‹ La religion nationale des Tartares orientaux [microform] Mandchous et Mongols, comparée à la religion des anciens Chinois, d'après les textes indigènes, avec le rituel tartare de l'empereur K'ien-LongChapitre 66 sur 76 · QUELQUES MOTS SUR LA RELIGION MONGOLE · texte numérisé non relu

QUELQUES MOTS SUR LA RELIGION MONGOLE

Jetons, en terminant, un coup d'œil sur une question qui se rattache étroitement à celle qui nous a occupé jusqu'ici. Je veux parler de la religion propre aux tribus mongoles.

La religion nationale des Mongols, le culte qu'ils pratiquaient avant d'avoir subi l'influence du boudhisme, de la Chine et du Tibet, est une de celles qui a été exposée des manières les plus diverses, les plus contradictoires même, et cela non point par des touristes ou des écrivains de second ordre, mais par des spécialistes qui se sont occupés expressément de cette question. Pour s'en convaincre, il suffit de consulter les très doctes ouvrages dont nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs les passages les plus importants.

Voici d'abord ce qu'en dit un savant, qui a fait du Mongol une étude spéciale, et qui en a donné à l'Europe les premiers monuments de quelque importance. M. J.-G. Schmidt ^ a écrit un ouvrage justement estimé, ayant pour titre et pour objet : Recherches relatives à l'ancienne histoire de la civilisation religieuse, politique et littéraire des peuples de l'Asie centrale, principalement des Mongols et des Tibétains. Les renseignements qu'il nous donne sur la religion nationale des Mongols forment, réunis, le tableau suivant :

« Les Mongols honorent trente-trois esprits ou divinités qui

* Forsdiungeii im GebieLe der alteren religiôsen, poHtischen und literarischen Biidungsgeschiclile der Vôlker Mittel-Asiens, vorzUglich der Mongolen und Tibeten. Saiiil-Pélersbourg, 1824. In-S".

habitent un mont élevé ; à ee mont, par imitation de l'Inde, ils ont donné le nom de Sumer {\eSumeru desindous). A leur tête est un esprit plus élevé que les autres qu'ils appellent Hormuzda (du nom emprunté du dieu persan Ahura Mazda, en persan moyen Hor7nazd et Eormuzd). Hormuzda est le grand esprit protecteur de la terre ; les rois sont ses fils et des émanations de sa personne.

Mais tous ces esprits sont soumis à Ortdlang •!, parce qu'ils appartiennent au système du monde que celui-ci gouverne et représente. En outre, au-dessus d'Hormuzda, les Mongols ont un Tegri supérieur appelé Esirn Tegri 2, qui correspond à peu près au Brahma indou, plus quatre tegiis maharajas 3, exécuteurs des ordres d'Hormuzda. Ces trente-quatre génies luttent contre les Assuri, qui habitent des gorges profondes et ténébreuses au pied du Sumer, et selon que la victoire appartient aux bons ou aux mauvais esprits, le bien, la vertu triomphent ou succombent ^. »

Voilà une voix. Écoutons maintenant M. B. Bergmann, auteur d'un livre sur les Mongols, des JSomadische Streifen :

« D'abord, au-dessus de tout, les Mongols placent trois êtres divins, trois sublimes honorables qui, toutefois, ne font pas « trinité » et qu'ils appellent : Dedu, Gurbmi, Erdeni, a les trois joyaux ».

» Leur système cosmogonique est ainsi conçu : Avant toutes choses, il existait au ciel des êtres divins, Tengheri, parmi lesquels les uns étaient plus puissants que les autres. Un de ces êtres nommé Dewong-Kliarra forma un monde tiré du chaos. Avant cette création, le chaos avait duré un temps immense. Un vent se mit à souffler (excité probablement par Devy^ong-Kharra) et forma des éléments du chaos une masse

1 Ce mol désigne le monde terrestre avec les diverses régions où les âmes renaissent selon le principe de la mélempsychose.

2 Esrun. Voir l'explicaiion plus loin.

3 Terme sanscril signifiant n grand roi «.

* J. Sghmiivt, op. cit., pp. 146-149.

immense, profonde de 13,000,000 de werstes et longue de 80,000 environ. Une foule de nuages d'or s'amoncelèrent et se changèrent en une pluie qui forma la mer. Sur la surface de cette mer, un nouveau souffle de vent produisit une écume de 2,500,000 werstes et cette écume, en s'épaississant, produisit le monde entier. Et d'abord des tempêtes réunirent la masse qui compose le mont Sumer, lequel est entouré d'eaux, et ces eaux supportent de nombreuses îles.

» La plus grande paix régnait parmi les Tegris, mais l'insurrection et l'esprit d'insubordination vinrent un jour s'implanter en eux, en sorte qu'une partie des Esuri Tengheri furent changés en Asuri Tengheri.

» Les hommes, parfaits à l'origine, perdirent peu à peu leurs qualités. D'abord ils n'avaient besoin d'aucun astre qui les éclairât; le dépérissement de leurs vertus les plongea dans l'obscurité. Alors quatre Tengheris bienfaisants, Bisné, Mandi, ÂUa et Luslian, eurent pitié d'eux et, prenant le mont Sumer, ils barattèrent la mer jusqu'à ce que le soleil et la lune en sortissent.

)) Le monde continue et continuera à décroître sans s'arrêter sur cette pente fatale; les hommes deviendront des pygmées jusqu'à ce que des épées, tombées du ciel, fassent périr toute la race humaine. Après quoi, une pluie bienfaisante fera tout revivre i . »

De son côté, Marco Paulo, qui a visité et étudié la Mongolie vers la fin du XÏIP siècle, dit au chapitre LVIII de ses voyages :

« Ils ont un dieu à eux qu'ils appellent iYa%ai; ils disent que c'est un dieu terrestre qui garde leurs enfants, leurs bestiaux et leurs demeures. Us lui témoignent un grand respect et lui font de grands honneurs; chacun le tient chez lui. Us le font en feutre et en drap et le renferment dans leurs armoires. A ce dieu, ils font une femme et des enfants en étoffe, ils posent sa femme à son côté gauche et ses enfants par devant.

^ Voir NoRuis, Exposé des principaux dogmes tibétains-mongols. Extrait de l'ouvrage de B. Bergniaun, pp. 5-14.

C'est surtout quand ils se mettent à manger qu'ils lui prodiguent des marques d'honneur. Ils prennent de la graisse pour oindre la bouche de ce dieu, de son épouse et de sa progéniture, puis de la soupe, qu'ils jettent au delà delà porte du lieu où ce dieu est placé ; ils disent alors qu'il a eu sa part ainsi que sa famille 'i. »

Consultons maintenant le savant historien des Mongols, M. le baron d'Ohsson ; voici ce qu'il nous apprendra et ce qu'il a puisé lui-même chez les principaux historiens musulmans :

« La croyance et les pratiques superstitieuses de ces peuples avaient la plus grande conformité avec celles des autres nations nomades ou sauvages de l'Asie septentrionale. Ils reconnaissaient un être suprême qu'ils désignaient, ainsi que le ciel, sous le nom de Tengri. Ils adoraient le soleil et la lune, les montagnes, les fleuves et les éléments. Ils sortaient de leurs huttes pour rendre hommage à l'astre du jour par des génuflexions, qu'ils faisaient tournés vers le midi; et ils épanchaient une partie de leurs boissons en l'honneur des corps célestes et des éléments.

» Leurs divinités étaient représentées par de petites figures de bois ou de feutre nommés onggon qu'ils suspendaient à leurs huttes ; ils s'inclinaient devant ces idoles et leur offraient les prémices de leurs repas, en leur frottant la bouche avec de la viande et du lait. Ils avaient une foule d'idées superstitieuses, et la mort n'était, selon eux, que le passage à un autre monde, où l'on vivait de même que dans celui-ci. Ils attribuaient leurs maux à l'influence d'esprits malins, qu'ils tâchaient de fléchir soit par des offrandes, soit par l'entremise des Carnes'^, ministres de leur culte grossier, qui étaient à la fois magiciens, interprète des songes, augures, aruspices, astrologues et médecins. Ils les évoquaient par des mots magiques au son du tambourin, s'exaltaient par degrés, éprouvaient de violents transports et

1 / viaggi di Marco Polo, seconda la lezione del cod. tnagliabechiano piu antica, per cura di A. Bartoli. Firenze, 1863, F. Lemonnier, p, 82.

2 Kames ou Kami. Ce sont les Samaiis de la Mandchourie.

lorsqu'ils étaient animés par le démon, ils rendaient leurs oracles en faisant des gambades et d'horribles contorsions. On les consultait dans tous les cas de la vie, et ils savaient toujours mettre à couvert l'infaillibilité de leur science i. » Et plus loin, en parlant de Tchinghiz-khan, l'auteur ajoute :

« Il croyait à un être suprême, mais il adorait ie soleil et suivait les pratiques grossières du chamanisme 2. »

Ainsi parle d'Ohsson. Mosheim de son côté affirme, d'après le témoignage d'auteurs mahométans, que Genghiz-khan croyait à l'existence d'un dieu unique, neque idola imqiiam coluit 3.

D'après MM. Pallas et Gmelin 4-, voyageurs russes, les Mongols, tout en reconnaissant un Dieu suprême, s'en occupentmoins que de dieux secondaires bons et méchants qui se mêlent aux choses de ce monde, et sont craints beaucoup plus que le souverain seigneur de toutes choses. Chaque horde à ses divinités favorites; chaque famille se fait ses idoles de chiffons sous sa tente, leur adresse des prières et leur fait des offrandes et des sacrifices le matin et le soir et surtout à la nuit.

On le voit, cela devient une vraie mosaïque malgré certaines analogies; et l'on pourrait facilement en multiplier les fragments. A quoi cela tient-il, et comment expliquer ces disparates?

Ce fait, qui paraît assez extraordinaire à première vue, s'explique assez aisément quand on étudie les différentes relations dont nous venons de donner un spécimen. Ces différences viennent principalement de ce que les sources où les renseignements ont été puisés, n'appartiennent ni à la même époque, ni à la même contrée. La Mongolie a été comme un sol banal sur lequel ont passé difterents courants religieux : brahmanisme, l)ouddhisme, lamaïsme, croyances chinoises, tout cela

' Histoire des Mongols depuis Tchingiiiz-khan jusqu'à Tamerlan, par le baron C. d'Ohsson. 4 vol, in-8», 1. 1, pp. 16 el 17.

2 /ôzd., p. 412.

5 Historia Tarlarorum ecclesiastica, p. 58.

* P. Pallas, Sammlungen historischer Nachrichten Uber die mongolischen yoV/cersc/ia/ien. 'Saint-Pétersbourg, 1776; 2 vol. iû-4».

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