AU XVI^ ET AU XVI1'= SIÈCLE
La religion des peuples tartares qui n'ont point adopté le bouddhisme a été maintes fois exposés dans les ouvrages spéciaux ou dans les relations des voyageurs. Mais les auteurs qui s'en sont occupés ne s'accordent guère entre eux. Les croyances et le culte de ces peuples ont aussi été très diversement appréciés. La plupart les confondant dans le terme général de Schamanisme et, n'y voyant que les superstitions et pratiques vulgaires d'une sorte de jongleurs et de sorciers qui parcourent les steppes de l'Asie, en ont fait une peinture qui ne porte guère les hommes d'études à s'en occuper.
Nous ne voulons citer comme exemple qu'une page du livre de M. A. Reville, intitulé : Les Religions des peuples non civilisés. Nous y lisons, en effet, au second volume, ces paroles
caractéristiques : « On englobe toute cette race (finno-tartare) au point de vue religieux, sous la dénomination de peuples Shamanistes, c'est-à-dire chez qui la sorcellerie, exercée par les Shamanes, constitue en quelque sorte la religion tout entière. » (Voir Op. cit., p. 172.) — « A nous civilisés, un Shaman ferait toujours l'effet d'un fou à lier. Il faut se transporter en imagination dans le steppe, au milieu de ces paysages monotones où les tentes et les troupeaux épars rompent seuls l'uniformité des perspectives. Qu'on se représente la brusque arrivée d'un homme étrange, dont le corps est tout couvert de chiffons, de grelots, de vieilles ferrailles s'entre-choquant à chacun de ses mouvements et affectant en majeure partie la forme de quadrupèdes, d'oiseaux et de poissons attachés les uns aux autres par des anneaux de fer. Ces objets sont autant de charmes doués d'un pouvoir magique. Sur sa tête, il porte une coiffure bizarre armée de deux cornes du même métal. D'une main, il tient sa baguette magique enveloppée dans une peau de rat ou de zibeline; de l'autre il frappe à coups redoublés sur une espèce de tambourin qu'il porte partout avec lui... C'est ainsi qu'il annonce son arrivée, qu'il prélude à ses jongleries, qu'il s'excite lui-même à l'extase. Il a de plus les mains gantées de peaux d'ours. Dans cet attirail il se met à sauter, à cabrioler, à exécuter une sorte de danse saccadée dans laquelle il croise les jambes tantôt en avant, tantôt en arrière, toujours tambourinant et poussant des hurlements. Bientôt on s'aperçoit que son regard devient fixe, concentré. Enfin il tombe à terre, comme inanimé, et il demeure dans cet état plus ou moins longtemps, étranger à tout ce qui se passe autour de lui. Mais le moment vient où l'accès spasmodisque cesse, le Shaman se relève tranquillement, il donne la réponse à la question qu'on lui avait, proposée. » Et plus loin : « Le Shaman est, ce me semble, le plus jongleur, le plus charlatan, de tous les sorciers de la non-civilisalion, peut-être aussi le plus habile. »
Tel est le jugement que le docte auteur porte sur la religion à laquelle le Shaman sert de ministre. D'autre part, l'empereur
chinois K'ien-long, écrivant la préface d'un des ouvrages publiés sous son initiative, n'hésite pas à affirmer que la religion de ses ancêtres tartares était pleine d'élévation et de majesté.
Si des affirmations aussi contradictoires, si des appréciations aussi divergentes ont pu se produire, c'est sans doute ([ue leurs bases n'étaient pas bien sûres, ou plutôt que chacun s'est arrêté à des points, à des caractères particuliers et variables qu'on a pris pour les traits généraux et constants. Là est en vérité, ce nous semble, la cause réelle de ce désaccord. Les uns ont confondu des traits du bouddhisme avec les caractères de la religion tartare; d'autres, par contre, ont pris pour bouddhiques '^ ce qui appartenait au Shamanisme.
En outre, on a considéré le côté vulgaire et grossier du Shamanisme comme constituant toute la religion des peuples qui sont adonnés à ses pratiques, et l'on n'a point vu ce qu'il pouvait avoir de plus noble et de plus élevé dans ses origines, au temps oii il n'était point seulement le culte de peuplades dépourvues de toute civilisation et n'avait point été refoulé parmi celles-ci par les envahissements du bouddhisme.
Heureusement, un empereur chinois de la race tartare des Mandchous qui domine aujourd'hui l'Empire des fleurs '^, a fait tracer du culte de ses ancêtres un tableau qui le montre sous son vrai jour, ou du moins tel qu'il était au temps où l'Empire mandchou s'étendait sur les bords de l'Amour, de la Sibérie aux limites du Petcheli. Ce n'était déjà plus, il est vrai, la religion première des tribus mandchoues dans toute sa pureté, le bouddhisme lui avait déjè donné son empreinte et l'on y reconnaît facilement des emprunts faits à la Chine.
' Dt^puis que ces lignes sont écrites, j'ai vu avec plaisir la même réflexion faite pai' M. Léon Feer dans son récent opuscule : Le Tibet : le pays, le peuple et la religion. Je hUis lieiireux de me renconlrer avec le savant auteur de cet excellent opuscule.
- Empire des fleurs {Hoa Koue) est un des noms que les Chinois donnent à leur pays. Céleste empire est une invention européenne faite par imitaiion des termes * Fils du ciel » qui désigne le souverain chinois. Les Chinois ne liisent en réalité que « Le dessous du ciel » {t'ien Ma) et non céleste empire.
Mais les traits originaires y sont encore facilement reconnaissablés et le sont d'autant plus que l'histoire des tribus occupant ces mêmes régions dès le X® siècle de notre ère, nous met à même de retrouver les caractères primitifs de leurs croyances et d'en suivre les développements et les altérations. Nous avons, en etïet, pour arriver à cette fin, les Annales de l'Empire des Niutchis, dit Empire d'Aisin, de Kin ou d'Or i, lesquelles, sans s'occuper expressément de matières religieuses, nous fournissent cependant des matériaux sutfisants, bien qu'épars, pour en reconstituer les fastes.
Pour procéder avec méthode, nous exposerons d'abord le culte des tribus de l'Amour tel qu'il nous est connu d'une manière certaine et dans tous ses détails, par l'exposé qu'en a fait faire l'empereur K'ien-long dans le Rituel mandchou, composé par son ordre. Pour que les lecteurs puissent juger en parfaite connaissance de cause, je donnerai plus loin la traduction complète de cet intéressant recueil. On verra dans la préface, écrite de la main de K'ien-long lui-même, le but et l'occasion de sa publication. Nous pouvons pour cela y renvoyer nos lecteurs. Pour le reste, comme l'impérial auteur s'est proposé uniquement de déterminer dans leurs menus détails les i4tes des cérémonies, et non de donner à ses peuples un exposé systématique de leurs croyances et de leur culte, il sera nécessaire de le faire à sa place, et de recueillir les éléments épars de ces tableaux pour les disposer dans un ordre qui en fasse mieux comprendre les principes et les rapports. Nous compléterons ce qui manque à cet exposé en puisant à d'autres sources, au Manju-gisun-i hulelm bithe 2, au T'singwen-ivei-shu ^, etc.
' Aisi'i et Kin. sigiiifîeul « or » l'un el l'autre; le premier en niaudcliou, le second ea chinois.
- Miroir de ta langue mandchoue. Voir plus loin. "' Dictionnaire mandcfiou-chinois.