux attentifs aux besoins de la cité, puis soucieux du bonheur de leurs fidèles individuellement et à jamais. L'homme s'est procuré la religion qu'il lui fallait pour la sécurité de son existence et pour la satisfaction de son désir. Toutes les créations de la mentalité magico-religieuse, doubles des choses naturelles et doubles des hommes, dieux et esprits, âmes, subsistent dans les religions de salut, avec un rôle spécial dans l'économie d'immortalité.
Les esprits et les âmes ont subsisté pareillement auprès de Dieu. L'économie chrétienne du salut n'a pas aboli, elle a continué, sans la mener à terme, l'œuvre des humanités, des religions et des siècles qui ont précédé son avènement. Elle repose en effet sur trois mythes dont l'énoncé distinct est facile à reconnaître dans les plus anciens formulaires, le
LES SYMBOLES DB LA FOI
symbole dit des Apôtres, qui sert encore de profession de foi baptismale, et le symbole dit de Nicée, qui se chante aux messes solennelles. Ces trois mythes sont : le mythe cosmogonique, emprunté surtout au monothéisme juif; le mythe christologique,amalgame du messianisme juif avec un concept de rédemption influencé par les mystères païens; le mythe eschatologique, développement des espérance juives et païennes en une synthèse où apparaît mieux peut-être que dans les deux mythes précédents l'originalité du christianisme,et qui se résume dans la notion de Tiiglise. Tous les trois ont été plus ou moins rationalisés dans la tradition par la spéculation théologique; en leur substance, et d'où qu'en proviennent les éléments, ils sont à considérer comme un produit et une expression de la conscience chrétienne s'aflirmant telle qu'elle avait besoin de se définir pour prendre consistance en elle-même et se propager dans son milieu.
Mythe cosmogonique : un dieu éternel et toutpuissant, qui n'a pas eu de commencement et qui n'aura pas de fin, a créé dans le temps, quelque quatre ou cinq mille ans avant l'apparition de Jésus, le monde que nous voyons, c'est-à-dire la terre, centre de l'univers, autour de laquelle tournent les astres, soleil, lune, étoiles, que Dieu a faits pour l'éclairer et pour orner son ciel; cette création est celle du monde visible, et Dieu a créé, pour l'administrer sous lui, tout un monde d'esprits, invisibles
à nos yeux, dont les uns, ayant prévariqué, ont contribué et contribuent encore à la propagation du mal dans le monde, les autres, demeurés fidèles, pourvoient à la conduite de toutes les sphères concentriques du monde céleste, à la marche des saisons, au régime de la vie terrestre et au gouvernement des hommes ; au sommet de l'empyrée trône la majesté de Dieu, esprit transcendant à tous les esprits créés, mais visible à eux, comme il l'est et le sera aux hommes qui sont entrés ou qui entreront dans l'immortalité bienheureuse.
Mythe christologique : désobéissant à Dieu dès le commencement, l'homme pécheur avait été condamné à la mort, abandonné à ses propres voies et aux suggestions du démon ; après l'inutile châtiment du déluge, il est tombé dans toutes les aberrations et la corruption du paganisme ; cependant Dieu n'était pas tout à fait sans témoins sur la terre, et il n'avait pas laissé non plus l'humanité sans espérance ; il s'était révélé à Abraham, à Isaac et à Jacob, les ancêtres du peuple Israélite; il se révéla à Israël, après l'avoir tiré d'Egypte parle ministère de Moïse, et il lui donna sur le Sinaï la loi qu'observe encore de nos jours le peuple juif; à A-dam après son péché, à Abraham, à Moïse, aux prophètes qui vinrent après lui, et par les prophètes à Israël il annonça le salut des hommes par le Messie, sauveur qu'il devait envoyer dans la plénitude des temps ; ce sauveur est Jésus, fils uniquo
de Dieu, envoyé du ciel en terre afin de racheter les hommes pour la vie éternelle, en expiant le péché par la mort qu'il a subie pour eux sur la croix, au temps du procurateur Ponce-Pilate ; ressuscité le troisième jour après sa mort, Jésus, qui a tiré des enfers, en en remontant lui-même, les justes de l'ancienne Loi, est allé dans le ciel s'asseoir à la droite de Dieu, où il règne en attendant qu'il revienne en gloire ici-bas pour juger les vivants et
les morts.
Mythe eschatologique : Jésus, ressuscité au ciel, a envoyé et envoie à ses fidèles son esprit, l'esprit de Dieu, qui les a soutenii? et qui soutient encore, qui soutiendra jusqu'à la fin des temps tous les témoins de la foi; le même esprit, vivant en tous les croyants et communiqué à eux par les sacrements, fait d'eux un seul corps perpétuel, le corps mystique du Christ, Tj^^glise, une par le lien de grâce qui la rassemble, sainte par cet esprit qui l'anime, catholique par son expansion universelle, apostolique par l'immuable tradition de la foi qu'elle tient des envoyés du Christ, les apôtres, qui l'ont fondée ; l'Église n'a pas été constituée pour la terre, elle travaille à y rassembler des candidats pour le ciel, pour le royaume de Dieu; là, de militante qu'elle est maintenant, poursuivant à travers les persécutions le recrutement et la formation des élus, elle devient et deviendra au dernier jourtriompnante ; provisoirement, elle est souffrante aussi,
LES SYMBOLES DE LA FOI
dans les âmes des justes imparfaits, qui, après la mort, subissent, dans l'ombre du purgatoire, jusqu'à leur purification complète, des peines expiatrices ; pour le jugement dernier, à la fin des temps,le Christ apparaîtra,les morts ressusciteront,et toutes choses entreront dans leur ordre définitif; les hommes pervers seront à jamais enfermés avec les mauvais esprits dans le lieu infernal où les uns et les autres, privés de Dieu, brûleront sans fin, cependant que les justes, réunis autour du Christ, contempleront Dieu et le loueront avec les anges éternellement. Tel est en son triple registre le poème du salut chrétien, construction grandiose, qui n'a consistance que par la foi d'où elle est sortie. Toutes les spéculations théologiques sur le rapport transcendant du Père, du Fils et de l'Espi'it, sur l'économie providentielle de la rédemption, sur la communication de la grâce divine par les sacrements,et sur les pouvoirs qui appartiennent à la hiérarchie de l'Église, ne sont qu'un effort de la raison au service de la foi pour justifier la croyance : dans le mythe cosmogonique, c'est effort pour adapter le monothéisme juif aux doctrines qui étaient celles de la sagesse hellénique à l'époque où s'est formé le dogme chrétien ; dans le mythe christologique, c'est effort pour rendre compte de toute l'histoire humaine par rapport à la genèse du christianisme ; dans le mythe eschatologique, c'est effort pour expliquer la vie de l'Église, l'objet de son institution et les prétentions
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de sa hiérarchie. Cette systématisation scolatisqud des croyances n'en change pas le caractère original. Vues du dehors, les conceptions de la foi chrétienne apparaissent en toute évidence comme des définitions de Tunivers, de rhistoire humaine, de rhomme lui-même et de sa destinée, qui ne correspondent point à la réalité de leur objet selon qu*il nous est actuellement connu, ou bien, pour ce qui échappe à vérification, ne sont que des conjectures fantaisistes et dénuées de toutes preuves. Le dogme traditionnel et théologique du christianisme expose la solution que la foi chrétienne a donnée à la crise des croyances qui s'était produite dans le monde méditerranéen par suite de la mêlée des peuples et de leur fusion sous la domination des Grecs, puis de Rome, venant après les anciens conquérants orientaux . Cette solution a été suggérée par la foi même ; elle fut une sorte de transposition des croyances anciennes, par adaptation de ces croyances à un état et à des besoins nouveaux de l'humanité dans le milieu où le christianisme s*est répandu. Promptes intuitions de la foi, qui ont pourvu aux nécessités pratiques de la vie morale, en tâchant de satisfaire suffisamment la raison. Expression d*un courant de vie spirituelle plus large et plus profond que tout ce qui Pavait précédé, mais nécessairement limité, conditionné, et qui 8*est ralenti, figé, disloqué, après avoir été poussé à son maximum de tension et d'efficacité.
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Le monde d'esprits par lequel se double l'univers dans la croyance juive et chrétienne a perdu toute signification par rapport à la connaissance maintenant acquise, — si imparfaite que d'ailleurs elle soit, — de la terre et des cieux. L'économie soidisant historique delà rédemption par Jésus-Christ dieu fait homme s'évanouit devant ce que Ton sait à présent de l'histoire humaine, de l'histoire des religions, de celle du judaïsme, de celle même du christianisme, — tant d'obscurités que ces histoires puissent avoir encore, — Enfin l'économie de l'Église, de l'humanité s'acheminant vers le ciel sous la direction de guides autorisés par le Christ ou sous la conduite immédiate de son esprit, ne tient à rien qu'à la foi même qui la porte ; elle tombe avec le mythe cosmogonique et le mythe christologique, auxquels elle est essentiellement liée; et la réalité même de l'histoire ecclésiastique donne le démenti à la croyance de l'Église ; si admirable que soit à beaucoup d'égards cette histoire, elle ne représente ni un absolu de vérité ni un absolu de sainteté, mais un mouvement religieux qui eut sa période d'ascension, puis sa décadence, une synthèse d'humanité qui se fit en son heure, mais qui est depuis longtemps en voie de dissolution et dont le programme ne répond exactement ni à l'état général, ni aux besoins profonds, ni aux aspirations actuelles de l'humanité civilisée. Ce qu'on appelait dans les derniers siècles reli*
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gion naturelle, la croyance au dieu unique, principe ou cause de l'univers, et à Timmortalité de l'àme, élément spirituel et impérissable deThomme, n'est qu'une réduction de la croyance antique, réduction moins lourde à porter pour la raison que cette croyance même, mais tout aussi gratuite au fond que les anciens symboles, auxquels les philosophes rationalistes l'avaient empruntée sans s'en apercevoir. Des débris plus considérables de la vieille synthèse catholique subsistent dans les différentes sectes protestantes ; mais ce ne sont toujours que débris auxquels la foi assure une fortune provisoire, les croyants pensant expérimenter la vérité de certaines notions, par exemple celle du dieu miséricordieux au pécheur, sans s'apercevoir que c'est la tradition d'abord et la foi qui leur ont suggéré les idées de dieu, de péché, de pardon, qu'ils considèrent comme objet substantiel de leur expérience intime.
11 y a donc une crise des croyances chrétiennes, et qui ne résulte pas seulement du progrès scientifique, mais de tout Tensemble de l'évolution humaine dans notre monde occidental ; c'est cette évolution qui fait craquer de toutes parts le vieil édifice où s'est abritée la foi de nos pères. Que cette crise des croyances se soit accompagnée d'une crise de la foi et de la moralité, c'était chose inévitable. Que d'aucuns, en présence de cette crise et des progrès de la science, aient pensé que la foi même
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LBS SYMBOLES DE LA FOI
était condamnée à disparaître, que la moralité humaine serait désormais une forme purement rationelle d'existence dont une science avertie aurait tracé le programme, et que l'homme, enfin émancipé de toute influence mystique, réaliserait par l'exercice normal de sa raison ce programme de vie selon la science, on n'a pas lieu non plus de s'en étonner,vu la facilité avec laquelle la raison humaine, ignorante ou savante, s'est jusqu'à présent illusionnée sur la portée réelle de son pouvoir. Rien n'est, en effet, plus vain que celte prétention, eu égard à la réalité humaine, aux conditions de la vie morale, à la loi qui préside à son évolution ; puisque c'est la vie. et non la raison, qui nous donne le pressentiment d'un idéal que la raison s'étudie ensuite à déterminer pour le réaliser dans l'action. Mais que le sort de la foi et de la vie morales soit, comme certains le proclament, lié à des croyances qui tombent, et qu'il faudrait garder si Ton ne veut perdre l'idéal, c'est une autre illusion contre laquelle protestent et l'histoire de l'humanité passée et la conscience de l'humanité présente. De telles crises ont toujours été la condition normale du progrès, et le christianisme lui-même est issu d'une crise semblable. Il n'entre pas dans l'objet du présent livre,et il serait prématuré de tracer les lignes sur lesquelles l'humanité qui se fait disposera l'expression de sa foi ; mais on peut dire au moins comment cette foi paraît actuellement s'ébaucher.
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LA nBUGtON
Perdus dans un coin de Timmensité, nous né pensons pas que le monde existe pour nous seuls ni qu'il marche uniquement à notre intention ; à dire le vrai, nous avons Fair de compter fort peu dans l'économie générale de l'univers. En ce point la science nous donne une leçon d'humilité qui n'a pas encore été suffisamment comprise, même par les savants, bien qu*elle soit claire, et peut-être parce qu'elle l'est trop, parce qu'elle nous déconcerte et que nous ne voulons pas la voir. « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie », disait le grand Pascal. Sans doute trouvait-il l'immensité silencieuse et s*effrayait-il de son silence, parce qu'elle ne lui tenait pas le langage attendu et réclamé par sa foi. Non, l'univers n'est pas silencieux ; il est tout parole, mais nous entendons mal ce qu'il dit. Ce qu'il nous dit d'abord, c'est que nous n'y sommes presque rien, et ensuite, que nous commençons seulement à le connaître. La science a mis au jour les erreurs du passé ; mais quotidiennement, si nous y voulons prendre garde, elle nous révèle aussi bien nos ignorances, en nous faisant pressentir en toute certitude, par le peu que nous savons, qu'il manque infiniment à notre connaissance du monde, de la nature et de l'histoire. Cette constatation doit nous rendre modestes ; mais c'est ailleurs qu'il nous faut chercher un appui positif pour notre vie morale.
Qu'il y ait de l'esprit, de l'intelligence, de la
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liberté dans le monde, c'est chose certaine, puisque nous en sommes. Qu'un esprit unique et personnel, actuellement infini et présent en toutes choses, conduise l'univers et les hommes comme un berger son troupeau, c'est ce qui n'apparaît point; c'est ce qui est plutôt contradictoire en soi et contredit par le peu que nous savons ; cette conception est la forme la plu s perfectionnée et la plus atténuée de l'animisme
des non-civilisés, mais ce n'est point une définition, suffisamment approximative pour nous, de la réalité. Que, du reste, il y ait solidarité entre tous les éléments de l'univers à travers l'immensité, qu'un système unique de forces et de lois réside et se manifeste dans le tout, en sorte que d'une seule force ou d'une seule loi, multiple dans ses manifestations, procède l'évolution universelle, il paraît plus que vraisemblable Que l'élément vie, esprit, moralité, dont nous sommes une chétive manifestation, soit essentiel dans l'économie générale, il est possible, probable même, certain, si l'on veut, métaphysiquement. Mais une belle métaphysique n'est pas ce qui nous est de plus grand besoin pour notre vie morale. La mieux charpentée aurait toujours un caractère hypothétique et elle ne parlerait qu'à notre esprit. Le support immédiat de notre vie morale ne peut plus être dans une idée générale de l'univers, de quelque nom qu'on revête cette idée : ordre du monde, unité de l'être, communauté des fins, notion naturelle du divin, ou même poussée
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LA, RKLIGION
de l'esprit, évolution créatrice. Tout cela, pour la direction de notre existence, n*est que l'ombre de Dieu et n'a pas plus de vertu qu'une ombre. 11 nous suffit de savoir, ou plutôt de croire, — car c'est ici qu'intervient nécessairement la foi, le sens d'une réalité entrevue, qui dépasse le champ des expériences externes où se complaît la raison, et c'est ici, par conséquent, que se placerait l'articulation de la foi avec la connaissance rationnelle sur le fond commun de notre nature intelligente, — il nous suffit de croire que, cherchant le vrai et pratiquant le bien, nous sommes dans le courant le plus noble, et, pour ce qui nous concerne, le plus indispensable, de la vie universelle. Toutefois ce n'est pas encore sur ce principe que l'on peut fonder le devoir. Le devoir se fonde sur notre foi et sur notre connaissance de l'humanité. A cette humanité, à notre patrie, à notre société, à notre famille, à nos ancêtres et à nos contemporains, nous sommes redevables, en un sens plus vrai qu'on ne peut dire, de tout ce que nous sommes et de tous les biens spirituels et temporels dont jouit notre existence. C'est bien en cette humanité, par cette humanité que nous avons l'existence, la vie et le mouvement. Nous tenons à elle par toutes les fibres de notre être, parce que tout nous vient d'elle, et qu'en rien, pour rien, nous ne nous suffisons à nous-mêmes . A cette humanité qui, très réellement, nous a créés et qui nous recrée, qui nous soutient et qui nous garde, nous devons le
LES SYMBOLES DE LA FOI
service de ce que nous sommes et de ce que nous pouvons ; nous le devons, non pas précisément pour nous acquitter envers elle de la dette que nous contractons en usant de ses bienfaits, — attendu que de cette dette nous ne serons jamais quittes, et qu'il serait fort imprudent pour chacun de nous d'exiger le relevé du compte, — mais parce qu'elle a un droit de mère divine sur chacun de ses enfants; parce qu'elle est la mère éternelle dont nous venons, dont nous dépendons, à laquelle nous sommes; parce que, cela étant, notre fonction normale est de la servir. Là est le fondement du devoir ; là il fut toujours, depuis qu'il y a des hommes ; là il restera, tant que subsistera l'humanité. Ce n'est pas à la conception métaphysique de l'univers que s'est jamais attachée la foi vivante et efficace, mais à l'idéal humain que les anciennes religions personnifiaient dans les dieux, que le christianisme a personnifié dans le Christ-dieu; elle s'est donc toujours attachée à une sorte d'idéal divin de l'humanité, et c'est cet idéal qu'elle a servi en servant les dieux; notre foi morale, tout en se dégageant des anciens mythes religieux, conservera donc au devoir et le même fondement et le même objet essentiels .
Ce n'est pas davantage la conception de l'immortalité bienheureuse octroyée aux mieux méritants qui est la sanction nécessaire du devoir, l'encouragement réclamé absolument par la foi, comme si la fin naturelle du devoir était un intérêt personnel.
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Le fondement du devoir est universel, social, humain, bien que l'obligation soit individuelle. La fin du devoir est pareillement universelle, sociale, humaine, bien que l'individu y ait sa part; cette fin n'est pas une prime accordée après la mort au bien vivant ; c'est la valeur même qu'a pour la communauté le service rendu par chacun de ses membres ; c'est la contribution effective au bien de l'humanité ; c'est la réalisation accomplie, jour par jour, de ce bien, par notre travail personnel, dans l'exercice de notre rôle familial, de notre fonction de citoyen; notre récompense est dans cette réalisation, qui est une réalisation d'humanité en nous et autour de nous. N'est-ce pas cette récompense actuelle qui a été, partout et de tout temps, le principal attrait du devoir, et la perspective de l'immortalité n'a-t-elle pas toujours été, en fait, dans les religions où elle s'est rencontrée, un attrait secondaire par rapport à celui-là ? Inutile de dire que la possibilité métaphysique de l'immortalité individuelle, — si elle était vraiment concevable, — serait une hypothèse intéressante pour notre raison, mais sans conséquence pour notre vie morale. Nous ne nous flattons pas, — et pour cause, — de régler notre existence sur le dernier mot de l'univers, mais plutôt sur ce que l'humanité, dans une certaine mesure, est ce qu'elle-même s'est faite ; qu'elle deviendra, dans le même sens, ce qu'elle-même se fera ; et qu'elle devient aussi en nous ce que nous la
faisons . Ainsi son avenir et celui de chacun de nous est dans la volonté du mieux.
En l'humanité nous voyons le vrai Christ éternel, toujours souffrant, toujours mourant, toujours ressuscitant. L'humanité a, par beaucoup de peines, au prix de beaucoup de sang, acheté d'humbles progrès. Nos chétif s bonheurs sont le fruit de séculaires et multiples holocaustes. Nous travaillons dans l'angoisse pour qu'un peu plus de paix et de joie vienne après nous. La volonté du mieux, qui est la loi de notre vie, se réalise dans le sacrifice. L'humanité lutte contrôles forces brutales ; elle est obligée, hélas I de lutter en quelque façon contre elle-même, où ces forces dominent aussi. Les humanités se heurtent, et, meurtries, se font un peu moins dures les unes aux autres. Notre humanité souffre violence en nous, maltraitée parle sort, tiraillée entre les appétits d'en bas, pressants et à peine conscients, et les aspirations élevées, qui souvent y contredisent; l'on dirait que souvent nos forces trahissent notre désir, quand c'est nous qui avons manqué de voir et surtout de vouloir. La vertu s'acquiert dans la faiblesse. L'humanité se relève sous la croix.
Malgré tout, nous croyons, nous voulons croire, si éloigné qu'il paraisse encore, à l'avènement de l'humanité une, sainte, universelle et perpétuelle, véritable Eglise de l'esprit, parce que, dès maintenant, nous la voyons telle, militante et souffrante,
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et qu'il est dans Tordre de sa nature spirituelle d'être de plus en plus triomphante. Ses progrès sont lents, mais le temps lui appartient, et le temps travaille pour elle. Sans doute la loi du devoir est une loi de sacrifice ; mais la loi du sacrifice est une loi d'amour où finalement se trouve la paix. Car ce n*est pas une vision d'apocalypse, c'est un songe da vérité qui nous a montré dans le passé la procession indéfinie des humanités montant le long des siècles vers rhumanité qui surgit de leurs tombeaux. Ces morts innombrables ne sont même plus des monceaux de cendres, et pourtant ils vivent ; quelque chose d'eux subsiste dans le mouvement qui emporte la race, et c'est lei^r souffle qui la conduit. Immortels, ils le sont en nous qui passons, fragiles héritiers de toute leur vie. Immortels, nous le serons avec eux dans ceux qui viendront après nous. Pour si peu que ce soit nous vivrons dans la tradition vivante de l'humanité, dans l'éternelle communion des saints ; et, bien qu'elles soient souvent trompées, nous pouvons attendre la résurrection de nos meilleures espérances dans la vie du siècle à venir. Idéal et foi, c'est ce dont l'humanité a toujours vécu et ce dont nous voulons vivre. Les répugnances dédaigneuses ou hostiles qu'opposent à l'idéal tous les égoïsmes ne nous le rendent que plus cher, et l'impuissance des égoïsmes à créer le bonheur confirme notre foi. Nous pensons voir la nécessité d'un ressort qui élève l'homme au-dessus de lui-même,
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de ses intérêts et de ses inclinations propres. Les exigences religieuses ont été jadis ce ressort voilé sous le mythe, et elles n'ont jamais signifié, en ce qu'elles avaient de substantiellement vrai, que la valeur efficace, la nécessité morale et le mérite du dévouement à l'œuvre de l'humanité. Ce qu'aujourd'hui encore nous aimons jusqu'à l'adoration, c'est cet idéal d'humanité grandissante, poursuivi par les hommes de tous les siècles à travers toutes les religions.
De même que nos misères et nos fautes personnelles ne doivent pas nous décourager et qu'elles ne nous dispensent pas de respecter et de cultiver en nous la dignité de l'homme, les abus monstrueux qui de tout temps ont existé et qui existent dans les sociétés humaines ne nous autorisent pas à renier l'idéal,à bafouer la religion de la patrie ou celle de l'humanité. Toute l'histoire humaine, au contraire, et la considération de notre humanité individuelle nous instruisent à ne point solidariser la pureté de l'idéal avec la réalité des abus, et à corriger, selon notre pouvoir, ceux-ci par celui-là. Les injustices et les crimes d'un régime politique ne doivent pas faire tort au culte de l'humanité dans la patrie. Les injustices et les crimes d'un peuple ne doivent pas faire tort au culte de l'humanité dans la fraternité de tous les peuples. De ce que les sociétés humaines, depuis qu'il yen a,ont abusé des individus et ont tâché souvent de se nuire les unes aux autres, il ne suit
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pas que la société, sans laquelle nous voyons que les individus ne seraient plus rien, soit le principe de tout mal, ni que la fraternelle coopération des peuples, sans laquelle nous voyons que l'humanité court à sa perte, soit une pure chimère. La société, rhumanité sont, répétons-le, ce que tous ensemble nous les faisons. Ce n'est certes pas la société actuelle et réelle avec toutes ses tares, c'est-à-dire nous-mêmes, que nous honorons de notre culte et de nos respects, c'est la patrie et l'humanité idéales, ce qui dans le passé et dans le présent a servi et sert au progrès du vrai et du bien, et c'est la patrie et l'humanité que nous voudrions réaliser ; si notre idéal de la vie, de la patrie, de l'humanité, se trouve être, en un sens, pour nous, tout le passé et tout le présent, comme il est tout l'avenir, ce n'est point pour canoniser les ignorances, les erreurs, les iniquités d'hier et d'aujourd'hui. Le progrès, nous le savons, consiste précisément à dégager ridéal humain de tout ce qui lui fait injure ; et c'est cet idéal qui est l'objet de la religion. 11 est objet de la religion parce qu'il est matière de foi et matière de devoir. Il est devant nous comme une réalité invisible, — c'est notre foi, — à réaliser visiblement, — c'est notre devoir.
La foi ne veut pas seulement s'exprimer dans les croyances ; elle veut aussi agir dans les rites. Déjà la croyance est un effort pour réaliser la foi dans la pensée ; mais on a voulu aussi la réaliser dans l'action, soit en représentant dans le discours l'effet qu'on se proposait, soit en le représentant dans un geste simulé. Figuration verbale ou figuration réelle, c'est figuration rituelle, ce sont rites sacrés, dont les formes, du moins originairement, sont réglées par la société qui les emploie à ses fins. La figuration verbale, le rite oral, n'est pas autre que la prière ; la forme principale de l'action sacrée, vers laquelle ont convergé toutes les autres, est le sacrifice; mais, d'une manière générale, on peut dire que la figuration réelle, le rite agi, est le sacrement.
Par prière il convient d'entendre le procédé oral dont usent les religions pour atteindre les puissances invisibles ou les réalités mystiques. La seule idée de la prière implique une efficacité qui vient de la prière même et qui n'appartient pas à Tordre de l'expérience physique. Mais la prière n'est pas uniquement le recours direot, par voie d'invocation,
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à une puissance supérieure, un appel de la personne humaine à une personnalité divine, relation morale dont le caractère mystique tiendrait à ce que Tua de ses deux termes se rattache à la catégorie de l'invisible. La prière n'est pas qu'une demande adressée à un être qui peut à son gré la recevoir ou la rejeter. L'homme, surtout Thomme inculte, est ainsi fait qu'il ne croit pas mettre dans sa parole seulement une pensée, mais qu'il s'imagine volontiers y mettre par la même occasion une vertu, la vertu même de son idée, de la chose qu'exprime sa parole. Il est tout disposé à croire à Tefficacité de son discours parce qu'il est d'abord disposé à croire à l'objectivité de sa pensée ; en exprimant dans le discours cette pensée qui est son désir ou sa volonté, il enjoué, pour ainsi dire, l'accomplissement et il pense la réaliser ou, — ce qui pour lui revient au même, — en conditionner ou prédéterminer la réalisation. C'est pourquoi les formes les plus primitives de la prière tiennent de l'incantation et pourraient être dites incantatoires, s'il n'était vrai plutôt que la mentalité inculte associe dans le vague nos idées de personnel et d'impersonnel, de contrainte magique et de recours moral, qu'elle confond l'incantation avec la prière, et non précisément qu'elle emploie la première à l'exclusion de la seconde. L'oft croit dire des mots efficaces, et l'on ne spécule pas sur la modalité de l'action. Cependant la tendance magique est fort accentuée dans
les cultes primitifs, parce que la notion des personnalités mystiques y est assez flottante, et que très vif, au contraire est le sentiment de la vertu mise, dans la parole. Ainsi les cérémonies totémiques des Arunta d'Australie comportent des récitations, des chants rythmés, en rapport avec les gestes rituels des figurants, et qui ne sont pas des invocations aux esprits du totem, que cependant elles concernent directement, mais plutôt des descriptions du totem lui-même, de ses mouvements et actes, descriptions qui sont censées contribuer, comme les gestes rituels et avec eux, à la multiplication du totem, parce que ces grands enfants ont un moment réalisé en esprit cette multiplication dans leur jeu sacré. Ce n'est pas que l'invocation directe doive être jugée impossible et que même elle ne se rencontre en ce premier degré de la religion ; mais, même quand il y a invocation, l'on se tromperait en supposant que le recours est purement moral et que nul pouvoir n'est censé appartenir à la parole. Même dans les religions les plus avancées il n'en est point ainsi, et la sainteté des prières rituelles implique une vertu ou efficacité spéciale qui leur est inhérente. N'y resterait-il que la persuasion d'atteindre par le moyen du discours, — et l'on peut dire la même chose de l'oraison mentale, — une puissance invisible, qu'il subsisterait encore dans l'idée de ce commerce apparemment moral un principe de magie. L'incantation proprement dite se réalise
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quand là formule e«t censée contraindre des étreé personnels, qu'elle vise impérativement ; mais cette forme rigoureuse de l'incantation se rencontre sur*tout dans la magie, non dans les cultes officiels, ou bien dans les religions elle s'emploie à l'égard des mauvais esprits. Dans la pratique, incantation et prière ne sont pas toujours aussi faciles à discerner qu'on le croit communément : une formule pour nous incantatoire, qui n'est pas un pur exorcisme, et qui se nuance de respect, relève du culte reli* gieux et doit être qualifiée prière.
C'est dans les religions à dieux personnels que se réalise la notion commune de la prière et que la prière fleurit, soit dans le culte public, soit dans le culte privé, sous les formes les plus variées, comme expression de tous les sentiments religieux : repen* tir et appel à pitié dans les prières d'expiation, demande de secours pour les besoins ordinaires de la vie, supplication instante dans les nécessités extraordinaires, actions de grâces pour les bienfaits reçus, louanges des dieux et des héros. Dans les religions de salut la prière se fait volontiers plus intime encore, parce que le commerce avec la divinité affecte un caractère plus personnel et plus étroit. La prière y devient aisément contemplation, moyen d'union avec la divinité, non pour un besoin spécial ni même, expressément, dans l'intérêt du salut individuel, mais pour cette communion même avec la divinité, pour entretien d'ami-
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tlé avec le monde céleste : ainsi la piété perd en grande partie son caractère utilitaire et aboutit au pur mysticisme.
Inutile d'insister sur le rôle considérable de la prière et sur son efficacité, non pas objective, — qui n'a jamais été sûrement constatée dans la réalité, — mais subjective, en tant que principe de confiance pour les collectivités et pour les individus qui y ont eu recours. Il importe peu que l'homme se soit donné cette confiance à lui-même en croyant la recevoir d'en haut : le fait est qu'il l'a obtenue ainsi, et que, dans les conditions données, il ne pouvait l'obtenir autrement. La précieuse assurance que fournit la religion a été liée en grande partie à la prière publique et privée. C'est dans la prière qu'on a cru mériter, que souvent l'on a pensé sentir l'assistance de la divinité. Nul doute que, dans les occasions de détresse publique ou privée, dans les crises de conscience individuelle, la prière ait eu en général une influence salutaire, pacifiante et fortifiante, et qu'elle ait apporté un soulagement inappréciable aux maux de l'humanité. Si le recours s'est accompagné d'illusion et si, en mainte occasion, il a été démontré illusoire quant à son effet extérieur, l'effet psychologique et intérieur, l'effet moral et social, la confiance malgré tout entretenue n'ont pas été un avantage illusoire mais réel. N'est-ce pas le sentiment de cetavantage et du besoin qu'on avait de se le procurer, qui empêchait de voir l'il^
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lusion dont il s'enveloppait, et qui a contribué pour une bonne part à fermer les yeux de l'humanité sur les perpétuelles déconvenues de son recours aux puissances d'en haut?
Cependant l'avantage tient à la foi. Il n'est plus de prière ni de confiance possibles à des dieux disparus. Faute de dieux et de prière l'humanité ne sera-t-elle pas comme désemparée, et ce besoin, cette impuissance ne prouveraient-ils pas la nécessité de la prière, la réalité d'un secours divin, au moins dans l'ordre de la vie intérieure, de la conscience et de la moralité? On vient de dire la réalité d'un tel secours, et l'on a dit aussi sa nécessité. Il paraît de même évident que, si Thomme se l'est donné, ce n'est pas de son propre fonds qu'il l'a tiré ; ce n'est pas en quelque repli secret de son individualité qu'il a trouvé cette force ; il Ta puisée dans le trésor d'une tradition religieuse,dans l'idéal d'une humanité divine, dans le sentiment de confiance collective que personnifie avec cet idéal la divinité invoquée. C'est dans cet idéal vivant qu'était la force, et c'est de là qu'elle est réellement venue en ceux qui ont invoqué cet idéal conçu en divinité, c'est-à-dire qui l'ont réincarné en eux par la prière. Mais constater ce fait palpable est déjà entrevoir la possibilité d'une réincarnation vivifiante du même idéal, dégajré de mythologie, moyennant une façon de prière dégagée de magie. Aussi bien est-ce là ce qu'annonce l'évolution mémç de la prière dans l'histoire de la religion.
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L'idée de Dieu providence universelle, il convient de le remarquer, a doublé l'antique idée du sort et préludé comme celle-ci à la conception scientifique de l'enchaînement nécessaire des causes et des effets dans le monde sensible. Le déterminisme providentiel était toujours un déterminisme, et il était en contradiction avec la pratique du recours éventuel à la divinité par la prière de demande. A quoi bon supplier Dieu de prendre ou de changer une résolution qu'il était censé avoir arrêtée immuablement de toute éternité ? N'était-ce pas mettre en question sa sagesse ou entreprendre sur sa volonté souveraine? Les plus parfaits croyants en étaient donc venus, au moins pour tout ce qui concerne l'économie des choses temporelles, à regarder comme la vraie formule de prière l'acte de résignation que l'Evangile attribue à Jésus dans le jardin de Gethsémani : « Père, que ta volonté se fasse et et non la mienne m (1). Il va sans dire que la masse croyante n'a pu s'élever a cette hauteur et que, dans le christianisme, on continue de prier pour la pluie et le beau temps, pour la conjuration de tous les fléaux, comme on le faisait dans les cultes nationaux du paganisme. Mais il est très significatif que l'élite supprime, ou peu s'en faut, la prière de demande en un ordre de choses qui était à peu près l'unique objet de la prière dans les anciennes religions.