‹ La religion naturelleChapitre 16 sur 67 · LA CRÉATION ET LE PANTHEISME · texte numérisé non relu

LA CRÉATION ET LE PANTHEISME

€ Je vous avais donc perdu de vue pour un peu de temps, ô mon trésor, ô unité infinie qui surpassez toutes les multitudes ! je vous avais perdu, «.t c’était pis que me perdre moi-méme I Mais je vous trouve avec plus d’évidence que jamais. Un nuage avait couvert mes faibles jeux pour un moment; mais vos rayons, ô vérité éternelle, ont perce ce nuage ! Non, rien ne peut remplir mon idée que vous, ô unité qui êtes tout, et devant qui tous les nombres accumulés ne seront jamais » rien! Je vous revois et vous me remplissez. Tous les faux infinis mis en votre place me laissaient vide. » — Fénelon, de VExisleuce de Dieu, II* partie, chap. III.

Nous savons que Dieu existe, et nous savons dans quelle limite nous le pouvons connaître. Il s’agit maintenant avant tout d’examiner s’il a créé' le monde en dehors de lui-même, ou si le monde n’est qu’une modilication de la substance divine.

Déjà, pour nous, la question est tranchée, car nous avons établi que Dieu n’est ni dans le temps ni dans l’espace : il est donc en dehors du monde.

On a beau faire; le temps éternel, l’espace inflni sont des erreurs qui mènent tout droit au panthéisme. Ce grand vide ne peut avoir que Dieu pour hôte, et, dès qu’il y entre, la mobilité, la divisibilité l’envahissent. C’est pourquoi le dogme de l’incompréhensibilité répugne à tous les rationalistes qui se sont laissé leurrer par l’infinité prétendue du temps et de l’espace.

Lk NATURE DE DIEU.

Il leur faut un Dieu compréhensible, un Dieu humain, parce qu'ils ne veulent pas creuser d’abîme entre Dieu et le monde. Ils feront volontiers des réfutaûons du panthéisme, mais ces réfutations prouvent leur bonne foi et leur inconséquence, et se retournent contre euxmêmes.

Voici pourquoi nous nous mettons à discuter le panthéisme' au lieu de prouver directement la création. . C’est que la création ne se prouve pas; elle est démontrée par la démonstration même de l’existence de Dieu, à moins qu’on ne prouve qu’elle est impossible. Les . ‘ panthéistes n’ont point d’autre argument pour établir leur système que l’impossibilité de la création. Tantôt ils soutiennent qu’on ne peut même s’en faire une ■ idée et que ce mot est vide de sens, et tantôt que la toute-puissance de Dieu n’a pas pu tirer quelque chose du néant, parce qu’aucune puissance terrestre ne pourrait le faire. Ainsi ils avouent qu’il y a un Dieu el prétendent qu’il n’a pas pu créer le monde ; d’où ils concluent que Dieu et le monde sont distincts sans être séparés. Il n’y a donc en question que la possibilité de la création. La création est réelle, si elle est possible.

Nous commencerons par exposer les objections des panthéistes.

Qu’entend-on d’abord par ce mot créer? La religion chrétienne le définit ainsi : Créer, c’est faire quelque chose de rien. C’est bien là, en effet, le sens que tous les partisans du dogme de la création donnent à ce mot. Or, est-il possible de faire quelque chose de rien? On peut faire d’une chose une. autre chose, cela s’appelle transformer ; mais faire du néant quelque chose, ou .

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de la conscience et non de la perception externe ; quoique le monde soit rempli de causes, nous vivrions, selon cette école, au milieu de toutes ces puissances, sans savoir ce que c’est qu’une puissance, si nous n’en étions pas une nous-mêmes; et la même école voudra soutenir que, ne pouvant jamais créer, nous avons l’idée de la création ?

Yoici un axiome que personne ne songe à contester : c’est qu’il n’y a pas d’effet sans cause. Mais que signifie cet axiome ? Pour le comprendre complètement, il faut bien comprendre ce que l’on entend par une cause.

Les anciens disaient qu’il y en a de quatre sortes : la . cause efficace, la forme, la matière et la cause finale. Laissons la,cause formelle, qui tient à des doctrines métaphysiques particulières. Les trois autres sont tel<lement comprises dans la notion de cause, qu’on est forcé d’en convenir, à quelque école que l’on appartienne ; et il s’ensuit qu’en vertu de l’axiome « Tout ce qui existe suppose une cause, » une matière est aussi nécessairement requise qu’une cause finale et une cause efficace.

Les déistes raisonnent ainsi : «Sije vois une montre, je dis : il y a un horloger ; sije vois le monde, je dis: il y a un Dieu. » Mais quand je vois une montre, je ne dis pas seulement qu’il y a un horloger, je dis que cet horloger avait du cuivre et de l'or à sa disposition, et ces éléments dont il s’est servi ne sont pas moins nécessaires que lui-même à la production de son œuvre.

C’est donc se payer de mots, et en quelque sorte offenser le bon sens, que de parler de création, parce que l’assemblage de mots que l’on fait en disant que le néant est devenu quelque chose, implique contradiction et ne représente rien de réel à la pensée.

Voilà une première objection contre la création; en voici une seconde. Que Dieu soit, ou non, créateur, qu’est-il en lui-même, dans sa nature intime? Il est parfait ; car il faut qu’il ne soit pas, ou qu’il soit parfait. Savons-nous ce que c’est que la perfection? Nous ne le savons pas absolument, mais nous savons au moins quelque chose de la nature de l’être parfait, et par exemple ceci, qui n’est qu’une déGnition : c’est qu’il est sans défaut, et que par conséquent il est un- Ce ne sont pas les panthéistes seuls, ce sont tous les déistes qui insistent sur l’unité de Dieu ; et ils la prouvent en établissant non-seulement qu’un seul Dieu est nécessaire, non-seulement que l’harmonie du monde suppose un gouvernement unique, mais encore que la coexistence de deux êtres parfaits implique contradiction. En effet, disent les déistes, chacun de ces êtres parfaits manque à l’autre, de sorte que ni l’un ni l’autre n’est parfait. Il est clair qu’on peut concevoir parla pensée que l’être d’un des deux s’accroisse de tout l’être de l’autre : on pourrait donc concevoir un parfait plus parfait que le parfait, hypothèse absurde. Ainsi, Dieu est un, du commun accord de tous les rationalistes.

Mais, pour les mêmes raisons, il doit être seul. En d’autres termes, il ne suffit pas qu’il n’y ait qu’un Dieu, il faut qu’il n’y ait qu’un être.

Pour le prouver, c’est-à-dire pour prouver le panthéisme, il n’y a qu’à reprendre le raisonnement par lequel les partisans de la création démontrent tous les jours que Dieu est un. Puisqu’il ne peut rien y avoir hors de lui qu’on puisse parla pensée ajouterà son être, qu’importe que vous placiez en dehors de lui un Dieu ou un ciron ? Il est absurde de nier qu’il puisse être limité, et d’affirmer en même temps qu’il l’est. Quelle

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que soit la limite, il n est plus l’infini, si elle existe. Il n’y a, dites-vous, que Dieu et un ciron ? Il n’y a donc pas de Dieu ; car la réalité de ce ciron peut être ajoutée par la pensée à la réalité, et, pour ainsi parler, à la totalité de Dieu. Entre ce Dieu limité par un atome, et le Dieu parfait que rien ne limite, il y a un abîme.

C’est l’argument des Éléates; ils disaient : « Ou Dieu est tout, ou il n’est pas ; car s’il y a quelque réalité hors de lui, cette réalité manque à la perfection. »

Une troisième objection se tire, non de la nature métaphysique de Dieu, mais de sa nature intellectuelle et morale.

Si Dieu a fait le monde, il l’a fait par force ou librement. Il répugne à l’hypothèse de la création que Dieu ait été contraint de créer, car cette production nécessaire au producteur a bien l’air de n’être pas séparée de lui. Et d’ailleurs, si le monde est non-seulement distinct, mais séparé de Dieu, d’où peut venir la nécessité qui force Dieu à produire le monde ? 11 n’y a pas en dehors de Dieu de puissance qui agisse sur lui ; il faut donc dire qu’il est dans sa nature de produire une œuvre extérieure et étrangère à son existence : c’est tomber dans l’absurde. Ainsi Dieu a créé librement; en d’autres termes, il a créé parce qu’il a voulu créer. Mais ici les difficultés, ou plutôt les impossibilités, sont innombrables.

Regardons d’abord l’acte même de vouloir. Cet acte, qui a pour effet un monde fini et limité, n’est-il pas luimême une détermination et par conséquent une limite de la nature de Dieu? Il semble que l’acte de Dieu ne puisse être qu’infini, et ne puisse avoir pour objet que l’infini.

Cette volonté du Dieu éternel, est-elle éternelle comme lui ? Il le faut bien, pour qu’il n’y ait pas deux dieux, ou, ce qui revient au même, pour qu’il n’y ait pas de différence en Dieu. A cause de son éternité, il n’y a pas en Dieu d’avant et d’après ; il est au-dessus du temps ; et, à cause de sa perfection, il n’y a pas en lui un état et un autre état : il est éternellement semblable et identique à lui-même. Si donc il a voulu, c’est de toute éternité : sa volonté comme son être, ne peut avoir ni commencement ni fin.

Maintenant, cette Volonté continue et éternelle estelle éternellement et continûment efficace ? Sans doute : car, si son efficacité n’est pas* immédiate, le temps, que nous avons chassé de la volonté divine, s’introduit dans la puissance divine, et l’éternité disparaît. En outre, il ne se peut pas que Dieu veuille inutilement. Vouloir inutilement est lé caractère propre de l’impuissance. Et qui donc rendrait sa volonté inefficace ? Il n’y a rien, hors de lui, qui puisse lui faire obstacle, puisque, d’après l’hypothèse, il n’y a hors de Jui que son œuvre même. Le néant ne peut pas lutter contre Dieu. Concluons que le monde, n’a pas commencé et ne finira pas.

Mais cette conclusion est aussi redoutable pour le dogme de la création, que l’hypothèse de la fatalité divine. Dès que l’éternité est attribuée au monde, l’idée de l’éternité s’obscurcit et se trouble. Le monde est mobile, donc périssable. N’est-ce pas une dérision de la logique, que l’on ne puisse supposer le monde créé sans affirmer qu’il est éternel ?

Pourquoi a-t-on besoin du dogme de la création ? C'est pour mettre absolument en dehors de Dieu les imperfections du monde. Mais qu’importe que cet im-

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parfait soit en dehors de Dieu, s’il est l’œuvre nécessaire de Dieu, et s’il lui est coéternel en vertu de la nature même de Dieu? N’est-ce pas être imparfait, que d’être condamné à produire éternellement l’imparfait ?

Ce que nous venons de dire du temps, disons-le surle-champ de l’espace. Les mêmes raisons qui obligent le monde à être éternel, l’obligent à être sans limites. L’efücacité de la puissance divine ne peut être bornée ni à un lieu ni à un moment. Ainsi le monde est infini dans le temps et dans l’espace. Aussitôt que cette conséquence apparaît, notre esprit est obligé d’avouer tju’il se fourvoie; car il n’y a pas d’espace infini, d’étendue infinie, de divisibilité indivisible. Les partisans de la création prouvent contre les athées, que le monde n’est infini ni dans le temps ni dans l’espace : qu’ils choisissent de renoncer à cet argument, ou à la toutepuissance divine.

Elfaçons ces difficultés, et supposons-les résolues; en voici d’autres. Vouloir, c’est produire un acte avec connaissance de cause, et pour un motif. Pourquoi Dieu a-t-il souhaité le monde? Il est impossible qu’il l’ait souhaité ; car il ne peut rien souhaiter, étant parfait ; rien ne lui manque. Non -seulement il ne peut souhaiter; mais, s’il souhaitait, son désir pourrait-il se porter vers l’imperfection ? Tout être qui désire un être inférieur se dégrade. Dieu ne peut aimer et souhaiter que la perfection ; il ne peut souhaiter le monde, il ne peut donc le vouloir, et il n’a pas pu le créer.

Ce souhait impossible, s’il était, serait éternel. Ainsi le désir de Dieu serait inefficace comme sa volonté, à moins que le inonde ne soit étemel. L’inefficacité de

la volonté, c’est l’impuissance; l’inefficacité du désir, c’est le malheur. Il faut se résoudre à ces impiétés, ou confesser de nouveau l’éternité du monde.

Mais les arguments qui prouvent l’éternité et l’infinité du monde ne prouvent-ils pas encore autre chose? N’y a-t-il de limites que dans l’espace et dans la durée, et n’y en a-t-il pas aussi dans l’essence même de l’être? L’acte qui produit une série finie est fini; l’acte qui produit une série infinie d’êtres finis, n’est-il pas luimême fini ? Si le monde est créé par un Dieu parfait, le monde est parfait. Mais, s’il est parfait, pourquoi la création ? et pourquoi Dieu ?

Non, le monde n’est pas parfait, suivant les partisans de la création; il n’est pas éternel, il n’est pas infini : ce sont des conséquences qu’ils n’admettront jamais; ils aiment mieux contredire leurs propres principes. Voyons donc si, ces contradictions dévorées, le monde imparfait et fini ne leur en prépare pas d’autres.

Dieu est bon et tout-puissant, il a fait librement le monde : pourquoi donc le monde est-il mauvais?

Les partisans de la création ont deux langages : tantôt, pour prouver que Dieu existe, ils démontrent que le monde est imparfait ; et tantôt, pour répondre à l’objection que nous venons de formuler, ils essayent timidement de nier les imperfections du monde. Ces tergiversations les condamnent : ils n’ont que des demi-raisons et des vues contradictoires. Si le monde est parfait, qu’ils le disent; s’il est imparfait, qu’ils l’expliquent.

Leurs explications mêmes sont des contradictions nouvelles. Si on ouvre leurs livres, on voit les uns

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soutenir que ce qui nous. paraît être du mal est au contraire du bien, et que c’est notre ignorance seule qui nous trompe. Que veut dire cette réponse? Qu’il n’y a pas de mal ? ou seulement qu’il y en a moins qu’on ne pense? Eh 1 qu’importe le degré? Il suffit qu’il y en ait, pour limiter la bonté de Dieu et sa puissance. Les autres soutiennent que le mal était nécessaire pour que l’homme pût être éprouvé. Cela n’est que subtil. A quoi bon cette épreuve, pour qui pouvait du premier coup nous faire meilleurs ? Qui réussit dans cette épreuve ? Le grand nombre? Non ; de l’aveu de tous, c’est le très-petit nombre. Ainsi, pour une famille d’élus, qui achète son bonheur par de longues et terribles souffrances, l’immense majorité n’a que l’épreuve sans le bonheur ? Et c’est après avoir proclamé cette vérité désespérante, qu’on vient chanter des hymnes en l’honneur de la bonté divine ?

Laissons le mal sous cette forme, et prenons la limite sous sa forme abstraite dans le temps et l’espace. Le monde est limité dans le temps et dans l’espace. Que faisaitüieu avantde produire le monde? Pourquoi s’est-il passé du monde pendant un temps, et pourquoi ensuite a-t-il voulu que le monde fût? Quelestle rapport delà durée du monde avec le temps qui a précédé et avec le temps qui suivra? Mêmes questions pour l’espace. Pourquoi Dieu a-t-il rempli un coin de l’espace et laissé le reste vide? Que fait-il de ce vide? Quel est le rapport de dimension du vide au plein ? Il y a nécessairement quelque part un atome qui est le dernier du monde ; de ce côté où noùs sommes il touche à un autre atome ; à quoi touche-t-il de l’autre côté ? Serait-ce par hasard au néant ? Cette doctrine de la création est obligée partout de donner un rôle au néant.

C’est comme le châtiment d’une philosophie qui repose sur un non-sens et qui emploie des mots sans idée.

Du moment que le monde est limité dans le temps et dans l’espace, on peut demander pourquoi le Créateur a choisi telle limite plutôt que telle autre ; pourquoi il n’a pas doublé la durée et la dimension du monde ; pourquoi il a placé le monde là où il est, et non à côté ; pourquoi il ne l’a pas créé une minute plus tôt, ou un million d’années plus tôt, car c’est tout un. Il ne peut pas y avoir de réponse à ces questions; et prenez garde que ce n’est pas à cause de notre ignorance; non : c’est à cause de la nature des choses. Tout espace est égal à un autre espace, et tout temps à un autre temps; donc tout temps et tout espace pouvaient recevoir le monde, comme le temps et l’espace qui l’ont reçu. Si donc Dieu a choisi ce temps et cet espace plutôt que tout autre, il a choisi sans motifs : d’où il suit qu'il se détermine au hasard, et qu’il n’est ni bon, ni intelligent, ni libre. C’est être au-dessous des créatures raisonnables, que de se déterminer sans motifs, ou sur des motifs insignifiants. Et comment la nature de Dieu souffrirait-elle le hasard, s’il est vrai que l’excellence de la fin est, en toute chose, ce qui fait la bonté de l’acte et la supériorité de l’agent ?

Telles sont, en bref, les principales raisons des panthéistes contre la création qu’ils déclarent impossible, contradictoire, absurde; d’où il suit que, si Dieu est la cause du monde, il ne l’est pas par voie de création. Au lieu d’introduire ce mot de création qui n’exprime aucune idée, que ne cherchait-on, dans l’observation de la nature, l’explication de l’action d’une force ? Nous sommes nous -mêmes une force; que faisons -nous à ce

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titre ? Nous modifions hors de nous une matière préexistante ; nous modifions en nous notre substance propre. Dieu ne peut pas modifier hors de lui une matière préexistante, car il n’y a rien et il ne peut rien y • avoir hors de lui. Que fait-il donc? Il modifie en luimême sa propre substance ; et ces modifications, distinctes et inséparables de Dieu, sont les phénomènes du monde. Ainsi se comble l’abîme qu’on voulait creuser entre Dieu et nous ; les métaphores inintelligibles s’effacent ; tout devient simple, clair, compréhensible.

Le mal même disparaît dans cette unité, puisque tout est solidaire, et que tout se répare. Nous n’avons plus besoin de nous faire violence pour comprendre que Dieu est près de nous, puisque c’est en lui que nous vivons et que nous sommes.

Nous avons indiqué les objections : nous allons es- > sayer de répondre.

Mais écartons d’abord une erreur qui pourrait embrouiller inutilement la discussion. Quelle est, disent les panthéistes, l’origine de l’idée de cause? Cette idée ne nous est pas donnée par l’observation extérieure, mais par la conscience. Ainsi la première cause qui nous est connue, c’est la cause que nous sommes. Or, j nous ne sommes pas une cause créatrice, nous sommes une simple cause motrice. L’idée de cause que nous fournit la conscience est donc l’idée de cause motrice. Si l’acte de créer était compris dans l’acte de mouvoir, nous pourrions ensuite, par voie d’analyse, passer de la notion de cause motrice à la notion de cause créatrice ; mais il n’en est rien : l’acte de créer et l’acte de mouvoir sont deux actes d’une nature trèsdifférente, et l’idée du second est si loin d’être con-

tenue dans l’idée du premier, que la puissance de créer est évidemment très-supérieure à la puissance de mouvoir. Les panthéistes concluent de là que l’idée de création est une idée hybride ; ou plutôt, suivant eux, c’est une formule sans idée; c’est la délinition incompréhensible d’un acte qui n’existe pas.

Cette difficulté n’est pas sérieuse ; elle est fondée sur une erreur de fait. Il est vrai que nous puisons l’idée de cause dans notre conscience; il est vrai que nous ne sommes pas une cause créatrice ; mais l’idée que nous acquérons dans le premier acte de conscience est l’idée simple de cause, et non pas une idée complexe formée de tous les éléments compris dans ce premier fait de conscience. En d’autres termes, quoique la première cause que nous avons aperçue soit une cause motrice, libre, volontaire, nous ne débutons pas par' l’idée complexe de cause motrice, libre, volontaire, pour arriver ensuite aux idées simples de cause et de liberté. Il faut avoir réfléchi pour comprendre que le pouvoir de causer qui est en nous n’est que le pouvoir de mouvoir et de transformer. La même réflexion, en déterminant la cause que nous sommes, détermine la cause que nous ne sommes pas. L’idée complexe de cause créatrice et l’idée complexe de cause motrice naissent l’une et l’autre des réflexions que nous faisons sur l’idée simple de cause qui nous est fournie par la conscience.

Ajoutons qu’il ne faut pas confondre la formule scientifique d’une idée avec l’idée elle-même. On dit que la formule de la création n’a été trouvée que par le christianisme. Quand cela serait, il en résulterait seulement que la définition d’une idée très-claire a été faite tardivement. Mais cela n’est pas; et la preuve,

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c'est ce mot de Lucrèce : ex nihilo nihil. Lucrèce nie la création; donc il la conçoit. Ce qui est vrai, c’est qu’aucune école philosophique n’avait enseigné le dogme de la création avant le christianisme.

Les faits ainsi rétablis sur l’origine de l’idée de création , examinons de plus près les objections des panthéistes.

Ils nous reprochent d’abord de nous payer de mots en admettant la doctrine de la création, parce que le mot de création est incompréhensible et ne porte aucune idée à l’esprit.

Est-il vrai que le mot de création ne porte aucune idée avec lui? Toute la question est là. Or, il y a des mots qui représentent une idée simple, et des mots qui représentent une idée complexe. Le mot de création appartient à la seconde catégorie, et nous nous efforcerons de montrer par une analyse minutieuse quelles sont les idées simples qu’il contient.

Premièrement, en disant que Dieu a créé le monde, nous affirmons que Dieu est la cause du monde. C’est là une idee positive, parfaitement claire, et dont nous comprenons très -bien la portée.

En second lieu, le mot de création implique évidemment que la cause du monde est extérieure au monde.

Il est si vrai que cela est compris dans le mot de création, qu’il n’y a, pour ainsi dire, pas d’autre discussion entre les panthéistes et nous; car les panthéistes disent que les phénomènes du monde sont de simples modiflcations de la substance divine , et nous soutenons, au contraire, que les phénomènes du monde modifient, non la substance de Dieu, mais une sub- ’ stance étrangère, et que Dieu a produite de sa pleine

puissance et volonté libre. Est-ce* que cela ne se comprend pas?

Voilà donc deux idées, Tune positive, l’autre négative, que le mot création implique : et Ton vient nous dire qu’il n’a aucun sens !

Quand je dis : « Dieu a créé le monde; » cela veut dire : « Dieu a produit le inonde, et il l’a produit en dehors de lui-même. » Cette affirmation et cette négation spnt Tune et l’autre de la plus incontestable clarté.

Le mot de création implique quelque chose de plus. Il signifie que, quand Dieu a produit le monde en dehors de lui -même, il n’existait rien en dehors de Dieu, ni substance, ni phénomène. Est-ce que cette troisième idée n’est pas aussi claire que les deux autres?

Ainsi donc sous le mot de création sont renfermées trois idées parfaitement intelligibles, si intelligibles que toutes trois provoquent des négations très-explicites et dans lesquelles on ne rencontre pas la moindre cause d’obscurité. Que vient-on nous parler de doctrine insignifiante ? 11 n y en a pas de plus pleine de sens. Certes, quand j’affirme la création, je sais fort bien ce que j’affirme et ce que je nie*.

Qu’y a-t-il donc de réellement incompréhensible sous ce^mot de création? Une seule chose, mais capi-

1. a Qu’est-ce que cela, tirer le monde du néant? Ce qui n’était pas ne peut devenir. 11 est vrai mais dire que Dieu a fait le monde de rien, cela> ne signifie pas qu’il se soit servi du néant comme d’une matière pour fabriquer le monde, cela signifie que le monde n’existe point nécessairement, qu’il tient de Dieu, non-seulement sa forme et son mouvement, mais son être, sa substance ; qu’il existe bien réellement séparé de Dieu, quoique dépendant de lui; que la volonté de Dieu a produit le monde librement et par la seule vertu de son efficace, sans le concours d’aucun autre principe, parce qu’cn dehors de Dieu et de

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