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DÉMONSTRATION DE LA PROVIDENCE

« Cœli enarrant gloriara Dei, et opéra manuum ejus annuntiat firmamentum.

« Dies diei éructât Verbum, et nox nocti indicat scientiam.*

* Non suntdoquelæ, neque sermones, quorum non audiantur voces eorum. »

Psaume xviii, vers. 2, 3, 4.

Ce qui importe à l’homme par-dessus tout^ c!est de savoir si Dieu s’occupe de lui. Sans cette conclusion entrevue, les problèmes que nous venons de traverser ' perdraient une partie de leur puissance sur les âmes.

Ce n’est pas seulement pour donner un fondement à la métaphysique que nous avons besoin de Dieu; c’est i pour donner une espérance et une consolation à la vie.

La Providence est le gouvernement direct de Dieu dans le. monde et dans l’homme. Il semble que pour la démontrer on n’ait besoin que de regarder autour . de soi, et de trouver partout des traces de sagesse et

de bonté, comme il suffit pour juger des lois d’un pays de voir les citoyens paisibles, l’industrie florissante, les arts honorés'. Depuis l’origine de la philosophie, on a construit des systèmes sur ce fondement. Tandis que les métaphysiciens entassent les formules et s’épuisent à chercher dans la nature de Dieu le secret du monde, entreprise téméraire pour la faiblesse humaine, des philosophes plus modestes se contentent d’étudier les merveilles de la nature ; de montrer comment l’immense variété des phénomènes sort régulièrement de l’uniformité des lois ; d’expliquer le mal en prouvant qu’il ne vient pas de Dieu, mais de l’ignorance ou de la malignité des hommes, et qu’il est nécessaire pour produire un plus grand bien. Tout leur est bon,

' la science la plus profonde et les notions les plus usuelles et les plus vulgaires. Il n’y a pas un usage dans nos mœurs, pas un sentiment dans nos cœurs, pas une notion, si vague qu’elle puisse être, dans l’esprit d’un enfant ou d'un homme peu éclairé, pas une découverte dans les sciences, pas un chef-d’œuvre dans les arts, qui ne leur serve à s’élever à Dieu. Us font, de la description minutieuse de la créature, un hymne à la louange du Créateur. Loin de partager la sombre et ardente exaltation des mystiques qui, dans leur amour de la perfection idéale, oubUent ou méprisent le monde, c’est en admirant le monde, au contrmre, c’est en l’aimant, qu’ils apprennent à aimer Dieu. Leur science n’est ni exigeante, ni ardue : tout est uni chez eux, tout est simple, tout est bienveillant, tout est dans les voies ordinaires de la nature. Us ont

1, « Quis potis est dignum pollenli pectore carmen

t Condere, pro rerum majestateî »

Lucrèce, üv. V, v. 3 et

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LA PROVIDENCE

un langage qui ne demande pas d’effort pour être entendu, et ils se gloriGent avec raison de parler à l’esprit et au cœur de la foule : tendres et bienfaisants philosophes, âmes d’élite qu’on ne peut rencontrer sans les aimer, et dont on ne peut lire les ouvrages sans une secrète et douce émotion. On dirait que, par une grâce spéciale, ceux qui consacrent leur vie à nous apprendre l’amour de Dieu, sont eux-mêmes les plus dignes d’amour et les plus aimés parmi les hommes.

A Dieu ne plaise que nous voulions détourner personne de ces études qui sont à la fois une démonstration, une exhortation et une prière ! C’est une sainte et salutaire pensée que de s’attacher ainsi à pailler le mal, à exalter le bien, à reconnaître partout la main de celui qui, étant le créateur du monde, veut aussi en être appelé le père. Rien n’est plus doux à contempler que ces âmes inclinées à l’indulgence, dont la sympathie est toujours prête et toujours sincère, qui voient le mal sans s’y attacher, et se sentent emportées comme par un vol vers tout ce qui est bien et tout ce qui est beau ; âmes naïves, compatissantes, généreuses, faites pour sentir le bonheur et pour le répandre, imprudentes quelquefois, trompées souvent, et Gères encore d’être trompées quand leur erreur vient d’avoir trop présumé des autres hommes. Laissons ces privilégiés de l’amour nous raconter leur monde enchanté, où tout est grand, beau, utile, bien ordonné, où il n’y a pas de monstres, où il n’arrive pas de catastrophes. Laissons-les oublier les grandes injustices de l’histoire, et suivre d’un œil charmé le progrès continu des arts, des lettres, de la civilisation, de l’honnêteté publique. Laissons-les croire que tous les hommes naissent bons et vertueux, et que le vice n’est jamais qu’une excep -

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tion et un malheur. Leur illusion, si c'en est une, est plus près de la vérité que le désenchantement des autres. Il y a dans le monde assez de grandeur et d’harmonie. Il y a dans l’histoire assez de justice, et surtout il y a dans nos cœurs assez d’élan vers le bien, assez de force, pour expliquer, pour justifier leur enthousiasme. De même qu’en montant sur des sommets très-élevés on n’aperçoit plus la fange des chemins, on échappe ainsi à la vue du mal dans le monde, dans l'histoire, dans le cœur de l’homme, lorsqu’au lieu de s’abîmer dans les détails, on accoutume son esprit'à voir au loin, à regarder de haut. C’est pour cela qu’ily a de la beauté dans tout ce qui est grand ; et pour le dire ici, c’est pour cela que la science des abstractions, la métaphysique, lorsqu’on la pousse un peu loin et qu’on sait la comprendre, produit dans l’âme les mêmes effets que la grande poésie.

Les objections qu’on élève contre la démonstration de la Providence faite sous cette forme, portent plutôt sur les exagérations des optimistes que sur .le fond même de la thèse qu’ils soutiennent.

Êtes-vous bien sûrs, leur dit-on, de cette perfection universelle? Le monde est si vaste pour notre faiblesse, le nombre des êtres qu’il contient si immense, que les plus longues énumérations laissent la pensée indécise, tant il reste encore à connaître après ce qu’on nous montre ! De tant de sciences diverses dont se compose la science, qui peut se vanter d’en savoir plus d’une ou deux, et de les savoir à fond? La plupart des sciences n’en sont, pour ainsi dire, qu’à leur commencement ; on les traverse à force de peine, et lorsqu’on a appris tout ce qu’elles enseignent, on découvre au

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delà un horizon à perte de vue, du travail pour des milliers de générations. Quand même il se pourrait ' qu’un seul esprit en une seule vie parcourût toutes les sciences, toutes les sciences réunies ne nous expliqueraient qu’un bien petit coin de l’univers. Depuis deux mille ans que nous travaillons, nous avons fait beaucoup, si nous comparons la science actuelle à ce qu’elle était sous Thalès et Pythagore : combien peu, si nous mettons les secrèts arrachés à la nature en

balance avec ceux qu’elle recèle encore dans son sein * î

Cette- condition de la science humaine ne doit pas nous décourager de chercher; mais elle peut à bon droit nous détourner de résumer et de conclure. Hélas î { quand il sera prouvé que tout ce que nous connais- . ^ sons est bon, il en résultera tout au plus un préjugé ' pour la bonté de tout le reste.

Non-seulemént nous sommes limités dans l’étendue de nos connaissances ; mais ne le sommes-nous pas dans leur nature ? Nous connaissons peu de chose ; connaissons -nous réellement ce que nous croyons connaître ? Ce n’est pas ici un argument de scepticisme, tant s’en faut; mais le besoin de savoir, l’orgueil humain, et sa sœur, la frivolité humaine, l’habitude d’accepter comme expliqué ce qui est seulement familier, ne nous portent- ils pas à chaque instant à pren- • dré des comparaisons pour des démonstrations, des préjugés pour des connaissances? Quelquefois c’est par résignation qu’on se contente de peu, et plus souvent c’est par ambition. Il n’est pas aisé de persuader à un chimiste qu’il ignore la nature de la matière, à

1. « Quota pars operis-tanti nobis committitur? » Sénèque, Quest. nat.j liv. VII J chap/ xxx.

un physicien qu’il ignore la nature de l’étendue, à un philosophe que Dieu est incompréhensible. Les doctrines les plus puériles ont été gravem’ent enseignées par des hommes de génie dans des écoles illustres. Nous parlons au passé par respect humain. L’histoire ne nous dispense que trop, par des exemples éclatants, de faire la guerre aux écoles contemporaines. Lisons dans Xénophon l’énumération des merveilles par lesquelles Socrate prouvait de son temps la Providence ; la plupart de ces merveilles sont des erreurs qu’ime science plus haute a fait disparaître. N’allons pas si loin ; prenons un livre qui nous a tous charmés dans notre enfance : sans être devenus bien savants, nous ne pouvons plus lire le Spectacle de la nature de l’abbé Pluche. Nous sentons trop combien sa science est incertaine. Nous mesurons avec effroi la tâche qu’il s’est donnée de démontrer que tout est bien dans le monde. Buckland lui-même, le dernier venu, le plus savant parmi ces ennemis du mal, trébuche à chaque pas. Sa science a trente ans : elle a bien vieilli ! Et lui-même, dans sa ferveur, il est bien près quelquefois de nous faire sourire. On lui objecte que le loup mange les moutons : l’objection est plus grave qu’elle n’en a l’air ; elle est fort générale, et nous nous mangeons tous un peu les uns les autres dans ce monde. Or, que répond l’excellent homme? Ils les mangent sans doute, dit-il, « et c’est en cela qu’éclate la bonté de la Providence ; » car les moutons sont presque toujours mangés lorsqu’ils sont encore gras, jeunes et bien portants. Ils échappent ainsi à la maladie et à la vieillesse. Si les moutons étaient raisonnables et qu’ils connussent l’avenir, ils béniraient en mourant « leurs bienfaiteurs carnivores. »

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Pendant que les apologistes tournent à la déclamation ou se repaissent de puérilités, d'autres esprits, dans des buts très-divers, s’épuisent en efforts pour faire ressortir tout ce qu’il y a d’imparfait, d’inachevé', de contradictoire dans le monde. Ils n’ont pas moins de bonne foi dans leurs plaintes, que Pluche ou Auckland dans leurs apologies. Ces deux sortes d’esprits forment pour ainsi dire deux courants opposés de la littérature : ici les Idylks de Gessner, là les Nuits d’Young. On est plus heureux, plus consolé quand on lit les premiers, mais il est difficile de ne voir dans les seconds que des sophistes. On se surprend soi-méme dans les contradictions les plus flagrantes, tantôt dans l’optimisme le plus prononcé, tantôt dans un dénigrement universel. Il est étrange que ces deux séries d’ai>guments nous soient aussi familières l’une que l’autre, et que, suivant la disposition du moment, nous choisissions celle à laquelle il nous plaît de croire, sauf à l’abandonner quand nos impressions seront différentes. On serait tenté de conclure au premier abord qu’il n’y a dans tout cela que du sentiment et de la poésie, mais rien de véritablement scientifique.

Ces objections sont considérables; et pourtant quelle qu’en soit la force, personne ne peut nier que l’étude approfondie de la nature ne produise un sentiment d’admiration pour le Créateur. Il y a là comme une évidence de fait, qui triomphe de tous les raisonnements. Il ne faut pas, après tout, tant de science pour admirer. Dieu a voulu que la beauté de son œuvre fût manifeste, même pour les ignorants e| les simples. Il suffit d’ouvrir les yeux. Une science plus haute, en rectifiant et en étendant nos idées, nous découvre de

nouvelles analogies, de nouvelles splendeurs; elle ajoute à notre foi loin d’y retrancher. On ne doit pas dire: « Ne nous hâtons pas d'admirer, car notre science est trop incomplète ; » mais bien : « Nous admirons le monde que nous connaissons si peu, quelle serait notre admiration si nous le connaissions davantage ! » Toute la faute des optimistes est dans leur excès. C’est à force de vouloir tout prouver, que trop souvent ils ne prouvent rien. Pourquoi prendre tant de souci ? Au lieu d’avoir la prétention d’expliquer tout le mal et de le transformer en bien, qu’on se borne à soutenir que le bien, c’est à-dire l’ordre, car dans le monde le bien et l’ordre ne font qu’un, l’emporte sur le désordre et le mal, et qu’il l’emporte, non d’une façon contestable, mais dans une proportion presque infinie : aussitôt les preuves abondent, l’observation la plus vulgaire, la plus superficielle fournit de très-solides et très-nombreux arguments, et toutes les sciences viennent concourir à achever la démonstration. Et en effet, quel est le but suprême de la science? N’est-ce pas d’expliquer, de coordonner? N’est-ce pas de remplacer la variété des effets par l’unité des lois ? N’est-ce pas de détruire les obstacles qui s’opposaient à la puissance humaine, et de les transformer en secours? Le monde expliqué par la science, compris dans son fond, ramené à ses lois suprêmes, amélioré, fécondé, dompté, discipliné, devient le royaume de l’homme, après avoir été sa prison ; et là où l’ignorant croyait avoir le droit de gémir et de se plaindre, le vrai savant ne peut plus qu’admirer et bénir, L’existençe d’un plan magnifique et la présence d’un ouvrier tout-puissant lui deviennent manifestes. Il voit le mal sans effroi, parce qu’il ne demande pas

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à la créature une perfection qui ne saurait appartenir qu’au Créateur.

Après avoir ainsi rapproché le but de nos efforts pour le rendre plus accessible, nous demandons d’abord la preuve de la Providence à la nature inanimée.

L’existence de la science prouve à elle seule, sans entrer dans les détails, que le monde est régulier et bien organisé. Qu’est-ce que la science? C’est la connaissance des lois générales. S’il n’y a pas de lois, il n’y a pas de science. Ainsi on doit admettre que, du i moment que la science existe, tout est dans l’ordre.

Si l’on objecte que ces lois sont fatales, nous répondrons d’abord que cette nécessité ne leur vient pas d’elles-mêmes, car l’inlini seul est nécessaire en vertu de sa définition, et ensuite qu’il y a des lois à la fois réelles, immuables et non nécessaires. Que tout ce qui commence d’exister ait une cause, cette loi est nécessaire. Que tous les corps gravitent vers le centre de la terre, cette loi n’est pas nécessaire ; elle n’en est pas moins une loi. Cette seconde loi, qui pourrait ne pas être, a été établie avec volonté et intelligence par ! le Créateur du monde.

N’y a-t-il de lois, c’est-à-dire d’ordre, que pour un certain nombre de cas et pour un certain nombre* d’êtres? La question même est absurde. Il y a des lois que nous ignorons, mais tout a une loi. Ce que nous appelons désordre est proprement une dérogation à des lois connues, qui a lieu en vertu d’une loi inconnue. Au début d’une science, on dit: « Je vais chercher la loi de ces phénomènes ; » on ne dit pas : « Je vais chercher si ces phénomènes ont une loi. » Puis-

que tout dans la nature dépend d’une loi, puisque tout est régulier, il s’ensuit invinciblement qu’il y a plus de bien que de mal dans la nature. Nous voyons clairement le bien ; rien ne nous prouve que le mal soit réel. Il se peut que nous appelions mal ce qui nous paraîtrait bien si notre science était plus éten- I due. Non-seulement cela se peut, mais cela est probable. Si nous ne disons pas que cela est certain, c'est afin de n’affirmer que ce qui est d’une évidence immédiate.

Il faut encore remarquer que tout ce qui a une loi a un but; car si la loi ne servait pas à quelque chose, elle serait une pure généralisation, sans aucune réalité. Ainsi, par exemple, si je ne connais pas la loi des phénomènes que je veux retenir, je puis créer un principe arbitraire de classification pour aider ma mémoire : ce procédé artificiel me soulage en effet, il est quelque chose pour mon esprit, puisqu’il est une méthode; il n’est rien pour les objets que j’ai classés; il n’en fait pas partie, il ne les modifie pas. Les lois de la nature ne sont pas de cette sorte ; elles sont la coordination vers un but réel de tout ce qui tombe sous la loi. Dire que tout est réglé ou que tout est utile, c’est exprimer deux fois la môme pensée. Quand nous affirmons qu’il n’y a pas de place dans le monde pour le hasard, cela veut dire que tout mouvement est réglé par une loi et ordonné vers un but.

Toute science a pour résultat de démontrer cet axiome, que tout est réglé et que tout est utile ; mais on se passerait de démonstration. Cet axiome résulte delà science, et en même temps il la précède ; bien plus, il l’engendre. C’est parce que nous croyons au but et à la

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loi que nous nous mettons à l’œuvre pour les découvrir. Nous avons une passion innée pour chercher le secret, ou, ce qui revient au même, le principe des choses. Donnez à un enfant un automate, une montre : d’abord il la regarde ; le mouvement extérieur, le résultat suffit à sa curiosité; puis il cherche le pourquoi, et, à ce moment-là, il la brise. Le savant ne fait pas autre chose. Son jouet est le monde. Le secret qu’il cherche, c'est celui de la création. Il s’attache presque toujours à un être, à une classe d’êtres ; il circonscrit sa curiosité, parce que, s’il s’attaquait à l’ensemble du monde, la grandeur de la matière l’écraserait; mais une fois parqué dans la spécialité qu’il s’est choisie, il a l’ambition de la parcourir dans tous les sens, de n’y rien ' laisser d’inexploré. Il commence par observer et par décrire, puis il classe ; puis cette connaissance extérieure ne lui suffit plus, et c’est alors qu’il brise son jouet pour surprendre dans son fond le secret de la vie. Plus il voit, plus il veut voir. Le savant est insatiable, parce que sous chaque problème résolu il pressent un nouveau problème. Il est conqme un voyageur qui gravit une colline dans l’espoir de découvrir un horizon, et qui, cet horizon conquis, veut en apercevoir un autre au delà; ce qu’il connaît ne lui sert qu'à désirer de connaître. Quand le dialecticien commence à s’élever au-dessus de terre, il ne possède encore que les lois générales et les plus voisines des phénomènes ; il faut qu’il opère sur ces lois, comme < tout à l’heure il opérait sur les phénomènes qui en dépendent; qu’il s’élève péniblement à des lois supérieures plus générales, et, de lois en lois, à la loi suprême qui explique les autres parce qu’elle les contient dans une synthèse magnifique. Qui le soutient

dans cette marche? Une sorte de vision anticipée de l’harmonie universelle : hypothèse au début, doctrine au dernier moment.

Pendant queh’on pense à cette œuvre collective , à la fois diverse et unique, commencée il y a deux mille ans et qui se poursuit sans relâche, il semble que l’on voit à l’œuvre tous ces artisans de la science humaine. L’un cueille les plantes, les dessèche, les classe , l’autre fouille la terre pour en extraire les minéraux. Un autre décompose les corps, afin d’arriver aux corps simples, qui sont la forme la plus immédiate de la substance étendue. Il passe sa vie sur les fourneaux, avec ses creusets, toujours émerveillé, toujours appelé. Peut-être en chemin rencontre-t-il la fortune ou la gloire; mais ce qu’il cherche, c’est la science. Le jour où il s’arrête pour jouir, son cœur est mort. Pour arriver à cette conquête sur le secret de Dieu, qu’il écrira en une page, qu’il résumera en une ligne, il donne sa jeunesse, sa santé, il risque sa vie, et il n'a pas même la conscience de son sacriüce. 11 y en a qui partent résolùmênt de leur pays à l’âge où l’on aime. Ils quittent tout pour des contrées désertes. Ils- font des mille lieues sans trouver un sentier tracé. Us passent les fleuves à la nage. Us échappent par miracle aux bêtes féroces. Us vivent des années dans la solitude, ou avec des sauvages. Jls mourront peut-être dans ces déserts, sans laisser un nom ; mais peut-être aussi rentreront-ils dans la société civilisée en lui apportant un monde. Quand Dieu envoie une peste à la terre, deux sortes d’hommes accourent dans les hôpitaux : ceux-ci pour consoler et secourir, ceux-là pour apprendre : héros de l’humanité , héros de la

science. Tous ces hommes, depuis Thalès jusqu’à nous, et depuis nous jusqu’à la dernière postérité, ces voyageurs dans leurs déserts, ces médecjns dans leurs amphithéâtres , ces chimistes dans leurs laboratoires, [ ces marins dans leurs montagnes de glaces , ce sont ' des frères par l’unité du but qu’ils poursuivent. Le monde s’éclaire par eux, la science se fait, l’ignorance s’enfuit. Chaque jour quelque chose s’échappe de leurs mains pour éclairer le vulgaire, pour le consoler, pour le nourrir. Nous dépendons d’eux corps et âme, nous vivons par eux. Nous avons beau les ignorer ou les ' calomnier, qu’importe? Ils sont la pensée de l’humanité, ils sont le progrès. Socrate boit la ciguë, Aristote est contraint de se tuer, Platon est vendu, Zénon n’est qu’un jardinier; Épictète est esclave: voilà les j grands hommes de la Grèce. Cherchez ceux du moyen âge dans les cachots et sur les bûchers : Abélard, Savonarole, Christophe Colomb, Galilée. Le XVII* siècle est déjà commencé quand les juges font ' brûler Giordano Bruno, et Vanini. Descartes va mourir en Suède, Spinoza est proscrit, Rousseau traqué d’asile en asile. Mais le cachot, le bûcher, la proscription, comme le triomphe et les couronnes, ne sont que des accidents : le vrai, c’est la \ science conquise, c’est l’erreur rectifiée , c’est la mé- ' thode révélée, c’est l’horizon entrevu, la force créée.

Les tyrans et la foule peuvent se liguer : leurs victoires ne sont rien. Ils écrasent l’homme : la science reste. A mesure que chacun a creusé son sillon et découvert sa parcelle d’or, le philosophe vient, qui réunit en un faisceau toutes ces richesses éparses. Il embrasse l’histoire entière, il fait son profit de toutes les sciences, il découvre l’analogie universelle, et par

l’analogie l’unité. Il voit les lois différentes entre elles, sortir d’une loi plus haute qui les fonde. Il comprend qu’elles diffèrent à cause de la différence des objets, sans oesser d’être la forme d’une pensée et d’une volonté unique. Il entend, pour ainsi dire , la parole qui donne la vie au monde , et que chaque mouvement, chaque espèce traduit dans sa langue. C’est alors que la nature lui semble pleine d’unité , sous l’infinie variété de ses phénomènes. Il monte et redescend avec une égale facilité cette échelle de la dialectique , invisible à l’œil du vulgaire , et qui a la volonté de Dieu pour sommet , pour base l’immense variété des phénomènes du monde. Dans cette coordination universelle, tout s’explique, tout est utile, et par conséquent tout est beau. Le plan de la nature lui apparaît dans son unité et dans sa grandeur. Il voit la marque de l’ouvrier divin dans l’ensemble et dans chaque détail.

La scène se complique, si l’on quitte la nature pour l’homme. C’est proprement ici que le mal fait son apparition sous sa double forme, la souffrance et la faute. Mais voyons d’abord l’unité, nous parlerons ensuite du désordre.

L’homme a une double nature : il touche le ciel et la terre. Nous l’étudierons premièrement sous son aspect le plus humble, dans ses analogies avec les créatures d’un ordre inférieur.

Voici ccumment la nature procède invariablement pour tous les êtres créés : d’abord , elle veille à leur oonservation, puis è. la conservation de leur espèce, ^ enfin elle J^ur assigne une fonction, une plane.

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G’ est ainsi qu’elle introduit dans le monde la durée, la stabilité, l’unité.

Dans le monde inorganique, elle se cliarge, pour ainsi dire, directement de la conservation des individus et des espèces par les lois qu’elle leur impose ; mais, dans les classes d’êtres plus, élevées, elle accepte les individus eux-mêmes pour auxiliaires, et place en éux quelques-uns des principes qui servent à leur propre conservation et à la propagation de leur espèce. Ainsi un arbre n’est pas seulement soumis , comme tous les autres corps, aux lois physiques de la nature, 11 s’accroît, se conserve et se développe par la nutrition, il se reproduit par ses graines. Cette double puissance en fait déjà un être vivant.

La vie des animaux est bien plus complète , parce qu’ils interviennent plus spontanément et plus efficacement dans cette double fonction de l’être organisé. Il semble que la matière brute subisse passivement la loi, que la plante développe une puissance dont toutes les phases sont fatalement réglées, tandis que la puissance de l’animal dépend , dans une certaine mesure, de cette faculté mystérieuse que nous nommons rinstinct. Ainsi, chaque fois que nous nous élevons dans la série des êtres, nous trouvons que l’individu possède en propre une plus grande somme de puissance, ou une puissance d’un ordre supérieur. Toutes les lois de la classe inférieure subsistent dans cet individu plus complet, mais combinées en quelque sorte avec une loi nouvelle, qui donne à l’être qui la .contient en même tejaaps qu’il la subit, plus d’unité et de perfection.

lie corps humain est soumis, comme les corps inorganiques, aux lois physiques [qui gouvernent toute la

matière. Il se développe comme la plante ; il se meut comme l’animal. Mais, placé au sommet des êtres créés , l’homme possède une puissance essentiellement différente de celle de la plante ou même de l’animal, et dont le caractère propre est de disposer librement d’elle-même. De ce seul fait on peut conclure toute la nature humaine ; car nul ne peut tendre volontairement à sa fin, sans la connaître et sans l’aimer. Quand même nous n’aurions pas d’autre mission dans le monde que de conserver notre individu et de propager notre espèce, il suffit que cette mission soit librement accomplie, pour que l’homme soit de toute nécessité intelligent et sensible.

Nous savons tous qu’il faut manger pour vivre, et comment le savons-nous ? C’est la nature qui nous le dit. Dans quelle langue? Dans la langue du plaisir et de la douleur. Par une douleur, elle nous avertit du besoin de manger; par un plaisir, elle nous avertit de ce qu’il faut manger. Nous apprenons bien vite qu’une nourriture insuffisante et une nourriture excessive peuvent également détruire notre frêle machine ; que certains mets sont salubres , d’autres dangereux ; qu’il doit y avoir entre nos repas un intervalle régulier. L’expérience nous apprend tout cela, sans le secours des médecins. Mais la nature ne sefiepas ànotre expérience ; elle ne se fie pas même à l’intérêt que nous avons de prolonger notre existence, et' de nous préserver de la maladie. Elle se charge, par la périodicité de nos appétits, de sonner l’heure des repas; et quand nos besoins sont apaisés, elle nous annonce très-intelligiblement qu’il est temps de faire la retraite. Il est vrai que nous ne l’écoutons pas toujours ; mais

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il l’est aussi qu’elle ne manque janjais de nous avertir.

Il est difficile de ne pas voir dans celte disposition de la nature la trace d’une sagesse prévoyante. Les vices qui compromettent notre santé sont des maladies de l’esprit avant d’être des maladies du corps ; et quand la règle s’applique à un sujet libre, il ne faut pas la juger par les écarts de la liberté.

La liberté intervient plus dans les affaires de l’espèce que dans celles de l’individu. Tant qu’il s’agit de la faim ou de la soif, elle ne peut s’insurger contre la loi que dans une mesure assez restreinte ; mais, dans tout ce qui a trait à l’amour, elle se montre souvent très-déréglée. L’espèce humaine périrait sans le plaisir attaché à l’amour; mais ce plaisir est si vif qu’il entraîne à des excès les âmes peu accoutumées au frein. Cependant la régie est visible, en dépit des excès, même pour ceux qui la transgressent; et ce qui prouve combien la Providence a été vigilante et clairvoyante, c’est que les lois les plus sages et les plus sévères que la plus froide raison puisse établir, se trouvent toujours d’accord avec la nature, quand elle n’est pas viciée par les mœurs. Il se peut que cette vérité ne paraisse pas évidente au premier abord à nos esprits trop accoutumés à jouer avec la passion, et trop éloignés des inspirations saines et vraies de la nature; mais tout esprit juste, tout cœur bien placé en sentira la force à la réflexion.

Si l’amour est la grande cause des égarements humains, considérons déjà en lui un principe qui témoigne de notre grandeur, et peut commencer à nous faire entrevoir la vraie destinée de l’homme. Nous parlons ici de l’amour, et nous ne le regardons jusqu’à

présent que comme le sentiment par lequel la nature pourvoit à la propagation de l’espèce. Pendant que nous le ravalons à cette signification, ne semble-t-il pas que quelque chose de grand et de saint est blessé en nous? L’amour, dans l’homme, est un sentiment complexe, et cet amour physique dont nous parlons, en est si bien la moindre partie, qu’on l’oublie presque entièrement quand on parle de l’amour, pour ne plus songer qu’à ce grand sentiment si pur , si radieux, si enivrant , dont nous ne dirons pas qu’il est plein de poésie, puisqu’il est la poésie elle-même • par lequel les âmes vulgaires connaissent le dévouement, l’inspiration, l’héroïsme , qui met la générosité dans les cœurs les plus froids, qui les purifie comme par un charbon, qui double et triple la vie, et déchire le voile sombre au delà duquel resplendit le ciel ; si grand qu’il semble l’origine de tout ce qui est grand dans le cœur de l’homme , si puissant qu’il triomphe de toutes nos faiblesses et qu’il triomphe aussi de notre force, si consistant, malgré nos défaillances, que seul dans le monde il nous fait sentir l’infini ; le seul peutêtre dé tous nos sentiments que l’on puisse appeler avec vérité inspirateur et consolateur. Nous retrouvons à chaque pas l’amour; car s’il est unique dans sa source et dans son but, il revêt des noms et des formes différentes; il est partout dans la vie humaine ; il nous rattache à Dieu, à la société, au monde ; il est l’unité de la vie, il en est la douceur, il en est l’explication'; il en est la bénédiction. Ici même , quand nous le voyons naître en quelque sorte dans la sphère la plus humble des besoins de l’humanité, il est comme entouré d’autres amours , dont les noms sont également bénis : ce sont tous les

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chers amours qui rendent la famille si douce : amour conjugal, amour paternel, amour fraternel, amour lilial. Ouvrons ici nos cœurs , et apprenons à adorer Dieu, à l’admirer par la reconnaissance. Comprenons bien ce qui importe au monde, à la société, à la famille; les austères devoirs imposés au père, l'héroïque dévouement imposé à la mère; rendons-nous compte de ces sacrifices de chaque jour, de chaque heure, de chaque minute, de ces nuits sans sommeil, de ce labeur incessant , de cette sollicitude , de cette tendresse, de cette'fermeté plus difficile : il faut tout cela pour faire un homme , la patrie, l’humanité, la morale demandent, exigent , commandent tout cela. Oui, mais le cœur le conseille ;*le cœur le rend facile; le cœur change tous ces devoirs en plaisirs , et en plaisirs qui n’ont pas de rivaux sous le ciel : le cœur, c’est-à-dire la nature, la bonne mère, la douce nourrice du genre humain ; cette force mille fois bénie , ^ qui est au fond de chacun de nous comme la voix et la grâce du Créateur. Qui pensera à la famille, qui comprendra la grandeur et la douceur de la famille, n’aura plus besoin d’autre preuve pour savoir que la main qui nous a créés est une main paternelle. Le sentiment est aussi une preuve ; et la science n’a ni le droit, ni le pouvoir de la repousser. O Dieu, ô Père du monde, ta providence sera toujours adorée et comprise dans le cœur d’un père I

Après avoir considéré l’homme dans la partie la plus humble de sa tâche, puisqu’elle ne concerne que la protection de l’individu et la conservation de l’espèce, il faudrait rechercher quelle est sa destinée sur cette terre, et quel est sou avenir au delà du tombeau.

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deuxié:me partie.

Bien compris, ces deux problèmes se confondent dans un problème unique. Ce sont deux vies différentes, mais solidaires, que Dieu nous a données, la première pour la lutte, la seconde pour la récompense. Il n’y a pas besoin de méditations profondes pour connaître la destinée de l’honame : la conscience la découvre à l’intelligence la plus humble aussi clairement qu’aux philosophes. Jeisuis libre: donc j’ai une loi. Cette loi, quand je la regarde en moi-même, s’appelle la justice; quand je la regarde dans sa source, elle s’appelle Dieu. Employer toutes mes forces à obéir à Dieu, à l’aimer, à le connaître, à tendre vers lui, voilà en deux mots, toute ma destinée.

Que me faut- il pour la remplir? L’intelligence du devoir dans son principe et dans ses applications, un amour qui ne s’attache aux créatures que pour prendre des forces et s’élever plus énergiquement vers Dieu, une liberté sans limite.

Est-ce bien là ce que je suis? Suis-je cet être libre , intelligent, passionné, capable de comprendre le but de la vie, y marchant par le sacrifice et conquérant à la sueur de son front un prix qui ne peut jamais être trop payé? Je n’ai même pas besoin de la science pour répondre : penser, sentir, vouloir, c’est là en effet tout l’homme.

Qu’est-ce que penser ? C’est se penser d’abord ; car si je ne méconnais pas, que connaîtrai-je? Il faut que je m’affirme premièrement , pour pouvoir affirmer le reste. Je sais, je vois, je sens tout ce qui se passe en moi, et je connais plus encore que les phénomènes, car je connais la force qui les produit ; j’en mesure la portée ; je la sens épuisée ou renouvelée, selon le cas :

LA PROVIDENCE

je la concentre, je la lance ou je la retiens, et je proportionne chaque fois mon effort à la résistance que je prévois. Cette intuition de moi-même est la première de mes facultés intellectuelles : je l’appelle la conscience.

Me connaissant, et me comnaissant limité, je vois partout autour de moi d’autres êtres, contingents et éphémères comme moi ; ma vie est une lutte perpétuelle contre ces forces étrangères; je les dompte et je les subis tour à tour. La faculté par laquelle je les connais s’appelle la perception.

N’y a-t-il dans ma/ pensée que moi et le monde ? Le monde, s’il était seul (car, pour moi, je ne suis qu’une partie du monde), ne pourrait ni être, ni être connu ; il lui faut pour exister, autre chose que lui-même, et, pour être connu, autre chose que les impressions des sens. Le monde et les impressions qu’il produit sont quelque chose de flottant et d’éphémère ; c’est de l’être sans doute; ce n’est pas l’être. Il y a en moi une troisième faculté qui me fait sortir du rêve, et donne de la précision, de la réalité, et, si on ose le dire, de la substance aux autres. C’est le sens de l’absolu ou la Raison. Cette faculté souveraine a pour objet toutes les vérités éternelles qui servent de principe à l’être et à la connaissance, de but à l’amour, de règle à la liberté. Créatures imparfaites, nous connaissons chaque chose imparfaitement, mais dans la mesure de nos besoins. Nous voyons Dieu, sans le comprendre, et dans le fond, nous ne nous comprenonspas nous-mêmes. La petitesse de nos organes, en somme, la petitesse de nos facultés restreignent notre horizon ; mais il y a dans notre intelligence des facultés qui l’étendent bien au delà du temps et de l’espace que nous remplissons. Chaque

instant d’une vie bien employée est une victoire sur le temps et sur l’espace, et par conséquent un accroissement de l’être. Nous avons la mémoire pour retenir le passé, Tinduction pour prévoir l’avenir, la déduction pour développer les principes, l’abstraction pour amener les objets à notre point de vue, la généralisation pour nous élever par degrés du monde multiple à l'unité, l’imagination pour nous consoler par l’espérance des bornes nécessairement étroites où la science humaine est circonscrite. Ces facultés si concordantes, si étroitement liées entre elles, si nécessaires l’une à l’autre, si fécondes en découvertes, en ravissements, qui nous soumettent tous les animaux et toutes les forces de la nature, qui embrassent le monde, qui s’élèvent jusqu’à la contemplation de Dieu, ne sont-elles pas la preuve d’un grand dessein de l’auteur de notre être? Quel nom, si ce n’est celui de Providence, peut convenir à la cause de cet ordre, de cette régularité, de cet accord constant des moyens avec le but?

Si je n’étais qu’une intelligence, si je ne faisais que voir et comprendre sans aimer, je n’agirais pas. Je res- ' terais dans mon repos, voyant passer devant mon esprit les faits, lesvérités, lesprincipes, avec une inditférence absolue. Il faut que je jouisse et que je souffre, que j’aime et que je haïsse, pour me déterminer à vouloir.

La raison me donne une règle; mais cest la passion qui me donne un mobile.

Lorsque, abandonnant le monde froid et sévère de la pensée, j’entre.dans les domaines tragiques de la passion, la première chose qui me frappe, c’est qu’ici encore, avec les mêmes rapports, je retrouve les mêmes divisions et les mêmes analogies. Comme notre intel-

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ligence s’applique à trois objets, à Dieu par la raison, au moi par la conscience, et, par la perception, au monde extérieur, embrassant ainsi l’ensemble de tous les êtres et de tous les rapports ; de même notre cœur est divisé entre trois amours, l’amour de Dieu, l’amour de soi et l’amour du monde. La passion est bien multiple, et pourtant, quelque forme quelle revête et sous, quelque nom qu’elle se déguise, toute passion humaine n’est qu’une transformation de l’un de ces trois amours. Nous avons beau différer les uns des autres, il n’y a pas d’homme qui ne puisse trouver ce triple amour au fond de son cœur. L’égoïste, aune heure donnée, est capable de s’attendrir. Celui dont toute la vie est un sacrifice, qui compte sesheures par sesbienfaits, qui n’a d’autre occupation que de chercher des malheureuK pour les secourir, d’autre bonheur que le bonheur com.mun, d’autre rêve que l’amélioration du sort de ses frères, celui-là même a, parla volonté de Dieu, des retours sur son propre sort ; il sent de la douceur dans le sacrifice, et cette part qu’il prend à la félicité commune le le rapproche de l’humanité, sans le rendre moins grand. Enfin, l’amour de Dieu est un sentiment si nécessaire qu’on le trouveraitjusque dans le cœur d’un athée. On peut ignorer Dieu, le méconnaître, le nier; mais on ne peut pas ne pas l’aimer. En vain s’efforce-t-on de ne pas penser à lui; c’est par le seul amour de Dieu que l’homme est capable de poésie et d’enthousiasme; ce que nous appelons, en tout, l’idéal, c’est, à notre insu, un abandon de la terre, une aspiration vers Dieu. Et quel est l’homme assez enseveli pour n’avoir rien rêvé au delà de ce qui se voit et de ce qui se touche? Quelle est la nuit que n’a traversée un éclair? Plus d'un s’est endormi athée et réveillé mystique. Le froid caillou

contient en soi l’étincelle. Ainsi, par une belle disposition, notre esprit et notre cœur sont faits sur le même plan, et appropriés' avec le même soin à tous nos besoins et à tous nos rapports*. Et ce n’est pas la seule analogie. '■S’il nous était possible d’approfondir ici la psychologie, nous montrerions dans l’intelligence comment le moi et l’absolu sont les deux pôles nécessaires de toute pensée ; comment nos pensées ont de la réalité par leur rapport à l’idée de l’absolu, et de la précision par leur rapport à l’idée du moi, de telle sorte que ni la raison qui est le sens interne par lequel nous percevons l’absolu, ni la conscience qui est le sens interne par lequel nous nous percevons nous-mêmes, ne peuvent jamais être absentes d’aucune de nos opérations intellectuelles, et nous montrerions ensuite qu’il en est de même de l’amour de Dieu et de l’amour de soi* : de l’amour de Dieu, car Dieu n’est pas moins la source de toutce qui est aimable que la cause de tout ce qui est; et de l’amour de soi, car, en vertu de la loi qu nous a chargés de nous conserver nous-mêmes, nous ne pouvons nous effacer et nous abîmer dans l’amour.

Ces trois amours, qui sont comme la matière dont est pétri notre cœur, se divisent et se transforment en une multitude de sentiments et de passions dont l’étude nous donnerait à chaque instant l’occasion de bénir et d’adorer la Providence. C'est un sujet si vaste que nous pouvons à peine nous permettre de l’effleurer.

1. ' Toi-même, chétif mortel, tout petit que tu es, tu entres pour quelque chose Jans l’ordre général, et tu l’y rapportes sans cesse. L’univers n’existe pas pour toi ; mais tu existes toi-même pour l’univers. » Platon, les Lcis, liv. X.

2. ■ Je dis que le ciuraime l’être universel naturellement, et soimême naturellement. » Pascal, Pensées, édit, de M. Havet, p. 296.

LA PROVIDENCE

Nous avons vu l’homme averti par ses appétits de pourvoir à la conservation de son être et de son espèce. Tout plaisir et toute douleur lui rendent un service analogue. Tant qu’il n’a pas été dépravé par un mauvais usage de sa liberté ou par ses propres vices, on peut dire en général que le plaisir n’est produit en lui que par ce qui lui est salutaire, et la douleur par ce qui lui est nuisible. Par exemple, l’exercice,' le travail modéré, si nécessaire à la santé du corps et de l’esprit, est accompagné d’un plaisir; et la fatigue est une peine qui nous avertit de l’épuisement de nos forces et du besoin de les réparer par le repos. Il en serait de même, si nous avions su bien nous gouverner, de toutes nos relations avec les hommes, et la nature n’a cessé de nous avertir sûrement, que pour nous punir de nous être rendus inhabiles à la consulter et incapables de la comprendre.

Si nous voulons connaître un lieu où elle est demeurée toute-puissante, nous n’avons qu’à parcourir les premières et les plus saintes des affections de famille. Supposons que la mère n’aime pas son enfant; il suffit: cela seul va détruire l’humanité. Le législateur fera des lois ; mais quelque sévérité qu’il déploie, obtiendra-t-il le dévouement dont l’enfant a besoin? Si dans un asile d’orphelins on retrouve quelque chose du sentiment maternel, c’est que l’objet sur lequel se porte ce sentiment en profite et ne le fait pas naître. L’amour maternel existe dans le cœur de toutes les femmes ; et ce n’est pas pour une autre cause qu’elles regardent comme le plus grand des malheurs celui de n’avoir pas de famille. Si Ton osait prononcer des paroles, qui , mal entendues, sembleraient diminuer la grandeur et la beauté de la mission de ces mères

adoptives, on pourrait presque dire que ces enfants, qui ne vivraient pas sans elles, leur sont nécessaires à elles-mêmes. Us leur donnent le bonheur d’aimer, le bonheur de se sacrifier. C’est à côté du berceau d’un enfant qu’il faut voir une femme, soit qu’elle l’ait porté dans ses flancs, ou qu’elle l’ait recueilli, pauvre et nu, pour lui donner son temps et son cœur. Les femmes seront adorées et divinisées tant qu’il y aura de la passion et de la jeunesse ; mais toutes leurs grâces et toute leur beauté, les charmes de leur esprit, la douceur de leur commerce, ne les rendent pas si dignes de tous les respects et de tous les amours, que ce petit berceau qu’elles pçéfèrent au reste du monde.

Il ne suffit pas à l’homme d’aimer sa famille; nous sommes tous frères, et nous avons tous besoin les uns des autres. Placés ici-bas pour accomplir en commun une même destinée, pour souffrir des mêmes maux , jouir des mêmes plaisirs et tendre au même but, la morale, ou, si l’on veut l’appeler par ce nom, la volonté de Dieu nous obhge à nous appuyer les uns sur les autres, à combattre épaule contre épaule le combat de la vie, à donner à l’humanité une dîme sur nos richesses, et sur ces richesses plus personnelles et moins factices, que nous tenons de Dieu et de nous-mêmes, non de la société ni de ses lois ; notre force physique et intellectuelle, nos lumières , notre éloquence. Si la raison seule nous enseignait cette loi, nous pourrions en comprendre la sagesse et la nécessité, mais nous serions bien loin d’y voir de la douceur. La raison prescrit le sacrifice, sans lui rien ôter de ce qu’il y a de sévère, et quelquefois, suivant les degrés , d’impitoyable. Aussi la nature a-t-elle mis en nous , à côté de chaque loi , un sen-

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liment, pour que nous ayons de l’inclination et du plaisir à faire ce qu’il faut que nous fassions. Elle a songé aux orphelins, à tous ceux que la famille a déshérités, aux hommes d’élite dont l’esprit ou le cœur a besoin de chercher, en dehors même du foyer, une âme qui les comprenne; et elle nous a donné ce sentiment grave, viril, puissant qui crée un lien d’autant plus fort qu’il a l’estime pour condition et la vertu pour principe : l’amitié , qui double nos forces pour agir et pour supporter, et qui nous donne dans notre ami une autre conscience et ün autre cœur. C’est ainsi que la nature étend peu à peu nos amours comme nos devoirs, et nous apprend , comme par degrés, à contracter une parenté avec les hommes, en dehors de la famille*. C’est elle qui, par les mêmes principes, nous attachant aux premiers objets parmi lesquels nous avons vécu , et couvrant d’un charme tous les souvenirs de l’enfance et de la jeunesse, fait autant de liens indestructibles de la communauté des mœurs, des lois, des croyances, et nous révèle, par une secrète magie , tout ce qu’il y a de doux et de sacré dans le nom de la patrie. Elle nous a rendus capables de pitié pour nous apprendre à tendre la main à un inconnu, et à ne mesurer que sur la grandeur des besoins la grandeur de nos sacrifices. Elle nous inspire la reconnaissance, pour qu’il y ait une consolation jusque dans l’excès de la misère, car c’est aussi un bonheur, et l’un des plus grands de cette vie, de se sentir protégé et soutenu, et de baiser avec ferveur la main bienfaitrice. Et coimne, par la puissance

1. « Ut profectus a caritate domesticorum ac suorum, serpat lon- « gius, et se impîicet primum civium, deinde omnium mortalium • societate. > Cicéron, Des biens et dos maux, liv. II, chap. xiv.

de notre intelligence, qui nous soumet les forces de la nature et nous rend maîtres de l’avenir, notre sphère d’action est infiniment plus vaste que notre horizon, elle n’a pas voulu que nos affections bienveillantes fussent nécessairement restreintes aux âmes qui nous sont connues, aux doiileurs qui nous sont présentes. Elle a allumé en nous un foyer qui brûle de lui-même. Nous embrassons dans notre amour l’humanité tout entière, des hommes que nous ne verrons jamais, ou que nous ne connaîtrons que par de mauvais offices, des générations^ qui ne sont pas encore nées. A la vérité tous ces amours, qui sont nos plus vrais trésors, n’ont pas la même tlamme dans tous les cœurs. Plus leur objet est étendu , éloigné, plus restreint est le nombre des âmes où ils dominent. Mais si l’amour de la famille est plus commun et plus fort , parce qu'il était plus immédiatement nécessaire, il n’y a pas de cœur d’où soit absent l’amour de l’humanité. Rien de l’homme ne manque à aucun homme.

Il n’y a rien en nous qui ne parle de la bonté de Dieu , et qui ne résiste à la dure et triste hypothèse d’un Dieu négligent ou indifférent. Le désir d’estime, que l’on flétrit dans ses excès ou dans ses misères du nom de vanité ; le désir du pouvoir, souvent condamné à juste titre sous le nom d’ambition , si nous savons les retenir dans leur mesure et les discipliner sous la règle, concourent à rendre la société possible, en y introduisant l’honneur et la honte, et en rendant aimable la possession du pouvoir qui, de sa nature, n’est qu’un fardeau. Dans les derniers temps de la puissance romaine, les charges étaient devenues si onéreuses, qu’on demandait comme une faveur d’être

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exclu des dignités municipales : c’est le signe infaillible de la décadence, quand, au lieu d’utiliser les sentiments humains, la législation les repousse, les contrarie et leur fait violence. Nous devons vivre en profitant de notre nature et par les ressources qu’elle nous fournit, parce que notre nature est sage et sagement ordonnée. Non-seulement elle vient à notre aide par le secours des passions, et transforme nos devoirs en plaisirs; mais ces attraits, par lesquels elle • nous sollicite à remplir notre mission , elle les proportionne, en bonne mère, à notre faiblesse. Quand elle prévoit qu’un mobile d’une nature trop élevée ne sera pas assez puissant pour triompher dé notre inertie, elle y ajoute quelque mobile d’intérêt plus personnel, ou dont l’énergie est plus immédiate. Quel plus magnifique but à se proposer que de doter l’humanité d’une science nouvelle, et par conséquent d’une nouvelle puissance? Mais l’amour de l’humanité n’est pas toujours assez fort pour commander une vie entière de sacrifices, qui peut-être resteront impuissants : si l’amour de l’humanité ne suffit pas, la vérité elle-même aura un attrait. Le savant peut oublier les résultats de la science : il y a une force en lui qui le pousse, coûte que coûte, à chercher la vérité, même inutile.

Une école s’était formée au commencement de ce siècle qui, partant de ce principe qu’il n’y a rien d’inutile dans la nature, ni par conséquent dans l’homme, faisait le procèsà nosmœurs et à nos lois, si rempliesd’entraves de toutes sortes, et voulait remplacer la civilisation dont le ressort est la loi, par une organisation • nouvelle dont l’unique ressort eût été le plaisir. Cette école, je l’avoue, était pleine d’erreurs. La plus grave

était de considérer cette vie transitoire comme un but définitif, et de vouloir supprimer l’épreuve. Elle se trompait encore en pensant que le mobile peut tenir lieu de règle, et cette faute avait pour déplorable conséquence la négation de la morale. Elle se trompait même dans l’analyse des passions, qu’elle déifiait, et dans la recherche du plaisir, dont elle faisait son tout, tant il est difficile de faire de ces réformes radicales, qui, entre autres malheurs, ont celui de supprimer l’expérience. Mais elle avait raison en ce point, que tous les sentiments inspirés par la nature sont sains et utiles ; que le devoir du moraliste et du législateur est de les respecter, de les utiliser; que la société et l’homme ne vivent que par eux ; qu’ils sont les instruments du bien et les auxiliaires de la vertu, et que la suppression d’un sentiment naturel, quel qu’il soit, est toujours une diminution et une dégradation de l’homme.

Pour nous, qui ne savons pas comprendre la liberté sans îa règle , ni la vertu sans le sacrifice, ni la vie terrestre sans la vie à venir, nous demandons que la passion soit à la fois acceptée et gouvernée ; que le cœur soit honoré et béni dans sa condition de serviteur de la volonté morale; et que le spectacle des vices que l’homme s’est donnés ne nous cache pas celui des forces et des vertus qu’il tenait de Dieu.

Il y aurait encore, avant de quitter ce sujet de méditation sur les passions humaines, qu’on n’épuiserait jamais, à les suivre dans leurs transformations. La destinée nous emporte, aucun de nous ne sait vers quel but ici -bas. Nous ne sommes maîtres que de nous-mêmes, et nous servons de jouets aux événe-

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ments. Dans les changements soudains que la fortune nous fait éprouver, il est bien rare que nous ne sentions pas dans notre cœur de nouvelles forces vives pour nous aider à souffrir une situation nouvelle. Nous ne voulons pas parler ici de ces sentiments communs, mais dont l’époque et l’heure, pour ainsi dire, sont marquées dans la vie, comme l’amour paternel; non, les sentiments dont nous parlons n’ont reçu de nom dans aucune langue, parce qu’on n’a pas le besoin de les généraliser, et qu’ils semblent naître des accidents. Un parvenu sent grandement dans une position élevée, et la foule se dit : « On ne lui soupçonnait pas cette grandeur. » C’est qu’il ne l’avait pas ; Dieu la lui a donnée quand il l’a porté en haut. Faites la même observation dans le sens opposé. Telle infortune nous effraye dans un roman , et nous ne comprenons pas qu’on ait la force d’y survivre : elle nous atteint, et nous nous trouvons de taille à la braver. Nous n’avions pas ce courage; c’est le même Dieu qui nous envoie la résignation avec la douleur.' Ce n’est pas assez dire, la résignation : il nous donne des sentiments appropriés à nos nouveaux besoins. Il semble qu’en changeant de posta nous changions aussi de cœur. Un voyageur en Sibérie a remarqué avec quelle facilité les condamnés se transforment pour approprier, en quelque sorte, leurs corps, leur esprit et leurs sentiments à leur nouvelle situation. Tel grand seigneur, accoutumé à toutesTes recherches et à toutes les vanités de la richesse, sort un matin d’une forteresse, sans nom, sans famille, sans argent. 11 part, le sac sur le dos, pour servir à perpétuité comme simple soldat dans l’armée du Caucase, ou il est dirigé vers un gouvernement sibérien pour y travailler comme

colon OU y remplir un emploi de commis subalterne dans quelque bureau. C’est une nouvelle vie , où rien ne le suit de sa vie antérieure , et pour laquelle il se trouve du courage, des aptitudes, de la force. On en a fait honneur à l’extraordinaire souplesse du caractère russe; mais il y a de cela en nous tous; notre nature change, dans une certaine mesure, avec les circonstances et avec nos besoins. Nous sommes comme un navire bien approvisionné de toutes choses, qui trouve des mâts tout prêts dans ses magasins pour le jour où la machine est hors de service ; qui a de quoi se faire un mât de fortune lorsque sa mâture est enlevée, et dont le pont, au dernier moment, se transforme tout naturellement en radeau. Le passager qui doit la vie à tant de prévoyance s’amusera-t-il à la révoquer en doute au moment où il en profite ?

Mais ce qui prouve, encore plus que l’amour et l’intelligence, la grandeur des desseins de Dieu dans la création de l’homme, c’est la liberté.

Il ne faut pas demander ce que serait la liberté sans intelligence ; car, pour vouloir il faut savoir que l’on veut, et ce que l’on veut , et par conséquent être un esprit. Et même, pour vouloir, il ne suffit pas de penser, il faut aimer; car c’est la raison qui nous trace le chemin, et c’est le plaisir qui nous excite à le suivre. • Ainsi l’intelligence et l’amour sont nécessaires à la liberté ; mais la liberté à son tour, est nécessaire au cœur et à la pensée. L’action est le but; c’est pour elle que la pensée s’applique et que le cœur s’échauflê. Sans la résolution, notre méditation et notre désir se raient perdus : ils seraient comme s’ils n’étaient pas.

Ils prennent un corps, en quelque sorte, ils occupent

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une place, ils deviennent une réalité par l’opération libre dont ils sont l’origine et la cause déterminante.

Tel est le lien nécessaire qui, de ces trois formes de l’activité humaine, penser, aimer et agir, fait une seule unité.

Des âmes chagrines ont voulu voir dans la liberté un amoindrissement de notre être. En effet, la liberté introduit la faute. Mais d’abord, ce malheur n’est pas propre à la liberté. L’amour peut se tromper d’objet ou se changer en haine; il peut-être envahissant, excessif. En outre, il a des défaillances inévitables ; il est comme tout notre être, sujet à la fatigue , à l’épuisement. L’intelligence, faite pour le vrai, ne le saisit jamais tout entier ; elle le découvre peu à peu et à force de peine ; elle a besoin d’une attention très-concentrée pour pénétrer les vérités d’un ordre élevé, et, par un fatal retour, la fatigue, au bout d’un certain temps, lui ôte sa lucidité. Il ne faut donc pas dire que c’est la liberté seule qui engendre en nous le mal. Le mal est partout à côté du bien dans notre être , par la raison que nous sommes des êtres limités. Si même il s’agissait de comparer entre elles nos facultés pour décider de la prééminence , la liberté seule est sans limite ; car tout son être est d’être ou de n’être pas, sans aucun degré possible entre ces deux termes. Il est vrai qu’il ne suffit pas de vouloir : il faut pouvoir; et dans le pouvoir, nous sommes limités de bien des façons, au dehors, par la faiblesse de nos moyens d’exécution, au dedans, par les luttes énervantes de nos passions, qui partagent, divisent, épuisent en mille occasions • notre activité; et enfin, par la lassitude qui résulte du renouvellement fréquent de l’effort. On se lasse d’agir, on se lasse de vouloir agir. La lassitude du maître

coexiste avec celle de l’agent. Mon bras est épuisé ; ma volonté ne l’est pas moins. Je me retrouve là avec ma faiblesse; mais dans la résolution même, dans l’acte de vouloir, ma liberté est et demeure absolue. ’

Qu’on n’impute donc pas à la liberté un mal commun à toute créature. Tout ce qui est créé, tout ce qui a eu besoin d’une cause, tout ce qui n’a pas en soi le principe de son existence, a des limites, et c’est comme si nous disions qu’il a des imperfections. La vraie question est de savoir si la liberté est faite pour le bien, et, quelque effort que tentent les sophistes, la conscience de chacun le dit, et la conscience du genre humain tout entier le proclame. Elle est donc un bien elle-même, et le plus grand de tous les biens.

Certains mystiques, sans confondre, comme les sceptiques dont nous venons de parler, l’abus d’une chose avec la chose même, et tout en reconnaissant avec nous que la liberté, dans une âme saine et bien réglée, opère le bien presque continûment, et n’opère le mal que par exception, condamnent encore la liberté, ou par une assimilation erronée de la nature humaine et de la nature divine , ou par ignorance de la destinée de l’homme et de« lois de la création. Ils tombent dans la première erreur pour avoir dit, après Malebranche et presque toutes les écoles mystiques, que Dieu s’est abaissé en se faisant créateur ; comme s’ils ne voyaient pas qu’on ne peut sortir de l’absolue perfection sans 'déchoir, tandis qu’un être imparfait, qui se condamnerait à l’immobilité, se condamnerait à l’imjierfection sans progrès. Ils tombent dans la seconde erreur en croyant que toute la mission de l’homme est de ne pas transgresser. C’est offenser Dieu que de nous ré-

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duire à ce rôle. Si tous nos soins devaient tendre à ne pas nuire, Dieu aurait fait une créature inutile et pernicieuse. Il n’y a pas dans le monde d’être absolument passif. Tout est action, et c’est pour cela que tout est grandeur; et nous dont l’action est libre, nous sommes à cause de cela la première des créatures. Contempler, prier, ne pas agir, c’est manquer à la vocation de l’homme. La contemplation et la prière que Dieu veut, sont celles qui, par la découverte des perfections divines, deviennent opératives. Mais il n’a placé nulle part une force pour qu’elle se laisse annihiler par l’inaction.

On peut regarder par deux côtés différents toute action humaine : dans son but immédiat, dans son rapport avec le devoir. Prenez-la dans son but immédiat, dans sa fin prochaine : tout se rapetisse, tout se met à la taille de nos humbles besoins, de nos passions, de nos préoccupations de chaque jour, et l’homme n’est plus rien, qu’un homme. Prenez-la dans son rapport avec le devoir : la plus modeste fonction, la plus obscure, la plus dédaignée, a quelque chose de divin; elle participe de la méditation et de la prière. Elle est comme un culte rendu à Celui dont nous tenons la liberté, et dont nous tenons aussi la justice, car ce don-là n’est pas moins grand que l’autre, et Dieu n’est pas moins notre bienfaiteur pour nous avoir imposé des devoirs que pour nous avoir donné le moyen de les remplir.

C’est une des plus belles pensées d’Aristote, que la dignité d’un être augmente avec ses devoirs, et se mesure à la grandeur de sa tâche. « Les sénateurs sont assemblés depuis le matin, dit Sénèque; ils travaillent sans relâche au bonheur conimun , tandis que la po-

pulation s’enivre au cabaret ou se promène sur le champ de Mars*. » C’est l’action, c’est le devoir rempli qui seul peut élever l’homme au-dessus de l’homme. Le malheur même est une dignité, quand on le supporte noblement, parce qu’il prouve la force. Celui dont la vie est toujours heureuse ressemble à un combattant qui traverse l’arène, sans qu’un adversaire daigne s’occuper de lui. Souffrir, agir, voilà être homme. Le chef d’un peuple, dont tous les moments s’écoulent dans la responsabilité et l’action, est le premier des hommes; un despote qui ne songe qu’à soi, en est le dernier

Ainsi la liberté loin d’être une cause de désordre dans l’homme est essentiellement un bien. Les inconvénients qu’elle présente sont plus que rachetés par ses avantages. Peut-être même ne faut-il pas borner son rôle sur cette terre à ce qui concerne l’homme et la société humaine. La présence dans le monde, de ce spectateur intelligent, de ce coopérateur des forces naturelles, ne peut être considérée comme un épisode. Les phénomènes du monde organique et du monde inorganique sont disposés pour fournir un aliment à notre activité ; un grand nombre d’entre eux deviendraient inexplicables par l’absence de l’homme. Il semble que, si l’homme n’existait pas, le monde ressemblerait à un de ces* palais sur lesquels a passé une révolution, et qu’on a ensuite restaurés et meublés

* 1. • Labor optimos citât. Senatus per totum diem sæpe consulitur < quum illo tempore Tillissimus quisque, aut in campo otium suum « oblectet, aut in popinâ lateat, aut tempus in aliquo circule terat. > Sénèque, de la Providence, v.

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