CHAPITRE II
L'Évolution religieuse et morale
Le devoir était au commencement dans l'humanité;
Tout s'y est fait par lui,
Et sans lui rien ne s'est fait.
C'est une singularité de Pespèce humaine qu'elle s'impose des règles, une façon d'idéal qu'elle met devant elle afin d'y tendre, qui la juge, à l'égard duquel, soit en chaque société, soit en chaque individu, elle sera toujours en défaut, et qui est le principe de son progrès. Le fond permanent de cet idéal, toujours plus compréhensif et plus large à mesure que se perfectionne la culture morale de l'homme, est le sens de la solidarité humaine : solidarité du clan ou de la tribu, solidarité delà nation, solidarité de nations apparentées en civilisation, solidarité universelle de l'humanité. Ciment des groupements humains, dont la formule éternelle est : tous pour un, et un pour tous; dévouement de
chacun à la communauté, concours et protection de la communauté assurés à chacun. Le sentiment et la notion mystiques de cette solidarité sont la substance de toute religion, sa pratique est l'essence de toute morale : d'où vient que toute religion a un caractère moral, si rudimentaire et imparfait soitil, et que toute morale vivante a un caractère religieux, quel que soit d'ailleurs le symbole de foi qui la supporte.
Le rapport intime, l'espèce de pénétration mutuelle qui existe entre la religion et la morale ont été expliqués en général et théoriquement dans le précédent chapitre ; il s'agit de les vérifier maintenant dans l'histoire des religions, des morales et des humanités. Car l'humanité, selon la pleine signification spirituelle de son idée, n'existe pas encore, ni la religion parfaite, ni la morale universelle. L'humanité se cherche, la morale se fait, les religions évoluent lentement, très lentement, vers la religion. A vrai dire, l'histoire n'a connu jusqu'à présent que des humanités plus ou moins différentes et rivales, des religions et des morales passablement disparates, nonobstant des aspirations vagues ou même des prétentions nettes à l'unification de l'humanité, de la religion et de la morale. Humanité, religion, morale : trois termes de près apparentés, bien que non synonymes ; et si le premier est lié aux deux autres plus étroitement qu'on ne peut dire, c'est que l'unité d'un groupe
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LA RBLIGION
humain, d'une nation, de l'humanité, est une réalité d'ordre religieux et moral plutôt qu'un fait d'ordre purement naturel et physiologique. Voyons comment dans l'histoire les humanités, par la religion et la morale, se sont orientées et s'orientent vers l'humanité.
Force nous est de prendre pour point de départ ce que, faute de terme plus approprié, nous appelons 1 état d'humanité inculte, de non-civilisation. Dénomination équivoque, et dont il importe de donner explication, parce qu'elle ne doit pas s'entendre en un sens absolu. L'humanité tout à fait inculte, qui serait encore une animalité, n'est qu'une hypothèse de notre esprit, en rapport avec le concept de révolution universelle des êtres vivants. Toutes les humanités à nous connues par les explorations récentes, par les documents de l'histoire, par les fouilles archéologiques et géologiques, — qui nous font remonter beaucoup plus haut que les témoignages historiques,— ont déjà une certaine culture, sont des humanités pensantes et croyantes, si rudimentaires que soient ou que semblent avoir été leur pensée, leur foi, leur vie sociale et leurs industries. Les sociétés dites incultes seraient donc plutôt des sociétés inférieures, celles qui sont au
l'kvolution religibosb et mobalb 97
plus bas degré de la culture. Mais, d'autre part, il
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1 avance de la civilisation créait un abî.'ne enTre le
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111:^^^ ''"" ^««'•«'«t'ons humaines. Elle pourrait 1 être beaucoup moins qu'on le croit, si l'on regarde aux habitudes intimes, à la men aulé et
tion coutumiere a notre esprit, nous nous représentons volontiers sociétés inférieures et sociétés supérieures comme des types absolus dont l'idée serait actuellement réalisée en tous les hommes qui composent ces sociétés : nous savons bien qu'il n'en est nen au fond, et il convient de nous krappeK 1 occasion. Quiconque a observé d'un pe/près les animaux sait que des différences notables se remarquent entre les individus d'une même espèce non seulement quant à leurs qualités et aptitudes phv" siques mais quant à leur sensibilité, a^ce qu'ils ont dintelligence, de mémoire, de sociabilité Les mêmes différences se rencontrent aussi bien chez
que. s il a e e possible, en certaines sociétés supérieures, de les proclamer tous égaux devant Dieu ou devant la loi, il serait absurde et ridicule de les
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préipqdre tout à fait égaux autrement, Us nq çont point égaux, ne pouvant être et n'étant pas tout k fait semblables. Déjà dans les sociétés inférieures i) y a des individus mieux doués intellectuellement ou moralement et qui peuvent même l'emporter k pet égard sur nombre d'individus vivant dans une société de plus haute culture. Et chacun sait non seulement quelle variété de types individuels pré? sente une société civilisée, mais quelles couches de barbarie ces sociétés n'ont pas cessé de renfermer, ayapt toutes, plus ou moins, leurs parias, des classes vouées à la misère et à l'immoralité,— geqre d*inégalité qui n*existe pas encore dans les sociétés tout à fait inférieures, — sans compter les défauts ou les vices qui caractérisent en quelque mesure les classes honorables. Nos sociétés soi-disant cultivées, en dépit de leurs progrès matériels, même de leurs progrès inlellectuefs, — progrès de culture spientiflque plutôt que progrès notables d'intelligence pour ce qui est du plus grand nombre, — restent fortement teintées de non culture, disqns d'inhumanité.
En présepce du sanglant conflit où se débattent les nations européennes ce mot ne paraîtra point exagéré. Le peuple qui se vantait de la plus haute culture est celui qui a érigé la sauvagerie à la hauteur d'un principe. Non, il n'y a pas si loin qu'on pepse 4^ sauvage au civilisé, puisque la civilisation devient si facilement une forme plus redoutable,
L EVOLUTION RBLiGIRtJgE ET MORALE ^
plus atroce, plus impitoyable de la sauvagerie, avec Ihypocrisie en plus. Cependant cette hypocrisie même et rborreur qu'une telle conduilede la^uer^e a inspirée témoignent que l'on avait rêvé mieux qu un autre Idéal s'était fait jour et qu'il subsiste'
humaine, les progrès de l'évolution religieuse et morale ne sont pas à enregistrer comme des réalisations fermes, mais plutôt comme le développement d un Idéal de plus en plus vaste et profond, comme des améliorations pressenties et souhaitée , comme des ébauches jamais parfaites en elles-mêm^s toujours susceptibles de faire place à d'autres ébauches, par de nouveaux efforts, plus ou mo ns trahis, souvent languissants, mais qui d'ordiS après les grandes crises qui changent le raj:
cette évoirf?' T. '''^'"^^' ^'^'^^^"«»^é- Sous cette évolution le fond de notre nature ne s'est pas
essentiellement modifié, les ressorts intimes de L connaissance, du sentiment et de la volonté ayaS pu ê re affines par une discipline meilleure S non transformés radicalement.
mf *^ r . ''^'"'•'' ?^"^^^ ^"® ^'^ ^"^ va être dit de la menUhte primitive s'entend relativement, parc^
que nous ne connaissons pas l'homme primitif a^ sens strict du mot, ou bien que, si nous le connaît sons, nous n'avons pas cessé d'être cet homme
mtt"rf'!?r^ ?"^^^ trait caractéristique de la mentalité dite primitive est sa propension naturelle
Là RBLI&IÛPÏ
à construire en fonction du monde réel et visible un monde imaginaire et invisible, avec les doubles, c'est-à-dire les images ou les idées qu elle se fait des choses et auxquelles elle ne peut s'empêcher d'attribuer une certaine consistance objective entre l'homme qui pense et les choses qui ont excité sa pensée. Formes vagues et impersonnelles qui se détermineront dans les notions d'esprits, esprits des choses inanimées et des pliénomènes naturels, esprits des plantes et des animaux, esprits des hommes défunts, esprits des hommes vivants. Le traitement de ces doubles incorporés par la pensée dans un objet sensible est le commencement du culte : c'est d'abord un moyen de gouverner les êtres de la nature au plus grand avantage d'une société humaine, parce que Ton pense, on ne peut pas s'empêcher et l'on a besoin de penser que Ton atteint les êtres dans leurs esprits ; rites pour nous magiques, formes de religion où se trouve au degré le plus infime la considération morale des êtres et de leurs principes spirituels, mais qui ne laissent pas d'être une considération mystique des choses ; car l'idée même de ces doubles ou esprits est mystique en tant qu'elle représente les choses en des types censés réels et pourvus du même degré de conscience que l'homme qui les a conçus, mais avec cette différence que l'image est comme une idée-force, une puissance invisible, donc mystérieuse, plus capable d'inspirer la rêvé-
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L EVOLUTION RBLIGIBUSB ET MORALE lOl
rence, crainte ou respect, — les mots font défaut pour définir exactement des idées et des sentiments qui ne sont plus tout à fait les nôtres, -- que l'être naturel dont elle est le reflet. C'est pourquoi un système de relations mystiques s'établit entre les hommes et les choses, ou plutôt leurs doubles spirituels, et ce système de relations est déjà une religion . Ces relations comportent des actes positifs et des abstentions ou interdits. Les actes positifs sont les rites de funérailles, par lesquels se règle la situation des morts à Tégard des vivants ; les rites de chasse et de pêche, par lesquels les non-civilisés croient pourvoir à la capture du poisson ou du gibier sans lesoffenser,sans offenser les esprits, les espèces, qui autrement se refuseraient au chasseur et au pêcheur ; les rites totémiques, par lesquels, dans certaines sociétés inférieures, par exemple chez les Arunta du centre australien, chaque clan, soutenant un rapport mystique avec un être naturel ou une espèce, c'est-àdire avec le type ou les types spirituels dé cet être ou de cette espèce, accomplit dans l'intérêt de la tribu les rites,faits de paroles et de gestes efficaces, par la vertu desquels est gouverné ou multiplié le totem, faute de quoi l'existence de la tribu serait compromise. Les interdits alimentaires qui se rencontrent dans ces sociétés ne sont pas pour la stricte économie, mais pour le ménagement spirituel des espèces. Tous ces égards sont une forme
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rudimentaire de religion, avec un soupçon de moralité, puisque l'on reconnaît vaguement aux esprits des choses une sorte de droit sur les choses mêmes. Basse religion et basse moralité, où Ton procède autant par contrainte que par persuasion ou propitiation ; mais déjà ombre de religion et de moralité, puisqu'il y a ombre d'égards, avec une réelle crainte, dans l'atmosphère mystique de la foi. La réglementation des rapports sexuels chel les non-civilisés, notamment la loi de l'exogamie, du mariage en dehors du clan, avec ses applications parfois si compliquées, qui se rencontre chez beaucoup de ces peuples, est de même fondée sur des considérations mystiques, si difficiles à percevoir et à définir que soient pour nous ces considérations ; et c'est par de telles considérations qu'elle se maintient, fondant ainsi la famille sur la base du respect, d'un certain respect, d'un certain sentiment mystique et religieux ; elle crée par la même occasion, une certaine morale, peu raffinée, peu idéaliste, mais enfin une morale familiale, coordonnée à une morale sociale, celle qui règle les rapports et qui fait l'unité des clans dans la tribu. L'unité mystique de la famille se dessine à peine dans l'unité mystique du clan, et celle-ci s'encadre dans l'unité mystique de la tribu, rudiment de nation. Cette ébauche de société, qui prend forme en ces relations mystiques et dont Texistence collective est toute chargée de rites et d'initiation^
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L EVOLUTION RELIGIliUSE ET MORALE
également mystiques, est une ëociété religieuse dont l'embryon de moralité tient à son embryon de religion.
Là sont, en effet, les commencements de toute religion et de toute moralité. Des doubles flottants des choses, conceptions d'une mentalité naïve et pesante, sont nés par un léger effort d'abstraction, les esprits, desquels sont issUs, par un travail ultérieur de réflexion, les dieux, dont finalement, par une puissante concentràtionde la pensée religieuse, est sorti Dieu, la croyance évoluant à mesure que s'élargissait la Connaissance du monde, que s'approfondissait la considération des choses et que se transformait la condition des sociétés. Des rites totémiques, des rites de chasse et de pêche, des recettes par lesquelles le magicien, précurseur du prêtre exorciste en même temps que du médeciii, procède à l'extraction et à l'expulsion des maladies ou de leurs esprits, des offrandes par lesquelles se pacifient les morts, sont venus les rites et sacrifices de saison, les sacrifices de propitiatiori et les sacrifices d'expiation, tout l'attirail du culte dans les anciennes religions des demi-civilisés et des civilisés ; et de ces rites et sacrifices naîtront aUssi les sacrements de régénération pour l'immortalité. De la parole efficace, pour nous équivalent de l'incantation magique, où le primitif pensait déterminer la réalisation de son idée et de son désir en les exprimant, -^ parce qu'il croyait mettre dans la for-
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L EVOLUTION RELIGIEUSE ET MORALE
mule la verlu de Tidée, sa force d'actuation, — de la récitatioa incantatoire est venue la prière. Des interdits innombrables, des tabous apparemment superstitieux et arbitraires, des réglementations sexuelles, produits d*un vague respect et d'une trouble raison, lourdes observances imposées à des âmes sans délicatesse, organisation rudimentaire d'une rudimentaire humanité, ont émergé peu à peu les lois de la morale domestique, sociale, nationale et internationale, qui régissent ou qui sont censées régir les peuples dits civilisés, en attendant que de ces lois sorte une morale d'humanité universelle. Ces pauvres systèmes d'humanité inférieure, grossiers essais de religion, de morale et de raison, contenaient en germe tout le développement humain ; ils supportent non seulement les religions actuellement existantes et leurs morales, mais les fragiles constructions de notre science et l'édifice branlant de notre civilisation ; ils supporteront jusqu'à la fin l'évolution de l'humanité. Quoi qu'on fasse et prétende, quels que soient les progrès réalisés et à venir, les plis essentiels de la mentalité, de la religiosité,dela moralité humaines, ont été pris en ce premier âge, après avoir été préparés en quelque manière et déjà esquissés dans le passé lointain, obscur et indéfinissable de l'animalité.
L'initiative des hommes secondant l'influence des milieux et des circonstances, les conditions de
l'existence se transforment, et des sociétés se constituent avec une organisation plus complexe, plus forte et plus résistante que celle du clan ou de la tribu patriarcalement régis par leurs anciens. L*on a dû s'organiser pour la défense, parce que de groupe à groupe on s'est disputé les produits du sol et qu'on en vient à se disputer le sol qui les porte. La guerre commence, comme une chasse aux hommes où il n'est pas rare que l'homme soit traité en gibier comestible. A la guerre il faut un chef,et ce chef continue d'être ce qu'étaient déjà les anciens des clans, il est même plus qu'eux un personnage mystique, doué de plus de vertu, puisqu'il a plus d'autorité, un plus haut commandement. Il est le sujet et l'agent principal des influences mystiques antérieurement difl'uses dans la nature et dans la tribu et qui maintenant tendent à se concentrer au-dessus de la société, dans ses dirigeants, le chef et ses principaux assistants, notamment ceux qui le secondent en ses fonctions magico-religieuses, les grands féticheurs, qui ne sont pas encore prêtres de dieux. Les principaux esprits de la nature et ceux des morts considérables sont des puissances avec qui l'on compte ; leur relief s'est accentué parallèlement à celui de certains individus dans la société humaine, et une hiérarchie tend à s'instituer parmi les esprits comme parmi les hommes. Ces esprits sont capables de donner assistance et ils ont leurs volontés
LA RBLIGION
qu'il faut savoir solliciter ; on commence à les prier, bien qu'on ne s'interdise pas toujours de les contraindre ; on les croit soumis plus ou moins aux mêmes besoins que les hommes vivants, et on leur fait part de tout ce dont on vit soi-même. Aux réserves que l'on s'imposait jadis pour n'offenser point les espèces dont on se nourrissait succèdent les offrandes que l'on adresse à ces esprits, qui président à la vie des plantes et à la multiplication des animaux. Le régime des sacrifices est né, et l'homme y figure comme victime aussi bien que les bêtes. Le roitelet lui-même, quand il quitte ce monde, ne s'en va pas seul ; on le fait suivre volontiers de sa femme ou de ses femmes, et de ses esclaves, — si déjà la guerre a produit Tesclavage. — La religion est donc devenue un culte d'esprits qui ne sont pas loin d'être des dieux, et d'ancêtres qui sont plus ou moins des héros. L'interdit, maintenant instrument de règne, tend à devenir loi sans perdre son caractère mystique. Des relations autres qu*hostiles peuvent s'établir entre les groupes humains, et alors interviennent les serments. A trop juste titre défiants les uns des autres, les hommes ont trouvé cette garantie ; prononcer une formule, accomplir un rite qui appellent sur celui qui romprait l'engagement les pires éventualités, formule et rite imprécatoires étant censés efficaces de la malédiction qu'ils expriment.
Désormais le train de l'existence parait moins
L'EVOLUTION RBLIGIEUSE ET MORALE
misérable ; les hommes sont plus industrieux, peutêtre aussi sont-ils devenus plus cruels ; certaines inégalités s'accusent davantage, entre les chefs et ceux qui sont conduits, aussi entre l'homme et la femme, qui, auprès du guerrier, pourra ressembler quelque peu ou tout à fait à une esclave productive de postérité. Mais les hommes sont aussi plus religieux, en ce sens, du moins, que leurs préoccupations mystiques ressemblent davantage à ce que nous appelons religion; que le monde idéal, encore très près du monde réel et y intervenant souvent, par exemple au moyen des possessions, se dessine nettement en monde d'esprits, comme la société humaine est devenue davantage un groupe de personnalités; que le traitement magico-religieux des influences supérieures se colore maintenant de service et qu'il existe un véritable culte tant des esprits de la nature que des esprits des morts, les uns et les autres étant d'ordinaire étroitement associés.
L'influence mystique pénètre toute la vie sociale et s'accentue à tous les moments importants de la Vie des individus. Tout un système de rites, dérivé et amplifié des coulunies primitives, assure la bonne marche des saisons, l'abondance des récoltes, la fécondité des troupeaux, le succès des guerres, la conservation du peuple et sa prospérité. Les rapports intérieurs de société sont gouvernés par les mêmes principes que ce rituel, et Ton peut presque
dire qu'ils en font partie. Superstition ou religion, coutume ou moralité : c'est l'un et l'autre, religion assez matérielle et moralité assez brutale. 11 serait prématuré de parler piété ou justice ; mais les gens savent ou croient savoir ce qui esta faire ou à éviter pour le bien commun ; ils s'imposent les renoncements nécessaires et suivent fidèlement le chef au combat.
Cependant certains groupes plus forts se soumettent leurs voisins ; de véritables royaumes se constituent et durent, si le sort les favorise ; ce sont des tribus guerrières qui les ont fondés, sous des chefs entreprenants. Alors naissent les premières civilisations. La coordination des groupes assujettis se fait sous la domination du conquérant; une hiérarchie sociale va s'échelonnant, jusqu'aux fonctions supérieures du gouvernement. Et la société des puissances invisibles continue de se modeler sur la société humaine ; les esprits ou dieux vaincus se subordonnent aux dieux vainqueurs ; déjà la tribu rassemblée sous un seul chef se personnifiait volontiers en un génie ou dieu qui était comme son type supérieur et son protecteur principal, dont les autres esprits se trouvaient en fait les auxiliaires ; maintenant ces ébauches de panthéon se fondent en un panthéon plus vaste auquel président les dieux du peuple vainqueur. Le dieu principal devient le chef invisible de l'univers comme le roi en est le chef visible, les deux personnages étant
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L^ÉVOLUTION HBLIGIEUSE ET MORALE
dans le plus étroit rapport ; car si le roi céleste n'est, en un sens, que la sublimation du roi terrestre, celui-ci n'en est pas moins regardé comme une sorte d'incarnation ou comme le substitut et l'image du premier.
De là ces royautés qui étaient des théocraties, des sacerdoces, fonctions toutes rehaussées de prestige divin. Fils de dieu et lui-même dieu vivant, le roi d'Egypte était en droit prêtre unique de tous les dieux et de tous les morts, pourvoyant par leur service à la bonne tenue de l'univers ; mais de ce service il n'était en réalité que l'agent principal; un sacerdoce professionnel, très nombreux, héréditaire et bien doté, exerçait en son nom le culte ordinaire. Les anciens souverains de la Chine et du Japon étaient, à ce qu'il semble, beaucoup plus absorbés dans leur rôle religieux. En Chine la hiérarchie de gouvernement ne se distinguait pas de celle du culte, le fils du Ciel et ses fonctionnaires selon leur degré accomplissant les actes du culte public. L'existence du fils du Ciel, était une façon de ministère cosmique et religieux, politique et moral, où le souverain apparaissait en magicien régulateur des saisons, en prêtre s'acquittant des hommages dus aux grands esprits et aux ancêtres, en législateur et en type des mœurs. On peut dire que sur sa tête, comme sur celle du roi d'Egypte, reposaient l'économie de l'univers et la prospérité de l'empire aussi'bien que la direction des peuples.
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Ailleurs les chefs des hommes étaient moins engagés dans la sphère de la divinité. A Ninive le roi s'intitulait bien encore pontife d'Ashur, et à Babylone de Marduk ; il s'acquittait de certains rites et sacrifices essentiels; mais le service ordinaire des dieux était assuré par un sacerdoce professionnel qui n'agissait pas précisément par délégation du roi. En Perse, le sacerdoce formait, comme dans Tlnde] une sorte de caste indépendante du pouvoir royal' procédant sans doute de ces corporations de magiciens qui se rencontrent dans les sociétés primitives; mais le roi ne laissait pas de participer à la majesté divine,^ la gloire royale étant comme un reflet de celle d*Ormazd sur ia tête de son premier serviteur. De leur côté les dieux sont devenus des princes! et, chez beaucoup de peuples, ils ont de superbes demeures où on les installe et les sert comme des rois vivants. Leur temple est un symbole de Tunivers; ils sont comme incarnés dans leurs images ; les rites qu'on accomplit devant elles atteignent le dieu et contribuent à Tordre divin du monde ; aussi bien lès autels sont-ils abondamment fournis, et les prêtres vivent de l'autel. Les dieux étant, en même temps que les maîtres du monde, les protecteurs du royaume et la personnification de son idéal, le culte qui leur est rendu n'est pas censé indispensable seulement à la conservation de l'ordre de la nature mais à la fortune du royaume ; il est aussi bien Texpression de la conscience nationale, l'acte dans
L*ÉV0LUTiON RELIGIBUSB ET MORALE
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lequel cette conscience s'affirme, se regarde et se définit elle-même, se fortifiant en la confiance de son avenir. Déj à les pratiques ma gico-religieuses des non-civilisés étaient comme la conscience permanente, — la conscience à peine consciente, — du clan et de la tribu ; dans les monarchies primitives, le culte exprimait une conscience déjà plus nette de la nation^ de sa vie commune et de ses espoirs ; dans le puissant royaume, qui se sent vivre davantage et qui se croit assuré de durer, il intensifie la pleine conscience d'une force nationale qui se promet en ses dieux Téternité.
Elle se la promet sans cesse dans le détail par la pratique des oracles, soit l'oracle de présage, soit Toracie d'inspiration, l'un et l'autre fort anciens, et procédant du même désir, du même besoin de s'assurer l'avenir. Comme il croyait spontanément à la réalité objective de ses idées et même de ses rêves, — les unes ressemblant beaucoup aux autres, — l'homme primitif s'imagina déterminer par le simulacre ou par la parole la réalisation de tel objet convoité ou l'éloignement d'un objet redouté ; par la même disposition de son esprit et pour satisfaire au même besoin de confiance en la vie, il crut à la valeur nécessitante de phénomènes qui représentaient à sa pensée les objets de son désir ou de sa crainte et qu'il en considéra comme les présages. Ainsi se fonda la divination, qui, dans les civilisations antiques, a été développée avec une
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logique imperturbable, constituant, au moins par la méthode, une véritable science, dont on ne s'avisait pas de critiquer le point de départ. Probablement antérieure au culte des dieux, la divination s'y rattacha, et la foi aux dieux soutint la foi aux présages, que les dieux furent censés envoyer. Du reste, un moyen de communication directe existait avec le monde des esprits, parce que les esprits peuvent s'emparer des hommes et annoncer par leur bouche ce que ceux-ci ne savent point d* eux-mêmes. L*idée de la possession d'un vivant par Tespril d'un mort ou par un esprit de la nature a pu naître chez l'homme inculte, soit de la vive imagination qui rendait le mort présent à son souvenir ; soit de la figuration rituelle, où l'opérateur incarnait plus ou moins l'ancêtre instituteur du rite ou bien l'esprit que visait l'opération ; soit de certaines initiations, surtout de magiciens, où Ton supposait une substitution d'âmes, le magicien recevant avec son pouvoir magique l'esprit même par lequel il était initié. Quoi qu'il en soit, chez plusieurs peuples non-civilisés, les morts parlent souvent par l'organe des vivants dont leur esprit s'empare transitoirement. Ils parlent pour réclamer des offrandes, mais aussi pour donner des avis ; et l'on peut être porté à leur en demander, pai*ce que les morts, libres comme l'air, doivent savoir beaucoup de choses qu'ignorent les vivants, surtout si ces morts furent en leur temps gens très habiles. Ce que faisaient les
L EVOLUTION RELIGIEUSE ET MORALE
esprits des morts, les esprits delà nature le pouvaient bien faire aussi ; ils l'ont fait, et les dieux l'ont fait comme les esprits ; il y a eu des prophètes inspirés, à côté des devins versés dans l'interprétation des présages.
Fausse science ou transport extatique, les deux
façons de connaître l'avenir, à travers beaucoup d'illusions, d'inévitables déceptions qui n'ont point découragé la foi, des supercheries à demi ou tout à fait conscientes, qui n'étaient pas nécessairement senties comme des mensonges, ont servi le même intérêt, le besoin d'assurance et de confiance, non seulement des particuliers pour leurs affaires propres, — considération secondaire, parce que l'origine de toutes ces choses est dans un intérêt collectif, qui reste d'ordinaire au premier plan dans leur développement, — mais de la société pour sa conservation, surtout dans les occasions extraordinaires. Ce besoin de confiance et ce souci de conservation faisaient solliciter l'oracle ; et l'on peut dire qu'en général c'était le même sentiment, plus ou moins éclairé, qui dictait les réponses, le crédit de l'oracle ne subsistant que par le réconfort qu'on y trouvait. Sans qu'on s'en rendît compte, la foi des oracles entretenait la prophétie comme une garantie de bonne fortune et de perpétuité. Inutile d'ajouter que la même foi aidait à passer condamnation sur les innombrables erreurs de pronostic ou bien à en trouver quelque
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explication qui ne fît point tort à la croyance. Protecteurs du royaume, les dieux sont gardiens de ses lois. Ils les autorisent ; souvent on les promulgue en leur nom; parfois ils sont censés les avoir eux-mêmes i évélées. Le fameux Code de Hammurabi exprime la volonté des dieux. « Je suis », dit le monarque babylonien, « Hammurabi, le roi de justice, à qui Shamash (le dieu-soleil) a donné le droit )). Les sanctions humaines des lois sont également prescrites par les dieux ; mais la sanction religieuse va plus loin que celles dont les hommes se font les exécuteurs, parce que la malédiction des dieux sait atteindre les coupables que les hommes ne connaissent pas ou qu'ils ne peuvent châtier. On parle couramment de justice et de droit, même de bonté. Les dieux sont en général bienveillants pour leurs fidèles, sans doute parce que les hommes eux-mêmes sont devenus capables de bienveillance réfléchie et volontaire. Le dieu est un roi idéal, qui fait justice aux siens et qui leur prodigue ses faveurs , à condition qu'ils le servent avec exactitude. Justice encore étroite, bonté restreinte en ses applications. Les chefs de ces grands empires, dont les dieux ont tant de puissance et sont si secourables à leur clientèle, sont de terribles massacreurs d'hommes; ils s'en vont à la guerre et ils tuent avec l'assistance de la divinité, pour sa plus grande gloire ; chez eux ce sont des despotes dont la prétendue justice, même quand elle est tout à fait sincère en son intention.
l'évolution religieuse et morale 115
est très dure en ses procédés. Les dieux finissent par ne plus recevoir que peu ou point de sacrifices humains ; mais ce qui se répand do sang en leur honneur, soit à la guerre soit dans la police intérieure du royaume, fait une surabondante compensation. Les inégalités sociales sont devenues plus criantes. On sait que l'esclavage, dans les vieilles civilisations du monde méditerranéen, a été très florissant. L'humanité a grandi, à certains égards elle s'est améliorée, quoique la situation de beaucoup de ses membres soit plutôt devenue pire, matériellement et moralement ; elle est plus réfléchie, elle sent plus finement, elle jouit davantage non seulement quant au confort matériel de l'existence chez les privilégiés du sort, mais intellectuellement et moralement en tous ceux qui participent au progrès de la culture ; elle souffre néanmoins à proportion de ce progrès, parce que, nonobstant la protection officielle de dieux et la justice officielle des rois, l'équilibre des ces biens est mal garanti.
Les religions dont il vient d'être parlé n'étaient que de grandes religions nationales, synthèses de cultes apparentés, sous l'hégémonie d'un dieu plus fort. Ce n'étaient pas des religions cosmopolites, plus ou moins universelles de tendance, où des nationalités diverses auraient été rassemblées dans une même foi. Pour que de telles religions puissent naître il faut que se produise un choc ou une rencontre des humanités nationales, en suite de quoi
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s'établissent des relations ou des échanges, soit que les nationalités subsistent sous la domination d'un peuple conquérant, sans être absorbées par lui, soit qu'elles demeurent en rapports constants sans former un empire. L'histoire ne connaît aucun cas de religion dont l'expansion n'ait été en quelque façon limitée par le cadre d'un empire ou bien d'une race ; et il n'est pas non plus de religion qui ait vécu sans s'adapter aux conditions politicoreligieuses des pays où elle s'est introduite. Le christianisme s'est moulé dans l'empire romain en se pénétrant de son esprit. Le bouddhisme, qui n'a pas subsisté en son pays d'origine, n'a pu durer ailleurs qu'en s'associant à des cultes nationaux, c'est-à-dire en ne réalisant que très imparfaitement le type d'une religion internationale. De religion vraiment universelle, l'histoire n'en a point connue encore, une conscience commune de l'humanité, avec un idéal religieux commun, ne s'étant point formée jusqu'à ce jottr,et aucune des religions existantes ne pouvant prétendre à réaliser cette conscience et cet idéal, qui visiblement les dépassent, comme aussi bien ils dépassent toute prévision. Mais les conjonctures de l'histoire ont provoqué la formation de religions qui étaient plus que la conscience mystique d'un peuple donné, étant soit la conscience mystique d'une humanité plus large, d'ailleurs encore limitée et plus ou moins homogène, «oit un essai de réforme en rapport avec cette con-
L ÉVOLUTION RELlGlEtJSE ET MORALE
science. Pour distinguer ces religions des cultes nationaux on pourrait les qualifier économies de salut, parce que leur objet direct et principal n'est point d'assurer la fortune d*un peuple par le service de ses divinités protectrices, mais de procurer aux individus, après Texistence présente, une heureuse immortalité. Le bouddhisme appartient à celte catégorie de religions en tant qu'il veut être pour ses adeptes une méthode de libération finale ; seulement, tandis que les économies ordinaires de salut proposent aux hommes une assurance contre la mort en leur promettant la vie éternelle, le bouddhisme leur offre plutôt une assurance contre la vie en leur promettant le non-être comme récompense de leur effort.
De telles religions ont pu naître parce que, dans les sociétés parvenues à un certain degré de culture, l'individu cesse d'être aussi étroitement emboîté dans son groupe social ; que sa personna* lité même se développe et s'affirme pourvue d'un droit propre, — conçu comme subordonné, ou coordonné, ou supérieur au droit de la société sur l'individu, — avec les conséquences morales qui résultent d'une telle propriété. L'individu représente de plus en plus une valeur distincte ; il a aussi de plus en plus conscience d'une responsabilité ; l'idée d'un destin spécial, qui ne se confond pas simplement avec la perpétuité du groupe dont il fait partie, s'offre d'elle-même à son esprit et
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lui agrée. Déjà dans les religions dos demi-civilisés et dans les religions nationales les grands individus gardent une importance considérable au delà delà tombe; ils ne sont pas comme les morts vulgaires, ils participent à l'immortalité des dieux. Ce privilège n'a pas tardé à s'étendre quand le prix de rhomme a augmenté, quand celui de la vie humaine, dans les limites et conditions à elle assignées par la nature, a paru contestable. Les initiations mystiques, dont souvent a été censé dépendre le privilège d'immortalité, ont été mises à la portée d'un grand nombre, et finalement, par le mélange des nationalités, cette association a été offerte à tout homme de bonne volonté. Ainsi se produisirent des religions qu'on peut dire plus intimes, et des disciplines de salut personnel ; mais une grande variété a régné parmi ces religions et disciplines, bien qu'on y puisse au moins distinguer celles où a dominé l'élément mystique et celles où l'élément ascétique a décidément prévalu.
Cette distinction a lieu de s'appliquer surtout aux religions qui sont sorties des anciens cultes de rinde. Leur point de départ est dans la vieille reli. gion védique, avec sa mythologie luxuriante et les rafHnements indéfinis du rituel brahmanique. La centralisation politique n'ayant pas réussi à s'établir dans rinde ancienne, la centralisation religieuse n'y exista pas davantage ; il n'y eut pas, à proprement parler, de religion nationale, parce que dès
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longtemps il n'y eut que des principautés non groupées en un seul en^pire. Une corporation héréditaire de prêtres faisait l'unité de la religion et en maintenait la tradition rituelle. Les brahmanes tenaient leurs rites magico-religieux à la disposition des chefs et des particuliers qui en voulaient pro* fiter. Sur la mystérieuse efficacité de ces rites les brahmanes eux-mêmes ne tardèrent pas à spéculer éperdument ; ils ne furent pas les seuls.
En ce milieu où l'on avait le goût et le loisir des longues méditations, se posèrent les problèmes dont le genre humain poursuivra sans fin la solution, à moins peut-être qu'il ne se décide à la trouver en lui-même. Les sages de l'Inde y naufragèrent avec audace. Quel est, se demandaientils, le sens du mouvement perpétuel qui est la loi du monde ? La paix suprême ne serait-elle pas l'attribut d'un être absolu qui ne change pas? De ce tourbillon, où il semble que les êtres particuliers soient éternellement ballottés,n'y aurait-il pas moyen de sortir ? La naissance ou plutôt la renaissance indéfinie des êtres ne serait-elle pas le grand mal dont il importerait de se délivrer en se fixant dans l'immuable? On oubliait d'examiner cette idée de primitifs à laquelle on avait donné la consistance d'un axiome philosophique : la survivance indéfinie des êtres et leur métempsychose. Des penseurs qui avaient ruminé ces profondes énigmes jusqu'à en être dégoûtés émirent des programmes de religions
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ascétiques, des économies de salut tout à fait singulières, des méthodes pour échapper au mal de la renaissance perpétuelle. Se retirer de la vie commune, se concentrer en soi-même, réaliser en soi par l'effort intérieur la paix de Timmuable, soit en forme de béatitude positive comme dans le jaïnisme, soit dans la forme plutôt négative du nirvana bouddhique : tel fut le but assigné à Thumanité. Prétention sublime, si un tel saut dans l'absolu n'avait chance d*étre un saut dans le vide, et si une discipline de mort n'était pas le moins indiqué des remèdes aux maux de la vie.
La plus extraordinaire et la plus répandue de ces religions, le bouddhisme, est en principe la plus individualiste et la moins humaine de toutes les religions. C'est cependant de toutes la plus rationnelle et la plus logique dans sa structure ; on peut même dire que c'est une religion de raison pure, et il est assez significatif que cette religion se trouve être la moins religieuse et la moins raisonnable. Méthode de salut soi-disant universelle, le bouddhisme, dans la rigueur de son institution, convient à une élite qui veut se soustraire aux conditions normales de Texistence en vivant aux dépens de la masse, nécessairement retenue dans ces conditions. Effort insensé pour rompre la loi de l'humanité, et qui s'est brisé contre elle. Si le bouddhisme n'a pu s'implanter durablement en son pays d'origine, ce doit être en grande partie parce qu'il n'était
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pas une religion populaire, une religion vraiment humaine ; et s'il a pu vivre ailleurs, c'est qu'il y est devenu par son association à d'autres cultes une économie de salut du type ordinaire, une religion, non plus seulement une gymnastique de l'individu pour atteindre au non-vivre éternel.
Dans l'Inde même, d'autres économies de salut, mieux en rapport avec les aspirations communes de l'humanité, n'ont pas cessé de se produire et de se multiplier : ce sont les religions que l'on désigne ordinairement sous le nom général d'hindouisme. Le brahmanisme traditionnel s'était mis aussi à promettre le salut : son rituel antique du sacrifice, auquel il attribuait toutes les vertus, avait acquis celle d'introduire pour toujours le sacrifiant dans la société des dieux ; mais ce rituel était coûteux et ne parlait guère à la piété. Un pullulement de religions particulières a répondu au besoin religieux des masses, sans les élever à une haute conscience d'humanité ; ces religions demeurent attachées au vieux tronc védique et brahmanique ; elles se tolèrent mutuellement, comme faisaient les mystères de l'antiquité gréco-romaine ; et, comme ces mystères, elles procurent à leurs adeptes Ih communion de divinités qui garantissent une immortalité bienheureuse à ceux qu'elles ont a gréés parmi leurs fidèles. Ainsi font les religions complexes de la Chine et du Japon. Mais on ne voit pas que toutes ces religions aient notablement accru la
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moralité des anciens cultes nationaux dont elles procèdent ou auxquelles elles se sont associées, si ce n'est que l'esprit de douceur dont le bouddhisme était pénétré paraît avoir exercé une heureuse influence dans les pays où il s'est répandu.
L'ancienne religion des Perses était, en son origine, apparentée à la religion de l'Inde védique : même culte de la nature et des éléments naturels, spécialement du feu, aussi d un breuvage sacré obtenu par le pressurage d'une plante, le divin haoma, dans l'Inde le soma ; sacerdoce organisé, héréditaire comme celui des brahmanes. Ici les prêtres s'appellent mages.et c'estd'eux que la magie tient son nom. Au sein de cette religion, sous des influences et dans des circonstances que l'on peut seulement conjecturer, par une évolution de la pensée et de la morale religieuses qu'a secondée le pouvoir politique, une réforme s'est développée qui aboutit à la religion de l'Avesta, véritable économie de salut, avec un système de rédemption qui enrégimente la nature et l'humanité dans la lutte de la lumière et du bien contre les ténèbres et le mal ; avec une discipline morale et un rituel qui assignent à chaque fidèle mazdéen son rôle dans le grand combat qu'Ormazd et sa création de lumière livrent à Ahriman et au monde ténébreux, la récompense étant une place dans le royaume de la lumière et la résurrection finale des justes, lorsque triomphera Ormazd. Puissante création religieuse et mo*
raie, entravée dans des concepts et un rituel encore tout pénétrés du naturisme primitif. La fortune du mazdéisme a été contrariée par les hasards de l'histoire. Son dualisme ne l'a point conduit, comme le manichéisme, qui procède en partie de la même source, à la réprobation de la chair et à un ascétisme en contradiction avec la vie, écueil auquel n'a pas entièrement échappé le christianisme.
C'est aussi parmi les économies de salut qu'il convient de ranger l'islamisme, religion démarquée du judaïsme et du christianisme, moins près de celui-ci que celui-là, appropriée à l'esprit et aux tra* ditions de l'Arabie, médiocrement exigeante au point de vue moral, et dont le tempérament belliqueux de ses premiers fidèles, encouragé par le précepte que le Prophète lui-même a fait de la guerre sainte, a déterminé le succès. La promesse d'immortalité y est aussi accentuée que nulle part ailleurs : le paradis appartient à ceux qui professent que Dieu est Dieu et que Mahomet est le prophète de Dieu. Né sur les frontières de la civilisation méditerranéenne, l'Islam a paru un moment s'orienter vers cette civilisation ; mais il s'est vite immobilisé, et ses conquêtes religieuses dans les derniers siècles ont été sur des demi-civilisés ou des non civilisés auxquels on peut dire que sa simple croyance et sa moralité un peu fruste agréent mieux que la théologie plus savante et la moralité plus exigeante des confessions chrétiennes.
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