Aristote, Meiaphysiquc^ liv. Xlly chap. ix
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occuper ici que de la doctrine opposee que nous avons a discuter, comment peut-on affirmer sans preuves une proposition aussi grave que celle-ci : qu'il est deTessence d*une intelligence infinie de connattre actuellement tons les possibles? Les divers degres du possible varient depuis le mal jusqu'au bien, de sorte, qu'en vertu de cette proposition, la conception du mal est consideree comme une des formes necessaires de la perfection de Tintelligence. La proposition qui suit celle-la est plus considerable encore ; et il n'est personne qui, en reflechissant , veuille accepter comme article de foi , qu'il est de la perfection de la puissance infinie de prbduire tout ce que rintelligence infinie couQoit. Si Tintelligence infinie concoit nficessairement le mal , et le plus grand mal possible , comment soutenir que la puissance infinie produira necessairement le plus grand mal possible ? Penser le mal, produire le mal, ce n'est pas, dans les idees ordinaires, une preuve de perfection. II y a plus : la vraie puissance est la puissance libre ; et la vraie intelligence est Tintelligence critique. L^intelligence de Dieu telle qu'on nous la fait avec ces pretendus axiomes n'a qu'une perception necessaire et continue d'une serie de possibles, sans discernement du bien et du mal , et sans predilection; et la puissance de Dieu produit, realise ces perceptions dans un ordre fatal. Elle devient done, par le fait, une puissance aveugle : voila a quels abimes on aboutit. Nous, atome, nous jugeons et nous voulons; et le
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grand Dlea qui est la cause creatrice^ n'aurait^ pour toute vie intellectuelle qu'un rfeve, et pour toute action que la production fatale d'une s6rie hierarchique de mondes , s'ameliorant sans cesse , non par sa Yolonte; de telles pens^es ne sont pas soutenables.
CoDsideree dans ses effets ^ et non dans la cause divine , cette doctrine de progr^s continu ne se soutient pas mieux. Elle impUque que Dieu a fait d'abord un monde tellement mauvais , qu'il n'en pouvait lui-mSme concevoir de pire; C'est a cette condition que la theorie pent expliquer le mal. Quelle explication ! qui consiste a detruire Dieu I car elle le detruit , et le remplace par je ne sais quel des* tin barbare et aveugle , indigne d'amour et de respect. Non; Dieu n'a pas fait un tel ouvrage. Nous sommes embarrasses des imperfections de ce monde, en presence de la perfection du Createur ; et pour sauver la difficulte vous supposez que ce monde a ete mille fois pire ? II est Evident que le monde , en sortant des mains de Dieu , a eu toute la perfection qu'il pouvait avoir. Je n'entends pas tons les pretendus axiomes metaphysiques dont on nous accable; mais j'entends que Dieu est bon, tout-puissant, et libre. Ainsi la question reste enti^re^ et la solution tiree de la doctrine du progres continu et universel doit gtre repouss^e dans les chimeres.
Arr^tons-nous cependant pour repeter que nous rejeton^ la theorie du progres dans ses exc^s et dans Tapplication qu'on en a voulu faire au dogme de la
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Providence; non dans son principe, qui est vrai, qui est le vrai*
Nous repoussons la theorie qui attenle a la liberte de Dieu , qui degrade son intelligence , qui , sous pretexte d'exalter et d'expliquer sa bonte infinie, le condamne k produire le mal, et a commencer la serie des creations par le pire des mondes possibles; la theorie qui , sans autre motif qu'un caprice de la speculation ^ veut etablir que tout dans le monde suit fatalement la loi du progres, non-seulement rhomme, mais les animaux, lesplantes^ la nature inanimee; car c'est jusque la qu'il faut venir, avec cette doctrine des creations successives; on ne pent la limiter a une classe d'fetres; elle envahit tout, elle jette Timagination dans une sorte de chaos, elle ouvre la porte aux absurdites les plus monstrueuses; elle contraint cette philosophic hautaine, apres avoir debute par des axiomes nuUement justifies , a peine intelligibles, a finir comme un conte des Mille et une nuits. Et que dit k cela Thistoire ? Que dit la science ? Car il n'est pas permis de mettre de cdte les faits, puisqu'il s'agit de leur loi ; les transformations ne commencent pas k partir de ce jour, suivant le systime ; elles datent du jour de la creation ; les transformations pass6es doivent done nous eclairer sur les transformations futures. Mais non; Thistoire ni la science ne disent mot; et pour ne parler que du corps de Thomme, rien a coup stir ne nous autorise k dire que sa forme se soit amelioree ou m^me mbdifi^e depuis Torigine.
Nous reponssons done sans h^siter cette ambitieuse et vaine iheorie , qu'on ne peut presser sans en faire sortir Tabsurde.
Mais quand on restreint la theorie du progr^s a ce qu'il y a de libra dans la nature, alors Thistoire r6pond et les temoignages* abondent. II est trop vrai que le monde physique subit aujourd'hui les m^mes lois que le jour de sa naissance ; que la disparition de quelques esp^ces animees laisse ind^cise la question de savoir si elles ont 6ie remplacees par d'autres espdees 9 et par des espices sup^rieures ; et qu'enfin le corps de rhomme n*a rien k attendre de Vavenir , et n'a rien gagne dans le passe; mais Tesprit de rhomme, sa moralite a fait des progr^s ; son patrimoine s'est accumule. 11 ne faut pas voir.les anciens hommes dans Hom^re, qui ne parle que des h6ros, et qui les.cree p1ut6t qu'il ne les decrit j il est pins juste de conclure ce qu'ils etaient de ce que nous savons de leurs lois, de leurs moeurs , de leur religion , de ceux de leurs actes qui sont restes dans la m^moire , et des jugements qu'eux-mSmes ont port6s sur des ^venements celebres* Ainsi degages des preoccupations de Tesprit de parti et du factice enthousiasme de quelques rfeveurs pour la nature primitive, nous voyons Thomme sortir des ten^bres et de la nuit, pour marcher de si^cle en si^cle vers une lumi^re plus vive et plus pure. On retrouve Thomme a toutes les epoques sans doute; mais d'abord Thomme enfant, barbare, livre a ses instincts, impuissant contre la nature ; peu
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a peu, rintelligence qu'il porte en lui se developpe; cbaque generation elfeve mieux la generation qui va la suivre; los societes se perfectionnent ; las lois naissent et s'ameliorent ; le g^nie de rbomme eclate dans les arts , se deploie plus lentement , mais avec une progression plus constante dans Findustrie. La science pen^tre ensuite a loisir^ pas k pas^ dans le sein de la nature^; elle en etudie, elle en sonde les mystferes ; elle les rapporte a leurs causes : Tintelligence humaine prend possession du monde et d'ellemfeme. Quelques vices plus raffines sortent d'une civilisation nouvelle , en m^me temps que des vices plus barbares disparaissent ; les bommes deviennent a la fois plus rus^s et plus doux. II arrive de loin en loin une catastropbe; le raonde est balaye par un vent d'orage, aprfts leqiiel I'bistoire nous montre des debris sur le sol, des peuples 6perdus, ne connaissanl plus leur voie, des enfants indignes de leurs pferes. Puis ces ann^es d'borreur disparaissent; les grands bommes se montrent de nouveau , et retrouvent le passe ou devancent Tavenir ; ils tralnent aprte eux Thumanite; ils lui rendent les arts perdus, ils recommencent son bistoire, ils relevent les autels, ils ecrivent de nouvelles tables de la loi; et par eux nait une autre civilisation qui efface les merveilles de la premiere. Ne regardons pas ces cataclysmes ,
l.Fichte, la Destination de I'homme, traduction d^ Barchou de Penhoen, p. 277.
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si nous Youlons suivre la vie de rhumanite a travers les sidcles; ne nous attachons ni k une race ni a un peuple. Poup poss^dep les resultats de I'Kistoire, il faut la juger daiis son ensemble ; pour connaitre une vaste plaine, il faut monter sur la hauteur. Les Grecs, les Romains out eu leur decadence ; rhumanite ne dechoit pas. Un peuple p6rit a c6te de nous , un autre se l^ve. Une transformation politique s'^tend de proche en proche , et arrfete pour un temps Fessor et la f^condite de Tesprit. Ce n'est qu'un orage passager; n'^tendons pas ces ten^bres sur le passe et sur Tavenir; le soleil brillait hier , 41 renattra domain. Si vous sentez en vous le decouragement, entrez dans une bibliothfeque. Que n'avons-nous conserve le catalogue de la bibliotheque d'Alexandrie ! Nous y aurions vu la richesse des anciens; done nous aurions touche an doigt leur pauvret^. Sans doute, nous n^avons pas un Hom^re ; peut-^tre n'avons-nous ni un Platon ni un Aristote ; mais pourquoi sont-ils si grands? Farce quails sont grands dans une societe de petits esprits. Platon parlait a Telite d'Athines; tan* dis que Lieibnitz aurait trouve un auditoire d'un bout k Tautre de TEurope et dans le nouveau monde. Aristote avait tant demande et tant decouvert des secrets de la nature 9 qu'il avait pris pour ainsi dire plus que sa part; mais ceux qui ont travaille apr^s lui ^ns le mfeme sens sont partis du point ou il etait arrive , et ils marchent encore, sans que nous puissions dire, sans que nous puissions prevoir jusqu'ou ils iront.
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6tes-vous incapable de suivre les progrfts de I'esprit humaia dans la theorie ? Ecoutez les faits : la mati^re parle. Gomparez les astronomes de la Chaldee aux savants de robservatoire de Paris ; rappelez-vous les colonnes d'Hercule; rapprochez les galeres anciennes d'un navire a helice; entrez dans un bureau de telegraphic electrique ; montez dans un wagon de chemin de fer ; mettez la main sur le premier objet venu dans votre cabinet : voila une montre, un telescope, une lampe : voila un livre! L'homme etait comme Encelade ecrase sous trois montagnes, la pesanteur, la duree, Tetendue. II a vaincu la pesanteur par les machines, il a pris a son service la force qui Tarrfetait; il a vaincu le temps par Thistoire et par la telegraphic , dans deux sens dififerents ; et il est en train de detruirelesespacespar larapidite desa course et la force de ses instrmnents d'optique. Prenez une carte du monde ; voyez la place que la civilisation y occupe sur les deux hemispheres; et remontez ensuile le cours des siecles pour admirer avec quelle rapidite cette 6lendue va decroitre. Le xv* siecle, a lui seul, vous enl6vera la moitie de la terre ! L'empire romain qu*on appelait Tempire du monde, est press6 de toutes parts par la barbaric. Sous Pericles, la civilisation est resserree dans un coin de terre*. Leprogres est eorit dans cette histoire en caract^fes si visibles qu'on ne pent presque le dire et le montrer sans sentir qu'on debite des lieux communs.