La religion nationale des Tartares orientaux [microform] Mandchous et Mongols, comparée à la religion des anciens Chinois, d'après les textes indigènes, avec le rituel tartare de l'empereur K'ien-Long
L'histoire des religions est, de nos jours, un des objets les plus importants des recherches scientifiques ; elle intéresse au plus haut point non seulement l'ethnologue et l'historien, mais aussi le philosophe et le théologien même; elle touche aux questions les plus graves. Il est donc essentiel que l'on ait des religions anciennes et modernes une connaissance complète et exacte autant que faire se peut; avant cela, cette étude ne peut servir à poser aucune conclusion certaine. Mais ce résultat n'est pas facile à atteindre; il en est surtout ainsi quand il s'agit des religions de peuples lointains, peu civilisés et peu connus, qui n'ont point consigné par écrit les principes de leurs croyances et de leur culte.
La difficulté est d'autant plus grande qu'il ne suffit pas de se rendre compte exactement de leur état actuql; mais qu'il est absolument nécessaire, pour apprécier sainement les faits, de suivre les doctrines et les pratiques à travers les âges, de se faire une idée précise de leur premier état, des changements, altérations et mélanges qui sont survenus dans le cours des siècles. Faute de quoi l'on est exposé aux méprises les plus regrettables et aux jugements les plus erronés.
Ce que nous disons ici en général est surtout vrai des religions tartares, mongoles et chinoises. Celui qui s'est occupé quelque peu de ces matières sait assez quels dissentiments régnent, non seulement entre les hagiographes vulgarisateurs, mais aussi entre les spécialistes, au sujet des croyances de ces peuples orientaux. Nous parlerons plus loin des Mongols à ce point de vue i ; qu'il nous suifise pour le moment de noter ce
* Voir la 5« partir.
que les sinologues mêmes font des anciens Chinois; les uns y voyant un peuple athée, les autres leur attribuant une religion matérialiste, d'autres enfin reconnaissant chez eux un monothéisme pur et élevé.
La plupart de ces divergences et de ces erreurs, puisque le oui et le non ne peuvent être à la fois, proviennent de ce que l'on se fie trop souvent aux relations des voyageurs, parfois même de simples touristes. Ceux-ci, mal préparés à leur tâche, malgré la meilleure volonté du monde, ne comprennent pas toujours ce qu'on leur dit, ou ne voient qu'une minime fraction du peuple dont ils décrivent la religion'!, prennent des idées et superstitions locales pour le fond des croyances générales, apprécient trop souvent ce qu'ils voient et entendent d'après leurs propres idées, et cherchent partout, aussi naturellement qu'inconsciemment, la confirmation de leurs systèmes personnels. Les spécialistes eux-mêmes ne sont pas absolument exempts de ces tendances inhérentes à la nature, comme la chair à la peau, ainsi que disent les Chinois, et n'ont eu souvent pour témoignages à consulter que ceux d'historiens orientaux étrangers à l'Extrême-Orient de l'Asie et plus enclins, de beaucoup, que les Européens à tout envisager h. leur point de vue particulier. La principale chose à faire pour le moment serait donc de rechercher, partout où ils se trouvent, les textes indigènes qui ont rapport aux matières religieuses, à les étudier, élucider et traduire, pour les mettre à la portée de tout le monde.
Pour l'étude de la religion des Tartares orientaux, nous avons un choix de textes aussi précieux que rares en leur espèce. Les premiers empereurs de la dynastie mandchoue, qui règne en Chine aujourd'hui, ont été des hommes de la plus haute valeur au point de vue tant politique que scienti-
' r/an passé, encore, un sinologue de renom, à peine arrivé en Chine, écrivait à la Revue Inlernationale, à la suite d'une conversation avec un letiré chinois, que l'idée de la divinité était absente des anciens livres de la Chine.
iîque et littéraire. K'ang-hi et K'ieri-long i, spécialement, sont des noms qui rappellent des souverains doués d'une haute intelligence, des vues les plus élevées et de capacités extraordinaires. Tous deux se sont vivement préoccupés de l'avenir de la nation d'où ils tiraient leur origine et des moyens de lui conserver son caractère propre et sa suprématie. Ils ont fait de puissants et heureux efforts pour préserver de l'oubli et du dépérissement sa langue, ses mœurs, sa religion et son histoire. C'est à ce zèle éclairé que nous devons, entre autres choses, ces lexiques appelés miroirs, qui nous conservent, avec le trésor de la langue mandchoue, le souvenir des usages et des croyances du peuple qui la parlait.
Mais le document le plus précieux, au point de vue qui nous occupe ici, et que l'on peut appeler unique en son espèce, est le Rituel de la religion mandchoue, le Rituel des sacrifices divers de la nation mandchoue 2, que fit recueillir et rédiger le grand empereur connu en Europe sous le nom de K'ien-long. On verra plus loin, dans la préface de cet ouvrage même^, l'occasion et le but de sa composition, les moyens employés par le souverain chinois, les noms et qualités de ses auteurs ainsi que sa valeur et son importance. C'est le code authentique de la religion mandchoue au XVl'' et au XVIP siècle.
Ce Rituel n'est point connu en Europe, bien qu'il mérite grandement de l'être, car il est de nature à corriger bien des idées fausses et à fournir des renseignements importants et sûrs à la science. Tout ce qu'on en sait est ce qui en a été dit par Langlès dans un rapport inséré au tome Yll des Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, sous le titre suivant : Recueil des usages (et cérémonies) établis pour les offrandes et sacrifices des Mandchous, par ordre de l'Empereur,
' Ces deux noms sont les litres de règne sous lesquels sont connus eu Europe les empereurs de la Chine qui régnèrent de 1662 à 1725 et de 1736 à 1796. Les Chinois les appellent de leurs noms d'honneur posthume Sheng-lzou et Kâo-tzong.
- Manjusa-i wecere metere kooli bilhe.
5 Voir la 2" partie.
( 6) ou Rituel des Mandchous. Hese-i toktobuha manjusa-i wecere
METERE KOOLI BITHE.
Langlès y donne un aperçu du bouddhisme tiré de \Ayin AJxberi (institution de l'empereur Akbar), puis un autre du Shamanisme, après quoi viennent le texte et la traduction de la préface du Rituel, de l'en-tête des chapitres et de quelques légendes des figures. Il n'y a que cela, et de plus les erreurs y abondent. Certes, on ne peut en faire un reproche au savant rapporteur. Le Mandchou venait seulement d'être révélé à l'Europe et l'on ne pouvait d'emblée en avoir une connaissance approfondie'!.
Ces circonstances m'ont fait croire qu'il serait utile de donner aux hagiographes d'Europe une connaissance complète de ce précieux recueil, et d'y adjoindre tout ce que les dictionnaires de la conversation mandclious, — car c'est ainsi qu'on peut appeler les Miroirs impériaux — pouvaient fournir de renseignements sur le même sujet.
Mais cela ne suffisait pas : il fallait aller au delà du XYl"-* siècle et pénétrer aussi loin que possible dans les temps antérieurs pour y puiser tous les souvenirs que les annalistes nationaux avaient pu conserver par écrit. C'est ce que nous avons pu faire, si pas complètement, du moins de manière à produire des résultats assez importants, en épuisant le contenu de VHisîoire de l'empire de Kin ou des Niutchis '^ que j'ai traduite Fan passés. Les histoires de la Chine nous ont fourni également quelques renseignements, moins importants, il est vrai, et moins sûrs, mais nullement méprisables.
Le religieux russe, P. Hyacinthe Bitchurinskyi, s'est aussi
' Il Iraduil, par exemiile, Wang kongsa(Wi princes el ducs), par les grands décorés du Kong; le fdin-ning-kong est pour lui le temple de Bouddha, tandis qu'il est consacré principalement aux esprits et que Bouddha y a simplement une chapelle. Langlès prend les samans pour des prêtres de Houddlia, il pense Bouddha plus ancien que Bralima, etc.
- Peuple qui habitait le midi de la Mandchourie et fonda au XI h' siècle l'empire de Kin.
3 Hisloire de l'empire, de Kin. Paris, 18.S6.
occupé de la religion mandchoue dans son livre intitulé . Kitai, ego jhiteli nravie, obytchayi prosvechtchenie (La Chine, son territoire, ses mœurs et coutumes, sa civilisation), Saint- Pétersbourg, 1840. Mais ce qu'il en dit, très bref du reste, n'est pas non plus exempt d'erreurs assez graves 'i et donne une idée complètement fausse des rites mandchous.
Le modeste ouvrage que je présente ici au public lettré ne sera donc pas, je pense, sans utilité; il fournira du moins des données sûres concernant une religion dont on a beaucoup parlé sans pouvoir s'appuyer sur le témoignage éclairé de ses sectateurs ; il leur fera connaître leur pensée intime et leur manière de concevoir les choses religieuses.
II nous a paru nécessaire de compléter ces notions en comparant le culte de la Tartarie orientale avec celle de ses proches voisins, qui sont venus également de la Tartarie pour occuper la région des grands fleuves et peupler ou soumettre le Pays des fleurs 2. Pour établir ces rapprochements, les moyens, les matériaux abondent. Nous avons consulté, outre le Shouking, le Tcheou-li (rites du royaume de Tcheou) 3 et le Li-U (Mémorial des rites) représentant, l'un le X'' siècle A. C. environ, l'autre les temps proches de l'ère chrétienne ; puis la Siao Hio (avec le commentaire de Tcheng Hsiuen), le Kia-H (ou Rites domestiques) de Tchou-tzè et le Tchoii-tzè-tsieh-yao-tclmen, lesquels, bien qu'écrits au XIIP siècle P. C, ou tirés des écrits de ce siècle, n'en reflètent pas moins des usages de beaucoup antérieurs. Le Li-ki est de tous le plus important parce qu'il comprend tous les rites, ou règles des actions, tant civils et domestiques que religieux et politiques, et qu'il est resté le régulateur de toute la conduite des Chinois.
' G'esi ainsi qu'il fait accomplir tous les rites cérémoniels par des prêtresses; il compte treize génies ou fét'ches, parmi lesquels il range Kuan-ii et Bouddha, etc. Voir plus loin.
"2 Nom que les Chinois donnent à leur pays.
'' Principauté dont le chef Wou-Wang devint empereur en H22 Â. C, après avoir vaincu le tyran Sheou, et dont la dynastie régna jusqu'en 233 A. C, réduite, à la fin, à l'étal des premiers rois capétiens.
Enfin il nous a paru qu'un coup d'œil jeté rapidement sur la religion mongole proprement dite, non point telle que le bouddhisme l'a transformée, mais comme elle nous apparaît dans ses éléments originaires et antérieurement à l'introduction de la doctrine de Çâkyamouni, pourrait aussi présenter quelque intérêt et quelque utilité. Nous avons donc puisé, par-ci, par-là, quelques traits, soit dans les ouvrages originaux tels que l'histoire des Mongols de Ssanang-Ssetchen et le Tai-Yuen-i-suduri bithe, soit dans les récits contemporains de la formation de l'empire mongol ou des premiers voyageurs qui ont parcouru les pays tartares.
Je dois, en terminant, dire quelques mots du livre mandchou dont je donne ici la première traduction qui ait jamais été faite. Le texte en est pris aux CC. 922 de la Bibliothèque de Paris et 423 de celle de Saint-Pétersbourg. Il forme six deptelins ou cahiers, dont le sixième est occupé par des planches. C'est une édition impériale bien soignée et ne contenant que peu ou point de fautes. Son composé et ses divisions seront connus par la traduction que l'on trouvera plus loin. Le tout contient environ quatre cents feuillets, dont soixante-deux de planches. 11 a cela d'intéressant, que c'est un monument de la langue mandchoue et non une traduction du chinois, comme le sont trop souvent les autres livres mandchous. Il ne présente du reste aucun trait spécial qui vaille la peine d'être nommé.
Espérant que ce petit ouvrage pourra rendre quelques services, nous le présentons aux hommes d'études comme une source d'information et comme un jalon posé dans les recherches à faire pour asseoir une partie quelconque de l'Histoire des religions sur des bases solides et durables. Puisse-t-il remplir son but !