‹ La religion nationale des Tartares orientaux [microform] Mandchous et Mongols, comparée à la religion des anciens Chinois, d'après les textes indigènes, avec le rituel tartare de l'empereur K'ien-LongChapitre 67 sur 76 · Tome XL · texte numérisé non relu

Tome XL

s'y est répandu et y a exercé plus ou moins d'influence. Les trente-trois tengris sont de provenance tibétaine, influencée par l'Inde ; le Sumer, l'Esrun i Tengri, les c[uatre maharajas Tengris, les Assuri, sont d'origine brahmanique.

Les croyances exposées par Bergman sont le produit du bouddhisme; les trois joyaux ne sont pas autre chose que la triade bouddhique : Bouddha, la loi, l'église, etc.

Plusieurs voyageurs et historiens parlent des idoles de feutres que se font les Mongols et qu'ils adorent ; cela semblerait irréfragable même pour une époque très ancienne. Mais il est à remarquer que tous ces auteurs n'ont connu la Mongolie qu'après l'introduction du bouddhisme, et, d'un autre côté, nous trouvons dans un auteur contemporain et commensal des premiers souverains mongols un témoignage digne de toute attention. Vartan, le prêtre arménien, qui vint auprès de Houlagou pour intercéder en faveur des chrétiens, rapporte ceci : « Houlagou fut séduit par les astrologues et les prêtres d'idoles appelées Sâkyamouni et Maidari. Houlagou avait confiance en leurs oracles, et c'étaient eux qui décidaient de la guerre ou de la paix, des combats ou de l'attente; ils lui promettaient longue vie ici-bas et après cela une seconde vie dans un corps plus beau. Us lui persuadaient d'élever des temples à leurs idoles et y allaient prier. Hs faisaient parler des idoles de feutre et lui prédisaient ce qu'ils voulaient 2. » L'historien arménien Guiragos, né vers l'an 1200, rapporte également que les magiciens tartares, sectateurs de Sâkyamouni et de Mâitreya 3 faisaient parler des idoles de feutres et qu'ils abusèrent Houlagou en lui promettant l'immortalité 4. Aussi ce prince les honorait audessus de tout et s'était abandonné sans réserve à leur volonté. Et peu auparavant l'historien avait dit : « Les Mongols ne pro-

' LHçvara, Bralima?

■^ Journal asiatique, 1838, p. 507. '

2 Ce sont bien les prêtres bouddhistes, car riiistorien dit qu'ils ont la lête rasée ei portent des vêlements jaunes, * Journal asiatique, 1860, p. 306.

fessaient aucun culte, ne connaissaient aucune cérémonie religieuse; cependant ils avaient le nom de Dieu à la bouche dans toutes les occasions, et répétaient que Dieu avait pris le ciel en partage et abandonné la terre au Khakan i. »

Parmi ces renseignements contradictoires, il me semble bien difficile de ne point choisir ceux qui nous viennent de gens qui vivaient à l'époque précise où nous recherchons l'état religieux des Mongols, qui ont vécu au milieu d'eux, soumis à leur puissance, plutôt que le témoignage d'auteurs plus récents ou de simples voyageurs passagers. Il me paraît donc plausible d'attribuer l'introduction de ces idoles de feutre et de loques aux prédicants des saints bouddhistes, comme le fait Vartan sans aucune hésitation. 11 est possible aussi que ces idoles étaient reçues dans certaines contrées du centre ou du nord de l'Asie sans être bien acclimatées chez les Mongols. C'est du moins ce qui résulte de l'étude des sources tartares qui confirment complètement les dires des historiens arméniens. Nous avons examiné dans ce but l'histoire de l'empire mongol écrite d'après ses annales, le Tai Yuen-i Suduri-bithe, et l'histoire des Mongols écrite par le prince mongol Ssanan-Setsen.

Celui qui a parcouru le premier ouvrage aura facilement constaté que les annalistes de la dynastie de Tchingiz-khan ne font aucune mention de pratiques du culte, de prières, offrandes ou sacrifices; qu'à peine y rencontre-t-on quelque pensée religieuse. Tout au commencement, la croyance aux esprits s'y manifeste par la légende d'Alan-goa engendrant le fondateur de la dynastie des Khakan après l'apparition d'un esprit lumineux. Un peu plus loin il trouvera ces paroles de Temujin {GengJus-lihan) apprenant l'arrivée de Borji dans un moment de détresse : « Je vois bien que le ciel me protège d'une manière spéciale «. La môme pensée est répétée plusieurs fois par Houbilaï-khan.

Par contre, dans l'histoire de l'empire de Kin, la mention d'actes du culte est assez fréquente, ce qui rend la différence

1 Journal asiatique, 1860, p. 249.

très remarquable et le silence des annalistes mongols très significatif. On ne pourrait objecter que Tchingiz-khan ayant pratiqué une tolérance religieuse complète et voulu mettre toutes les croyances sur le même pied, a évité les pratiques d'un culte spécial, car ce système n'a pu être auguré qu'après la soumission des tribus mongoles et ses premières conquêtes extérieures. Et si les tribus .qu'il gouvernait et cherchait à conquérir eussent été religieuses, superstitieuses, Tchingiz-khan était trop politique pour braver leurs sentiments en affectant l'indifférence complète et l'absence de préoccupations religieuses.

Ceci nous est confirmé par le texte même des ordonnances ou du code du grand conquérant mongol. Son recueil de lois commence en effet par ces mots : « On adorera un seul Dieu, créateur et maître absolu du ciel et de la terre, qui donne vie et mort et tous les biens, qui a sur tout un pouvoir absolu i «, et malgré cela le code ne contient aucune allusion à aucun culte. Si même le législateur tartare eût voulu éviter de froisser des convictions quelconques, il pouvait, tout en poursuivant ce but, recommander les pratiques religieuses en général ; il n'eût été que mieux vu des chrétiens, comme des musulmans et des bouddhistes, et même de ses propres sujets, s'ils eussent eu quelque sentiment religieux.

Le môme esprit se manifeste dans toutes les relations, tant des historiens arabo-persans que des auteurs arméniens contemporains, dont il a été parlé plus haut. « Dieu sait ce qu'il fait », écrivait Houlagou au khalif de Bagdad ^. « Dieu t'a-t-il prescrit de m'injurier », lui dit-il lorsqu'il fut amené captif devant lui 3. De même Tchingis-khan avertit son épouse Abika

^ Petit DE la Croix, Histoire de Genghis-khan, 1. 1, chap. VI; L. Langlès, Institutions politiques et militaires de Tamerlan, p. 596. Paris, 1787. Cfr. Journal asiatique, 1842, t. XIII, pp. 95-103. ExU-ait de Mirkliond : le premier décret n'y esl point menlionné; mais Mirkhond dit que Tchingis-khan favorisa les saints et les sages parce qu'il savait que cela plaisait à Dieu. (Voir p. 96.)

2 Journal asiatique, 1858, p. 489.

3 Ibid., p. 490.

qu'un songe effrayant l'avait troublé toute la nuit et que « Dieu lui ordonnait de se séparer d'elle ».

Et ce n'étaient pas seulement les Kliakans qui parlaient de la sorte. Baiju-noyan, par exemple, général mongol appartenant à la tribu Yissute, disait dans la lettre adressée au Pape : « Si tu n'obéis pas au commandement de Dieu et de celui qui domine sur la terre, nous ne savons ce qui en adviendra; Dieu seul le sait. « Le sceau des khans portait : « Dieu seul au ciel et le khan sur la terre 'i . »

Autre trait des plus significatifs : le roi d'Arménie, Haithom, devisant avec les Vartabeds arméniens venus en mission auprès de Batou, leur expliquait que « dans certains pays au delà de la Mongolie il y a des contrées idolâtres dont les habitants adorent deS statues d'argile appelées Sâkyamuni, qu'ils disent être un dieu, et un autre dieu appelé Mâitreya qui a aussi ses statues; qu'ils ont toute une race de prêtres rasés, à manteaux jaunes, pratiquant l'abstinence, etc. »

Si les populations mongoles au milieu desquels ils se trouvaient eussent été également idolâtres, Haithom ne leur etît point expliqué cela comme un fait plus ou moins extraordinaire.

Tout ceci nous est confirmé par le témoignage indirect de Ssanang-Ssetsen, l'historien national de l'empire mongol. Pas plus que les autres écrivains orientaux il ne donne à soupçonner l'existence d'idoles chez les Mongols avant l'introduction et la propagation du bouddhisme.

La foi primitive de Temouj in {Genghis-]ihan),^\ov& encore chet d'une petite tribu, s'y révèle clairement. En 1189, le nouveau souverain plante au bord de l'Onon le drapeau de son esprit protecteur. Peu après le général Ssubegetai Baghatur marchant contre Khassar Esen révolté, dit : a Si nous réussissons dans notre entreprise, l'esprit protecteur de notre chef est le seul qui le sache "2. »

< D'Ohsson, Histoire des Mongols, 1. 1, p. 418; t. Il, pp. 230, 23S et 236.

2 Geschichte der Ost-Mongolen, etc. Verfasst von Ssanang-Sselzen. Texte

original et traduction de J.-J. Schmidt. ln-4°, S'-Pélersbourg, 1829, pp. 70-73.

La croyance au Tegri suprême, Dieu unique et souverain maître, se montre en une foule d'endroits; des nombreux Tegris dont parle J.-G. Schmidt, il n'est nulle part question. Tchingiz-khan appelle le Tegri son père, l'éternel, et les Khakans suivants imitent son exemple. Tegri mon père! sois mon témoin., , Ainsi Tchingiz-khan terminait une objurgation à Shidurgho-Khakan... « Tegri, mon père! tu décideras de cela », dit Aroktai i. « Tegri suprême, éternel! sache cela 2 », s'écrie Molikhai-Ong. Ajoutons encore que, dans leurs formules de serment, n'apparaît aucune trace d'invocation d'idoles ou de génies.

11 serait bien étonnant que les Mongols des tribus primitives eussent été largement adonnés au culte des idoles, sans que leurs annales en portassent aucun vestige. ,

Ce n'est point qu'il ne régnât parmi eux aucune superstition. Le contraire est même certain ; les historiens sur lesquels nous nous sommes appuyés jusqu'ici leur en attribuent une bonne part, et parmi ces superstitions nous en reconnaîtrons plus d'une que nous avons déjà trouvée chez les Mandchous.

Les Mongols croyaient, dit d'Ohsson, d'après plusieurs auteurs arabes, qu'une foule de choses indifférentes en ellesmêmes portaient malheur ou attiraient le tonnerre. Les lois de Tchingiz-khan consacraient la défense d'uriner dans l'eau ou sur des cendres, d'enjamber le feu, une table; de plonger la main dans l'eau courante et d'y puiser autrement qu'avec un vase, de laver ses vêtements 3. « Les femmes mongoles, dit Rubruquis (moine franciscain envoyé par Louis IX, roi de France, à la cour mongole en 12o3), ne lavent jamais leurs hardes, disant que Dieu se courrouce et envoie des tonnerres quand on les suspend au soleil pour les sécher 'i' », Jean du Plan- Carpin (autre religieux envoyé en mission près de Batou)

* Op. cil., pp. 146 et 147,

2 Tckerin tegri mongke ci meti, p. 172 {Op. cit.). 5 D'Ohsson, t. I, p. 409.

* Voyage en Tartarie, chap. IX,

affirme que les Tartares se gardent de toucher le feu avec un couteau, de frapper des coups de hache près du feu ; puis il ajoute : « qu'ils avaient beaucoup d'autres superstitions de ce genre qui provenaient peut-être de la crainte d'offenser les éléments i. «

L'historien arménien Guiragos ajoute à ceci que les femmes des Tartares sont aussi sorcières et jettent des charmes sur tout, et qu'elles prennent leurs décisions d'après les oracles de leurs magiciens '2. Ils croient, dit-il en outre, qu'un démon entre dans le corps des défunts et leur fait entendre mille billevesées; ce qui rappelle parfaitement le biiceli des Mandchous. Ils écorchent le cheval du défunt qu'ils veulent honorer et arrangent, recousent sa peau comme s'il était encore entier, puis la suspendent à un arbre ou à un endroit élevé 3. Nous avons vu un usage tout semblable en Mandchourie. J. du Plan- Carpin ajoute encore dans la relation de son voyage que les- Mongols n'osent point laisser tomber du lait, un breuvage ou un aliment quelconque par terre; qu'ils n'ont point d'idée d'une rétribution dans l'autre vie, d'aucun châtiment des fautes {damnalioneperpeUia), mais qu'ils croient qu'après la mort ils entreront dans un autre monde où ils auront de nombreux troupeaux, boiront et mangeront à souhait. Ils fléchissent le genou devant la lune et se purifient en passant au-dessus d'une corde ou entre deux feux, etc. ^. Fait très remarquable : l'envoyé du Saint-Siège qui a fait un chapitre exprès des superstitions des Mongols, ne signale chez eux aucune trace d'idolâtrie.

Si maintenant nous réunissons et comparons ces renseignements si divers, si nous nous rappelons les origines différentes (le ces croyances presque contradictoires qu'on a attribuées aux Mongols, il me sera permis d'affirmer que la religion nationale des Mongols était très simple, plus simple encore que

' Vl^CE^'Tll BuRGU.\Di, Spéculum liislorinle, 1. XXXI, cap, VII.

- Ceci se rapporlp sons doute aux Samanes.

5 Journal asiatique, 1858, pp. 250 et 251,

^ ViNC. BuRGUNDi, Speciili mojoris, t. IV, I. XXXI, cap. VI (.

celle des Mandchous, bien qu'elle eût avec celle-ci de grandes analogies. Les Mongols croyaient à un être suprême, intelligent et personnel, dans ce sens qu'il avait une activité propre dirigée par une intelligence, quand bien même ils l'eussent parfois confondu dans le langage avec le ciel. Ils croyaient aussi à des esprits inférieurs au premier, les uns bons, les autres malveillants, mais ils ne se pensaient pas tenus de les honorer d'un culte, si ce n'est quand ils avaient quelque bien à en espérer ou quelque mal à redouter; encore ce culte ne consistait-il guère qu'en manœuvres de sorcelleries et en prières. Ils avaient, du reste, diverses superstitions qui leur faisaient interdire certains actes; mais ils n'usaient point d'idoles. En Mandchourie, les idoles étaient également inconnues; la seule qui y fût en usage était celle de Boudha. Or, on sait que les Chinois apprirent à connaître l'existence du bouddhisme par la nouvelle apportée de l'Inde qu'une statue d'or de Sâkyamuni, élevée près des frontières de l'empire du Milieu, y opérait des prodiges, et de plus que les Chinois apprirent des bouddhistes l'usage des idoles, qui se développa si fortement parmi eux.

Il est donc éminemment probable que le culte des Magots vint chez les Mongols d'au delà leurs frontières et ne prit point naissance au milieu d'eux.

Je ne veux pas trop insister sur des points qui ne présentent pas une complète certitude, et je me borne à signaler en terminant l'utilité que présentent les relations des historiens arméniens et chinois pour l'éclaircissement d'une question restée obscure jusqu'ici : les raisons qui déterminèrent les Khakans mongols à se donner avec leurs peuples aux prédicants du bouddhisme. On a pu voir que les bonzes et les lamas qui se répandirent en Mongolie s'attachèrent à flatter ces fiers souverains qui se disaient les fils de Dieu et prétendaient soumettre la terre entière à leur puissance. Les touins i leur promettaient l'immortalité, une seconde vie pleine de gloire et de félicité ; ils leur annonçaient triomphes sur triomphes et ne

* Nom donné aux bonzes mongols.

leur ménageaient aucune adulation, aucune ruse de leur art. Les envoyés du pape, au contraire, venaient les reprendre de leurs crimes et les engager à se soumettre à son autorité spirituelle. Les fiers descendants de Tchingis-khan ne pouvaient écouter ce langage. Parmi ces superbes conquérants, il y en eut, tel que Houlagou, qui se montrèrent disposés en faveur des chrétiens, mais cette bienveillance n'alla jamais jusqu'à courber devant le pontife le front du potentat qui voulait faire courber toutes les têtes devant lui. Le khalife du prophète de la Mecque exigeait également la soumission à sa puissance. Incapable de renoncer à ses prétentions, le khan des khans ne pouvait être que bouddhiste.

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