‹ La religion naturelleChapitre 21 sur 67 · Aristote, Métaphysique, Ht. Xll^ chap. ix · texte numérisé non relu

Aristote, Métaphysique, Ht. Xll^ chap. ix

LA PROVIDENCE

sonne qui, en réfléchissant, veuille accepter comme article de foi, qu’il est de la perfection de la puissance infinie de produire tout ce que l’intelligence infinie conçoit. Si l’intelligence infinie conçoit nécessairement le mal, et le plus grand mal possible, comment soutenir que la puissance infinie produira nécessairement le plus grand mal possible? Penser le mal, produire le mal, ce n’est pas, dans les idées ordinaires, une preuve de perfection. Il y a plus : la vraie puissance est la puissance libre; et la vraie intelligence est l’intelligence critique. L’intelligence de Dieu , telle qu’on nous -la fait avec ces prétendus axiomes, n’a qu’une perception nécessaire et continue d’une série de possibles, sans discernement du bien et du mal et sans prédilection; et la puissance de Dieu produit, réalise ceS' perceptions dans un ordre fatal. Elle devient donc, par le fait, une puissance aveugle : voilà à quels abîmes on aboutit. Nous, at, ornes, nous jugeons et nous voulons; et le grand Dieu qui est la cause créatrice n’aurait pour toute vie intellectuelle qu’un rêve, et pour toute action que la production fatale d’une série hiérarchique de mondes, s’améliorant sans cesse, non par sa volonté? De telles pensées ne sont pas soutenables.

Considérée dans ses effets, et non dans la cause divine, celte doctrine de progrès continu ne se soutient pas mieux. Elle implique que Dieu a fait d’abord un monde tellement mauvais, qufil n’en pouvait luimême concevoir de pire. C’est à cette condition que la théorie peut expliquer le mal. Quelle explication ! qui consiste à détruire Dieu; car elle le détruit, et le ' remplace par je ne sais quel destin barbare et aveugle, indigne d’amour et de respect. Non; Dieu n’a pas

fait un tel ouvrage. Nous sommes embarrassés des imperfections de ce monde en présence de la perfection du Créateur; et pour sauver la difficulté, vous supposez que ce monde a été mille fois pire? Il est évident que le monde, en sortant des mains de Dieu, a eu toute la perfection qu’il pouvait avoir. Je n’entends pas tous les prétendus axiomes métaphysiques dont on nous accable; mais j’entends que Dieu est bon, tout-j£uissant, et libre. Ainsi la question reste entière et la solution tirée de la doctrine du progrès continu et universel doit être repoussée dans les chimères.

Arrêtons-nous cependant pour répéter que nous rejetons la théorie du progrès dans ses excès et dans l’application qu’on en a voulu faire au dogme de la Providence; non dans son principe, (lui est vrai, qui est le vrai.

Nous repoussons la théorie qui attente à la liberté de Dieu, qui dégrade son intelligence, qui, sous prétexte d'exalter et d’expliquer sa bonté infinie, le condamne à produire le mal, et à commencer la série des créations par le pire des mondes possibles; la tbéorie.qui, sans autre motif qu'un caprice de la spéculation, veut établir que tout dans le monde suit fatalement la loi du progrès, non-seulement l’homme, mais les animaux, les plantes, la nature inanimée ; car c’est jusque-là qu’il faut venir, avec cette doctrine des créations successives; on ne peut la limiter à une classe d’êtres; elle envahit tout, elle jette l’imagination dans une sorte de chaos, elle ouvre la porte aux absurdités les plus monstrueuses ; elle contraint cette philosophie hautaine, après avoir débuté par des axiomes nullement justifiés, à peine intelligibles , à finir comme un conte des Mille et une Nuits. Et que dit à cela l’histoire ? Que dit la science ?

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Car il n’est pas permis de mettre de côté les faits, puisqu’il s’agit de leur loi; les transformations ne commencent pas à partir de ce jour, suivant le système ; elles datent du jour de la création; les transformations passées doivent donc nous éclairer sur les transformations futures. Mais non ; l’histoire ni la science ne disent mot; et, pour ne parler que du corps de l’homme, rien, à coup sûr, ne nous autorise à dire que sa forme se soit améliorée ou même modifiée depuis l’origine.

Nous repoussons donc sans hésiter cette ambitieuse et vaine théorie, qu’on ne peut presser sans en faire sortir l’absurde.

Mais, quand on restreint la théorie du progrès à ce - '

qu’il y a de libre dans la nature, alors l’histoire répond i et les témoignages abondent. 11 est trop vrai que le , monde physique subit aujourd’hui les mômes lois que le jour de sa naissance ; que la disparition de queh|ues espèces animées laisse indécise la question de savoir si elles ont été remplacées par d’autres espèces , et par des espèces supérieures, et qu’enfin le corps de l’homme n’a rien à attendre de l’avenir, et n’a rien gagné dans le passé; mais l’esprit de l’homme, sa moralité a fait des progrès ; son patrimoine s’est accumulé. 11 ne faut pas voir les anciens hommes dans Homère, qui ne parle que des héros et qui les crée plutôt qu’il ne les décrit; il est plus juste de conclure ce qu’ils étaient de ce que nous savons de leurs lois, de leurs mœurs, de leuf religion, de ceux de leurs actes qui sont restés dans la mémoire, et des jugements qu’eux-mèmes ont portés sur des événements célèbres. Ainsi dégagés des préoccupations de l’esprit de parti et du factice enthousiasme de quelques rêveurs pour la nature primitive, nous voyons l’homme sortir des ténèbres et de

la nuil, pour marcher de siècle en siècle vers une lumière plus vive et plus pure. On retrouve l’homme à toutes les époques sans doute ; mais d’abord l’homme enfant, barbare, livré à ses instincts, impuissant contre la nature ; peu à peu, l’intelligence qu’il porte en lui se développe; chaque génération élève mieux la génération qui va la suivre; les sociétés se perfectionnent; les lois naissent et s’améliorent; le génie de l’homme éclate dans les arts, se déploie plus lentement, mais avec une progression plus constante dans l’industrie. La science pénètre ensuite à loisir, pas à pas, dans le sein de la nature * ; elle en étudie, elle en sonde les mystères; elle les rapporte à leurs causes : l’intelligence humaine prend possession du monde et d’elle-même. Quelques vices plus raffinés sortent d’une civilisation nouvelle, en même temps que des vices plus barbares disparaissent; les hommes deviennent à la fois plus rusés et plus doux. 11 arrive de loin en loin une catastrophe; le monde est balayé par un vent d’orage, après lequel l’histoire nous montre des débris sur le sol, des peuples éperdus, ne connaissant plus leur voie, des enfants indignes de leurs pères. Puis ces années d’horreur disparaissent; les grands hommes se montrent de nouveau, et retrouvent le passé ou devancent l’avenir; ils traînent après eux l’humanité; ils lui rendent les arts perdus, ils recommencent son histoire, ils relèvent les autels, ils écrivent de nouvelles tables de la loi : et par eux naît une autre civilisation qui efface les merveilles de la première. Ne regardons pas ces cataclysmes, si nous voulons suivre

1. Fichte, la Destinatum de l’homme, traduction de Barchou de Penhoen, p. 277.

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k vie de l’humanité à travers les siècles; ne nous attachons ni à une race ni à un peuple. Pour posséder les résultats de l’histoire, il faut la juger dans son ensemble; pour connaître une vaste plaine, il faut monter sur la hauteur. Les Grecs, les Romains ont eu leur décadence; l’humanité ne déchoit pas. Un peuple périt à côté de nous, un autre se lève. Une transformation politique s’étend de proche en proche, et arrête pour un temps l’essor et la fécondité de l’esprit. Ce , n’est qu’un orage passager ; n’étendons pas ces ténèbres sur le passé et sur l’avenir; le soleil brillait hier, il renaîtra demain. Si vous sentez en vous le découragement, entrez dans une bibliothèque. Que n’avonsnous conservé le catalogue de la bibliothèque d’Alexandrie! Nous y aurions vu la richesse des anciens; donc nous aurions touché au doigt leur pauvreté. Sans doute, nous n’avons pas un Homère, peut-être n’a- • vons-nous ni un Platon ni un Aristote; mais pourquoi . sont-ils si grands? Parce qu’ils sont grands dans une l société de petits esprits. Platon parlait à l’élite d’Athè-; nés, tandis que Leibnitz aurait trouvé un auditoire i . d’un bout à l’autre de l’Europe et dans le nouveau monde. Aristote avait tant demandé et tant découvert des secrets de la nature, qu’il avait pris pour ainsi dire plus que sa part; mais ceux qui ont travaillé après lui dans le même sens sont partis du point où il était arrivé, et ils marchent encore, sans que nous puissions dire, sans que nous puissions prévoir jusqu’où ils iront. Êtes-vous incapables de suivre les progrès de l’esprit humain dans la théorie? Écoutez les faits ; la matière parle. Comparez les astronomes de la Ghaldée aux savants de l’Observatoire de Paris; rappelezvous les colonnes d'Hercule ; rapprochez les galères

anciennes d’un navire à hélice ; entrez dans un bureau de télégraphie électrique ; montez dans un wagon de chemin de fer ; mettez la main sur le premier objet venu dans votre cabinet : voilà une montre, un télescope, une lampe ; voilà un livre I L’homme était comme Encelade écrasé sous trois montagnes, la pesanteur, la durée, l’étendue. Il a vaincu la pesanteur par les machines, il a pris à son service la force qui l’arrêtait; il a vaincu le temps par l’histoire et par la télégraphie, dans deux sens différents; et il est en train de détruire les espaces par la rapidité de sa course et la force de ses instruments d’optique. Prenez une carte du monde; voyez la place que la civilisation y occupe sur les deux hémisphères, et remontez ensuite le cours des siècles pour admirer avec quelle rapidité cette étendue va décroître. Le xv* siècle, à lui seul, vous enlèvera la moitié de la terre ! L’empire romain, qu’on appelait l’empire du monde, est pressé de toutes parts par la barbarie. Sous Périclès, la civilisation est resserrée dans un coin de la terre *. Le progrès est écrit dans cette histoire en caractères si visibles qu’on ne peut presque le dire et le montrer sans sentir qu’on débite des lieux communs.

Dieu a mis le progrès là où il était légitime, nécessaire, dans la liberté. La métaphysique est d’accord avec l’histoire. Concevez un être parfait: le progrès est pour lui impossible, et même le mouvement, puisqu’il ne peut changer sans déchoir ; concevez un être qui ne dispose pas de lui-même et ne puisse ni connaître ni modifier sa destinée : pour lui, la perfection relative consiste à rester tel qu’il est sorti des mains

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