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Fichte, la Destination de l’homme, p. 285 sqq

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de l’ouvrier, sans s’altérer, sans se rouiller, fonction- ' nant aussi bien le dernier jour que le premier; mais, maintenant, supposez un être imparfait, qui connaisse et qui aime la perfection : ne faut-il pas qu’il puisse tendre vers die, s’améliorer sans cesse pour lui ressembler davantage, et améliorer autour de lui tous les êtres qui rentrent dans la sphère de son activité? Marcher ainsi en avant à la conquête du bien, c’est la loi, c’est le privilège, c’est la gloire et la consolation de l’humanité.

C’est donc en admettant la doctrine du progrès, en lui faisant sa part, que nous refusons d’expliquer par elle la coexistence de la perfection de Dieu et de l’imperfection du monde.

Reste dans Thistoire une seule doctrine qui mérite d’être comptée : c’est l’optimisme.

On connaît la formule de l’optimisme, que Voltaire a popularisée plus encore que Leibnitz : Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Cette formule, comme il arrive, a été prise dans un sens très-absolu. Rien ne vaut une formule pour résumer une doctrine, la graver dans l’esprit, et la répandre parmi la foule ; mais, faisant son chemin séparément et sans la philosophie qu’elle résume, il est bien rare qu’elle soit entendue dans son véritable sens. Tous ceux qui n’ont pas lu Leibnitz, et parmi ceux-là on serait tenté de ranger Voltaire, croient volontiers que ce grand métaphysicien a prétendu que , le mal était absolument banni de ce monde. Il n’en est rien. Leibnitz ne nie pas* le mal, comme les stoïciens, en niant la douleur; il ne songe pas, comme Buckland, à transformer le mal en bien par des interprétations forcées-

; Sa théorie ne s’applique ni aux individus, ni même aux espèces,' mais à l’ensemble des êtres créés et à la durée totale de cet univers; et c’est de l’ensemble des créatures et de la totalité de leur durée qu’il soutient, non la perfection absolue, mais la perfection relative. Cette explication une fois donnée, l’admirable roman de Candide, sans rien perdre de son originalité et de ses grâces, cesse d’être un argument.

L’optimisme ainsi ramené à son vrai sens est, sans contredit, une doctrine très-grave. On peut la considérer tour à tour en partant de Dieu et en partant du monde.

' En partant de Dieu, il est évident qu’on est conduit tout droit à la théorie de l’optimisme, puisque, sans elle,' on se sent obligé d’admettre une limite à l’intelligence, à la puissance ou à la bonté de Dieu. En partant du monde, on ne voit rien qui oblige à la croire fausse ; car il est vrai que nous heurtons, pour ainsi dire, le mal à chaque pas ; mais qui nous prouve que ce mal ne soit pas la condition d’un plus grand bien? Nous ne pouvons nous représenter la totalité de l’être; donc il nous est impossible de savoir si ce qui nous paraît être un mal n’est pas corrigé par quelque raison générale qui nous échappe. Notre expérience personnelle, tout imperceptible qu’elle est dans ce grand tout, nous apprend à juger avec indulgence ; et la science voit des rapports et des analogies où le vul- ' ^ gaire n’aperçoit que du désordre. Il n’y a rien de plus simple et de plus vraisemblable que cette doctrine ; et on ne peut se dissimuler qu’elle ôte à l’objection du mal, une grande partie de sa force.

Nous n’hésitons pas à l’admettre dans sa donnée principale, et à reconnaître que le monde, pris dans sa

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toklité, est aussi parfait qu’il pouvait l’être ; mais comme cette doctrine laisse subsister le mal dans le détail, elle ne. détruit pas complètement la difficulté; et pour aller directement à ce qui est décisif, en quoi cette perfection relative du monde dans son ensemble remédie-t-elle à la douleur physique et au mal moral? Si je me plains à Dieu de la douleur que je souffre, suffira-t-il que Leibnitz vienne me répondre que le monde est une œuvre excellente, parce qu’il est sorti des mains d’un excellent ouvrier? Eh I je le crois; mais y avait-il quelque nécessité qui obligeât cet ouvrier à négliger les détails, ou à les faire si pénibles? Si cette nécessité existe, Dieu est limité par quelque force étrangère à lui ; si elle n’existe pas, tous les efforts de l’optimisme sont vains.

Nous sommes donc réduits à n’accepter l’optimisine que comme une atténuation de la difficulté ; et les trois grandes théories historiques de la chute, du progrès et de l’optimisme, nous laissant jusqu’à un certain point désarmés, il nous reste à chercher si, en nous aidant néanmoins des secours qu’elles nous offrent, et en acceptant au besoin des résultats incomplets, nous pouvons ramener aux proportions d une difficulté ordinaire une objection qui paraît d’abord insurmontable. ‘ •

Commençons par bien déterminer la nature et la portée de l’objection.

Nous avons reconnu qu’il y a du mal ; mais nous avons montré qu’il y a dans le monde beaucoup plus de bien que de mal. 11 importe de ne pas l’oublier. Quand même nous ne parviendrions pas à lever tous les doutes, il n’en serait pas moins prouvé que le

monde a été conçu et exécuté par un Dieu bon et intelligent. Cet univers n’est pas un. chaos ; c’est un tout admirable, où un plan digne de Dieu se révèle. Nous pouvons être en peine pour expliquer des imperfections de détail, des vices, des malheurs; mais il ne serait ni sensé ni philosophique de permettre à des diflicultés de détail d’ébranler une foi solidement établie. 11 y a plus d’un principe dont il n’est point permis de douter, et dont les applications nous confondent.

De quoi donc s’agit-il? D’expliquer, s’il est possible, les imperfections qui subsistent dans un tout puissamment organisé. Il n’y a rien de plus; et, quoi qu’il arrive de nos raisonnements, la victbire du bien sur le. mal est constatée et demeure acquise.

L’explication du mal la plus usuelle et la plus simple en même temps, est celle-ci; on pourrait l’appeler un optimisme mitigé, l’optimisme dans les limites de la raison et^du sens commun : qui nous prouve, dit-on, que ce que nous appelons mal soit du mal en effet?Nous nous plaignons souvent de prétendus maux qui, si nous entendions la Providence, sont des biens dont nous devrions la remercier. Certains optimistes, par esprit de système, vont jusqu’à soutenir qu’il en est ainsi de tous nos maux, et que, par légèreté et par ignorance, nous reprochons à lu Providence ses bienfaits. En parlant ainsi, ils n’ont que le tott d’exagérer. 11 est vrai qu’il y a du mal; mais il y en a beaucoup moins qu’on ne le croirait au premier abord. Un des ofüces de la science en ce monde est de guérir le mal, et souvent de l’employer au bien ; et à mesure que la science fait des progrès, la somme des maux diminue dans la même

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proportion que notre ignorance. Ainsi restreinte dans une juste limite, l’assertion fondamentale des optimistes renverse presque la difficulté; car on n’est pas en peine du mal, mais de la quantité du mal, et cette quantité nous est inconnue.

Voilà, par une réflexion de bon sens, la difficulté bien atténuée. Cherchons maintenant quelle est la source de ce mal, et s’il est juste d'en demander compte à Dieii.

Parmi les maux dont nous souffrons et dont nous nous plaignons, il y en a, en grand nombre, dont nous souffrons par notre faute ‘.Nous pourrions éviter peut-être la moitié des maladies qui nous tuent ou qui attristent notre vie; nous pourrions, par des soins plus intelligents, donner à nos enfants une santé meilleure. Si notre part dans les biens de ce monde est trop inégale, c’est bien souvent notre dissipation ou notre paresse qui en est cause. Otons tous les maux qui viennent de cette origine; le nombre en est infini. Nous souffrons à cette heure des fautes de nos pères. Dans certains États encore peu civilisés, l’organisation de la société est telle, qu’un nombre incalculable de paysans doit travailler et souffrir pour faire vivre une oligarchie dans l’opulence et l’oisiveté. Est-ce à Dieu, est-ce aux hommes que le serf doit demander compte de son malheur? Quand la loi française donnait à l’aîné l’héritage paternel, qui était coupable de la misère des autres enfants? Était-ce la loi divine? Un équipage, à la mer, abondamment pourvu pourune traversée de vingtjours,

1. « Corporis exigua desideria sunt : frigus submovere vult, ali- « mentis famem ac sitim exlinguere : quidquid extra concupiscitur,

• Vitiis, non usibus laboratur. • Sénèque, Consolation à Ilelvie, cbap. IX.

consomme tous ses vivres en huit jours, et périt au bout de quinze; est-ce à Dieu qu’il faut imputer sa mort?

Dieu n’a fait ni tyrans, ni esclaves, ni riches,, ni pauvres, ni nobles, ni plébéiens : ce sont toutes inventions humaines, conséquences de nos vices, usurpations consacrées sous le nom de droit ; et Dieu n’a fait non plus ni avares, ni assassins, ni voluptueux, ni parjures*. Il nous a faits libres, plus enclins à la vertu qu’au vice, assez intelligents pour résister au monde et pour l’approprier à nos besoins, assez nombreux pour nous se- '■ courir les uns les autres, assez peu nombreux pour trouver par le travail une subsistance assurée dans les biens de la terre. Voilà ce qui est de ,lui; le reste est de nous. Bénissons-le; plaignons-nous de nous-mêmes.

On objecte qu’en nous faisant libres. Dieu savait que nous mésuserions de la liberté. Il savait surtout que nous pourrions en mésuser. Et connait-on quelle est la portée de cet argument ? Il ne va à rien moins qu’à réclamer pour l’homme le privilège de l’impuissance. Nous reprochons au Créateur de nous avoir faits à son image. S’il nous avait enchaînés à nos appétits comme des brutes, sans force, sans choix, sans responsabilité, nous nous trouverions heureux, nous rendrions justice à sa bonté et à sa puissance !

Non-seulement nous créons, par nos vices, nos malheurs réels; mais nous nous créons, par notre faiblesse, des malheurs imaginaires. Ce n’est pas trop de dire que la moitié de nos larmes sont répandues en vain *.

1. • Homme, ne cherche plus l'auteur du mal ; cet auteur, c’est toi-même. > J. J. Rousseau, Émile, profession de foi du vicaire savoyard .

2. • Qu^dquid optimum homini est, id extra humanam patientiam • jacet, nec dari, nec eripi potest. > Sénèque, Consolation à Helvie, chap. VIII.

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Nous rions, sans penser à nous, d’un enfant qui pleure pour son hochet. Louis XIV, qui savait gouverner une cour, sinon un royaume, avait inventé des faveurs qui ne lui coûtaient rien, et ne rapportaient rien à ceux qui les obtenaient; elles n’étaient pas même la marque du mérite, ce qui les eût ennoblies, mais tout uniment, ou, , pour mieux dire, tout bêtement des faveurs. Les hommes * les plus considérables de la monarchie, et Saint-Simon tout le premier, étaient dévorés du désir d’être désignés par le roi pour porter le bougeoir devant lui pendant qu’il se déshabillait. C’est une image frappante de la moitié de nos ambitions et de la moitié de nos misères.

Il ferait beau voir quelque marquis de Dangeau calomnier la Providence, et se plaindre de la condition humaine, parce que le roi ne lui a pas donné le bougeoir!

Au lieu de pleurer et de nous lamenter ainsi pour une migraine, pour des vapeurs, pour une fièvre, ou de gémir parce qu’on a jeté à un autre un bout de ruban que nous convoitions, tâchons d’être des hommes et de prendre la vie au sérieux. Laissons le bougeoir aux courtisans, et la plainte aux femmelettes. Regardons moins l’intérêt matériel, et songeons à notre avancement, non en qualité de fonctionnaires ou de courtisans, mais en qualité d’hommes. S’il nous faut une ambition, ayons celle de faire du bien, la seule ambition virile. Rappelons-nous que la vie est courte, et suivie d’une vie immortelle : traversons ce passage avec intrépidité, comme un soldat qui va à la victoire. Nous ne sommes pas maîtres de la fortune^ mais bien de '• notre cœur *. Le monde peut nous condamner à souf-

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