CHAPITRE PREMIER
PREUVES DE l’immortalité DE l’amE.
I L'immortalité de l’âme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche si profondément, qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l’indilTérence de savoir ce qui en est. • Pensées de Pascal, art. ix, éd. Havet, p. 133.
11 en est de l’immortalité de l’âme comme de l’existence de Dieu. Depuis que la philosophie existe, on s’est efforcé de démontrer par les meilleurs arguments possibles que cette vie terrestre n’est qu’un épisode dans notre vie, et qu’après la tragédie qui la termine nous devons nous trouver pour la première fois en véritable possession de nous-mêmes. 11 est tout simple que les vérités les plus importantes soient celles que l’esprit humain a étudiées etapprofondies les premières. Celle-ci est au premier rang avec l'existence de Dieu, la liberté, et le ppincipe de la justice. Pour ne pas parler de l’Orient, dont l’histoire reste enveloppée d’obscurité, aussi
haut qu’on remonte dans la philosophie grecque on voit les écoles partagées sur ces grands problèmes. Déjà, dans les disciples immédiats de Pythagore, lorsque la 'pensée humaine ne faisait pour ainsi dire que de s’éveiller, on est surpris de rencontrer des doctrines qui ne demandent qu’un peu plus de précision pour prendre définitivement place dans la science. Socrate, qui se montra toujours préoccupé de l’utilité pratique de la philosophie, ne pouvait manquer d’appliquer toutes les forces de son génie, à la fois hardi et prudent, à l’élucidation de ces trois ou quatre problèmes dont la destinée humaine dépend tout entière. Telle était, à cette époque, l’activité de l’intelligence chez les Grecs, que la doctrine de l’immortalité de l’âme se trouve presque achevée dans le Phédon. On y trouve déjà, avec les formes d’une dialectique pressante et serrée, toutes les démonstrations de ce dogme capital ; toutes les objections y sont prévues et réfutées ; et, résultat peut-être plus surprenant encore, Platon sépare avec force la démonstration de l’immortalité de l’âme, de la sçconde partie du problème, qui roule sur la nature et les conditions de l’immortalité ; il montre que la démonstration de l’immortalité de l’âme appartient irrévocablement à la science, tandis qu’on est condamné, peut-être pour toujours, à des tâtonnements sur le reste ; et, tout en donnant cette preuve de bon sens supérieur, il jette sur ce monde inconnu,' que nous ne pouvons ni cesser de rêver, ni achever de connaître, les vives lueurs de son génie.
Cette pçrfection des résultats obtenus pour ainsi dire du premier coup, sur cette question et sur quelques autres, est une des objections qu’on a coutume défaire contre la philosophie. Elle n’a plus, dit-on, rien de nou-
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L'IMMORTALITÉ
veau à nous apprendre : elle se traîne sur des lieux communs. Plût à Dieu qu’un'tel reproche fût fondé ! 11 est heureusement vrai que, sur quelques points, etl’immortalité de l’âme est de ce nombre, la philosophie est une science faite. Que ne dirait-on pas, s'il en était autrement, de la stérilité d’une science qui. après plus ^ de deux mille ans, ne serait même pas parvenue à nous éclairer sur la durée de notre être I La Providence nous a en quelque sorte donné une force particulière pour la solution des problèmes qui nous importaient le plus, et elle a livré le reste en pâture à notre curiosité. C’est pour cela qu’il ne peut guère être question aujourd’hui d’ajouter quelque chose aux preuves de l’existence de Dieu, de l’immortalité de l’âme, de la liberté humaine; on ne doit même pas se flatter de donner aux démonstrations une netteté et une précision supérieures. Une nous reste qu’à marcher pieusement sur les traces de nos devanciers, en nous félicitant de trouver la route toute tracée et toute battue. Le vrai philosophe abhorre l’originalité; il ne se résigne qu’en tremblant à être seul. . Il faut qu’il soit toujours prêt à rompre en visière à la tradition et à l’autorité, si l’évidence de la raison l’y contraint; mais il faut surtout qu’il désire toujours avec passion de n’avoir pas à subir cette nécessité redoutable.
En disant que la démonstration de l’immortalité de l’âme est achevée, et que la science n’a plus de progrès à faire sur ce point, nous ne voulons pas assimiler cette démonstration à celles, par exemple, de la géométrie, qui forcent l’assentiment des esprits les plus rebelles. Aucune démonstration historique ou philosophique ne peut avoir le caractère d’évidence particulier aux sciences déductives ; et l’une des raisons qui propagent le
scepticisme, c’est qu’on s’habitue trop souvent à demander aux sciences morales un genre de lumière qu’elles ne peuvent donner. La grande importance du résultat concourt d’ailleurs à rendre les adhésions difficiles ; ce n’est pas peu de chose que d’établir par un raisonnement que notre âme est immortelle ; cela vaut la peine d’y regarder à deux fois, et de rechercher avec soin si les raisonnements sont solides et les objections réfutables. On se montrerait moins scrupuleux s’il ne s’agissait que de l’égalité de deux angles opposés par le sommet.
Ajoutons encore ceci : les raisonnements spéciaux qui servent à établir ces grandes vérités fondamentales ne doivent être considérés que comme le résumé de toute une philosophie , et quand bien même ils n’auraient pas la force que l’école leur attribue, on ne serait pas en droit pour cela de douter des principes qu’ils sont destinés à établir, car ces principes ont une solidarité si étroite avec l’ensemble delà doctrine, qu’ils ne peuvent subsister ni périr qu’avec la doctrine tout entière. Là est la véritable utilité des systèmes dont le vulgaire s’effraye à tort. Si une philosophie enchaîne ses diverses parties, l’existence de Dieu, la Providence, laliberté, l’immortalité de l’âme, le principe de la justice, de telle sorte qu’elles se supportent l’une l’autre, et que l’on ne puisse en supprimer une sans renoncer à tout le reste, tous ces dogmes trouvent dans cet enchaînement une force, une consistance que ne leur donneraient jamais les raisonnements les plus inattaquables. Je crois invinciblement à l’immortalité de l’âme, parce que je ne puis renoncer à y croire sans renoncer du même coup à tout ce que je crois.
Ne dédaignons pas cependant de passer en revue le»
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arguments de l’école. Le plus ferme croyant a ses moments de langueur et de doute. Ces formules précises, dans lesquelles vient se concentrer une croyance, ont au moins la vertu de la rendre en quelques instants présente à l’esprit.
La première bataille qu’il faut gagner contre le doute se livre sur un autre terrain; car il n’est permis de. parler d’immortalité que quand l’immatérialité est dé— ^ montrée. Tout ce qui est corps est mortel. Tout ce ^ qui est divisible sera divisé. Notre âme est-elle une simple faculté de notre corps, corporelle comme lai? Alors elle est périssable. Si, au contraire, elle est immatérielle, il est bien difficile d’admettre sans preuve et sans analogie que ce principe indivisible soit destiné à périr.
Avant d’examiner la nature de l’âme et celle du corps, ' pour montrer qu’elles sont différentes et incompatibles, il sera bon de se poser cette question plus générale :
N’y a-t-il que des corps, ou bien existe-t-il une ou plusieurs essences spirituelles ?
Nous pourrions même transformer cette question de la façon suivante : Y a-t-il un Dieu? S’il y en a un, il ne peut être qu’un esprit. Voilà un grand pas de fait sans effort : ou il faut que les matérialistes soient athées, ou s’ils croient en. Dieu, il faut qu’ils renoncent à tous les arguments qu’ils ont coutume de tirer de la prétendue impossibilité de Texistence d'une substance spirituelle.
Du moment que le Créateur du monde est un esprit, |
il. est difficile de comprendre pourquoi le monde ne |
contiendrait que des corps.
Que l’on presse les arguments des matérialistes, et l’on verra qu’ils reposent tous sur cet axiome : Fexistence d’un esprit est impossible. Pour quiconque reconnaît l’existence de Dieu, le matérialisme n’a plus de raison d’être.
Qu’appelle-t-on un corps? C’est une substance étendue, colorée, sapide, odorante, pesante. Tous les corps n’ont pas tous ces caractères ; mais il y en a un, le premier, qu’ils ont nécessairement.
Qu’appelle-t-on un esprit? Une substance active, sensible, pensante.
En quoi consiste le matérialisme ? A soutenir que toute substance active, sensible et pensante, est nécessairement étendue.
Comment prouve-t-il cette thèse? Par celle-ci : Tout ce qui est réel est nécessairement étendu ; ou par cette autre : Les propriétés de l’étendue sont nécessaires à l’exercice de la pensée, de la sensibilité, de la volonté.
Non, tout ce qui est réel n’est pas étendu, puisqu’il y a un Dieu.
Non, l’étendue n’est pas nécessaire à l’exercice de la pensée, puisqu’il y a un Dieu.
Insistons sur cette prétention des matérialistes que l’étendue est nécessaire à la pensée : personne ne la démontrera ni ne la comprendra jamais. Aucun matérialiste, dans aucune école, à aucune époque de l’histoire, n’est venu à bout de la prouver. Il n’y a nulle analogie entre les fonctions intellectuelles et les qualités de l’étendue. On ne peut imaginer qu’un acte de l’entendement et de la volonté humaine résulte d’un certain mouvement corporel, d’une forme, d’une cou-
L’IMMORTALITÉ
leur de la matière cérébrale. On ne peut surtout le prouver. Donc, on ne peut établir scientifiquement la thèse matérialiste. Elle n’a pas même une apparence vraisemblable. Elle est le plus téméraire et le moins spécieux des paradoxes.
Il ne faut pas prendre le change dans cette question comme on le fait trop souvent, et s’imaginer que les spiritualistes ont à prouver l’existence de l’esprit. Ce n’est pas cela : ce sont au contraire les matérialistes qui ont à prouver la légitimité de leur prétention. Ils veulent nous contraindre à confondre deux natures que nous concevons séparément, qui ont chacune des attributs différents et sans analogie entre eux. Cette entreprise est certes difficile. Elle l’est à tel point, que personne ne l’a jamais exécutée. On s’en est tenu à des affirmations gratuites. On en a appelé au témoignage des sens, comme si tout le monde ne convenait pas que les sens ne peuvent percevoir que les choses sensibles. A coup sûr personne n’a jamais vu ni touché une âme. Mais en revanche, quelqu’un a-t-il jamais vu ou touché une réflexion? une douleur? une résolution? En conclura-t-on que la douleur n’existe pas? Nous avons une faculté pour connaître l’étendue, et une autre faculté évidemment très-différente pour connaître la douleur. Puisque la douleur et l’étendue n’ont aucune analogie, puisque nous les voyons4oujours séparément et par des facultés très-différentes, et puisque rien n’établit que l’une ne puisse exister sans l’autre, on peut en conclure qu’il n’y a pas moins d’absurdité à soutenir cette thèse : Toute douleur est dans une étendue, que celle-ci : Toute étendue est dans une douleur.
Tous ces raisonnements sont bien simples et bien
vulgaires : la question est de savoir s’ils sont solides. Il serait plaisant de dédaigner une raison parce qu’elle est rebattue, ou parce qu’’elle est à la portée de tout le monde ! C’est tant mieux qu’on n’ait pas besoin d’autre chose que du sens commun pour réfuter le paradoxe des matérialistes.
Non-seulement leur paradoxe est invraisemblable et purement gratuit ; mais si l’on était réduit à prouver l’existence de l’esprit, on ne manquerait pas d’arguments. L’espritest indivisible; le corps étendu, c’est-à-dire divisible. Car, qu’est-ce que l’étendue, sinon la divisibilité? On porte le défi de concevoir un corps indivisible, ou une âme divisée. Je suis ce que je suis; je ne puis pas être moi à demi ; mais mon corps peut être haché en morceaux. Ainsi mon corps est autre chose que moi. Nous avons l’un et l’autre deux caractères contradictoires, mon corps d’être divisible, et . moi de ne l’étre pas. Gomment serions-nous une même substance ?
Les matérialistes se font un argument de ce que mon âme meut mon corps. Ils en concluent qu’elle est corporelle. Mais où prennent-ils ce principe qu’un corps ne peut être mù que par un autre corps? En vérité, ils l’inventent. Ce n’est ni un principe évident, ni une. vérité démontrée. Nous avons le droit de ne pas faire plus de cas de ce fameux principe, que de tout autre axiome qu’il leur plairait d’imaginer gratuitement pour le besoin de leur cause. Il est vrai qu’il est difficile de comprendre et d’expliquer comment mon esprit meut mon corps ; mais qu’on explique comment un corps meut un autre corps. Nous croyons comprendre cette
l’immortalité.
transmission du mouvement, et pourtant nous ne la comprenons pas. Elle nous est familière, et voilà tout. Nous l’avons décrite maintes fois ; nous la produisons chaque minute, et nous en avons déterminé les lois. Nous pouvons en faire tout autant pour la mise en mouvement d’un corps par une âme. Entre une description et une explication,, il y a un abîme. Les matérialistes pourront se faire une arme de l’impossibilité où nous sommes d’expliquer l’action de l’âme sur le corps, quand ils auront réellement expliqué l’action d’un corps sur un autre corps.
Voici un fait qu’à notre tour nous leur proposons d’expliquer. Qu’ils nous disent comment un corps peut se mouvoir sans être mû‘. N’est-il pas vrai que quand nous voyons un mouvement se produire quelque part, nous affirmons qu’il a pour cause quelque autre mouvement ? Cependant notre âme se meut sans être mue. Est-cé là une propriété de peu d’importance ? Est-elle contestable? Est-elle possédée sous le ciel par une autre nature? Et si la loi constante des corps est de ne se mouvoir qu’après avoir été mus, ne faut-il pas dire qu’un être qui échappe à cette loi n’est pas un corps?
1. «' Ce nVst pas tant l’entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de Thomme que sa qualité d’agent libre. La nature commande à tout animal, et la bête obéit. L’homme éprouve la même impression ; mais il se reconnaît libre d'acquiescer ou de ré-^ sister; et c’est surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme; car la physique explique eu quelque manière le mécanisme des sens et 1a formation des idées, mais dans la puissance de vouloir ou plutôt de choisir, et dans le sentiment de cette puissance, on ne trouve que des actes purement spirituels, dont on n’explique rien par les lois de la mécanique. • J. J. Rousseau, Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, édition Lahure, 1. 1, p. 90.
Ce n’est pas seulement à cette loi quel’àme échappe, c’est à toutes les lois du monde physique. Elle a des lois qui lui sont propres, qui s’appliquent à elle seule, et ne peuvent rien sur le reste du monde. Enfin, dernière différence, qui n’est pas la moins fondamentale, elle peut échapper à ses propres lois. De quelque côté qu’on se tourne, on ne voit que des différences, des incompatibilités, nulle analogie ; dans le matérialisme une affirmation invraisemblable et purement gratuite, ou fondée sur des axiomes évidemment apocryphes. C’est donc une nécessité de se réfugier dans le dogme de l’immatérialité de l’âme.
Il faut vraiment que les matérialistes se fassent une bien grande idée de cette qualité de la nature corporelle qu’on appelle les trois dimensions, ou l’étendue, pour l’introduire ainsi partout, et pour en faire un appendice nécessaire d’une substance dans les attributs de laquelle l’esprit le plus sagace ne peut rien apercevoir qui ait un rapport même éloigné avec la longueur, la largeur et l’épaisâeur. L’étendue a-t-elle une vertu particulière pour mériter cet engouement? At-elle plus de réalité que les autres formes de Têtre? En a-t-elle plus que la pensée ? Tant s’en faut ; la pensée est quelque chose par elle-même ; l’étendue n’est que le résultat d’une comparaison ; elle n’est pas un être. Faut-il que l’espace et le temps, ces conséquences de notre néant, usurpent une telle place dans notre esprit, que nous les prenions pour des réalités, et pour les réalités les plus réelles? Depuis des siècles, l’étendue, qui n’est pas même un être, sert d’idol^ aux matérialistes. Cette chimère leur bouche la vue, et leur fait voir tout le monde à contre-sens.
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l’immortalité.
A y regarder de près, ce n'est pas l’esprit qui nous faitobstacle, c'est le corps. Nous comprenons mieux -les mouvements et le mécanisme de la pensée. L’existence du corps, sa nature est pleine de mystères. Nous n’y prenons pas garde, parce que nous sommes continuellement en proie aux corps qui nous environnent. Ils nous charment, ils nous effrayent, ils nous menacent, Is nous remplissent de plaisir ou de douleur; ils entrent en nous par les yeux, parles oreilles; ils nous poursuiventjusquedans nos songes. Nous finissons par croire qu’ils sont autre chose qu’une énigme. Nous nous persuadons que l’étendue, qui n’est qu’un rapport, a de la réalité ; que la couleur est dans les corps colorés, tandis que la coloration n’est elle-même qu’un rapport; nous nous laissons aller à dire que le feu est chaud, parce qu’il nous hrûle : comme 4s’il y avait quelque analogie entre la sensation que nous exprimons par le mot de chaleur et les qualités du corps que nous appelons le feu. Reid remarque avec justesse que nous ne serions pas plus fous, si nous supposions dans la pointe d’aiguille qui nous a piqués, quelque qualité correspondante à la douleur occasionnée par cette piqûre. La métaphysique a cela de hon qu’elle nous délivre de l’ohsession du corps, et qu’elle le remet à sa place. D’ahord elle lui prend ce riche écrin de couleurs qui nous éblouit; elle lui ôte ensuite le froid, le chaud, le rugueux, le poli. Elle réduit la pesanteur, la figure, l’étendue à n’exister que par comparaison, à n’être rien par elles-mêmes. L’espace et le temps deviennent tout simplement un ordre de coordination et de succession. Il ne reste plus de toute celte immensité, de tout ce bruit, qu’un amas de causes inconnues dont nous connaissons les effets. Où sont-ils eux-mêiûes, ces
■effets? En nos sentiments, en nous. Ce sont nos pro- •pres modifications, nos sensations, nos sentiments, nos idées : voilà ce que mous connaissons; hors de là, il -n'.y a que ténèbres, problèmes insolubles. Il n est permis à personne de prétendre que ces causes inconnues d’effets connus soient mieux comprises et mieux expliquées que les faits de la nature humaine. C'est le contraire qui est le vrai. Il faut partir du moi avec Descartes, l’étudier longtemps en lui-même, se donner le spectacle de toutes ses impressions,, et quand on l’a ■ainsi examiné et approfondi dans cet isolement, arriver au monde extérieur qui se presse sur la frontière, et s’efforce d’envahir la pensée : Monde, que me veuxtu? Quel est ton être? Ne serais-tu pas une fantasmagorie sans réalité?un pontjeté entre moietle non-moi? Kant peut av.oir tort de tant hésiter à le franchir: mais, en vérité, des deux rives (jue ce pont sépare, celle où je suis est la plus réelle. L’autre peut être un mirage si elle veut ; mais la vérité est ici.
• Les matérialistes tirent une sorte d’argument de la nécessité où est notre esprit de se servir du corps pour penser. Ils supposent que l’esprit humain resterait indéfiniment dans l’inaction, si une modification reçue par le corps, et transmise au cerveau par les nerfs, ne donnait en quelque sorte le branle à nos facultés. Une fois ce mouvement, physique imprimé à l’organe pensant, il fonctionne d’après les lois qui lui sont particulières, modifié de nouveau à chaque instant par les impressions venues du dehors. Si les organes secon- ,daires, que nous appelons organes des sens, s’oblitèrent ou s’émoussent, si les nerfs perdent de leur vi- , vaçité, si. le cerveau lui-même, siège de la pensée,, est
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vicié par une maladie, aussitôt la faculté de penser s’étiole en nous; tantôt elle perd de sa force, tantôt elle est privée de quelques-unes de ses applications. Ce double phénomène se produit presque constamment dans la vieillesse. On dit proverbialement : « 11 a conservé tout son jugement jusqu’au dernier jour. » Cela prouve que l’esprit vieillit et s’éteint avec le corps. Enfin, le langage est aussi un argument à l’usage des matérialistes. La pensée et les autres modifications de Tâme sont nécessairement exprimées par des mots, c'est-à-dire par des caractères tracés, par des gestes ou par des sons, dans tous les cas par des corps. Ces mots, qui ne servent pas uniquement à exprimer la pensée, mais à la conserver dans la mémoire et à la développer par la réflexion et le raisonnement, sont d’abord des' images et des onomatopées, et ne représentent que 'des objets matériels. On étend peu à peu leur destination, jusqu’à signifier par leur secours des êtres imaginaires; mais cette opération, qu’on appelle métaphore, n’introduit dans l’esprit la notion des choses incorporelles que grâce à une convention mutuelle et à l’aide d’une abstraction. C’est qu’en effet, ce qui est incorporel n’existe que dans notre pensée, comme les chimères que nous formons par notre faculté d’analyse et de recomposition ; mais tout est corps, et il n’y a rien qui ne soit étendu et divisible.
Ce raisonnement n'est que spécieux. Ce que l’on dit de la commune destinée' en cette vie, de l’àme et du corps, est très-aisément explicable par cette considération que l’àme ayant été faite pour vivre momentanément dans un corps et dans le monde des corps, a dô nécessairement être mise en. communication avec eux.
Elle a donc à sa disposition des organes corporels, qui servent aux autres corps de messagers pour porter ■jusqu’à elle les impressions qu’ils doivent produire, et qui lui servent à elle-même d’instruments pour agir sur les corps, les mouvoir et les modifier. Il est bien simple que l'action de nos facultés intellectuelles soit dans une certaine dépendance de ces organes. Tout ouvrier dépend des instruments qu’il emploie; et l’on ne tirerait pas grand parti des meilleurs yeux du monde, s’ils étaient condamnés à ne voir que par l’intermédiaire d’une mauvaise lorgnette. Ce ne sont pas les yeux qui voient, mais c’est par les yeux que nous voyons. Il est fqrt naturel qu’étant dans un corps, nous ne puissions voir les corps que par l’intermédiaire d’un organe corporel; mais aussi il est trèsvraisemblable que si nous n’avions pas de corps, nous verrions les objets corporels plus clairement que nous ne les voyons avec les yeux. Tous ces instruments, tous ces organes sont des secours pour notre faiblesse; ils la démontrent en même temps qu’ils la soulagent. Il est tout à fait plaisant de voir les hommes s’imaginer que les yeux sont nécessaires à la vue, parce que, dans leur état actuel d’emprisonnement, ils ne peuvent voir que par cette lucarne. Nous dirons la même chose du langage. Mon âme est en quelque sorte cachée derrière un corps, elle s’en sert pour faire des signaux; et l’âme à laquelle elle s’adresse est également emprisonnée : ce qui lui est extérieur n’arrive à elle que par ses yeux ou ses oreilles; par 'conséquent le signe corporel est nécessaire et pour parler et pour entendre la parole. Si nous supposons que les deux corps soient détruits et que les deux âmes subsistent, hypothèse à tout le moins très-intelligible, les deux âmes pourront
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entrer en communication sans employer l’intermédiaire du signe matériel. On nous dit que le langage est nécessaire, non-seulement à la transmission, mais à l’élaboration de la pensée. Cela est vrai ; et cela prouve que notre esprit est très-faible et très-imparfait, et qu’il a besoin, pour ne pas perdre de vue ses idées à mesure qu’elles lui arrivent, de les réunir par un mot facile à retenir, et qui les lui rappelle quand il en a 'besoin; mais la moindre réflexion sur cet usage interne de la parole ne démontre-t-elle pas qu’il tient à la faiblesse et non à l’essence de la pensée ? Supposez un esprit parfait : il n’aura pas besoin de langage. Moins il sera imparfait, moins il aura besoin du secours des mots. C’est toujours la même histoire; nous prenons pour des titres de gloire les remèdes par lesquels nous com" battons nos maladies. Un homme n’est pas redoutable avec ses ongles ; il le devient quand il tient un sabre : il ne le sera jamais autant qu’un lion sans armes.
Il n’est pas plus exact de tirer un argument du caractère métaphorique de la plupart des langues, ou, si l’on veut, de toutes les langues. Cela ne regarde absolument que le signe, et n’a point de rapport avec la pensée. L’idée d’un objet immatériel s’introduit à la suite de ma métaphore dans l’esprit auquel je parle; mais mon propre esprit avait nécessairement cette même idée avant de chercher cette métaphore. Il suffît de cette remarque pour faire justice d'une objection qu’on ne se lasse pas de répéter. Nous pourrions aller plus loin s’il était nécessaire, et dire que certaines idées ont une telle nature que le langage peut les rappeler à un esprit qui les possédait déjà, et ne saurait les introduire dans un esprit d’où elles seraient absentes. Telle est, par exemple, l’idée de l’inüni. Notre
langue française se sert d’un mot matérialiste, s’il est permis de parler ainsi; elle donne une forme n^ative à celui de tous les mots qui exprime la plus positive , de toutes les idées. C’est tout le contraire dans la langue grecque. Mais au fond, qu’importe le signe ? Rien de fini ne peut donner l’idée de l’infini. Ni la parole, ni les sens, ni la conscience, ni aucune opération d’abstraction et de généralisation ayant pour base les données des sens et de la conscience, ne peut former l’idée * de l’infini ou de 1 existence parfaite.
On pourrait fortifier cette réponse par un grand nombre d’observations qui démontrent l’existence indépendante de l’esprit et la' servitude que lui impose le voisinage du corps. Pour le langage, par exemple, il est sùr que nous nous en servons utilement pour penser; mais il n’est pas d’esprit un peu prompt qui n’ait senti raille fois la pensée devancer la parole. On rend souvent la pensée plus précise en l’exprimant, mais presque toujours moins vive et moins saisissante.
11 n'est pas douteux qu’il y ait des esprits d’élite dont la valeur demeurera toujours inconnue, parce que la faculté de l’expression leur manque. On voit de ces âmes pleines d’idées, que le vulgaire dédaigne, et qui passent pour inférieures et dénuées de sens, quoique les esprits pénétrants saisissent quelquefois dans leur langage des traits d’une force incomparable. On se demande, en pensant à elles, si on n’est pas en présence d’un Génie enchanté sous une forme qui l’empêche de se manifester dans sa puissance et sa splendeur. Le sentiment surtout, moins susceptible d’analyse, perd plus à l’expression qu’il n’y gagne. De tous les langages que nous employons, le langage proprement dit, c’est-à-dire le langage articulé, est le moins propre à
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l’expression du sentiment. La musique vaut mieux, plus synthétique, plus spontanée, nullement abstraite.
Il est' si évident que le langage n’est point! une force, mais un heureux et puissant palliatif de notre faiblesse,, que l’homme de génie n’a besoin que d’un mot, là où le vulgaire demande des flots de paroles. Osons en ap^ peler ici. à l’extase, non comme moyen de découvrir la vérité, ni surtout de contrôler les données de la raison; car l’extase, ainsi entendue, n’est plus qu’une erreur et une occasion d’erreur ; mais l’extase est un fait réel et normal, d’une importance considérable dans la vie, et qui, sans être, comme le veulent certains mystiques, la souveraine de la science, en est la récompense et le couronnement. L’extase fuit les paroles. La pensée embrasse plus de choses, voit plus loin, jouit mieux d’elle-même dans l’extase, et sans le secours des mots. Elle peut les employer, mais comme musique. On conçoit que le dernier effort de la pensée soit de résumer toutes les dois dans une seule loi, et par conséquent de rendre le développement, c’est-àdire la parole inutile. En Dieu, la plénitude de la peur sée fait que la pensée est unique et s’exprime par un seul verbe. On ne parlera pas dans le ciel, parce qu’on y, entendra tout.
Mais nous n’avons pas, à soutenir ici une thèse en forme contre le matérialisme; il nous subit d’avoir rappelé en quelques lignes la faiblesse de ses arguments. U est heureusement vrai de dire que, parmi les per sonnes qui savent réfléchir, il perd tous les jours du terrain, et que l’immense majorité des écoles philosophiques est tranchement spiritualiste. Nous le répétons ; dès qu’on est bien véritablement convaincu de
l’immatérialité de l’âme, on a fait un grand pas pour la démonstration de l’immortalité. En effet, ce qui est désormais difficile à expliquer, ce n’est pas que l’âme puisse se passer du corps, c’est qu’elle ait pu vivre sous cette masse, derrière cette grossière enveloppe. La séparation devient non-seulement possible, mais tout à fait vraisemblable ; et l’on ne comprendrait pas pourquoi l’hôte de la prison devrait mourir, parce que la prison est abattue. C’est donc sous ces heureux auspices qu’il faut se placer, au moment où on aborde la démonstration de l’immortalité de l’âme. Il ne s’agit pas d’un dogme difficile à croire. Au contraire, toutes les probabilités sont pour lui à l’avance. Après avoir si longtemps souffert des exigences du corps, de ses besoins, de ses plaisirs, de ses douleurs; après avoir porté le poids de ses infirmités; l’âme affranchie voit et sent directement; elle n’est plus enchaînée dans un horizon étroit; elle n’a plus à souffrir que de ses propres fautes et de ses propres vices, et le compagnon qui la détournait du beau et du vrai, pour l’occuper de lui, et par lui la rattacher à la terre, a définitivement disparu.
On se sert quelquefois, pour établir l’immortalité de l’âme, d’un argument dont il ne faudrait pas s’exagérer la valeur. C’est celui qui se tire de l’indivisibilité et que l’on peut résumer ainsi : il est incontestable que l’âme est indivisible puisqu’elle est immatérielle, et cette indivisibilité, que l’étude de la conscience établit directement, est même une des preuves dont on se sert pour combattre les matérialistes. Or, puisqu’il s’agit de savoir si l’âme indivisible est sujette à la mort, il faut d’abord se demander ce que c’est que la
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mort. La mort est-elle l’anéantissement d’un être indivisible, ou la dispersion des parties dont un être divisible se compose? Il est certain que la mort n’est qu’une dissolution. L’expérience la plus vulgaire le prouve ; la science le confirme. Maintenant, pourquoi veut-on que l’âme périsse? Parce que tout périt. Mais si tout périt par dissolution, et que l’âme soit indivisible et par conséquent indissoluble, elle ne peut périr. Elle est donc immortelle, par la nécessité même de sa nature.'^
Cet argument a une grande force, car il est vrai que la mort est une dissolution, et rien de plus ; et il est également vrai que c’est une sorte de folie, dans les incrédules, que de dire : « Tous les êtres composés se dissolvent, sans que jamais aucune de leurs parties soit anéantie ; donc l’âme qui est simple, indivisible, insoluble, sera anéantie. » On a raison de soutenir contre eux que l’anéantissement de l’âme est une supposition absolument gratuite et tout à fait invraisemblable. Seulement il ne faudrait pas aller jusqu’à dire que cet anéantissement est impossible. Certes, il n’est pas impossible à Dieu de rendre au néant ce qu’il lui n pris *. Que les panthéistes, qui ne croient pas à la création, ne croient pas à la possibilité de l’anéantissement, à la bonne heure. L’argument que nous discutons sera invincible pour tout panthéiste qui croit à l’immatérialité de l’âme; pour nous, il ne comporte qu’une très -grande probabilité, et ne constitue pas, à lui seul, une certitude.
Il a d’ailleurs un autre vice : c’est d’établir l’immor-
1 . « Comme Dieu a pu former le décret de créer le monde dans le temps, il a pu et peut toujours cesser de vouloir que le monde soit. > Ualebranche, Septième entretien sur la métaphysique, § 9.
talité de la substanee, sans garantira l’immortalité de la personne. Ma substance peut durer avec des modifications telles que cette durée même me devienne indififérente. Ainsi je puis perdre la faculté de me souvenir : cela seul suffirait pour irendre l’immortalité inutile. Deux êtres qui vivent l’un après l’autre, ou un même être qui n’a pas conscience de son identité pendant toute sa durée, cela revient au même pour moi. Cette vérité est bien simple, et nous v^ons pourtant qu’elle est souvent méconnue. ^
Ainsi, l’indissolubilité de mon être me met sur-lechamp hors de pair, sans toutefois me garantiril’im- ■ mortalité. Tant que je mettais imon âme sur le même rang que le corps, je devais croire qu’elle se dissoudrait, puisque tout composé est condamné à se dissoudre. Mais à présent, mieux instruit sur la nature des substances spirituelles, j’avoue qu’il ne faudrait rien moins qu’un coup de la toute-puissance pourm’anéan- -tir ; car aucune loi ne m’atteint. Il semble que ce soit une exception aux lois générales du monde que l’anéantissement d’une substance simple ; et il n’est certaine- •ment pas. moins difficile de la détruire que de la créer. Cela pourtant ne m’empêchera pas de périr avec mon corps, si Dieu le veut et qu’il ait une raison de le vouioir.
Mais I pourquoi le voudrait-il? Il m’a créé: son but en -me créant était-il de me faire traverser i cette vie pour arriver à la mort? Je vois autour de moi bien des êtres dont l’existence est moins longue que ma vie terrestre, .et qui disparaissent sans laisser de traces ; mais ils ne sont que des accessoires, des êtres secondaires, créés pour l’ensemble, non pour eux-mêmes. Gomme ils ne se connaissent - pas, ils ne sauraient étre^ un centre
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d’action. Ma condition est bien différente. Non-seulement ma nature corporelle est incomparablement supérieure ; mais j’ai conscience de ce que je suis : je sens, pour ainsi dire, la vie; je l’aime, je la désire. Le néant •méfait horreur. Même dans l’avenir incertain où elle se cache, la' mort est le tourment de ma pensée. Faut-il croire que Dieu m’a donné cette lumière, cet amour, cette terreur, pour s’en jouer? qu’il lui a plu de m’attacher si étroitement à une vie qu’il ne me donnait que pour ui^ temps restreint? de me condamner à cette mort qui accable mon esprit? Au milieu de tous •ces êtres endormis, pourquoi m’éveiller, si je suis une proie toute prête pour le néant? Est-ce un Dieu sage, qui ne me rend si grand que pour me rendre si malheureux? Je puis vivre demain, puisque je vis aujourd’hui. Je ne fais pas obstacle à Dieu. Il m’a donné l’être gratuitement; mais ce bienfait reçu, me confère un droit, puisque Dieu est juste.
Quand cet argument se produit. devant un incrédule, il ne manque pas de dire que nous croyons à la vie future, par cet unique motif que nous la désirons. Mais ce désir n’est pas en nous notre œuvre propre; il est commun à tous les hommes; il fait partie de notre être, c’est Dieu qui nous l’a donné. Nous avons donc le droit de denaander si Dieu nous a faits à la fois pour aimer la vie, et pour la perdre. Nous ramassons toutes ces probabilités sans nous faire aucune illusion sur leur valeur, et sans les dédaigner. Nous ! formons sans doute beaucoup de désirs qui ne seront jamais assouvis; mais il y a loin d’un vœu tout personnel à un penchant inné de la nature humaine.
Dieu ne fait rien en vain. Non-seulement il, ne crée
aucun être qui ne concoure à l’harmonie de l’univers, et qui ne soit parfaitement approprié à sa propre fin ; mais il ne donne à chacune de ses créatures que le degré de force et les aptitudes dont elle a besoin. Manquer de force, perdre une force, ce sont deux signes d’impuissance. Nous-mêmes , dans notre humble sphère, nous ne savons qui nous méprisons le plus, de celui qui veut atteindre un but trop élevé, ou de celui qui fait de grands efforts pour atteindre un but qu’il avait sous la main. Si la Francef^veut faire la guerre à la Russie, elle assemblera trois cent mille hommes, et ce sera bien ; que dirait-on d’un gouvernement qui mettrait trois cent mille hommes sur pied pour aller prendre une bicoque? Non-seulement c’est un défaut d’intelligence que de dépenser de la force en pure perte, mais c’est le plus sûr moyen de mal faire. L’habile ouvrier se reconnaît à l’exacte proportion de la force employée et de la force vaincue. Si uous appliquons ces principes à l’auteur de l’univers, nous devons reconnaître que sa volonté a dû régler d’avance les facultés de chaque être sur la destinée qu’il lui assignait ; et c’est ce que confirme avec éclat le spectacle de l’univers, partout où nous portons nos regards. Il est impossible de n’en pas tirer cette conclusion, que l’état des facultés humaines doit nous éclairer sur l’avenir de l’homme. Un être destiné à vivre éternellement dans le ciel, ou un être destiné à végéter quarante ans sur la terre, ne peuvent pas avoir été taillés sur le même patron, si Dieu est grand.
Partons de là-, et, puisque nous avons besoin de savoir si l'homme est immortel, demandons-le à l’homme lui-même.
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Interrogeons d’abord son cœur. Ne regardons pas la vie, comme on le fait très-souvent, dans son tissu extérieur ; pénétrons au fond : c’est le cœur qui est le fond de la vie. Non-seulement il nous arrive de ne rien comprendre à la vie des autres; mais beaucoup d’hommes, faute d’observation et de pénétration, ne comprennent rien à leur propre vie, et savent à peine la cause de leur bonheur ou de leur tristesse, le motif de leurs actes. Ils ressemblent à ces historiens qui accumulent événements sur événements , qui racontent les batailles et les révolutions, sans jamais dire un mot de l’état des âmes. A. peine commençons-nous à nous sentir nous-mêmes, que nous commençons à aimer, et quelquefois à haïr. Get amour peut se concentrer sur nous ou se porter au dehors; presque toujours il s’attache à quelque autre âme : un père, une femm^, un enfant, un ami. Dans certaines natures, l’amour prend pour objet principal la gloire, ou la vanité, ou la fortune. Quelquefois aussi, ce que nous aimons, c’est la patrie, ou l’art, ou l’humanité. Si cet amour dépasse la mesure commune, il prend ' dans la langue vulgaire le nom de passion; mais les âmes les moins passionnées sont agitées et gouvernées par l’amour. Qui nous donne cet amour? L’objet que nous aimons? Non vraiment, il n’en est que le prétexte. Ce qui est aimable pour moi l’est peut-être pour moi seul. Un objet aimable ne crée pas un cœur aimant; mais lâ où palpite un cœur fait pour aimer, l’amour naîtra, dùt-il se prendre à, un indigne objet. L’amant tire de son cœur les trésors dont il pare l’objet aimé. Rien ne montre mieux que nous sommes quelque chose par nous-mêmes, et que nous ne dépendons pas entièrement de nos sens et du monde.
Beethoven, devenu sourd, écrivait de la musique sublime. Quel monde enchanté, que celui qui étalait ses splendeurs dans l’imagination de Milton av eugle ! Si je voulais faire le poëme de l’amour, je ne prendrais pas deux amants parfaits : je prendrais un de ces cœurs qui se sont donnés pour ainsi dire en dépit de tout , mais donnés sans arrière-pensée, sans réserve, qui ne respirent et ne vivent que pour l’objet aimé, qui l’admirent avec enthousiasme, qui ne se comptent pour rien pourvu qu’il soit heureux, à qui le sacrifice est un bonheur, incapables de désenchantement, fidèles en dépit de tout, après la mort, bien plus, après la trahison, après le dédain; et qui versent tous ces trésors d’affection sur un corps disgracié, sur un esprit malade, sur un cœur ingrat. Voilà l’amour dans sa force; le voilà dans sa sublime grandeur: "trace visible de la main de Dieu dans sa créature. Que ferons-nous de cette force, si l’homme périt? La réduirons-nous à la créature? La resserrerons-nous dans les bornes de la vie, elle qui ne rêve que l’éternité? Lorsque, déchirant tous les voiles et remontant jusqu’au Créateur à travers ses œuvres, l’amour s’attache directement à Dieu, sera-t-il frustré dans ses espérances? Cet amour à la fois si saint et si puissant viendra-t-il se briser un jour contre la froide mort? Quoi ! Dieu ne se montrera pas? Dieu ne se donnera pas? Ainsi ce qui semblait le plus réel dans la vie n’est qu’un leurre et un supplice? Les âmes insensibles ne sont pas des âmes déshéritées? La vraie sagesse est de garder un cœur impuissant , et de passer à • travers la vie sans passion et sans enchantement, comme si on n’était déjà qu’un cadavre?
Mais laissons l’amour, et regardons l’intelligence. A
l’immortalité.
côté de la faculté qui connaît le monde, qui le mesure, qui se l’approprie, n'y a-t-il rien dans 'mon esprit? Pourquoi sommes-nous entraînés par une force •invincible à chercher 'Dieu, et àJe sonder? Pourquoi la science a-t-elle pour objet ce qui est général? Pourquoi s’élève-t-elle dans les respects , même involontaires, de l’esprit humain, à mesure qu’elle perd de son utilité pratique? Pourquoi l’horizon de notre corps ressemble-t-il pour nous à une prison? D’où 'Viennent tant d’heureux efforts pour triompher de l’espace? Pourquoi cette passion de l’histoire, et cette constante préoccupation de l’avenir? Nous nous disons mortels; et nous ne voulons chercher que des lois, penser que des universaux. Notre intelligence ne se nourrit que de l’éternité, et il faudra que l’éternité lui échappe ? Dieu aura fait l’homme tout exprès pour lutter contre le temps et pour en être écrasé? Non, si le champ de la science est si étendu que toute une vie, passée sans relâche dans l’étude, n’arrive qu’à l’entrevoir ; si, à mesure que nous découvrons quelque chose, une force nouvelle se développe en nous pour nous pousser en avant avec plus d’énergie; si malgré tant de siècles dépensés, tant d’hommes de génie, tant de découvertes, le peu que nous savons ne nous sert surtout qu’à comprendre l’immensité de ce que nous ignorons, pouvons-nous ne pas croire que, ces murs de chair et de sang abattus', l'âme verra, comprendra, possédera ce qu’elle ne fait ici que rêver?
Les matérialistes auront beau dire, leur doctrine nous étouffe. Ce sont des prisonniers qui veulent •nous faire croire que le cachot où ils gémissent avec nous ne s’ouvrira jamais. Nous, spiritualistes, nous
sommes la doctrine de l’espérance, de la liberté, de la foi ! Pour nous, l’amour est le vrai ; la pensée de l’éternel est le vrai. Chaque sentiment qui se dirige vers Dieu , chaque pensée qui nous révèle une loi plus haute, nous élève en effet vers Dieu, non par métaphore, non en passant, mais en réalité. Nous employons cette vie à nous rendre dignes de l’autre. Ainsi, nous avons la consolation et la force. Ni la mort ni la douleur n’ont d’aiguillon.
Mais ni la spiritualité de l’âme, qui nous affranchit de la dissolution commune à tous les corps, ni l’horreur que la nature nous inspire pour le néant, ni les facultés capitales dont nous ne trouvons pas l’emploi en ce monde, ne suffiraient pour démontrer l’immortalité de l’âme, et nous serions réduits â des probabilités voisines de la certitude, si le mal n’existait pas.
Dieu existe; il est bon et tout-puissant; il a créé le monde ; il le gouverne. Toutes ces vérités se prouvent directement avec une force irréfragable. Le scepticisme n’a qu’une objection qui mérite d’être pesée ; c’est le mal. La réalité du mal crie contre la puissance, ou contre la bonté, ou contre la justice de Dieu. Nous avons vu ce qu’on peut répondre. Il est facile d’expliquer le mal physique, et même, dans l’homme, la portion de mal qui est attachée â notre condition d’êtres créés, et conséquemment imparfaits. Il serait absurde et impie de nous plaindre que le Dieu qui nous a faits â son image ne nous ait pas faits ses égaux. Mais ce qui est moins compréhensible , c’est qu’en nous donnant â tous, avec la même nature et le même nom, la même destinée, il ne nous ait pas
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donné les mêmes moyens d’y parvenir; c’est qu’il ait fait celui-ci riche et puissant, celui-la pauvre; c’est qu’il ait donné à l’un le génie, à l’autre un degré d’intelligence à peine supérieur à l’instinct de la bête • c’est qu’il mesure à chacun, avec tant d’inégalité, sa part de biens et de maux, versant à l’un tous les plaisirs, ôtant à l’autre, par une sentence arbitraire, santé, honneur, femme, enfants, tout ce qui soutient, tout ce qui console. Les stoïciens répondent que ces hasards de la vie ne sont rien. Être riche, être pauvre; être jeune et beau ou impotent; régner ou servir, ne nous importent pas plus qu’il n’importe à un comédien de faire le rôle d’Orgon ou celui de Tartufe*. Nous ne sommes pas chargés de choisir notre rôle, mais de le jouer de notre mieux. Si Épictète est plus parfait dans le rôle d’esclave que Marc Aurèle dans celui d’empereur, Épictète est plus heureux que Marc Aurèle. C’est vivre en mendiant que de faire dépendre son bonheur des autres; et vivre en homme, que de dompter la douleur en la méprisant, et d’ôter ainsi son aiguillon au monde du dehors*. En nous donnant la liberté. Dieu nous a tout donné, car il dépend de nous d’être vertueux, et tout le reste ne mérite pas qu’on y prenne garde. Voilà, au hasard, quelques formules de l’insurrection stoïcienne contre le mal. Ces grands sentiments sont pleins de vérité et de force ; mais c’est une parure qui ne va pas à toutes
1. ■ Souviens-toi de jouer avec soin le rôle que le souverain maître t’a imposé : fais-le court s’il est court; long s’il est long. S’il t’a donné le personnage d’un mendiant, tâche de t’en bien acquitter; sois boiteux, prince ou plébéien, s’il l’a voulu. Ton affaire est de bien jouer ton rôle et la sienne de le choisir. » Ëpictète, Manuel, chap. xxiii.
2. « Non quid, sed quemadmodum feras, interest. > Sénèque, de la Providence, cbap. ii.
les tailles. Pour n’avoir pas besoin d’une autre cérponse, il faudrait être Épictète ou Caton. Peut-on. admettre que l’humanité s’en contente jamais, et que, fortement résolue à changer plutôt ses désirs que la fortune, elle arrive à la sublime folie des stoïciens^ qui niaient la douleur à force de la mépriser,? Osons dire, sans manquer de respect à une secte qui fut les délices du genre humain, qu’il y a des douleurs dont • il n’est pas bon de triompher. Nous admirons sans, réserve la jambe cassée d’Épictète; mais, devant la sentence de Brutus, nous hésitons entre l’horreur et l’admiration, et nous sommes bien près de dire avec Bossuet que cette philosophie croit être forte parce qu’elle est dure*. On peut, on doit savoir mépriser la faim et la soif , le froid , toutes les douleurs physiques; mais entendre son enfant demander du pain, le voir languir et mourir dans les tortures de la faim; errer avec lui sans abri, sans asile; le laisser, en mourant, à la garde de Dieu; baiser cette chère tête, et sentir que la mort va vous laisser un cadavre entre les bras; ou peut-être, douleur encore plus atroce, lutter en vain contre les envahissements du vice, et assister impuissant à la ruine d’une âme pour laquelle on donnerait mille fois sa vie : ce sont là des supplices que toutes les sentences du stoïcisme ne sauraient atténuer ni guérir, et dont l’existence seule entraîne infailliblement une de ces deux conséquences ; ou il n’y a pas de Dieu, ou il y a une autre vie.
Cette inégalité dans la répartition des biens et des maux devient un argument bien autrement pressant.