‹ La religion [microform]Chapitre 10 sur 19 · CT^TT · texte numérisé non relu

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Les tribus pillardes qui, douze cents ans au moins avant notre ère, commencèrent au nom de lahvé la conquête du pays cananéen, portèrent en elles le germe d'une nation et d'une religion nationale depuis le jour où elles se groupèrent sous la protection du vocable divin qui avait dû désigner auparavant soit le génie protecteur de Tune d'entre elles, soit l'esprit d'un lieu sacré qu'elles avaient accoutumé de fréquenter. Venu avec les siens en Palestine, lahvé grandit avec son peuple ; il fut un puissant dieu lorsque David fut devenu un puissant roi ; quand Salomon lui eut bâti un temple, ce dieu' put rivaliser avec les dieux des plus grands peuples de l'Orient. Il avait même sur eux un avantage, parce que les circonstances l'avaient fait le protecteur unique de sa nation, et que, nonobstant la confusion qui advint de son culte avec ceux des divinités cananéennes et d'autres encore, nul autre dieu ne partageait réellement avec lui le patronage d'Israël. Seul occupant de son arche, en son réduit sombre, au fond du sanctuaire de Sion, il continuait de personnifier vaguement l'union des tribus, et l'idée s'affirmait plus nette du pacte qui tenait liés lui et son peuple. Ainsi se trouva-t-il être à sa manière le plus national des dieux, étant comme la

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personnification unique de la conscience israélite. \ C'est pouravoirété d'abord aussi parfaitement l'âme ; de son peuple qu'il surmonta des épreuves aux- ^ quelles ont succombé maintes divinités chez les peuples polythéistes.

lahvé connut ces épreuves lorsque l'Assyrie menaça l'indépendance d'Israël, quand Samarie tomba, quand Jérusalem et le temple furent détruits par l'armée de Nabuchodonosor. Mais il s'était recruté une ardente milice qui le sauva, qui réussit même à le grandir de ce qui aurait semblé devoir le perdre, lahvé, comme beaucoup d'autres dieux, avait ses enthousiastes, ses fanatiques, ses inspirés, soucieux de sa gloire, gardiens et interprètes de sa tradition, jaloux pour lui de toute concurrence, fiers pour lui de ses antiques prouesses, de sa puissance, de sa justice; car lahvé aussi était juge des siens, et on le disait juste, protecteur de la veuve et de l'orphelin, du pauvre opprimé, contre le riche oppresseur. Dès que les prophètes virent poindre le danger des influences étrangères, au temps de la brillante dynastie d'Omri, ils protestèrent hauteanent, et ils applaudirent au meurtre de Jézabel, a l'extermination de la famille d'Achab par l'usurpateur Jéhu. Quand surgit le péril assyrien, ils en comprirent vite la portée, et ils eurent leur façon de Texpliquer, aussi de le conjurer, en découvrant que c'était lahvé lui-même qui, fâché contre son peuple coupable d'infidélités et d'injustices, avait

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suscité Téglath-Phalasar, Salmanasar et Sar^on contre Samarie. Sennachérib et Nabuchodonosor contre Jérusalem: il n'y avait qu^à laisser passer le leau. à subir le châtiment, en attendant qu'il plûtà lahve de briser la verge dont il s'était servi pour châtier ses fils désobéissants ; un reste survivrait au désastre, un noyau de justes, par lequel serait perpetuellement continué le peuple élu .

L'idée du châtiment n'était point nouvelle, les fléaux étant regardés partout comme un indice de la colère des dieux provoquée par quelque offense. L original était de soutenir que le courroux de lahve n avait point été occasionné par des fautes rituelles,par la négligence ou la parcimonie dans les sacrifices ; que le motif en était dans le recours aux divinités étrangères et dans les injustices sociales Le fut aussi par une puissante initiative de la foi que 1 on s'avisa d'attribuer au seul lahvé la direction provicjenlielle des grands événements qui s'accomplissaient dans le monde oriental. Qu'une telle idée germât dans l'esprit des rois pontifes d'Ashur ou de Bel au temps de leur puissance, on n'aurait pas leu de s en étonner ; qu'elle naisse chez les vaincus le cas ea plus significatif, parce qu'il est l'indicé d une force morale par laquelle sera surmontée la force matérielle de tous les empires qui ont confisque jl un après l'autre, et comme en se jouant Texistence nationale d'Israël, écrasant tour à tour, sans jamais 1 anéantir, un peuple rendu indestructible

par sa foi. Mais si le ressort de la foi existait en Israël, c'est la mêlée des peuples qui l'a mis en exercice, ce sont les intuitions mystiques et l'énergie morale de certains individus croyants qui ont traduit et agrandi cette conscience nationale d'un caractère si singulier.

Cette réaction de la foi sur les événements est très instructive à observer dans la suite de l'histoire israélite. L'élite de Juda, transportée à Babylone par Nabuchodonosor, n'est point ébranlée de ce terrible coup, et dans le petit groupe maintenant placé au beau milieu de la civilisation contemporaine apparaissent simultanément une espérance grandiose et une volonté de concentration qui semblent s'opposer, dont dépend l'avenir. Comme ils avaient annoncé jadis que lahvé sauverait à travers la tourmente le reste de son peuple, les prophètes, lorsque Pempire de Babylone est menacé de ruine et que Gyrus approche, s'élèvent jusqu'à l'idée d'un magistère exercé par le peuple juif, serviteur et missionnaire de lahvé, auprès des nations qui ne connaissent pas ce dieu, créateur et maître unique de l'univers, ils ont fini par réaliser en esprit l'unité de l'histoire humaine et l'unité du monde dans l'unité de Dieu. Le monothéisme est né, ainsi que l'idée d'une religion universelle; mais seulement l'idée, et avec un revers qui la rend provisoirement impraticable. On rêve que toutes les nations, devant la merveilleuse restauration du peuple

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choisi, vont en grande hâte se constituer ses disciples, et qui est plus est ses tributaires, on peut presque dire ses esclaves. Ce qui, pour le moment, faisait de la grande idée une chimère. D*ailleurs, pendant que ceux-ci songeaient le triomphe de leur dieu dans celui de leur peuple, d'autres, attentifs au danger que courait l'intégrité de la foi et des coutumes nationales par la contagion des croyances et des mœurs étrangères, s*employaient à élaborer le code religieux et social du nouvel Israël. Lorsque l'empire perse eut remplacé Babylone dans l'hégémonie de l'Orient et que Jérusalem se fut modestement relevée par la permission de Cyrus et de ses premiers successeurs, ces princes favorisèrent l'établissement de la Loi juive, dite Loi de Moïse, qui devint ainsi le statut propre des Juifs sous la souveraineté de la Perse : sauvegarde de ce qui subsistait de nationalité, rempart de la foi et des traditions juives contre les influences du dehors, code fait pour un petit peuple ou une sorte de congrégration religieuse, et qui répugnait par sa nature même à une propagande internationale.

Cependant la formation de l'empire macédonien puis celle de l'empire romain achevèrent de préparer les conditions générales d'où une religion universelle, — dans les limites du monde humain qui la verrait naître, — pouvait réellement sortir. Ce que la conquête d'Alexandre et Tinfluence hellénique apportèrent à l'Orient fut surtout l'intense activité

du commerce civilisateur. Cette activité ne fut pas précisément celle d'un maître de philosophie, de science ou d'art, instruisant des disciples ignorants ; ce fut plutôt la pénétration réciproque de deux civilisations sous l'impulsion du peuple conquérant, dont la curiosité intellectuelle était apte à éveiller celle d'autrui. Mais les cultes helléniques, déjà fort discrédités sur leur propre terrain, presque dépourvus de mysticisme, ne s'imposèrent que superficiellement à rOrient, et ce furent plutôt les religions orientales qui utilisèrent la philosophie grecque dans leurs spéculations, ébauchant vaguement et diversement Tidée d'une religion commune ou s'associeraient et se confondraient les religions des peuples. Certains cultes pourtant, d'origine obscure, existaient dans les anciens pays grecs, qui se pouvaient rencontrer avec les cultes orientaux : c'étaientles mystères de Dionysos et ceux d'Eleusis, plus ou moins imbus du mysticisme orphique et qui étaient déjà des religions à tendance universaliste • en tant qu'ils s'offraient à tout Hellène pour lui donner la garantie d'une heureuse immortalité. Cybèle, la grande Mère de Phrygie, avait aussi ses mystères qui prenaient le même caractère de religion de salut. Mithra, qui était venu de Perse en Cappadoce et en Cilicie, avait aussi les siens . De même, en lî^gypte, l'antique Isis. Helléniques et peut être de vieille date orientalisés,ou bien orientaux et récemment hellénisés, ces cultes, antérieurement à

la conquête romaine^ étaient organisés en mystères de salât éternel .

Quelque forme, en effet, que prenne leur théorie de la rédemption, les mystères sont fondés essentiellement sur un mythe et sur un rite de salut. Le mythe est la légende d'une passion et d'ane résurrection divines, tout au moins de faits merveilleux analogues à la mort et à la résurrection d'un dieu, qui se sont accomplis à l'origine des temps : c'est Dionysos dévoré par les Titans et rendu à la vie par Zeus ; c'est Coré ravie par Hadès et ramenée à Déméter ; c'est Attis mutilé, mort et ressuscité ; c'est Osiris tué et démembré par Seth, rappelé par Isis à une existence immortelle ; c'est Mithra immolant, avant de monter au ciel, le taureau d'où sont sortis les êtres vivants. Peut-être Mithra lui-même étaitil incarné d'abord dans le taureau immolé, tout comme Dionysos, Attis, Osiris et même Coré ont subi originairement en différentes victimes le sort que le mythe présente comme une aventure unique de leur divine personnalité. C'est de ces anciens • sacrifices que procède le mythe de salut. Et le rite de salut, les rites essentiels de l'initiation consistent ey un renouvellement mystique, pratiqué au bénéfice du candidat et sur lui, de Ja divine épreuve et du divin triomphe. Ces rite« associent, identifient le myste au dieu dans la mort et dans la résurrection; c'est pourquoi l'initié est assuré de son imm<»rtalité bienheureuse avec le dieu et en lui. Vieux rites

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agraires et de confrérie qui sont devenus rites d'initiation supérieure pour les familiers d'une divinité dont on se persuade qu'elle donne aux siens Timmortalité qu'elle a d'abord conquise pour elle-même. Leur universalisme relatif provient de ce qu'ils concernent directement l'individu ; le bien qu'ils donnent peut être offert à tous indistinctement parce qu'il regarde chacun personnellement. Ce bien n'est pas compris en droit mais en grâce ; dans les mystères on est sauvé non par des œuvres méritoires mais par la faveur d'une divinité bienveillante et par la foi en cette divinité. Ainsi s'explique le crédit des mystères dans les derniers temps du paganisme méditerranéen : l'on croyait échapper, par l'amitié de divinités puissantes et bonnes, à l'étreinte de la fatalité et aux chances inquiétantes de l'au-delà. 11 n'en existait pas moins une discipline de l'initiation et même, plus ou moins développée, une discipline de l'initié, notamment dans les mystères d'Isis et surtout dans ceux de Mithra.

Dans ce mouvement vers l'universalisme religieux la domination romaine n'a pas introduit d'élément nouveau, mais, en construisant son immense empire, elle a créé le terrain qui convenait à une religion universelle, — aussi universelle, approximativement, que cet empire même, — et par son organisation, par la centralisation administrative, par les relations constantes entre la capitale et les provinces, elle a fourni à la propagande religieuse

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un ensemble de facilités jusqu'alors inconnues. L*on peut dire aussi que la création de l'empire romain appelait nécessairement la création conjointe d'une religion répondant aux proportions de cet empire et à l'état général de sa* culture, soit que, de manière ou d'autre, l'initiative de cette création religieuse partit de la puissance dominante, soit que, faute de cette initiative, la religion nécessaire se fît comme d'elle-même et qu'elle grandît d'abord sans aucun appui du pouvoir politique ou même malgré lui. Or, l'autorité romaine s'abusa en supposant que le culte officiel de Rome et d'Auguste pourrait traduire et soutenir la conscience religieuse de l'empire, synthétiser Tidéal humain qui se cherchait dans ce mélange d'humanités diverses, rassembler toutes les aspirations qui se faisaient jour parmi les nations et les cultes qu'elle avait englobés sous sa tutelle. Rome se montra dès l'abord incapable d'être le foyer religieux de l'empire qu'elle avait fondé ; non satisfaite elle-même de sa vieille religion dont ne subsistait guère que la tradition rituelle, hospitalière aux cultes helléniques et généralement à tous les cultes des peuples qu'elle avait conqak, elle ne sut qu'établir une certaine police extérieure des religions, en dépit de laquelle ces besoins religieux profonds, que la seule existence de l'empire tendait à surexciter, atteignirent leur objet. Sans le vouloir, elle avait rendu possible et moralement nécessaire l'œuvre d'une propagandA

religieuse à laquelle devaient succomber toutes les anciennes religions, à commencer par la sienne, sur lesquelles s'étayait vaille que vaille l'édifice de sa puissance.

La religion qui devait hériter des autres ne s'orienta que lentement vers un pareil succès. Le judaïsme aussi subit le contact de l'héllénisme, mais ce ne fut point pour s'y amalgamer pacifiquement comme les autres cultes orientaux. [1 y eut bien, même dans le judaïsme palestinien, un courant helléniste assez puissant vers le syncrétisme où allaient tous les autres cultes ; mais le zèle inconsidéré d'Antiochus Epiphane pour réaliser hâtivement par autorité politique la substitution de Zeus à lahvé dans le temple de Jérusalem, au lieu de seconder seulement l'assimilation des croyances et des mœurs qui tendait à s'opérer d'elle-même, provoqua une réaction violente dont le résultat le plus clair, avec une restauration passagère de l'indépendence nationale, fut la formation d'un parti religieux résolument anti-helléniste qui sauva le judaïsme en l'emprisonnant dans la Loi. Mouvement national et espérance religieuse s'étant ensemble exaspérés, c'est alors que prit corps définitivement l'idée du règne messianique à laquelle se joignit la croyance à la résurrection des justes, perspective du prochain avènement de Dieu en son règne sur la terre d'Israël pour la gloire de ses fidèles et pour l'extermination de leurs ennemis :

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tout ce qu'il fallait pour perdre le peuple juif au jour où sa foi serait blessée par une domination étrangère contre laquelle il irait se briser en escomptant le secours du ciel. D'autre part, ceptains Juifs, surtout ceux de la dispersion, notamment à Alexandrie, tout en répugnant au polythéisme et à ses pratiques, s'initiaient à la philosophie grecque, dont la tendance théorique au monothéisme et certaines critiques des cultes païens rencontraient leur propre foi ; et dans ces milieux prenait quelque consistance l'idée de la conversion du monde au dieu unique, au dieu d'Israël.

Dans le temps même où l'empire s'organisait sous la main d'Auguste et de Tibère commença l'agitation particulière d'où est sorti le mouvement chrétien, après la mort d'Hérode le Grand et la déposition de son fils Archélatis, lorsque la Judée se trouva décidément réduite en province romaine. Le recensement de Quirinius, — qui a bien quelque rapport avec la naissance du christianisme, bien qu'il ne soit pas en connexion chronologique avec la naissance de Jésus, — amena le soulèvement de fanatiques protestant que les Juifs ne dépendaient d'aucun maître sur la terre : l'historien Josèphe présente comme un chef de secte le principal agent de cette révolte, Judas le Galiléen ; la secte est celle des zélotes, des messianistes violents, qui finirent par causer la ruine de Jérusalem en l'an 70. Depuis Tannée du recensement jusqu'à la destruction de la

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ville et du temple la Palestine a vu surgir plus d'un messie. L'un de ces personnages messianiques, — on n'hésite pas d'ordinaire à qualifier les autres d'aventuriers ou d'illuminés, — fut Jésus le Nazaréen, qui, au temps du procurateur Ponce Pilate, annonça en Galilée et à Jérusalem l'avènement imminent du règne de Dieu ; comme c'était prophétiser l'anéantissement de la puissance romaine en Palestine, Jésus le paya de sa vie. Mais il ne mourut pas tout entier. Quelques disciples qu'il avait faits le virent et le crurent ressuscité, vivant auprès de Celui qui l'avait envoyé, prêt à venir du ciel pour instituer le règne divin qu'il avait annoncé. Intangible, ce messie mort a plus de succès que le vivant. Les fidèles du Crucifié font des prosélytes à Jérusalem ; quelques Juifs de langue grecque se rallient à eux ; le plus hardi de ces hellénisants, Etienne, prêche en synagogue, il ose dire que le Christ, en son avènement, détruira et abrogera la Loi, — sans doute pour que les païens puissent être associés au culte du vrai dieu ; — on le tue, et ses compagnons se dispersent : c'est le véritable commencement de l'apostolat ; quelquesuns de ces fugitifs viennent à Antioche prêcher leur foi et s'agrègent des païens sans leur imposer les observances spécifiques du judaïsme; bientôt un homme singulier, illuminé de génie, Saul dit Paul, juif originaire de Tarse, devenu de persécuteur apôtre par l'effet d'une vision, se joint à eux; la mission

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s'étend ; Barnabe et Paul font agréer au premier groupe croyant de Jérusalem que les païens soient admis au salut messianique, à la communion chrétienne, sans la circoncision. Bientôt Paul définira l'économie du nouveau mystère : le Christ, être céleste, prototype de l'humanité spirituelle et immortelle, est venu d'en haut racheter par sa mort la postérité d'Adam, Thomme terrestre, prototype de rhumanité charnelle et pécheresse ; ij suffit de croire en lui pour être sauvé. Tel est le mythe chrétien du salut. Et en voici le rite : le croyant est régénéré par le baptême où il reçoit l'esprit divin, l'esprit du Christ; il participe au corps et au sang du Crucifié dans la cène mystique de l'eucharistie, symbole commémoratif de la mort rédemptrice; ce n'est plus lui qui vit, c'est le Christ qui vit en lui ; il est immortel comme le Christ ressuscité, il l'est par le Christ, dans le Christ, l'ensemble des fidèles, rÉglise, étant le corps mystique de ce Christ qui a dompté la mort. Sur ce mythe et sur ce rite le christisnisme s'est fondé. L'espérance nationale du messianisme juif s'était muée en mystère de salut universel.

C'est ce culte nouveau,— négation de la Loi, tout aussitôt réprouvé par le judaïsme authentique, — c'est ce mystère judéo-païen qui marche avec les autres cultes orientaux à la conquête du monde méditerranéen. Il doit être mieux équipé ou il achèvera de s'équiper mieux que les autres, puisqu'il

les vaincra tous, et qu'il ne lui faudra guère plus de trois siècles pour devenir la religion de l'empire. A l'Évangile de Jésus le monde gréco-rçmain n'aurait pu se convertir, et ce n'est pas à l'Evangile de Jésus, c'est au mystère chrétien qu'il s'est converti. Mais Jésus fournissait à ce mystère un fondement historique et un idéal moral qui étaient plus consistants que ceux des mystères païens. L'œuvre du salut chrétien s'était accomplie à une date connue, par un personnage qui avait existé vraiment sur la terre. Grand avantage sur les Dionysos, les Attis, les Osiris, les Mithra, dont la personnalité purement mythique se dérobait aux prises de l'histoire. Le sauveur chrétien était une personnalité réelle, dont la physionomie prêtait d'autant plus à l'idéalisation qu'elle était originairement éclairée d'un grand idéal, et il donnait vie à l'idéal renouvelé dont on l'entourait. L'idée monothéiste, maintenue malgré tout, même au prix de contradictions logiques, prêta aux croyances chrétiennes une fermeté que n'avaient pas les doctrines de mystères. Enfin l'esprit de fraternité, de solidarité, gardé du judaïsme et de l'Évangile, fit la cohésion des communautés, créa l'Église, une sous la conduite invisible de son Seigneur immortel, comme l'était l'empire sous le gouvernement visible de César son maître. Le christianisme se trouva donc être la plus solide et la plus respectable des religions de mystère ; il fut accepté à ce titre. Son intransigeance

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môme le servit, parce qu'il voulut être la seule véritable économie de salut, et qu'on le crut sur parole. Tout bien considéré, la religion nouvelle devait à la mystique païenne presque autant qu'au judaïsme, et le monde païen put s'y reconnaître parce que son esprit d'abord y était entré ; elle avait su retenir du judaïsme, emprunter inconsciemment au paganisme les éléments qui devaient procurer sa réussite. On y entra comme dans la religion qui seule donnait une promesse valable d'immortelle humanité. La raison de ce succès, où se résument toutes les autres, est que le christianisme s'est trouvé capable de réaliser suffisamment l'idéal humain, la synthèse mysticomorale d'humanité dont l'empire avait besoin parce qu'il s'était constitué de façon durable et qu'il tendait a subsister.

De même que l'empire avait fait l'unité dans le chaos des peuples, le christianisme fit l'unité,— une unité relative, comme l'unité nationale et politique, — dans le chaos des religions. Il est incontestable que sa croyance, patiemment élaborée, s'est trouvée plus satisfaisante pour la moyenne des esprits même cultivés, eu égard précisément au caractère et au degré de cette culture générale, que les vagues théologies des religions païennes; que son culte, plus simple dans ses formes mais plus nettement expressif, débarrassé du grossier attirail des sacrifices sanglants, bientôt tempéré dans son mysticisme, convenait à une civilisation plus

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avancée que celle des anciens empires orientaux; que sa morale enfin, la morale juive idéalisée dans l'Évangile, répondait aux meilleures aspirations du monde qui l'adopta Mais, à vrai dire, si le christianisme conquit le monde romain, le monde romain, en se laissant gagner au christianisme, fit aussi bien celui-ci à sa mesure et à son image. Les racines du christianisme plongent dans le passé du peuple juif et des autres peuples méditerranéens : le christianisme comme tel est un produit de l'empire romain. Il correspond dans l'histoire de cette humanité à une grande crise ou un grand travail d'harmonisation relative, et il en porte les marques . Son dogme est un compromis du monothéisme et du messianisme juifs avec la philosophie, la théosophie et la mystique païennes ; son culte est un compromis entre la sobre tenue des réunions synagogalespour l'instruction et la prière, et les formes extérieures des cultes mystiques du paganisme ; sa moT> le, qui a été d'abord celle de petits groupes fervents un peu à l'écart de la vie commune, s'est accommodée tant bien que mal aux conditions d'une grande société, même aux abus qui ont été jusqu'à présent comme la rançon des civilisations, et elle s'est bientôt dédoublée en une morale commune, morale de préceptes, ramenée aux devoirs essentiels de la religion et de la vie sociale, assez mal observée d'ailleurs, à laquelle se coordonne un système de péni-

tence appelé à se développer indéfiniment, et une morale supérieure, morale de conseils, — ellemême transposition de Timpraticable idéalisme de rÈvangileen un ascétisme réglementé, — qui concerne une élite placée comme en dehors et au-dessus de la vie normale, compensant en quelque façon par un apparent excès de bien le défaut qui se remarque dans le vulgaire. C'est cette religion qui a subi le choc des barbares.

Elle l'a subi victorieusement parce qu'elle s'est assimilé ces peuples, inférieurs en culture, les incorporant dans ses cadres et leur imprimant pour ainsi dire la forme spirituelle de l'empire qu'elle personnifiait. Mais empire et religÇn se sont scindés en deux grandes fractions, l'orientale et l'occidentale. La fraction orientale, héritière directe du mysticisme hellénique, n'a pas tardé à s'immobiliser ^r le mystère chrétien tel que l'avaient défini les premiers conciles, après s'être divisée sur les formules d'interprétation du dogme christologique ; elle n'a pas été inactive, puisqu'elle a conquis la majeure partie du monde slave et que, par sa branche nestorienne, elle a, un moment, porté le christianisme jusqu'en Chine ; mais elle a, depuis plusieurs siècles, toutes les apparences d'une vieille religion, fixée en son passé, et dont on ne saurait dire ce qui adviendra quand les j(buples slaves seront davantage entrés dans le coifrant de la culture contemporaine. La fraction oCcijientale,

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dominée par Rome et pénétrée de Pesprit romain, est devenue un puisssant organisme où P'évêque de Rome a pris la succession de l'empire défaillant : rôle que l'évolution historique n'a mis à la portée d'aucun évêque d'Orient. Le christianisme occidental est une religion où le mysticisme est entièrement primé par le droit canonique ; où l'autorité effective n'est pas celle du livre sacré qui contient les documents des révélations juive et chrétienne, ni même celle de la tradition consignée dans les décrets des conciles, mais la volonté impériale et dirigeante de la papauté romaine. C'est à quoi du moins finit par aboutir un développement qui a été l'œuvre des siècles. Encore est-il que les barbares d'Occident ont été comme incorporés par l'Église romaine dans l'empire qu'ils avaient conquis ; que le prestige de cet empire les a dominés par rÉglise dont ils avaient accepté la foi ; et que, nonobstant la restauration du titre impérial en Charlemagne et les empereurs germaniques, le véritable héritier de la puissance romaine fut le pape, par qui s'est maintenue, tant qu'elle a duré, l'unité du christianisme occidental. Les évêques de Rome ont assumé, dans une très large mesure, la direc tion suprême des peuples issus de l'empire d'Occident ; ils l'ont fait en qualité de vicaires du Christ, l'empereur céleste ; et, sous le titre de souverain pontife, qui avait appartenu aux empereurs de l'ancienne Rome, ils ont été les chefs de la féoda-

lité chrétienne. Ainsi subsista une conscience catholique romaine, c'est-à-dire la conscience religieuse de Pempire romain converti au Christ, perpétuée par TÉglise qui avait baptisé les nations barbares.

Mais depuis la fmduxiii* siècle la papaulé faiblit, comme impuissante à soutenir un pouvoir si grand, minée aussi par les abus de sa richesse et de son autorité, contrecarrée de plus en plus par les individualités nationales qui s'affirment en s'opposant les unes aux autres. Les papes n'ont plus en main la chrétienté pour la lancer dans une entreprise commune, ainsi qu'ils avaient pu le faire pour les croisades. La nécessité de réformer l'Eglise en son chef et dans ses membres apparaît: ni le chef ni les membres ne se souciant d'être réformés, il faut que la réforme se fasse révolutionnairement. Un schisme irréparable s'opère, marqué par une ligne qui correspond en gros et vaguement à la distinction des peuples germains, anglosaxons et Scandinaves, qui ont le moins subi l'influence romaine, et des peuples dits latins, où l'élément barbare avait été absorbé par l'élément latin et la culture latine. Les dissidents, les protestants, se font des religions d'État qui sont censées avoir pour base l'Écriture, et dont les confessions doctrinales représentent en fait le dogme traditionnel à peine dégrossi ; mais ils ont posé un principe lourd de conséquences qu'ils n'avaient

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point prévues ; ayant nié l'autorité du pape et de la tradition pour s'en tenir à la révélation conservée dans l'Écriture, ils avaient fait juge delà révélation le sens individuel . Bien qu'une telle rupture avec une tradition religieuse dont par ailleurs on est décidé à garder la substance soit chose irréalisable, contradictoire en soi, et que les protestants n'aient pu s'empêcher de rester dans la tradition chrétienne, au lieu de rentrer dans le pur Évangile comme ils en avaient l'intention, ils n'en avaient pas moins préparé la dissolution du christianisme. Car l'individualisme absolu répugne à la notion même de religion et à la constitution sociale de l'humanité. Quoique son principe ne puisse être appliqué en rigueur, et que ceux qui s'essaient à le pratiquer ne puissent manquer de se faire plus ou moins illusion, retenant comme acquise par leur propre expérience une foi que la tradition leur a suggérée, qu'ils se suggèrent à euxmêmes sous l'influence d'une tradition, l'individualisme affiché et voulu n'a pas laissé d'agir comme un puissant corrosif sur les croyances chrétiennes, parce qu'il avait brisé d'abord la constitution politique et sociale de l'Église. Des communautés se sont constituées et subsistent en vertu d'une tradition bâtarde, sujettes à de perpétuelles dissidences et rongées par le rationalisme, entretenues cependant par le besoin de foi qui est en toutes les sociétés, et vivant aussi, en quelque

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manière, de leur hostilité à Tabsolutisme romain. De son côté, en effet, le catholicisme romain, la papauté avec ses milices, les clergés nationaux des peuples latins et ces peuples eux-mêmes se sont d'abord raidis contre la tourmente où Tancienne économie de la religion menaçait de sombrer. La papauté esquiva toute réforme profonde du régime établi : elle n'aurait guère pu s'y prêter sans se diminuer ou se renier elle-même. Sa préoccupation ne fut pas de s'adapter aux conditions d'existence des peuples nouveaux, mais d'opposer une barrière au flot montant du protestantisme et à la désagrégation progressive des anciennes croyances. Elle se barricada dans la tradition et ne songea qu'à fortifier sa propre autorité. Du concile de Trente, qui canonisa l'œuvre théologique du moyen âge, au concile du Vatican, qui canonisa l'infaillibilité doctrinale du pape et son autorité absolue sur toute l'Église, révolution intime du catholicisme n'a été qu'un travail de centralisation, une façon de mobilisation dans l'obéissance et l'uniformité, qui tendait à effacer toutes les autonomies locales, à restreindre les initiatives personnelles dans l'ordre de la pensée et dans celui de l'action. Comme le protestantisme affecte de ne connaître que le droit de la personne humaine, on dirait que le catholicisme affecte de l'ignorer, de ne connaître que le droit de l'autorité, le droit de la société chrétienne, personniflée et divinisée dans le pon-

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tife romain. Principe non moins ruineux que celui de l'individualisme absolu, un tel despotisme n'étant point viable, surtout à l'égard de peuples mûris en civilisation, de plus en plus conscients de leurs besoins véritables et instruits de leurs droits. Car les luttes confessionnelles et le mouvement de la civilisation moderne ont fini par ébranler tout l'édifice des anciens dogmes. Les protestants ont démontré sans trop de peine que les titres historiques du pontificat romain étaient caducs ; les catholiques ont établi aussi pertinemment que l'équilibre du protestantisme comme religion était fort instable et que les novateurs perdaient le christianisme. On avait, certes, commencé à détruire le christianisme traditionnel en en rompant l'unité ; c'était en préparer sûrement la ruine que d'en remettre en question toutes les croyances, toutes les institutions, toutes les règles. Moyennant ces controverses, la religion devint matière d'étude et de critique ; pour plusieurs bientôt elle ne fut plus autre chose. Les querelles doctrinales ne faisaient d'ailleurs que masquer — ou trahir — les changements profonds qui s'opéraient dans les sociétés et appelaient une réorganisation nouvelle des forces humaines dans notre monde occidental. Ainsi le déchaînement de l'incrédulité au xviii" siècle ne fut pas un accident, non plus que l'apostasie des peuples chrétiens qui depuis lors se poursuit lentement. La dislocation de Tem-

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LA HSUGIOI^

pire romain christianisé, qu»avaît enrayée la papauté du moyen âge, se continue dans l'évolution des peuples modernes, les crises religieuses qui se sont produites dans les derniers siècles, avec leurs alternances de luttes ouvertes et de compromis, en ayant été tout autant Pexpression que la cause. '

Au fond de cette évolution est l'effort vers une nouvelle synthèse d'humanité ; c'est sous la pression de cet effort que l'ancien système de synthèse romano-chrétienne apparaît de plus en plus insuffisant et craque de toutes parts. Les protestantismes, les rationalismes, tous les modernismes sont un aspect ou un élément du mouvement par lequel notre monde se porte vers une réalisation d'idéal humain plus large et plus compréhensif, et le catholicisme officiel apparaît de plus en plus à l'égard de ce mouvement comme le poids mort d'une tradition immobile. Tant s'en faut pourtant que le catholicisme réel ne soit pas autre chose et qu*il n'abrite encore beaucoup de foi vivante et agissante. Ce à quoi il résiste et ce qui le combat n'est pas non plus toute vie; ce n'est pas encore la la vie dans Tordre.et c'est beaucoup trop l'agitation dans l'incertitude. La décomposition de Tanciennefoi s'opère peu à peu sous nos yeux ; nous ne voyons pas encore la forme positive, éclairée par une sufsanté réalisation, de la nouvelle foi à laquelle notre humanité aspire presque inconsciemment et dont elle ne fait qu'entrevoir les lignes idéales.

L EVOLUTION RELIGIEUSE ET MOnALE

La présente guerre aura été une grande épreuve pour les christianismes établis. Tous se sont effacés derrière les nationalismes. La papauté romaine s'est réfugiée dans la neutralité; on pourrait dire qu'elle s'y enfonce, uniquement préoccupée de jouer, si elle peut, un petit rôle politique, — un rôle qui de plus en plus lui échappe, — dans ce formidable cataclysme où elle ne réussit pas à voir une crise d'humanité. Car la révolution religieuse qui couve en Europe depuis plusieurs siècles, coordonnée à une évolution politique, sociale, scientifique, et à l'expansion des peuples chrétiens dans le monde, est arrivée à un moment décisif. La guerre actuelle n'est pas qu'une querelle de peuples ; c'est le duel de l'humanité qui veut être et d'une humanité qui ne veut pas mourir, de la religion qui se fait et de celle qui tombe ; la lutte de la liberté des peuples contre le despotisme impérial, de l'idéal du devoir consenti contre Tidéal du devoir imposé, de la justice qui veut être une force, contre la force qui s'obstine à être un droit. Du dénouement de ce combat tragique dépend l'orientation de Tavenir. Il faut qu'un programme d'humanité meilleure se dégage du bourbier où notre humanité malheureuse a versé tant de sang; que les hommesvautours qui se repaissent de carnage y soient enfin dénoncés pour ce qu'ils sont, les fils de l'animalité ; que la notion évangélique de la fraternité humaine soit reprise avec un sens plus juste des

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conditions qui sont celles de notre existence ; que notre espèce trouve d'autres moyens de progrès que le massacre collectif. Sans doute était-il nécessaire qu'elle connût un tel paroxysme de folie, de haine et de cruauté, tout l'épanouissement de sa laideur, pour embrasser avec plus de foi et d'énergie un idéal de sagesse, d'union et de bonté, toute la perfection qu'elle se promet.

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