‹ La religion nationale des Tartares orientaux [microform] Mandchous et Mongols, comparée à la religion des anciens Chinois, d'après les textes indigènes, avec le rituel tartare de l'empereur K'ien-LongChapitre 69 sur 76 · Tome XL · texte numérisé non relu

Tome XL

Les prières ont leurs formules consacrées qui se différencient d'après leur objet et leur but. D'autres varient selon la cérémonie où elles sont employées. Au temps des Tcheous tout était déjà réglé avec une parfaite précision.

Les sacrifices sont extrêmement nombreux et variés : ils se font presque à chaque action, à chaque pas du souverain et des chefs feudataires. Il y en a pour les saisons, pour la fin de l'année, pour les assemblées des princes, pour les chasses et expéditions militaires, pour le passage d'une montagne, pour les réceptions, etc. On en offre aux différents esprits et aux ancêtres ; ils sont impétratoires ou conjuratoires. Chaque genre d'esprit a son autel ou tertre de terre dont l'emplacement est déterminé par un fonctionnaire spécial, le Siao-tsong-pe ou « sous-directeur des cérémonies ». Les génies de la terre et des céréales ont un arbre planté à côté de l'autel, et l'on donne le nom de l'arbre à ces esprits et aux terres qui leur sont consacrées.

Les sacrifices ont aussi leurs ministres déterminés, qui n'ont point toutefois un caractère sacerdotal. En Chine, de tout temps, les souverains, les princes feudataires, les dépositaires de l'autorité, ont été censés les ministres de Dieu et du ciel, et ils ont été revêtus de l'autorité religieuse en même temps que des pouvoirs civils. Aussi voyons-nous fonctionner dans les cérémonies liturgiques le premier ministre Ta-tsai, le second ministre chargé de la direction morale du peuple, le Ta Sse-tou, l'intendant des limites : Fong-jin, celui du domaine privé : Tien-sse, les préposés aux monts et aux eaux, celui des armes, etc.

On pourrait peut-être accorder un certain caractère sacerdotal aux grands et petits invocateurs Ta-tcho, Siao-tcho et à leurs gens; il est toutefois fort douteux que les Chinois le comprissent ainsi. Les assistants au sacrifice et les servants Tsi-po et Siao-tze ne représentent non plus que l'empereur et les ministres, et n'ont point le caractère sacré du prêtre proprement dit.

Cette qualité revient plutôt et presque exclusivement, dans une certaine mesure, à ceux qu'on appelle enchanteurs Wû

et qui appartiennent aux deux sexes : Nan-wù, enchanteurshommes, Niu-îvù enchanteurs-femmes, chargés les premiers de sacrifier aux esprits éloignés après les avoir attirés au lieu de la cérémonie, de faire certaines offrandes en hiver, d'appeler la bienveillance des esprits supérieurs en été pour dissiper les"" maladies et les calamités ; les secondes, des cérémonies conjuratoires pour chasser les influences pernicieuses, d'exécuter les danses sacrées pour appeler la pluie pendant les sécheresses excessives et les chaleurs brûlantes. A cette double classe viennent se joindre les augures, les jeteurs de sort, les faiseurs de pronostics et les interprètes des songes, lesquels opèrent toutefois plus au nom de l'état que de la religion. Il ne faut pas trop toutefois presser ces termes; la distinction des deux ordres de pouvoir i^'entrail pas dans l'esprit des contemporains du Tcheou-li.

La divination se fait parle jet de baguettes d'une plante sacrée, le Chi, et par l'inspection des lignes produites par la brûlure d'une écaille de tortue. Du reste la Chine avait dès lors un système de divination et de conjuration tellement développé, qu'il nous faudrait plus de cinquante pages pour l'exposer ici ; or, ce n'est point l'objet principal de notre étude, nous ne pouvons qu'en présenter les points les plus saillants.

Persuadés de la nécessité de concilier les esprits ei les hommes, ils employaient à cette fin divers moyens magiques. Voici l'un des principaux : Pendant le sacrifice, certains officiers tenaient en main des tablettes représentant les éléments auxquels les esprits étaient censés présider spécialement. Une tablette ronde de couleur d'azur représente le ciel, une autre, plate et de couleur jaune, figure la terre; la couleur des victimes et des pièces de soie offertes correspondent à celle des tablettes...

Les songes, les phénomènes atmosphériques ont leur langage connu annonçant les événements et leurs conséquences.

Le sacrifice consistait à présenter des offrandes, faire des libations, immoler des victimes et brûler des pièces de soie. Les victimes sont généralement des bœufs ; c'était un cheval

quand on devait gravir et traverser des montagnes ou en cas de guerre, et du gibier, dans les grandes chasses; en d'autres cas, des porcs, des moutons ou des oiseaux, des poissons i en morceaux, sur des plats, et on les cuisait. On les partageait entre les grands. On ne pouvait rien offrir qui restât superflu. La libation est de vin aromatisé ; mais on n'en fait pas quand on sacrifie au ciel ou au Souverain suprême; on présentait aussi de l'eau et des liqueurs alcoolisées. L'encens était aussi largement employé.

Les offrandes sont d'étoffes précieuses, d'objets de pierre précieuse, des jades, des grains posés sur des herbes, du riz, des herbes odoriférantes et des fruits, le sang des victimes et leurs chairs après l'immolation.

Du sang des victimes on oint les ornements précieux de l'empereur, les tablettes des ancêtres, les instruments de musique, les murs des écuries, les tambours, les objets de l'État.

Remarquons, quant aux chevaux, qu'au printemps on sacrifiait au quadrige céleste formé par le scorpion et qu'on appelait l'ancêtre des chevaux : Ma-tsou; en été, au premier éleveur de cheval; en automne, au bon génie des chevaux et, en hiver, à leur mauvais génie 2.

3. Mais nous devons nous arrêter ici à peine d'être entraîné dans des longueurs excessives et de nous répéter quand nous parlerons du Li-ki; passons donc à ce livre qui règle encore aujourd'hui le cérémonial religieux 3 des Chinois. Nous serons très bref, car nous ne nous sommes déjà que trop étendu sur cette matière.

^ Chacun ne pouvait offrir ce qui lui convenait; la nature de la victime était fixée d'après la classe à laquelle appartenait l'offrant, d'après sou rang, sa position et, de plus, d'après le génie, l'être auquel on offrait.

' Tcheou-li, passim. Pour tuer la victime, on l'ouvrait et on lui arrachait le cœur.

' 11 règle aussi le cérémonial civil, les actes de politesse, de bienséance, la civilité sérieuse et puérile; mais tout cela est en dehors de notre sujet. (Voir Préface.)

Nous laisserons entièrement de côté tout ce qui touche à la philosophie chinoise ou qui en provient. Tout cela est particulier à la Chine et étranger à l'antique religion des tribus primitives. Il en est ainsi particulièrement de la distinction des deux principes de l'activité et de la réceptivité, du Yang et de l'Yin, qui font le fondement de l'ontologie chinoise.

Le Li-ki reconnaît les mêmes êtres divins ou surnaturels que le Tcheou-li; le Shang-ti d'abord à la tête de tous, le suprême seigneur, y est souvent mentionné et son sacrifice cité séparément et mis au-dessus de tous les autres. « Quand le fils du ciel est sur le point de se mettre en route, de partir pour châtier un rebelle, il sacrifie spécialement, selon les rites, à Shang-ti et of£re le sacrifice 1 sur l'autel de la terre i. « C'est à Shang-ti qu'il prie pour obtenir une heureuse année (L. IV, 13), qu'il ofïre le grand sacrifice d'été pour la pluie. Les princes doivent fournir les victimes propres au culte de Schang-ti qui habite l'auguste ciel, et aux sacrifices offerts sur l'autel de Shen et Tsi; IV, 4, 3, 19 (p. 309), etc.

Notre livre reconnaît également le ciel et la terre comme objets d'honneurs religieux, ainsi que les esprits du sol et des céréales, ceux du foyer, des montagnes, des forêts, des eaux, du vent, du soleil, de la lune et des astres, et tous les autres, les âmes des ancêtres, des grands hommes, des rois et ministres qui ont bien mérité du peuple, des inventeurs d'arts et choses utiles, des sages et tout le reste.

L'empire, chaque grand chef, chaque province, avait son génie protecteur, choisi souvent par son chef, et un autel permanent élevé h ce génie.

Près de l'autel du génie du sol on plantait un arbre qui représentait l'Esprit ; peut-être celui-ci était-il censé y résider

< Voir U-ki, I!I. Wang-lcin, S. i[, ^§ 17 et 21; Leggk, t. I. pp. 218 el 219. Je cite la tiaductioii de M. Legge pour la facilite des lecteurs. Le texte que j'ai eu main est eu six pièus in-S» avec commentaire inua- et juxlaliiiéaire,. el plus d'un en aurait un autre.

2 Yu-Kong ({jue le Commentaire explique : Kong) Hoany-t'ien Shang-TÏ. Les mêmes termes se répèlent plus loin.

ou descendre ^ . Chaque demeure avait aussi ses génies domestiques, protecteurs de sa prospérité et surtout de la vertu de ses habitants, de leur union et concorde. Leur autel avait pour siège principal le coin sud-ouest du logis.

Le culte se compose, aux deux livres, des mêmes actes ou d'actes semblables; les pratiques de la divination sont restées les mêmes en principe. Nous pouvons encore distinguer ici les prières et les sacrifices, et la substance des unes et des autres est restée la même. Le but est identique : obtenir la faveur et les dons de Dieu et des esprits, détourner les maux, principalement au point de vue terrestre. Il n'y avait point de sacrifice expiatoire proprement dit et fixé par les rites à une époque déterminée; mais c'est à tort que Plath a soutenu 2 que les Chinois ont ignoré les expiations liturgiques et la reconnaissance des fautes propres à attirer la colère du ciel. On verra dans mon aperçu de la religion première des Chinois que, de tout temps, les Chinois, et spécialement leurs empereurs, ont professé ces idées qu'on leur dénie. En outre, le sacrifice, à l'époque du Li-ki, avait cette fin très élevée de faire naître, maintenir et fortifier les sentiments de piété dans le cœur des hommes, tant à l'égard des esprits supérieurs qu'envers les parents et les maîtres de la terre 3.

Les Chinois n'avaient point d'idoles ; seulement, aux sacrifices et cérémonies en l'honneur des défunts, l'ancêtre ou l'homme supérieur auquel on offrait était représenté par un parent ou un fonctionnaire ad hoc, porteur d'un costume fixé par les rites.

Plus tard fut introduit l'usage des tablettes représentant

* Ces arbres onl varié avec les dynasties sans qu'on puisse donner une explicaiion convenable à ces cliangennenls. La meilleure est, ce me semble, dans la nature du sol de la principauté dominant selon la dynastie. De Groot veut voir dans le saule l'emblème de l'immorlalité, de la force vilale, de la lumière solaire. C'est très ingénieux, mais pas 1res sûr. (Voir Annales du Musée Gvimet, t. XII, 2^ partie, pp. 252, 259 el suiv.)

* Die Religion und der Cultus der allen Chinesun, II. Ablh., S. 16. ^ Li-ki, chap. VIII. Li-yiin.

l'ancêtre, soit par une délinéation de ses traits, soit simplement par son nom et ses qualités. Ces tablettes étaient déposées dans un local destiné à cette fin, où elles étaient dressées sur des tables, aux jours de cérémonies. Ce local était un, temple pour l'empereur, les gouverneurs de province et les plus hauts fonctionnaires; une salle dans la demeure pour les employés inférieurs et les particuliers.

Deux fois par an on s'y réunissait pour faire des offrandes et prier. Outre cela, les familles, les clans, tout ce qui se reconnaît une origine commune, a son temple commun où tous ses membres se réunissent. Deux fois par an ils y viennent prier, faire des offrandes, brûler de l'encens, et la cérémonie se terminait, comme aux plus anciens jours, par un banquet auquel on invitait les défunts, objets de ces actes religieux. On croyait qu'ils venaient y assister et prendre part invisiblement au repas. Cela se voit déjà au Shih-ldng (v. II, 6, 5). En outre, les Chinois font des offrandes d'aliments sur les tombeaux de leurs aïeux et les déposent sur un petit tertre près du lieu de la sépulture. L'idolâtrie et les magots vinrent en Chine avec le bouddhisme et s'y répandirent alors à profusion.

On employait dans ces actes du culte un grand nombre de vases différents qui variaient avec la cérémonie, l'esprit ou le défunt auquel on offrait, etc. Pour l'un, c'était une poterie; pour l'autre, une bouteille faite d'une écorce de concombre; pour d'autres aussi un vase laqué ou orné d'écaillés d'huîtres peintes, etc.

Le sacrifice commençait par la fabrication des gâteaux et le jeûne 'i, qui servaient de préparation ; la cérémonie proprement dite comprenait les libations, l'encens allumé, les offrandes déposées sur l'autel, le tertre, ou le sol bien purifié, l'arrivée de la victime, que les sacrifiants allaient recevoir, son immolation, le dépècement des chairs, leur offrande 2, la cuisson et

' Ce jeûne consistait à se tenir dans la retraite, à s'abstonir de viande, •de tout plaisir, à observer la continence.

^ Laquelle comprenait les poumons, le foie et le cœur-

le repas où ces viandes se consommaient. L'empereur lui-même donnait le coup de mort à la victime, soit en tirant une flèche, soit en la frappant du glaive. Ce glaive avait jadis de petites sonnettes. La musique et les danses mimiques accompagnaient les sacrifices comme toutes les fêtes et réjouissances, et chacune avait ses concerts et ses pantomimes particuliers.

Le feu joua dans les pratiques religieuses des Chinois un rôle spécial, du moins cela semble résulter de la création d'un magistrat préposé à l'usage du feu parmi le peuple, et du sacrifice institué en l'honneur de son inventeur. Le règlement que ce magistrat, Sse kouan, était chargé de faire exécuter, portait que les matières, les bois servant à l'alimentation du feu devaient être changés avec les saisons, en sorte que les mauvaises influences fussent détruites par cette variation; à chaque saison on portait hors des maisons tout le résidu des foyers pour les renouveler complètement. [Tcheou-li, XXX, 17; BiOT, II, 194.)

Les sacrifices étaient également offerts par l'empereur, les princes feudataires, les représentants de l'Etat, selon leur rang et l'objet du sacrifice, chacun pour sa circonscription. C'était là une mission politique. Les sacrifices concernant la demeure, ses génies et les ancêtres de la famille, étaient "offerts par son représentant, le chef de famille. En tout, le caractère politique dominait comme au temps du Tcheou-li, et alors comme précédemment la Chine manquait de sacerdoce.

Les livres liturgiques chinois d'une époque récente, tels que ceux dont nous avons parlé au commencement de cette section, ne font en général que reproduire le Li-ki, sauf que leurs auteurs en ont banni tout ce qui concerne Schang-ti. Il en est ainsi spécialement du philosophe Tchou-hi, qui consacra la tendance matérialiste de la philosophie de son époque et en rédigea le code. Il n'y a pas lieu de nous y arrêter. Les cérémonies sont les mêmes. Quant aux doctrines, notons seulement ce passage où un fonctionnaire, sollicité de recevoir des présents indus, répondit : « Le ciel nous voit, les esprits nous

voient ^ »; et cet autre où il est recommandé de ne point irriter les esprits en se donnant l'air de se défier d'eux, en cherchant à prévoir les événements 2.

Depuis une époque qu'il n'est guère possible de déterminer,les Chinois usent aussi de monnaies et autres objets de papier qu'ils font brûler en sacrifice. Parfois ce sont des monnaies et des habits qu'ils sont censés envoyer aux morts pauvres, affamés et dénués de tout. D'autres fois ce sont uniquement des monnaies destinées, pense-t-on, à enrichir les défunts. Ce sont aussi, actuellement du moins, des maisons, des jardins, des meubles et ustensiles qui doivent servir à leur rendre la vie d'outre-tombe plus agréable. On va même jusqu'à brûler des étoffes précieuses. Ceci nous met sur la trace de l'origine de cet usage. Primitivement, peut-être, on brûlait les objets eux-mêmes qui avaient servi au défunt ou étaient censés pouvoir lui servir. On croyait ainsi les faire passer dans l'autre monde. Plus tard, on se ravisa et on se contenta de les brûler en image.

Ces détails sembleront bien longs aux savants qui ne se sont jamais occupés des choses de la Chine. Pour les sinologues ils seront bien minces, au contraire; mais ils sont suffisants pour remplir notre but et permettre d'achever notre étude,

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