‹ La religion nationale des Tartares orientaux [microform] Mandchous et Mongols, comparée à la religion des anciens Chinois, d'après les textes indigènes, avec le rituel tartare de l'empereur K'ien-LongChapitre 70 sur 76 · RAPPORTS DE LA RELIGION CHINOISE AVEC CELLE DES TARTARES · texte numérisé non relu

RAPPORTS DE LA RELIGION CHINOISE AVEC CELLE DES TARTARES

1. La religion des Mandchous et celle des Chinois en ce qu'elles ont d'originaire, se ressemblent certainement en plusieurs points. Nous trouvons de part et d'autre, quant aux doctrines, la vénération du ciel et de nombreux esprits, considérés comme capables de mouvoir les forces physiques, de favoriser

* Voir ma S/ao-/7/o, Iraduile pourla première fois, p. 501, § 111, p. 308, 1. 5.

* Ibid., p. 126. Quant au Tchou-lzi tsieth Yao, j'en donnerai la iraduclion dans le Journal of the Boyal Asialic Society. Je ne puis qu'y renvoyer mes lecteurs.

l'homme ou de lui nuire ; la croyance à la magie, à la divination, à la signification des songes et des pronostics.

Quant aux pratiques religieuses, l'une et l'autre ont la prière, les offrandes, libations, encensements, immolation de victimes, dépècement et manducation de la victime, et d'autres encore.

Je n'envisage dans cette énumération que les traits généraux, parce que les détails peuvent avoir été empruntés par les tribus du Nord à leurs voisins du Midi plus civilisés qu'eux-mêmes.

Mais aussi les différences essentielles ne manquent point. D'abord la connaissance et le culte du Shang-ti semble, dans le rituel mandchou, une vraie superfétation, un emprunt fait au peuple chinois.

Les esprits, objets du culte, n'ont pas du tout la même nature des deux côtés. Moins naturalistes, les Mandchous n'en font point des représentants des éléments, des personnifications des forces ou des grands corps de la nature matérielle. L'histoire de Kin nous dit, et nous avons vu plus haut, à quelle époque récente les conceptions chinoises se sont introduites parmi les tribus de l'Amour, ou plutôt à la cour de leur souverain devenu monarque chinois. Les esprits mandchous ne sont point les génies des montagnes, des fleuves, du vent, ni les esprits du sol et des céréales, les génies protecteurs des localités ou ceux du foyer et de la maison, comme chez les Chinois; mais des « esprits » proprement dits, des êtres d'une nature originaire autre que la matière, indépendants des éléments et des corps, êtres légers et subtils, agissant sur la nature où et comme ils le veulent, sans être restreints à une catégorie d'objets. Ils ne s'incarnent pas ou ne viennent pas résider dans l'arbre du sacrifice.

Bien moins encore les Mandchous honoraient le soleil, la lune et les astres, les chemins, portes, etc.; ils n'enfouissaient pas d'offrandes en terre.

Le culte et le sacerdoce chez les Tartares n'ont point le caractère politique qu'on leur voit en Chine. Les Samans ont un pouvoir propre, d'une nature essentiellement religieuse; leurs assistants sont exclusivement attachés aux cérémonies du culte.

L'empereur n'intervient que secondairement, accessoirement, et nullement comme chef religieux; c'est un simple fidèle couronné auquel est accordé un rôle d'honneur. Ce n'est point lui non plus qui frappe la victime. Les grands, chefs feuda-taires ou fonctionnaires, n'y ont aucune part.

Le culte des ancêtres est aussi, chez eux, d'un caractère tout privé. Ils n'offrent point de repas aux morts et ne font point de banquets à cette occasion; ils n'ont eu ni temple des ancêtres, ni représentation vivante de ceux-ci. L'usage des tablettes leur est venu de la Chine. Ils n'honorent que leurs ancêtres et non les grands hommes défunts. Nous devons toutefois réserver notre appréciation en ce qui concerne les personnages invoqués dans les prières du sacrifice i ; notre peu de connaissance de leur personnalité, de leur rôle véritable, nous interdit tout jugement, toute appréciation.

On a pu remarquer également une différence essentielle de nature entre les occasions choisies pour les cérémonies liturgiques par les deux rituels. On sent tout autrement chez les Chinois le culte officiel, gouvernemental. On retrouve mieux le peuple nomade dans le sacrifice mandchou pour les chevaux.

La préparation au sacrifice est aussi toute différente; c'est en Chine l'abstinence, la continence, la retraite; en Mandchourie ce n'est qu'une autre série de cérémonies et de prières.

Les Chinois n'ont ni le tambourin magique, ni le sabre aux évolutions, ni la flèche symbolique, ni les clochettes, les rideaux, les cérémonies dans l'ombre, les formules conjuratoires, ni les prières impétratoires du sacrifice mandchou. Chez eux les femmes n'ont qu'un rôle tout secondaire et ne peuvent être prêtresses.

Par contre, les Mandchous n'usaient point de leurs pratiques divinatoires (voir p. 195) et n'oignaient point leurs ustensiles du sang des victimes. Nous pourrions multiplier encore ces distinctions, mais nous en avons dit assez pour atteindre notre but.

* Voir page 17.

Il est donc aisé de croire, ce me semble, que ces deux religions ont été inspirées par des esprits assez différents et proviennent de sources particulières. Les ressemblances sont le plus souvent l'effet, soit du hasard et des tendances universelles de la nature humaine, soit d'une imitation tardive qui a modifié dans les points accessoires les pratiques religieuses des Mandchous sous l'influence d'une civilisation supérieure.

La différence paraîtra encore plus grande si l'on compare les cultes chinois et mongol, le dernier se réduisant pour ainsi dire à rien. Quant aux croyances des deux peuples, elles ont cela de commun : cette confusion entre le souverain maître et le ciel qui obscurcit l'antique religion chinoise, mais qui n'empêchait pas les Mongols de croire principalement à un Être souverain, intelligent et personnel ^. Les esprits des Mongols sont ceux des Mandchous; du reste, il serait impossible de rien dire d'absolument certain, faute d'éléments d'appréciation. Il nous semble donc que la religion chinoise occupe une place spéciale parmi celles du continent asiatique oriental. Toutefois nous ne voulons point faire de théorie, notre but n'a été que de livrer les faits à nos lecteurs.

1 II n'a point été question dans celle élude des livres ei ties légendes mongols, parce que tout s'y réfère au bouddhisme.

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