Proslogiunii cap. lu
une montagne ui uue vallee j mais seulement qu'elles ne pourraient exister Tune sans Tautre; et que de m^me, si je ne puis concevoir Dieu sans Texistence, parce que Dieu eslparfait, cela ne prouve pas que Dieu existe, mais seulement qu*il ne saurait ^tre parfait sans exister. Or, cette objection n'esl que specieuse, puisque c'est Texistence m^me, et non telle autre qualite, qui est Inseparable de la notion de Dieu. « Car il n'est pas en ma liberte de concevoir un Dieu sans existence 9 c'est-a-dire un Stre souverainemenl parfait sans une souveraine perfection , comme il m'est libre d'imaginer un cheval sans ailes ou ayec des ailes*. »
De grands esprits ont juge ce raisonnement inaltaquable; Leibnitz s'appliqua mSme a le perfectionner, en allant au-devant d'une objection qu'on pourrait faire*. Ce raisonnement, suivant lui, demontre peremptoirement que , si Dieu est possible, il est necessaire. En effet, tout consiste a etablir que la definition m^me4e Dieu implique Texistence de Dieu; il faut done avant tout que Dieu ait une definition , c*est-a-
1 . Descartes a r6sum6 son argument sous la forme suivante dans sa RSponse aux objections recueiUies par le pere Mersenne :
t Dire que quelque attribut est contenu dans la nature ou dans le concept d'une chose, c'est le m^me que de dire que cet attribut est vrai de cette chose, et qu'on est assure qu'il est en elle*
« Or, est-il que Fexistence n^cessaire est contenue dans la na^ ture et dans le concept de Dieu. Done, il est vrai de dire que Texis-^ tence n^cessaire est en Dieu, ou que Dieu existe. »
2. Leibnitz , Nouveaux essais sur Ventendement humain ^ liv^ IV^ chap« X.
dire que Dieu soit possible, ou, en d'autres termes, que ridee d'un 6tre parfait ne soit pas une-idee contradietoire. Leibnitz crut done avoir donne a Targument de saint Anselme le dernier degre de rigueur et de clarte , en Texprimant par la formule suivante :
« L'^tre dont Tessence implique Texistence, exisle, s'il est possible , e'est-a-dire s'il a une essence (e'est un axiome d'identit6, qui n'a pas besoin de demonstration)*
it Or / Dieu est un 6tre dont Tessence implique I'existence (par definition) ;
« Done , si Dieu est possible , il exisle (par la seule force de Tidee que nous en avons)^ »
Faut-il Tavouer? cet argument parait plus subtil que profond; et, sans le respect qu'inspirent des noms comme ceux de Descartes , Bossuet , Fenelon , Leibnitz, on oserait dire quMl ressemble a un sophisme* Ce mot de sophisme s'est trouve tout naturellement sous la plume de Descartes au moment ou il I'exposait *. Les perfectionnements ajoutes par
1. ft Ens, ex cujus essentia sequitur existentia, si est possibile, « id est si habet essentiam , existit (est axioma identicum, demonc stratione non indigens).
a Atqui Deus est ens ex cujus essentia sequitur existentia (est « definitio).
c Ergo Deus, si est possibilis, existit (per ipsius conceptus nec cessitatem). »
2. c ....Bien qu'a la v6rite cela ne semble pas d'abord enti^rement manifeste, mais semble avoir quelque apparence de sophisme. » Cinquieme Meditation,
Leibnitz out eux-m^mes quelque chose de peu rassurant. II fait bien sans doute de declarer que si ^ par quelque contradiction ou quelque impossibilite , Tidee de la perfection etait par elle-m^me ^videmmeot chimerique, on ne pourrait conclure de la presence en nous d'une lelle idee la realite de Texistence de son objet; mais, en revanche, il paratt difficile de ne pas reconnaitre que, si la presence en nous de Tidee du parfait ne nous empSche pas de supposer rimpossibilite du parfait , elle nous emp^che encore moins d'en supposer la non-realite.
Le tort de cet argument est d'avoir tine realite pour conclusion et une abstraction pour principe. II est vrai que nous concevons Dieu comme parfait; il est vrai que Texistence est une perfection : il est done vrai que nous concevons Dieu comme existant, en m^me temps et de la m^me maniere que nous le concevons comme parfait. Or, comment concevons-nous Dieu comme parfait ? Quand je dis : « Je concois un fetre parfait, » cela veut dire : « Je concois qu'il y a, ou qu*il pourrait y avoir un fetre parfait. » De m^me .. quand je dis : c( Je consols que I'^tre parfait existe, » cela veut dire : « Je consols qu'il y a ou pourrait y avoir un 6tre parfait, et qu'il ne pourrait 6tre parfait qu'a la condition d'exister. »
Descartes, qui a prevu cette objection, soutient que
nous ne concevons pas Texistence de Dieu comme
simplement possible, mais bien comme n^cessaire,
« attend u que Dieu n'a besoin que de lui-m6me pour
i8 PR£MI£:H£ PART1£.
exister, el que ce qui existe par sa propre force existe toujours*. » Or, il en est de cette reponse comme de presque tous les arguments precedents. EUe est vraie, mais elle est a elle seule tout le raisonnement. G'est dire qu'ici encore il n*y a pas de raisonnement , et que Descartes ne fait une fois de plus qu'afifirmer le principe de la philosophic rationaliste*
Si, au lieu de recourir a cette forme scolastique, qui semble mieux a sa place dans saint Anselme que dans Descartes, on s'etait borne a dire que notre esprit, en considerant la perfection , comprend qu'elle doit exister par la necessite de sa nature, tandis qu'au contraire , en considerant Timperfection , il reconnait que Tetre imparfait ne pent exister qu'a ia condition d'etre produit par quelque cause etrangere, ce principe, qui est tout le fond de Targument, aurait entratne la conviction. Bossuet s'en est empare dans ses iilSvations : « Pourquoi I'imparfait serait-il , et l^pfparfait ne serait-il pas ? C'est-a-dire , pourquoi
1. « Si nous examinons soigneusement, savoir, si Texistence con-^ vient k T^tre souverainement puissant , et quelle sorte d'existence, Dous pourrons clairement et distinctement connattre, premierement, qu'au moins Texistence possible lui convient, et apr^s (parce que nous ne pouvons penser que son existence est possible qu'en mSme temps, prenant garde h sa puissance infinie , nous ne connaissions qu'il peut exister par sa propre force), nous conclurons de \k que r6eliement il existe. > Rdponse aux premieres objections , et cf, RS" pome aux deuxiemes objections^ et surtout , a la suite de ces 7?^ponses^ les Demandes de Descartes (cinquidme demande).
ce qui tient plus du neant serait-il, et que ce qui n'en tieut rien du tout ne serait pas?... Mon ame^ kme raisonnable, mais dont la raison est si faible^ pourquoi veux-tu 6tre, et que Dieu ne soit pas? H^lasl vaux-tu mieux que Dieu? Ame faible^ ame ignorante, devoyee, pleine d'erreur et d 'incertitude dans ton intelligence , pleine dans ta volonte de faiblesse , d'egarement, de corruption, de mauvais desirs, faut-il que tu sois , et que la certitude , la comprehension , la pleine connaissance de la verite et Tamour immuable de la justice et de la droiture ne soil pas^?... Dis, mon ame, comment entends-tu le neant, sinon par Tetre? Comment entends-tu la privation, si ce n'est par la forme dont elle prive? Comment Timperfection , si ce n'est par la perfection dont elle dechoit?. • • II y a une perfection avant qu'il y ait un defaut; avant tout dereglement, il faut qu'il y ait une chose qui est elle-mSme sa r^gle, et qui, ne pouvant se quitter soi-mfeme ne pent non plus ni faillir ni defaillir". » ^
De meme Spinoza : « Rien, dit-il, ni en Dieu ni hors de Dieu ne pent faire obstacle a Texistence deDieu. Un cercle carre ne pent exister, parce que sa nature est cotitradictoire ; et un cercle ne pent exister sans une cause , parce que sa nature n'est pas n^cessaire ; mais Dieu, au contraire, ne pent pas ne pas exister^