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société naissante. Sur ce fond se dessineront peu à peu les types, moraux à leur façon, du chef, du guerrier, du sorcier guérisseur, dont le premier et le dernier s'accentueront plus tarddansles types du roi, du magistrat, du prêtre. Dans la famille, les types du père et de la mère, de l'époux et de réponse, se forment et s'achèvent plus ou moins parfaitement ; et les sentiments filiaux s'affirment en proportion du caractère que prend la famille. Dans le sentiment qui cimente cette organisation progressive de la société et de la famille, il y a autre chose qu'une adaptation aux nécessités de l'existence en commun, qu'une application régularisée des instincts qui tendent à la propagation de l'espèce et qui en garantissent la perpétuité. Le fait de la vie en groupe procède d'une sorte d'instinct social et n'est aucunement compris en nécessité physique mais en réalité mystique; le sentiment que cette vie inspire et qui la soutient est en rapport avec un idéal, si pauvre qu'il soit relativement, de la société ainsi constituée. C'est cet idéal qu'on aime dans la société qui l'incarne ; car la société primitive est, hélas ! comme les sociétés supérieures, plus aimable en son idéal que dans sa réalité apparente, si l'on y veut regarder de près; et c'est cet idéal, vaguement perçu mais plus vivement senti, qui suggère les dévouements indispensables. De même les sentiments des époux, des pères, des mères, des enfants, plus ou moins com»
RELIGION ET MORALE
pris en devoirs, bien qu'ils se greffent sur les instincts naturels, ne sont pas qu'une façon de logique délibérément introduite dans leur manifestation. A la vérité, dans ces instincts mêmes, il y a déjà comme un amour obscur et irréfléchi, dont il faut bien reconnaître quelque pressentiment chez les animaux. Mais dans les familles humaines ces instincts se trouvent coordonnés et subordonnés à des conceptions plus ou moins idéales des rapports conjugaux, paternels, maternels et filiaux, à un certain sentiment mystique des mêmes rapports, conceptions et sentiment qui procèdent d'un idéal social et humain de plus en plus élevé, d'un sentiment social et humain plus affiné. Aces conceptions idéales et à ce sentiment répondent les différentes formes de Tamour, qui se traduisent en dévouement à l'objet aimé, — si humbles, encore une fois, que soientoriginairement,si inégales que demeurent les formes de l'idéal dont il s'agit, et si loin qu'il y ait. un peu partout, de la pratique à l'idéal. Mais cette distance même n'est-elle pas une attestation permanente du caractère idéal qui appartient à l'humaine moralité ?
Cet idéal qui s'affirme dans le devoir, qui se réalise par le sacrifice, qui se complaît pour ainsi dire en lui-même et se poétise dans l'amour, n'est pas qu'une vulgaire police des relations humaines. Tout cela, devoir, dévouement, amour, est sacré dans l'idéal religieux qu'il tend à réaliser. « Dieu
est amour », dit TÉcriture (1). En effet, le sentiment affectueux, bienveillant et béatifiant, qui inspire le dévouement, est le grand secret de la vie morale. Le dernier mot de l'idéal humain est l'amour. Que dans cet idéal de Tamour-dévouement réside l'intérêt essentiel de Thumanité, rien n'est plus évident, — pour qui veut bien regarder en elles-mêmes, comme elles furent et subsistent, r histoire et la vie humaines. — Mais il est tout aussi clair, — pour qui n'a pas préalablement pris le parti de résumer cette histoire et cette vie en une formule géométrique, — que cet idéal n'a jamais été, qu'il n*est pas actuellement, que sans doute il ne pourra jamais être un programme tout rationnel, fondé sur un calcul exact des intérêts sociaux et individuels. Il n'a pas été conçu indépendamment de ces intérêts, auxquels il a la prétention de pourvoir, mais il a toujours été et il est de sa nature autre chose que ce calcul. Car, en dépit de ses obscurités, de ses erreurs, de ses imperfections, il reflète la force mystérieuse qui préside à l'éducation progressive de l'humanité ; il est mouvant et grandissant comme cette vie qui monte ; et sans doute est-il la suprême intuition de la conscience humaine, dans le plus haut sentiment, le plus religieux respect qu'elle puisse avoir de sa propre dignité. Si donc on les considère dans leur objet et dans