‹ La religion [microform]Chapitre 3 sur 19 · I. Genèse, IX · texte numérisé non relu

I. Genèse, IX

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le sang d'un autre homme commet le crime, de Gain, et Dieu le punira ; l'homme sera sacré pour rhomme, parce que chacun doit respecter en son frère l'image de Dieu.

Quand même il nous apparaîtrait que c'est rhomme, au contraire, qui a fait Dieu à sa ressemblance, il n'est pas moins évident que le caractère de notre espèce n'a pas changé sensiblement depuis des milliers d'années. Faut-il en conclure que, « la pensée de l'homme étant naturellement mauvaise », lahvé, dans le plus ancien récit du déluge, eut raison de proclainer notre humanité à jamais incurable ? Ou bien cette « malice o ne serait-elle qu'un aspect de la réalité ? L'autre aspect, l'aspect idéal, celui que fait valoir la relation plus récente du mythe en ouvrant à l'homme une perspective d'activité indéfinie sous une loi de fraternité, dans un rayonnement d'humanité divine, ne serait-il pas aussi réel que le premier, et ne tendrait-il pas même à le devenir davantage ? Dans une affaire où il y va de tout pour nous, rien ne sert de dire qu'elle ne comporte ni fiolutioQ ni remède, car la question s'impose à

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nous malgré nous, et, sans le vouloir, nous y répondons de manière ou d'autre, puisqu'il nous faut prendre une attitude dans la vie, et que cette attitude, quelle qu'elle soit, est notre façon de juger les complexes exigences d'une situation à laquelle nous n'échappons que par la mort. Ou nous croyons et nous cédons à la contagion du mal, ou nous croyons et nous travaillons au progrès du bien.

Sous de perpétuelles variations, le problème humain ne cesse pas de se poser dans les mêmes termes essentiels. La guerre à laquelle sont actuellement en proie la plupart des peuples dits civilisés, cataclysme plus affreux que le déluge de Noé, offre un mélange des réalités horribles, morts innombrables, souffrances physiques et morales, cruautés, perfidies, entreprises de domination tyrannique, tous les exploits de la haine, et des réalités admirables, courage persévérant, patience dans l'attente et les privations, appel à la justice, rêves de paix

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et de liberté, tous les miracles de l'amour. Allons-nous, avec le vieux sage, branler la tête en disant que, de tout temps, l'inclination de l'homme va au mal et qu'elle ne s'en détournera point, aucun fléau n'étant capable de nous instruire ! Allons-nous, avec l'autre voix prophétique, affirmer la suprématie de l'humanité sur le monde et oserons-nous commander à l'homme le respect de l'homme, comme s'il était disposé à entendre un tel précepte ? Ou bien convient-il, imitant l'Histoire sainte, de rapprocher les deux points de vue afin d'en pénétrer le rapport mutuel, et de rechercher par quelle voie l'idéal toujours combattu ne laisse pas de dompter peu à peu la fatalité du crime ?

Ce n'est pas qu'il soit autrement facile de s'orienter dans ce chaos où les contradictions ne manquent pas entre les paroles et les actes, entre les prétentions avouées et les moyens employés pour les soutenir, entre les sentiments mêmes et la conduite. Jamais plus vastes programmes de civilisation, de progrès et de liberté ne furent mis au jour, et jamais l'hu-

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manité ne s'est infligé à elle-même de pareils coups. Elle crie son idéal de paix sur l'océan montant de son propre sang. Un observateur non averti se demanderait si elle est folle ou enragée, ou bien foncièrement cruelle et hypocrite. Peut-être est-elle plus malheureuse et aveugle que coupable, plus dépourvue de lumière que de sincérité, plus orgueilleuse que méchante, plus trompée en ses masses profondes que trompeuse en ses moins loyaux représentants. Le fait est que des âmes fort disparates se rencontrent en chacun des camps opposés. L'ange de la mort frappe des coups certains et multipliés, entassant pêle-mêle dans l'égalité lugubre de son charnier l'homme de génie et Tesprit simple, le saint et Tâme vulgaire. Mais Tange de la vie s'efforce de compter les siens à travers l'ouragan qui les fauche impitoyablement, et il se demande anxieux de quoi demain sera fait, ce qu'il subsistera de forces pour la vérité, pour le bien, — si ces grandes choses ne sont pas de grands mots, — et comment l'idéal triomphera sur ces tombes où dorment si nombreux les champions de l'idée. Onques ne fut

menée avec plus de furie la grande lutte d'Ormazd et d'Ahriman, de la lumière et des ténèbres, du vrai et du faux, du bien et du mal. Seulement, dans la confusion énorme, les idées se heurtent comme les hommes, et les mêmes mots n*ont pas le môme sens.

Aucune voix n'a pu dominer le tumulte. Dès Fabord, on eût dit que le genre humain, accoutumé de longue date à de pareils massacres, trouvait encore celui-ci naturel. D'ailleurs, ne parle pas qui veut au nom de Thumanité. Un grand nom littéraire ne suffît pas à créer une grande autorité morale. Il y faut la mission du prophète ou bien le prestige de la fonction spirituelle. Tel n'a pas eu le courage de proclamer bien haut l'horreur de Dieu pour de semblables tueries, qui semblait encore à tous désigné pour ce ministère. Ce que le pape n'avait pas songé à dire, enfermé dans sa neutralité^ — comme si une autorité qui se prétend religieuse et morale ne s'avouait pas morte en se faisant neutre devant une pareille crise du genre humain! comme si ce seul mot de neutralité, appliqué aux choses de Tordre moral, ne signi-

fiait pas une abdication de la moralité 1 — ce que le pape n'avait pas dit en rappelant TEvangile, le président Wilson en a dit une partie en invoquant Thumanité. Il Ta dit en vain, au moins provisoirement; et à peine Tavait-il dit qu'il s'est vu contraint de descendre lui-même dans le cercle infernal où se poursuit la danse de la mort, cependant que Torchestre continue d'exécuter en sourdine les grands airs de justice et de paix universelles.

Chacun des partis belligérants, avait remarqué le président Wilson, prétend ne lutter que pour le droit, pour assurer la liberté des peuples dans les œuvres de la paix : rien donc ne devrait être plus aisé que de les mettre d'accord, puisqu'ils poursuivent le même but. Il s'est trouvé pourtant que, mis en demeure de s'expliquer touchant leurs intentions spéciales, l'un des partis s'est dérobé, sous prétexte de ne se point compromettre en otîrant, quoique vainqueur, des conditions modérées qui seraient interprétées en signe de faiblesse; et l'autre parti a formulé de telles réclamations qu'il a paru, bien qu'opprimé sur ses territoires

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par ses ennemis, exiger de ceux-ci des renoncements que les plus signalées victoires pouvaient seules obtenir. Si donc un idéal commun existe, — comme le ferait supposer l'apparence des déclarations, — force est d'admettre que certains le proclament de bouche sans y être dévoués du fond du cœur ; ou que de puissants intérêts qui ne se confondent point avec ceux de la justice les empêchent d'aller jusqu'au bout dans l'application des principes qui théoriquement sont les leurs; à moins que l'idéal même du droit ne soit obscurci en beaucoup d'esprits par des préjugés ou des passions qui empêchent d'en reconnaître les plus légitimes conséquences.

Des deux côtés on se rejette la responsabilité de la guerre : c'est donc que, de part et d'autre, l'on sent plus ou moins que cette responsabilité est celle du plus grand forfait qui se pût commettre contre la civilisation et contre l'humanité. Tout le monde sait pourtant de quelle part sont venus d'abord les ultimatums impérieux et les déclarations de guerre qui n'avaient pas été provoquées. Mais leurs auteurs

allèguent qu'on les aurait attaqués s'ils n'avaient pris les devants, et qu'ils étaient en cas de défense légitime, parce que les adversaires étaient résolus à les détruire dès qu'ils en auraient l'opportunité. Argument spécieux et captieux, qui est employé faute de meilleure excuse et à la faveur de l'obscurité qui environne partout les agissements de la diplomatie. Si les affaires des États se traitaient au grand jour, l'on saurait s'il est faux de tout point ou s'il contient quelque part de vérité. Autant qu'on en peut juger, la puissance qui fait valoir cet argument a vu dans son intérêt immédiat la mesure du droit, comme elle voit dans l'intérêt de son expansion indéfinie celui de l'humaine civilisation. Des précautions que suggéraient ses ambitions lui auront paru être un complot contre son droit à l'existence. Elle n'a pas pensé seulement que la force crée le droit, mais que la force est par elle-même nû droit. Elle a donc traité en ennemis ceux qui n'étaient point disposés à la servir, et elle s'est cru permis tout ce qui pouvait contribuer à son succès. Son avantage lui a paru être la loi

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au-dessus de toutes les lois. Pour battre plus sûrement la France, elle commença par envahir la Belgique : nécessité n'a pas de loi, dit-elle à ceux qui s'en étonnèrent ; David, n'ayant rien autre chose à se mettre sous la dent, mangea bien les pains sacrés, pris sur la table du Seigneur. Elle oubliait qu'une nation n'est pas un morceau de pain bénit, et que la Belgique n'était pas à utiliser malgré elle dans une guerre qui ne la regardait pas. Plus tard l'Allemagne a déclaré qu'elle coulerait impitoyablement tous les navires, quels qu'ils fussent, qui s'approcheraient des côtes d'Angleterre et de France : elle avait, disait-elle encore, le droit de bloquer ainsi, à sa façon, ses ennemis, qui la bloquaient d'autre manière. Elle n'examinait pas la question de savoir si elle avait le droit de mener à sa guise, pour le bien de sa guerre, toutes les puissances neutres et de faire périr des gens qui n'étaient point partie aux hostilités. Tout le reste a été à l'avenant, et le mot de fanatisme,— un fanatisme à la fois aveugle et volontaire, — est le seul qui convienne pour qualifier les aberrations de jugement et la

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fausse moralité dont paraît affecté de ce côté l'idéal humain.

Car l'idéal n'est pas ouvertement renié, il est exalté plutôt, et non seulement en paroles. Ce n'est point par l'effet d'une hypocrisie pleinement consciente qu'on le célèbre en discours et qu'on le bafoue en actes. Un vent de folie a tourné la tête d'un peuple fort, et il a cru qu'il était dieu. Lui-même finalement, comme tous les peuples qui dans le passé ont traversé de pareilles crises, sera victime de ce transport, qu'un jour il devra s'avouer, s'il ne veut pas en mourir. En attendant, il dépense, pour une cause qui est loin d'être tout à fait bonne, des trésors de force morale dont il aurait pu assurément faire un meilleur emploi. Sa résistance à une coalition formidable par le nombre n'est pas seulement un prodige de savante organisation : au point de vue moral où l'on veut ici les considérer, cette organisation même et cette résistance témoignent d'une éducation nationale très solide, — moralement solide, quels que soient d'ailleurs les défauts de cette moralité, — et d'une discipline nationale qui n'est point à ridi-

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enliser, vu qu'elle est plutôt, à certains égards, digne d'admiration. Ce n'est point par défaut d'intelligence ou d'énergie que les Allemands ne se lassent pas d'obéir aux chefs qui les ont entraînés dans cet abîme de maux : le peuple s'y est rué aussi spontanément que les chefs, et maintenant il demeure assez sérieux d'esprit et de conscience pour ne point faire une révolution qui risquerait de perdre l'Allemagne en la livrant à la merci de ses adversaires. Mais ce peuple fort s'illusionne beaucoup en se croyant parfaitement juste et parfaitement bon ; il s'aime et s'admire trop lui-même, sans se douter, bien qu'il soit très savant, que cette infatuation de soi est précisément la marque d'une moralité inférieure, d'une mentalité de primitifs, incapables de comprendre que les humanités voisines ont les mêmes droits que la leur au soleil de l'humanité. Il s'abuse en croyant que l'honneur et le bonheur des autres peuples consisteraient à servir les intérêts et la gloire du peuple allemand. Ces peuples ont quelques bonnes raisons de ne lui point confier leur destin ; ils préfèrent se conduire eux-mêmes et ne

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se regardent pas comme un butin tout préparé pour une nation de maîtres.

Les adversaires de l'Allemagne affichent un programme de liberté. C'est un avantage moral de leur position, puisque réellement ils combattent une puissance dominatrice. Un autre avantage du même ordre est qu'ils ont paru subir la guerre et qu'ils ne l'ont point déchaînée. Ils étaient si peu en mesure de la soutenir que, sans aucun doute, ils ne la désiraient point dans Tinstantoù elle est venue les surprendre. Les mesures fort insuffisantes qu'ils avaient adoptées pour se garantir contre le danger d'une hégémonie allemande ne prouvent pas qu'ils eussent l'intention formée d'attaquer l'Allemagne pour briser sa force quand ils l'auraient pu. Auraient-ils jamais été prêts ? Mais les gouvernements des puissances centrales ont feint de voir dans les conditions de paix voulues par les peuples dits de l'Entente une manifestation d'appétits plutôt qu'un programme de justice internationale. Dans les circonstances où elles ont été énoncées, ces conditions avaient surtout rinconvénient de se présenter comme un

idéal auquel paraissait manquer la force de se réaliser : l'action était en retard sur la bonne volonté. Les Allemands toutefois pouvaient dire, sans choquer la vraisemblance, que les revendications de la Russie sur la Pologne entière et sur Gonstantinople s'inspiraient d'un autre sentiment que l'amour de la justice et de la liberté pour tous les peuples; mais les événements récents pourraient bien modifier l'état de cette question. La vérité doit être aussi que toules les nations, sans exception aucune, ont encore des progrès à faire dans la pratique de la justice et de la fraternité internationales. H est certain pourtant que les puissances de l'Entente défendent la liberté des peuples, et d'abord leur propre liberté, contre la tentative d'hégémonie mondiale que l'Allemagne ne renonce pas à poursuivre. Qu'elles servent ainsi une cause plus grande qu'elles-mêmes, et qu'elles la servent encore imparfaitement, c'est Tordinaire en pareille occurrence : il ne s'ensuit pas que leur prétention générale et leur but avoué soient un faux semblant. Tous les peuples du monde sont encore novices en humanité pour

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ce qui concerne leurs relations mutuelles. Ceux qui s'essaient à l'équité, quand même leur passé le plus récent ne serait pas exempt de taches, et quand même leurs désirs actuels ne seraient pas entièrement purs, valent mieux que ceux dont l'égoïsme national ne connaît pas de bornes et qui visent à la domination universelle. Certes, l'idéal de liberté intérieure, de respect pour chaque individualité nationale, et d'harmonie entre les peuples, a encore besoin d'être mieux senti et mieux pratiqué par tous ceux mêmes qui s'en constituent les avocats. On y voit tout naturellement un équilibre d'intérêts, une garantie de paix commune. Avantages très appréciables, mais dont il faut dire tout de suite qu'ils ne subsistent point par euxmêmes et qu'ils n'out consistance que par un principe supérieur à eux, c'est-à-dire par le sens moral de l'humanité. Il n'est pas de liberté nationale qui tienne vraiment sans la justice sociale, ni de paix entre les peuples qui puisse durer sans la justice internationale. C'est pourquoi la question de la liberté des peuples et celle de la paix universelle sont, en leur fond,

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affaire de moralité, autant dire affaire de haute religion. Car la moralité dont il s'agit ne saurait être non plus un calcul. Le respect de la personnalité humaine, sur quoi se fondent et la liberté civile et la justice sociale, est un sentiment moral et religieux, bien que les plus chauds partisans de cette justice et de cette liberté ne s'en soient pas toujours aperçus, revendiquant simplement pour l'individu comme un droit naturel la propriété de soi ; mais ce droit appartient à l'individu par rapport à ses semblables ; il doit, par conséquent, dériver d un principe supérieur à tous les individus. Pareillement, le droit d'une nation à son indépendance est réclamé comme une sorte d'autonomie personnelle, qui s'affirme et se justifie de la même manière que celle de la personne humaine; mais ce droit qu'a une nation d'être à elle-même s'entend aussi par rapport aux autres nations; il implique, comme le droit de l'individu, l'obligation de respecter en autrui cette autonomie à laquelle on prétend pour soi-même ; par suite, il doit s'appuyer sur une considération supérieure à. celle de la nationalité. Le droit de l'individu

ne se comprend que dans la société ; le droit de la nation ne se comprend que dans Thumanité. Or, la société dans laquelle s'affirme le droit de l'individu n'est pas qu'une masse d'hommes ; l'humanité devant laquelle s'affirme le droit de la nation n'est pas que la foule des peuples. La société dont il s'agit est une cité idéale établie sur l'accord des activités individuelles qui la servent et dont elle favorise l'essor ; c'est-à-dire que la société est un être moral et mystique en regard duquel s'expliquent et les devoirs et les droits des individus, devoirs et droits qui n'ont de signification que par rapport à lui. Et l'humanité dont nous parlons est une communauté bien plus idéale encore que la société, une communauté dont il est permis de dire que jusqu'à présent elle n'existe pas et qu'elle aspire seulement à être. Cette communauté tend à se réaliser par le concert des nations qui font échange de leurs richesses spirituelles et matérielles, servant ainsi cette société universelle qui est en voie de se constituer au-dessus de toutes les sociétés nationales, et bénéficiant chacune du commerce qu'elle éta-

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blit entre elles ; c'est-à-dire que l'humanité est un être moral et mystique, — entendons l'humanité qui doit être, non pas l'espèce animale dont nous sommes et qui existe en des groupes variés et incohérents, — en regard duquel se définissent et les devoirs et les droits des peuples, devoirs et droits qui n'ont de sens que par rapport à ce type de société universelle.

Od oublie trop souvent que l'économie des choses humaines est fondée sur le devoir autant que sur le droit, et que même le devoir passe avant le droit, qui provient de lui. Notre droit, c'est ce qu'on nous doit ; mais on ne nous doit rien si nous n'apportons rien. La société, dont nous recevons tout, ne nous devrait absolument rien si nous n'étions prédestinés à la servir et si nous lui refusions ce service. L'humanité ne devrait rien à un peuple qui voudrait n'exister et ne travailler que pour lui-même. Au fond de tous les grands problèmes contemporains est donc une question plus grande encore, et qui donne à tous une signification commune, la question de moralité, la question d'humanité, question qui, par sa nature même, s'identifie au

problème religieux, c'est-à-dire à rorganisation de la vie humaine conformément aux principes supérieurs qui la dominent. Ainsi apparaît l'aspect moral du problème humain que posent la guerre présente et la paix qui la suivra ; et l'on peut voir comment ce problème s'encadre dans l'histoire religieuse de Thumanité.

Pour la France en particulier cette guerre aura été une terrible épreuve et une grande leçon. L'épreuve ayant été convenablement supportée, Ton peut espérer que de la leçon sera tiré tout le profit désirable. Mais il n'est point superflu de dire ce qui faisait l'épreuve spécialement dangereuse, et ce qui nous doit rendre attentifs à mesurer toute la portée de la leçon qui nous a été donnée par les événements.

Renan, qui aimait la France aussi sincèrement qu'il aimait la science et la vérité, a écrit quelque part que le grand tort de la génération qui avait précédé la sienne fut son impuissance à fonder un établissement politique durable, à

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l'abri duquel notre peuple aurait pu suivre en paix sa destinée. Le reproche était légitime, et la génération de Renan a réussi au moins, non sans beaucoup de crises intérieures et de malaises persistants, à nous léguer une assiette politique relativement stable, condition sans laquelle, en effet, la vie d'une grande nation est comme paralysée en sa fécondité. L'on peut se demander pourtant si l'établissement a toute Ja solidité qu'on est en droit de souhaiter, et si ceux qui ont contribué à le construire, Renan tout le premier, ont fait le nécessaire pour transmettre à ceux qui venaient après eux la vigueur morale qui rend les nations fortes et les institutions salutaires. Trop clairvoyant pour n'en point douter, Renan disait avec une anxiété mal dissimulée dans un sourire : « Nous vivons de l'ombre d'une ombre ; de quoi vivra-t-on après nous ? » Mais il n'a jamais su dire par quoi l'on pourrait remplacer cette ombre d'ombre, l'influence des croyances religieuses et morales, qui ne laisse pas de soutenir dans la vie ceux qui les ont perdues, et qui ne peut être que nulle sur ceux qui les ont toujours ignorées.

Le besoin d'une discipline morale était senti de plusieurs, et Ton s'est efforcé de la créer. Gomme une telle discipline ne s'improvise point et qu^elle s'institue plus ou moins en contradiction avec une discipline antérieure jugée défectueuse, notre pays s'est trouvé comme tiraillé entre deux disciplines ou deux conceptions morales de l'existence, dont l'une, l'ancienne, l'orientant ou semblant vouloir Torienter vers le passé, se discréditait par là même aux yeux d'un grand nombre, tandis que l'autre, la nouvelle, orientée vers l'avenir, se donnant comme une discipline de progrès, paraissait à beaucoup une expérience périlleuse en une matière où la tradition est comptée comme un guide indispensable. De plus elle prenait, surtout quand elle se défendait devant l'opinion publique, un aspect presque négatif, dans sa critique de la première. Elle avait assurément un tout autre objet que d'enseigner à ne pas croire en l'autre, et sa neutralité dans l'école n'était pas un vain mot. Il ne s'en formait pas moins comme deux courants dans l'éducation nationale, et deux mentalités non seulement distinctes, mais opposées ; et cette

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dualité n'était pas de nature à fortifier la conscience morale de la nation. Cette conscience avait-elle fléchi réellement, et le terrain perdu par les anciennes croyances l'était-il, dans les mêmes proportions, pour la moralité publique ? On l'a dit, mais rien n'est moins prouvé. La crise des croyances était fatale, et la nouvelle discipline en a été la conséquence bien plus qu'elle n'en a été la cause. C'est cette crise des croyances qui a pu avoir provisoirement pour effet une diminution de la foi morale, diminution que ni l'ancienne discipline ni la nouvelle ne se sont trouvées en état de conjurer.

S'il est une attitude qui, heureusement, ne peut pas être celle du commun, c'est le scepticisme souriant du dilettante amusé par le spectacle bariolé que présente la gent humaine. Cette attitude fut, à certaines heures, celle de Renan, et quelques-uns, pendant quelque temps. Font adoptée après lui. Elle convient à des aristocrates de l'esprit, favorisés du sort, et ne sentant pas très vivement les maux de l'humanité ; intellectuels qui découvrent sans trop de peine que les hommes en

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général ne sont pas très intelligents, mais qui négligent de voir qu'eux-mêmes ne sont peutêtre pas non plus très profonds ; esprits un peu frivoles qui craindraient de paraître dupes en parlant sérieusement des choses morales et en ayant Tair de prendre au sérieux quoi que ce soit, sauf pourtant le soin de leur renommée. Rien d'étonnant à ce qu'un tel genre ait vite passé de mode et que même certains qui l'avaient pratiqué dans leur jeunesse l'aient abandonné dans leur maturité. La vie réelle, — et quelle réalité vivons nous depuis trois ans ! — a trop de difficultés et de peines pour lesquelles le badinage élégant du sceptique n'est point une solution, à l'égard desquelles il est un contresens, à moins qu'il ne soit comme une injure et une impiété.

D'aucuns se sont donc retournés vers la vieille Eglise, mère de la France, à moitié reniée depuis quelques générations, mais toujours puissante par l'action de son clergé, de ses ordres religieux, par ses œuvres de charité, par l'influence que sa foi retient sur notnbre d'âmes. Cependant plusieurs de ceux

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qui se sont constitués en ces derniers temps les champions du catholicisme n'avaient pas cette foi, et ils savaient bien être dans l'impossibilité de l'avoir jamais. Ils ont jugé néanmoins qu'en elle se trouvait la meilleure garantie de notre avenir national, et ils ont parlé, ils ont agi en conséquence, faisant de la religion une politique et de l'Eglise un expédient de salut temporel. Position fausse, aussi compromettante pour ceux qui la prennent que pour la cause qu'ils défendent. Il n'est d'utiles avocats de la foi que les croyants, et ceux-là seuls qui la professent de cœur ont qualité pour parler en son nom . Ceux qui trouvent bonne pour la masse une foi qu'eux-mêmes s'avouent incapables de partager, dénoncent ainsi l'insuffisance de cette foi qu'ils célèbrent tout en ayant l'air de la trouver peu digne de leur esprit. Belle^ recommandation de la croyance antique, et témoignage flatteur pour la foule à qui on la recommande ! Simpliste en ses jugements, la foule taxe d'hypocrisie ces nouveaux apôtres. En vérité, si la foi est le principe de la vie morale, chacun doit pro-

fesser de bouche la foi dont il vit intérieurement ; mais il est immoral de prôner pour les autres une foi dont soi-même on ne vit pas. Si vous ne vous retrouvez point dans les symboles de l'Église, dites-nous votre foi à vous, et n'essayez pas de nous faire croire ce que vous ne croyez point.

Mais autre chose est de dire sa propre foi, et autre chose est de combattre celle d'autrui. Comme il est des gens qui sont catholiques par procuration, il en est d'autres dont la foi parait consister uniquement à ne rien admettre de la croyance catholique et à la nier. Et ce genre n'est pas moins fâcheux que le précédent. Le christianisme catholique, en tant que foi, — abstraction faite du cléricalisme politique, qu'il est légitime et nécessaire de refouler politiquement, — le christianisme catholique, discipline traditionnelle de Tancienne France, est quelque chose de moralement respectable. Qui peut s'y tenir s'y tienne. Il est insensé de s'acharner contre une foi qui a été durant des siècles celle de nos pères, et de la vouloir détruire, sans savoir seulement par

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quoi on pourra bien la remplacer. L'incrédulité n'est en soi qu'une réaction contre des croyances oppressives, et elle ne peut fournir à rhomme la consistance morale que donne la foi. Socialement parlant, l'incrédulité n'est qu'une force négative, une ressource contre les égarements d'un mysticisme trompeur. Mais tant s'en faut que ce soit un aliment substantiel de la vie sociale. Il n'est pas vrai que l'on ne soit jamais incrédule que par défaut de moralité, mais il est parfaitement vrai que l'incrédulité, comme telle, et par elle-même, n'est point un principe de vie morale. C'est pourquoi la crise des croyances aurait été plutôt à surveiller, à modérer, à diriger, qu'à précipiter et accélérer. La foi évolue avec l'humanité qui vit, et les croyances changent ; mais une révolution inconsidérée des croyances peut mettre en péril et la foi morale et la vie morale d'un peuple. Ce n'est pas impunément que l'on ébranle une discipline séculaire, si l'on parait en même temps rejeter toute discipline, et que l'on proclame l'émancipation de l'individu, si on ne l'instruit en même temps à se gouverner lui-même.

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Des efforts très méritoires qui ont été tentés d'instituer une morale dite laïque, de donner un enseignement civique, le tout rationnel, et tel qu'il convient à des hommes que la science moderne a éclairés de ses lumières, on peut dire que les résultats, à la veille de la guerre, étaient jugés, même par leurs auteurs, sinon fort incertains et discutables, du moins fort incomplets. Peut-être ne s'était-on pas assez persuadé que la moralité humaine est loin d'être une simple instruction de la raison, que c'est un dressage, une éducation, une discipline de l^homme entier ; que cette discipline est une tradition toujours perfectible, mais nécessairement une tradition ; que ce n'est point une science abstraite que l'on n'aurait qu'à apprendre pour en faire ensuite de faciles applications, mais une vie intérieure qui régit la vie extérieure, une formation de Tâme, esprit, sentiments, volonté, une aptitude à se conduire soi-même qui se réalise par l'exercice, un perfectionnement de l'être humain dont la pre • mière éducation inaugure le travail, mais qu'elle oriente seulement, et qui doit se pour-

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suivre durant tout le cours de l'existence. Ce ne sont pas les théories de la morale qui ont manqué, mais l'emploi d'une méthode sage qui aurait été soutenue par la foi de tous. L'ancienne discipline, celle de l'Eglise, si critiquable qu'on la puisse trouver eu égard à la mentalité scientifique, aux aspirations et aux besoins des temps nouveaux, était vraiment une discipline, une formation de tout l'homme et une instruction de toute la vie, aux différentes étapes et conditions de laquelle s'adaptaient ses enseignements et ses secours. La discipline de l'Église n'était pas en quelques préceptes inculqués durant leur premier âge à des individus qui, lancés ensuite isolément parmi tous les hasards de l'existence, devraient trouver chaque jour dans leur propre et courte sagesse le moyen de s'y comporter avec honneur ; c'était bel et bien une éducation perpétuelle et un appui moral constamment donné, dans une société vivante, à des êtres qui, en effet, ne sauraient développer toute leur vie morale que dans une telle société .

On répond, il est vrai, que l'éducation

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laïque a fait ses preuves, puisque les jeunes Français qu'elle a formés se sont trouvés, ainsi que leurs maîtres, à la hauteur du devoir présent, que la guerre leur a imposé. Mais l'ancienne discipline a fait aussi les siennes, dans les mêmes circonstances, puisque les Français, non moins nombreux, qui ont reçu Tempreinte d'une confession religieuse et ceux qui font profession de catholicisme, ne se sont pas moins bien conduits. Au fond, ce que la guerre a manifesté, ce n'est point la suffisance ou la supériorité de l'éducation dite religieuse ou de l'éducation dite laïque, mais l'esprit patriotique de tous les Français. La guerre a montré que la France ne comptait pas d'infidèles parmi ses enfants : c'est beaucoup, mais c'est tout ; et cela ne prouve pas que le catholicisme soit pour la France un indispensable moyen de salut, ni que le laïcisme tel qu'il a été pratiqué chez nous depuis une quarantaine d'années nous ait préservés du joug allemand. Le fait est que la guerre nous a brusquement réveillés et tirés — fasse le ciel que ce ne soit pas que provisoirement! — d une incontestable crise de

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médiocrité morale, — la vraie crise du français, — où nous nous laissions entraîner. Il y avait, nous assure-t-on, avaiit la guerre, un certain renouveau religieux et moral parmi la jeunesse. Mais combien avons-nous connu de ces renouveaux depuis 1870, qui n'ont guère laissé de traces que dans la littérature I Celui dont on parle s'est perdu — ou sauvé — dans le renouveau général qu'a produit la guerre. Après tout, c'est au sein même du catholicisme que s'est propagé l'ébranlement des croyances, et l'Eglise a paru de plus en plus impuissante à y remédier, à empêcher que la crise des croyances ne devint une crise de la foi et de la moralité.

Devant la guerre les catholiques se sont reconnus enfants de la France, serviteurs de l'idéal que, pour eux comme pour les autres Français, elle représente dans le monde, et ils sont accourus pour la défendre, sans regarder du côté de Rome, qui escomptait le châtiment providentiel de notre nation, sans s'arrêter aux dissentiments qui auparavant existaient entre eux et leurs compatriotes, sans marchander

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leur dévouement, — car ce sont seulement quelques publicisles de Tarrière qui, dans les journaux, ont parlé de remboursement après la paix. — De leur côté, les non-croyants, surpris comme les autres par l'épouvantable réalité en face de laquelle subitement nous avons tous été mis ; les non-croyants, à qui Ton avait quelquefois parlé de leurs droits avec plus de conviction que de leurs devoirs ; les noncroyants que Ton avait plutôt entretenus d'espérances pacifistes ou de vulgaires intérêts ; les non-croyants, dont il n*est point sûr que certaines habitudes de notre vie politique aient été de nature à relever le niveau moral ; les non-croyants se sont trouvés pareillement animés du sentiment français, d'un sentiment beaucoup plus profond que le courant ordinaire de notre moralité publique, comme il était chez les croyants plus profond que le courant ordinaire de la moralité catholique. D'un côté comme de l'autre, les élites ont entraîné la masse et fait la haute moralité du mouvement général.

Ce sentiment de l'humanité française est le

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fruit de tous les siècles que la France a vécus, bien qu41 porte plus spécialement la marque de ses plus récentes expériences. Il est notre commune religion, et tout ce qui naguère était entre nous principe, non de discussion loyale, mais de division haineuse, était à son égard une hérésie. C'est le sentiment qui, sous ''différentes formes, à divers degrés, s'est rencontré et se rencontre dans toutes les sociétés humaines. Par lui elles subsistent, et en lui se définit leur caractère propre. Il est leur conscience religieuse et morale la plus intime et la plus puissante, le type auquel se subordonnent les consciences religieuses et morales des individus, celles-ci en retour, pourvoyant à sa perpétuité et contribuant à son épanouissement progressif. De ce sentiment, de ce grand amour, qui inspire le sacrifice de soi, il importe de scruter la nature, le ressort vital et la loi, cette loi ne pouvant être que la vraie loi de l'homme et sa religion éternelle.

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Des épreuves comme celle que nous traversons révèlent ainsi plus clairement que le train vulgaire d'une époque paisible les grandeurs et les misères de l'humanité, grandeurs et misères morales surtout, mais aussi bien force et faiblesse, en tout ordre, des nations, des institutions et des individus ; et elles posent en quelque sorte à nouveau, pour qui sait voir et comprendre, les éternels problèmes : le sens de la vie et de la mort, les principes du devoir, les sources de la moralité. Beaucoup, d'ailleurs, s'exercent à tirer de ces grands événements une philosophie, à moins qu'ils ne s'efforcent à les interpréter en faveur d'une sagesse antérieurement acquise, au profit de leur religion particulière, s'ils en ont une, ou de leur incrédulité, si telle est leur profession religieuse. Sans doute est-il préférable de regarder le présent dans son rapport avec le passé qui l'a préparé, et de recueillir la leçon des siècles à la lumière de leur actuelle conclusion.

Voix lointaines des humanités qui nous ont précédés, qui nous portent et qui subsistent en nous ; voix plus proches de nos frères tombés^

qui parlent encore bien que morts, et avec plus d'autorité que s'ils étaient vivants ; voix plus intime de notre conscience personnelle, en laquelle trouvent écho les autres voix : tel est le témoignage qu'il s'agit d'écouter, d'entendre et d'expliquer. Aussi bien est-ce au fond de nous-mêmes que résonnent et la voix ancestrale des siècles disparus, et la voix fraternelle de ceux qui maintenant reposent dans la pourpre de leur sang, martyrs de la foi qui nous était commune avec eux. Et c'est ainsi qu'il convient de méditer sur la vie, la mort et le devoir, devant la vie, la mort et le devoir en action, non pas dans l'isolement d'une raison fière d'elle-même et qui jongle avec ses idées pour en tirer une solution inédite du problème humain.

Le vieux Kant, que certains voudraient transformer en bouc émissaire de la folie germanique, n'est pas le seul sage qui ait erré pour avoir voulu puiser dans sa propre sagesse toute la vérité. L'écueil des sages a toujours été de s'enfermer dans leur raison et de la prendre pour la mesure de toute intelligence, de consi-

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dérer leur scîence comme la mesure du vraî, leur idée du convenable comme le principe et la règle du bien. Mais le plus sage des sages ne saurait être l'arbitre absolu du vrai et du juste. Car il y a plus grand, mieux instruit et meilleur que tout homme qui se sépare, pour ainsi dire, de l'humanité afin de spéculer sur l'homme, il y a l'humanité même, en laquelle durent la sagesse et la force morale de ceux qui ont vécu. La pensée du vrai sage compte comme expression réfléchie et observée delà pensée et de la conscience humaines : le malheur est que beaucoup de prétendus sages ont été plus enclins à construire des systèmes d'idées qu'à regarder tout droit la réalité de la vie.

Essayons donc d'examiner cette réalité comme elle apparaît dans l'histoire humaine et dans la tragédie du temps présent. Voyons ce qu'ont été réellement, humainement, la religion et la moralité dans l'histoire des hommes, et si le devoir moral ne se présente pas à nous comme une obligation religieuse ; ce qu'a été en ses grandes lignes l'évolution religieuse et morale de Thumanité, et si la morale n'y a pas

été toujours étroitement liée à la religion ; quels ont été les caractères généraux et les facteurs de cette évolution, et si elle n'a pas essentiellement consisté dans une sorte d'individualisation et d'intériorisation progressives de la religion et de la moralité, par l'action combinée de la foiy de la tradition, de la volonté de sacrifice, et delaraison; ce par quoi cette action a été efficace, à savoir, une discipline humaine, embrassant toute la vie des individus, discipline sans laquelle aucune société n'aurait pu naître ni subsister, et si une telle discipline, de plus en plus perfectionnée^ n'est pas de plus en plus nécessaire pour assurer l'avenir de la civilisation et de l'humanité ; comment s'est exprimée et entretenue la foi qui supporte la vie morale de l'homme^ c'est-à-dire par des symboles, formules et rites, moyens de communion humaine en même temps que sources d'émotions religieuses, et si ces symboles, qui fatalement vieillissent, ne sont pas susceptibles de rajeunissement sans que périsse la foi dont vit le juste.

A qui entend par philosophie la discussion

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abstraite des concepts fondamentaux de notre esprit et les déductions qui se peuvent édifier sur cette analyse d'idées la présente étude semblera n'avoir à peu près rien de philosophique et n'être même pas ordonnée selon les règles d'une logique sufiisamment sévère. Mais la philosophie véritable ne serait-elle pas plutôt la considération générale, immédiate et attentive, des choses et de Thomme? L'on veut ici regarder le grand fait de la religion sous ses différents aspects, après en avoir déterminé Tamplitude ; on le regarde dans l'ensemble de son évolution, puis dans l'intimité de sa vie, puis comme discipline de Texistenc*), puis dans certains éléments essentiels de cette discipline, la pensée et le rite religieux, afin d'atteindre par la variété de cette contemplation le plus possible d'une réalité infiniment complexe, forme supérieure de la vie humaine, par conséquent le plus digne objet qui se recommande à l'attention du philosophe.

En traitant une matière aussi vaste, dont on peut dire qu'elle tient atout dans l'histoire et dans la vie, l'auteur n'a pu manquer de ren-

contrer quantité de questions dont il n'a pas étudié personnellement le détail, et les spécialistes de ces questions trouveront peut-être qu'elles ont été abordées avec une rare incompétence. L'on n'a pas eu la moindre prétention de les résoudre, ni d'écrire, à propos de vues sur la nature et l'évolution historique de la religion et de la moralité, soit un traité de métaphysique ou de psychologie, soit un traité d'économie politique ou une philosophie du droit, soit un traité de pédagogie ou une histoire de l'éducation à travers les siècles, soit un abrégé d'histoire universelle ou seulement une esquisse d'histoire des religions, ou une histoire des idées morales, soit encore une histoire du dogme catholique ou bien des origines chrétiennes. Si, de manière ou d'autre, en des aperçus trop sommaires, on a touché plus ou moins tous ces grands sujets^ c'est parce qu'ils ont un aspect moral et qu'ils contiennent une leçon de religion humaine ; et c'est sur cet aspect moral, sur ce sens humain des choses qu'on a voulu attirer l'attention du lecteur, sans se flatter de rien apprendre aux savants profession-

nels touchant l'objet propre de leurs sciences. Mais rhomme est un, et dans sa vie morale, bonne, médiocre ou mauvaise, se fait la synthèse de son activité. Le point de vue moral est aussi un point de vue réel, parce que la conscience de l'humanité, la volonté des hommes, est aussi une force dans l'homme et dans la nature, et que cette force réagit contre la fatalité des causes et des événements extérieurs. La science ne saurait impunément se désintéresser de la morale, ni la morale de la science, et ce n'est pas la science comme telle qui règle la vie des hommes.

On ne se dissimule pas que cette façon d'envisager le problème religieux et moral pourra sembler à plusieurs n'être point purement rationnelle et scientifique, puisque l'on tient compte d'une autre expérience que celle du fait brut; puisqu'on attribue au sentiment moral une signification propre, comme une faculté d'appréciation touchant les valeurs de son ordre ; puisqu'on distingue le prix moral des actes de leur portée matérielle et même de leur caractère simplement rationnel ; puisqu'on ne confondpas

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la moralité avec l'exercice d'une raison instruite. C'est que l'on a pensé constater que le purement rationnel et scientifique, d'où procède l'objection, est dans le cas présent tout ce qu'il y a de moins raisonnable et de moins conforme à la vérité de la science, ce purement rationnel et scientifique étant la négation d'une réalité, la réalité morale, et la méconnaissance — quelquefois affectée avec passion — d'un fait aussi grand que l'humanité même. Le sens moral est autre chose qu'une raison pratique; le devoir, le bien moral, est autre chose que la simple vérité ou que l'utile ; la vertu, la sainteté, qui est Téminence de la vertu, sont autre chose qu'une conception savante de la vie. Ce n'est pas manquer à la saine raison que de reconnaître au fait religieux et moral sa vraie nature ; ce n'est pas manquer à la vraie science que de prendre l'humanité pour ce qu'elle est. Etroite est la raison et courte est la science qui n'ont pas su trouver que le grand ressort moral de l'humanité, le sentiment du devoir, ne résulte pas d'un raisonnement fondé sur la seule considération des faits naturels, et qu'il est ce qu'il est,

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le sens profond d'une obligation qui engage rindividu envers la société dont il fait partie, envers Thumanité dont il est membre, envers Fordre mondial qui pour lui se confond avec le bien de cette humanité.

Le dernier mot ne sera jamais dit en semblable sujet. Nonseulement ces pages n'ont rien de définitif, mais on n'a pas cherché à en rassembler dans un système de doctrine les principales conclusions. Il a semblé que ces conclusions se tenaient entre elles dans un équilibre réel; on n'a pas tenté de les réduire en théorie. Un jeu de formules abstraites, si rigoureux qu'il soit, et en proportion même de sa rigueui, serait faux par sa prétention à enchaîner dans des expressions fixes une réalité mouvante, quiles dépasse de toutes parts. Toute œuvre de la pensée qui s'efforce à embrasser rensemble de la réalité humaine, solidaire de la réalité universelle, est une sorte de gageure impossible, comme une délimitation de l'infini, le dessin d'un mouvement sans commencement ni terme ni arrêt. Ce qui est possible et ce qui importe est de saisir la nature, de per-

cevoir la direction de ce mouvement, de la réalité qui monte, et de dire quelque chose de la vérité qui se fait. Car la vérité aussi se fait avec l'humanité. 11 ne nous appartient pas de la montrer tout entière, mais de préparer son avènement.

Tel quel cet essai ne sera point superflu s'il suggère une idée suffisamment exacte du phénomène religieux et moral, de la nature du devoir et du fondement de la moralité, de l'éducation humaine et de ses conditions normales ; s'il est propre à entretenir et à développer le sentiment du devoir humain; s'il peut contribuer si peu que ce soit à un accord des esprits sur les principes supérieurs d'après lesquels se doit régler l'existence, accord toujours nécessaire à la conservation et à l'harmonie d'une société, mais qui l'est tout spécialement pour l'avenir prochain de notre pays.

Avril 1917.

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