‹ La religion naturelle (volume 2)Chapitre 17 sur 45 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

EX AMEN DES OBJECTIONS TIROES DB l'EXISTENCE DC MAL.

« Tu non dubilas de Providealia, sed quereris.... Inter <c bono8 viros ac Deura amicitia est, conciliante virtute. »

S^n^que, de Providential \ .

Voici une des misferes de rhomme. A peine avonsnous demontre la Providence, a peine avons-nous joui de la consolante pensee que Dieu veille sur nous avec la sollicitude d'un p6re, qu'au lieu de le remercier du bien qu'il nous donne, nous lui demandons compte de celui que nous n'avons pas. Le mal fait murmurer ceux m^mes qui croient a la Providence : il sert d'argument a rimpiet6 des autres. c( Personne , disent-ils , ne pent vouloir le mal , slil n'est mechant; ni le faire sans le vouloir, s'il n'est impuissant. » Get argument nous contraint a rendre compte de Texistence du mal, ou a renoncer au dogme de la Providence.

A cette question : Comment le mal peut-il exister? les stoiciens repondaient : « II ne pent pas exister. » Us traitaient le mal et la douleur comme les

eleates traitaient la multiplicite et le mouvement, c'est - a - dire que ne pouvant Texpliquer , ils le niaient.

Au contraire, un grand nombre de sectes religieuses ont en quelque sorte divinise le mal, en lui donnant pour cause un principe vivant , toujours en lutte contri le principe du bien. Leur malheur est de renoncer a la raison pour s'attacher uniquement au fait , et le raalheur des sto'iciens est de sacrifier V^vidence du fait k la rigueur de la logique.

En dehors de ces deux doctrines , qui ne sont pas des solutions, puisque la premiere nie Tun des termes qui se contredisent, et que la seconde acceple la contradiction et la subit, se placent trois theories cel^bres qui se partagent encore les esprits : la theorie de la chute, celle du progres et Toptimisme.

Nous dirons d'abord quelques mots de la doctrine de la chute.

Pour comprendre cette doctrine, il faut avant tout se rendre compte du point precis de la difficult^. Ce qu'il s'agit d'expliquer , ce n'est pas le mal physique, ou la laideur , dont on vient a bout aisement, c'est la douleur et le mal moral. Encore faut-il bien comprendre que la douleur et le mal moral sont des consequences n^cessaires de la liberte humaine. En effet, 6tre libre, c'est pouvoir choisir, et choisir entre le bien et le mal. Ce choix suppose les soUici-

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tations du plaisir et de la douleur ; ainsi, il n'y a que deux alternatives : supprimer k la fois la douleur, le mal moral et lalibert^, ou conserver la liberty avec son origine et ses coDs6quences. Lequel vaut le mieux? Nousrepondons avec assurance : 6tre libre. Done il n'y a pas de difficulte a faire une place au mal moral, k la douleur. Le seul embarras , c'est que»cette place est trop grande , c'est que Tentratnement vers le mal est tpop fort , le charme et la recompense de la vertu ou nuls ou insignifiants , la douleur intolerable , inegalement et injustement repartie. II ne s^agit done en quelque sorte que du degr^. Nous consentirions au mal, mais non pas k tant de mal. Dieu ne nous a pas fait une Equitable mesure : il nous a vendu la liberte trop cher. Dans cet 6tat de tentation et de souifrance ou 11 nous met, nous ne pouvons plus voir en lui Tid^al de la bont6 et celui de la puissance.

G'est a cette difficult^ ainsi restreinte que r^pond le dogme de la chute , que Ton pourrait exprimer de la fagon suivante :

Dieu n'a pas fait Thomme parfait, parce qu'il n'y a pas deux dieux; il Ta done d'autant de perfections que pent en possfider une creature imparfaite. La liberie etait une de ces perfections , et c'est pourquoi rhomme a 6te cre6 libre; mais il a fait un mauvais usage de sa liberte, et, par une suite n6cessaire, il a augmente de generation en generation la force de la douleur el de la tentation , et diminue celle de la

vertu. L'homme seul est responsable de son malheur : Dieu est innocent. Voila en gros la doctrine de la chute, deja ancienne du temps de Platon, et qu'il a exprimee dans plusieurs de ses dialogues, et notamment dans le Phhdre.

II faut voir si cette doctrlue n'enferme pas de difiicultes en ellem^me, si elle detruit reellement la contradiction qu'elle vent resoudre, et enfin si elle repose sur un fait demontr^ , ou si elle demeure une simple hypoth^se.

Sur le premier point , on ne pent se dissimuler que la doctrine de la chute est pleine de difficultes. Tant qu'il ne s'agit que d'un seul individu , on comprend tres-bien qu'en faisant mauvais usage de sa liberte il augmente la force des mauvaises passions en lui, et se rende de plus en plus malaise le retour a la vertu , Texperience et le raisonnement mettant cette verite hors de doute* Mais d'abord, entre cette depravation croissante de Tindividu et la transmission au fils de Timbecillite du p^re, il y a un abime; et quand il serait vrai que les vices se transmettent , pour que Thypoth^se fut complete, il faudrait en outre que cette transmission fAt complete et generale. Ce n'est pas ce que dit Thistoire. Quelques esprits chagrins pr6tendent que Vhumanite va en se depravant; d'autres philosophes soutiennent precisement la these contraire ; en tout cas , on est en droit de dire que les premiers n'apportent rien de solide en faveur de leur pretention, et que Thypothftse de la

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chute estruinee des qu'elle a besoin, pour subsister, d'etablir que les Juifs valaient mieux que les Chretiens, et que les Goths ou les Yaodales valaient mieux que nous.

Voyons maintenant si cette hypothese resout le pro-" bleme. Dieu , dit-on , ne nous a faits ni si mauvais ni si malheureux, et nous le sommes devenus par la faute de nos p^res. Mais Dieu, qui sait tout, n'ignorait pas^qu'en mesusant de leur liberte, les premiers hommes denatureraient son ouvrage; Dieu , qui pent tout, pouvait nous garantir des effets de la degradation de nos premiers parents; Dieu, qui est la justice mfeme, ne pent nous condamner pour une faute dont nous ne sommes pas coupables. Ainsi la theorie de la chute laisse subsister intactes toutes les objections contre la Providence.

Enfin, elle nepourrait dans tous les cas ^tre admise qu'a titre d'hypothdse, car le fait de la chute n'est demontre par rien, et n'est admis par ceux qui y recourentqu'a cause du besoin qu'ils croient en avoir pour raisonner. Nous trouvons sans doute en nous-mfemes des desirs que le monde ne saurait remplir , des facultes qui nous placent en quelque sorte au-dessus de lui : cela prouve bien qu'il n'est pas notre patrie, et que nous avons un avenir au dela de celui qui est borne par la tombe; mais de ce que nous pouvons et devons aspirer a un etat plus parfait , il ne s'ensuit pas que nous en ayons joui anterieurement , et que nous en soyons dechus. La logique repousse d'une

facon absolue une extension aussi exageree des consequences. Ajoutons qu'a c6te de ces facultes, dont le but est si noble et si lointain, il en est d autres, en grand nombre, qui sont appropriees 4 notre condition arituelle, et, si on peut le dire, exactement mesurees k notre taille. Nous sommes done faits pour habiter ce monde , pour le traverser si on veul. Nous ne le traversons pas par hasard , ou pour y subir la punition d'une faute. La main qui nous y a places nous a tout expres crees tels que nous devious ^tre pour y vivre, et pour gagner, en y faisant le bien, d'aller vivre ailleurs.

Nous n'avons pas besoin de dire que nous examinons ici la theorie de la chute an point de vue de la philosophic , a la lumi^re de la raison , et sans tenir compte de la doctrine revelee. Le dogme du pech6 originel est, dans le christianisme, indissolublement lie gLcelui de la redemption. Le mSme decret de Dieu a prononce la punition et la rehabilitation. De la tache originelle d'une part, et de la grace resultant du sacrifice accompli par le Redempteur, sort pour ainsi dire tout le culte de TEghse chretienne, et en particulier de TEglise catholique : le bapt^me , la messe, la priere , la gr&ce, Tabsolution. Dieu est un maitre offense qu'il faut craindre; c'est un pere qu'il faut aimer. II est immuable dans ses decrets; mais il a decrete la redemption en meme temps que la vengeance. II est infiniment au-dessus de nous, mais nous agissons sur lui par les merites de son

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Fils ' y Dieu et infini comme lui , consubstantiel a lui. La philosophie ne peut considerer cet ensemble de dogmes que du dehors. U repose sur une base qui lui est ^trangere , sur la revelation , et contient^ selon son droit de doctrine revelee , des allegations inaecessibles a la raison humaine. II s'en faut tant qu'on ait lieu de confondre le dogme du p6che originel avee la theorie philosophique de la chute, que ces deux doctrines n'ont pas m^me^ dans Tensemble d'idees auxquelles elles appartiennent respectivement , la m@me destination. La theorie de la chute a ete inventee pour concilier Texistence du mal et celle de la Providence; et le dogme du peche originel est, dans la religion chr^tienne, Torigine de la redemption, la condition de la gr^ce et de la penitence.

La theorie du progr^s est, pour ainsi dire, le contraire de la theorie de la chute. Mais comme ce mot de progres ne porte pas a I'esprit une idee sullisamment nette , il convient d'insister un pen sur la definition. Rien ne rend cette tache plus facile que le rapprochement qui se produit ici par la suite des idees entre la theorie de la chute et celle du progrfes , Tune qui reporte dans le passe I'ideal de Thumanit^ , et

1 . « Les disciples demeur^rent enti^rement interdits, et disaient : c Et qui pourra done Atre sauve? »

€ J^sus, les regardant, leur dit : c Gela est impossible aux hornc mes, mais tout est possible a Dieu. ^iv, selon S. Matthieut chap. XXV, vers* 25 et 26.

Tautre qui le reve dans ravenir; la premiere qui appartieut toute aux regrets , et I'autre a I'esp^rance. Si la doctrine du progr^s consiste a croire que le labour de I'humanite n'est jamais sterile , m^me sur cette terre, et que chaque generation voit s'accroitre, avec la somme des lumi^res , cello des ressources en tout genre qui ameliorent la vie materielle , facilitent le developpement de la pens^ , et ren^ent les moeurs plus poUes ou plus douces, celte doctrine paratt aussi inattaquable qu'elle est consolante; inattaquable du moins pour toute philosophic qui repose sur la liberte. Mais la doctrine du progr^s ainsi entendue et restreinte ne saurait ^tre d'un grand secours pour expliquer la coexistence du mal et de la providence divine : aussi Ta-t-on singulierement ampliliee. U existe certains esprits, plus enthousiastes peut-^tre que reflechis^ qui soutiennent la n^cessite d'un progres constant de toute la nature cr^ee, et regardent cette opinion comma une de ces Veritas incon tes tables dont on ne pent medire sans impi^te. Autant vaudrait , k leurs yeux , rejeter la liberte que de mettre seulement en doute le progres continu et universel. C'est le propre de toutes ces opinions temeraires , adoptees d'enthousiasme et profess^es avec intolerance , de ressembler ^ dans la bouche de leurs partisans^ a une provocation. Tons les partis sont les memos : ce quails ne peuvent prouver, ils Timposent.

La doctrine du progres continu et universel a une

V3± - deuxi£:me partie.

double forme : ou bien on place le progres en Dieu , ou on le place dans le monde :

En Dieu , quand on suppose que son esprit , etant infini^ concoit une infinite de mondes; et que sa puissance etant infinie, realise Tun apres Tautre, dans Tordre hierarcbique de leur perfection , tous les mondes que son intelligence a rfeves ;

Dans le monde , quand on pretend que Dieu a fait une oeuvre imparfaite, mais d'une imperfection qui se corrige elle-mfeme, et s'ameliore par sa propre force, de telle sorte que, sans nouvelle intervention du Createur, le monde s'avance toujours vers Tideal , remportant sur le mal une victoire a chaque pas, et se rapprochant de plus en plus d'une perfection qu'il ne pourra jamais atteindre.

Egale erreur des deux parts d^s que cette doctrine est donnee pour rendre comple de Texistence du mal.

Gar, placee en Dieu m^me , elle abaisse son intelligence en la remplissant de cette serie progressive dont les premiers termes sont defectueux, et sa puissance, en la condamnant k passer sans cesse par des creations imparfaites pour arriver a une creation mieux concue et mieux executee;

Et placee dans le monde, elle ne fait que donner au mal une sorte de necessite , loin de le pallier ; elle suppose gratuitement que Dieu n'a pas pu faire du premier coup ce qu'il aurait dA ou voulu faire; elle met entre les bomraes, suivant la date de leur naissance, une inegalite qui ne pent se concilier avec la

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justice de Dieu. Non-seulement elle ne remedie a rien, sous aucune de ses deux formes^ mais elle ne fait qu'aggraver le mal qu'elle est destin^e a d6truire.

n est Strange qii'il n'y ait pas de philosophes plus ' dogmatiques que ceux qui s'aventurent a d^crire la nature et les operations de Tltre infini. Tandis qu'on ne devrait parler qu'en hesitant sur une matiere qui depasse de si loin nos forces, ils procedent par axiomes dont ils font autant d'articles de foi , et ressemblent moins a des philosophes qu'a des prophfetes. C'est ainsi qu'ils posent en principe que Tintelligence infinie doit connaitre tout ce qui est possible, tandis qu'Aristote, raisonnant sur le mSme sujet avec une egale assurance, etablit que Tintelligenee infinie ne pent connaitre que Tintelligence infinie , parce que si elle s 'applique au fini, elle dechoit*. Les premiers tirent de leur principe cette enorme conclusion, qu'il est de Tessence de la perfection divine de produire successivement tons les possibles; et le second, avec une logique non moins triomphante, conclut de son propre axiome que Dieu n'agit pas sur le raonde comme cause efficace , et que si, en realite, c'est lui qui produit le bien, il le produit sans le vouloir et sans le savoir, semblable a un drapeau qui, place sur une hauteur, sert de point de ralliement a une arm^e. Mais , pour laisser Aristote , et ne nous

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