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Aristote, Métaphysique, liv. XII, chap. ni

Dès qu’on soustrait nos actions à l’œil de la Providence, on ébranle les fondements de la loi morale, on ôte la possibilité d’une sanction, on écarte de nous à la fois le père et le juge Il ne se peut que notre vie soit étrangère au Dieu législateur et rémunérateur.

La nature particulière de la loi morale, très-différeute de toutes les autres lois, n’empêche pas que Dieu connaisse les actions humaines; mais elle empêche peut-être que nous puissions expliquer et comprendre la manière dont il les connaît. Cette impossibilité, après tant d’autres, n’est pas faite pour nous arrêter. Nous croyons tout ce qui est démontré, soit que nous puissions l’expliquer ou que nous ne le puissions pas. D’ailleurs, s’agit-il réellement ici d’une impossibilité, et ne pourrait-.on pas au moins hasarder une hypothèsq? Notre liberté est complète en qlle-même; mais Ips mobiles qui la. font mouvoir sont les mêmes chez tous les hommes, et le cercle dans lequel elle se déyeloppe est limité. Nous-mêmes, par une étude approfondie du cœur humain, nous arrivons à prévoir presque sûrement la condition d’un homme dans une circonstance donnée ; et cette prévision acquiert encore qn plus haut degré de sûreté quand nous nous rendons qn compte exact des circonstances extérieures, et quand^ nous savons mesurer et comparer la force dont l’agent dispose et les forces contre lesquelles il lutte. S’il arrive que nous nous trompions pour les ca^ particuliers, qqand rien ne nous a manqué de ce qui constitue la sagesse humaine, nous ne nous trompons jamais sur l’ensemble : tant l’originalité est peu de chose 1 tant un, homme ressemble à un autre hpmmel Ainsi Dieu, qui,

1. « Jusqu’aux cheveux de votre tête, ils sont tous comptés. Ne craignez donc point. » Év. selon S, Luc, chap. xu, vers. 7.

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connaît toutes les lois, connaît infailliblement la marche de l’humanité ; et comme il pénètre mieux que nous dans les secrets de notre esprit et de notre cœur, il connaît toutes nos déterminations en connaissant tous nos motifs. C’est ainsi que nous vivons sous l’œil de Dieu, et que rien ne lui échappe de nos sentiments, de nos pensées et de nos actes.

Mais nous avons à nous demander maintenant si Dieu coopère aux actes de l’homme.

La liberté, nous l’avons vu, se concilie difficilement avec l’omniscience; mais enfin, on se rend compte d’une telle obscurité dans une question où il ne s’agit de rien moins que d’expliquer les rapports du temps avec l’éternité. Si nous pouvions expliquer cela, nous pourrions comprendre Dieu et la création. Ce problème peut donc rester insoluble sans nous effrayer ; et vu la différence absolue de nature qui en sépare les deux termes, il ne constitue pas une de ces contradictions manifestes devant lesquelles la raison recule.

Il n’en est pas de même de la coopération de Dieu aux actes de l’homme. Que, par la volonté de Dieu, l’homme croie faire une action quand c’est Dieu seul qui agit en lui, c’est déjà une contradiction inadmissible et qui répugne à la grandeur et à la véracité de Dieu. Supposons cependant qu’on se résigne à l’admet-r tre. Comment supporter la pensée que Dieu soit en réalité l’agent de tant d’œuvres médiocres ou mauvaises? C’est pour cette conséquence que le panthéisme est odieux à tous ceux qui ne l’admettent pas; et peut-être se montre-t-elle ici avec un caractère plus repoussant encore que dans les doctrines panthéistes. On répond, que Dieu fait ce qu’il y a de réel dans nos actes, et nous ce

qu’il y a de faux, que par conséquent l’imperfection ne vient que de nous : réponse subtile, dont le moindre inconvénient est d’être une hypothèse gratuite. Ne voiton pas que si Dieu nous a donné le pouvoir de résister, il a pu «nous donner le pouvoir d’agir? Pourquoi donc s’embarrasser de cette nécessité prétendue d’étendre à toutes choses l’intervention divine, puisqu’on est forcé d’y renoncer en un point si capital? On oublie trop que, quand il s’agit de la toute-puissance, il n’y a plus de question de degré. Si la toute-puissance de Dieu souffre une restriction, quelle qu’elle soit, le problème est posé dans toute sa force; et c’est faire injure à la majesté de l’infini que de s’imaginer qu’on gagne quelque chose en rendant cette restriction plus petite.

Enfin, voici une objection contre laquelle la doctrine de la coopération ne peut pas tenir. Si Dieu, comme le veut l’hypothèse, n’est étranger à aucun mouvement, il n’est étranger à rien de ce qui précède, accompagne, constitue et suit l’exercice de la volonté humaine. Dirat-on qu’il produit le mouvement de Jsras que je crois produire, et qu’il est étranger à la résolution que j’ai prise de mouvoir mon bras? Cette résolution même, pourquoi m’y suis-je déterminé? Pour quelque bien que je me suis proposé. La pensée de ce bien, d’où me vientelle? De Dieu, suivant l’hypothèse; car nul mouvement sans Dieu ; en moi, hors de moi, il fait tout. Il fait donc mon erreur, ma passion, ma précipitation. De quelque côté qu’on se tourne, que la liberté subsiste ou périsse, il y a quelque chose qui périt dans cette hypothèse; et c’est la sainteté de Dieu. Écartons cette hypothèse comme impie ; et disons hautement que la liberté de l’homme est entière, que la volonté de l’homme est efficace, et que Dieu ne coopère pas à nos actes.

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Pourquoi refuserait-on d’accorder à l’homme cette plénitude de sa personnalité? Ceux qui la lui contestent pour établir le dogme de la providence spéciale senties mêmes, pour l’ordinaire, qui exagèrent au contraire cette personnalité dès qu’il s’agit de combattre le panthéisme. Or, il n’y a pas plus de difficulté à admettre la liberté de l’homme et l’efficacité de sa volonté, qu’à admettre l’existence isolée de sa substance. De même qu’en proclamant la création, on reconnaît que quelque substance existe hors de Dieu, on peut aussi reconnaître que quelque cause libre existe hors de lui. La puissance de Dieu subsiste, malgré la puissance de l’homme ; et la substance infinie de Dieu, malgré l’individualité de la substance humaine.

Ainsi, tout en admettant que Dieu pénètre nos plus secrètes pensées, nous sommes forcés de reconnaître que l’homme a la pleine possession de lui-même, et que la liberté que Dieu lui donne est un fait et non une illusion.

Aussitôt une question s’élève. Si l’homme agit sans Dieu, c’est donc l’homme qui mène la société humaine. Il faut donc condamner toutes les histoires où l’on s’attache à montrer le doigt de Dieu dans les événements.

Non; Dieu en nous faisant notre part agardé.la sienne. 11 a fait notre pensée et notre cœur; il a mesuré nos forces. Par ces deux points, il tient l’humanité. Chacun de nous travaille à sa façon, celui-ci peu, cet autre beaucoup, l’un bien, l’autre mal. Nous sommes responsables de nos fautes et de nos négligences, nous avons le mérite de nos succès et de nos sacrifices; mais le mouvement produit par l’initiative d’un homme,

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quelque, grand qu’irsoiW ne se propage pas. bien loin. Quand. nous, disons, par orgueil : ühomme du siècle, nous nous grandissons outre mesure^ A. défaut de cet hommeylà,,un autre .serait venu. La-plupart de ceux qui paraissent si grands doivent leur grandeur au, hasard. Illusion d’optique que; tout cela. Certes, il. y a des héros; mais celui qui connaît les cœurs sait que les héros inconnus, sont bien souvent les plus grands, Po.ur nous, nous. ne mesurons, rien. que parle succès,. De toutes les preuves de la faiblesse humaine, celle-là est la plus frappante,. Avoir fait un- plan magnifique pour la. bataille, c’est être un. grand général ; la perdre., c’est avoir eu le, soleil, dans les yeux, ce n’est rien. Cependant nous ne jugeons que par. là.. Comprenons bien que la. différence entre les hommes vient surtout du vice et de la vertu. Le génie est. réel,, mais il est peu de chose. Chacun de nous.fait. sa vie, mais c’est Dieu qui fait, rhistoire,.

Il reste un seul point à examiner. Dieu, qui connaît tous les mouvements de la volonté sans y coopérer d’une façon constante, intervient il quelquefois dans les événements, en changeant par amour pour nous lé cours des lois générales ?

La réponse ne saurait être douteuse. C’est Malebranche qui nous la fournit.

Non ; Dieu ne modifie pas ses décrets après les avoir rendus; ou .plutôt-, il n’a rendu qu’un seul décret, dont la vertu s’étend à tout, et ce décret est immuable, comme la volonté de Dieu Itii-même. C’est tomber dans le paganisme que de croire aux oscillations de la volonté divine *. C’est mettre Dieu dans le temps et dans l’espace *

1, a Platon même,. le. magnifique parleur, quand il dit que Dieu,

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et le dépouiller do son inünité. 11 ne se peut qu’il soit infini s’il n’est immuable, et qu’il soit immuable, si sa volonté se modifie. Sera-t-il donc le même Dieu, avant et après cette modification? Ces deux mots d’avant et d’après n’ont pas de sens quand il s’agit de lui. L’éternel ne peut ni changer, ni se mouvoir, ni durer. Quand même il le pourrait sans cesser d’être éternel, pourquoi change-t-on, si ce n’est pour mieux faire? car de changer pour faire pis, c’est le propre d’une nature dépravée. Dieu pourra donc s’amender? 11 fera des expériences pour s’éclairer? Il deviendra plus habile avec le temps? Toutes ces propositions sentent le blasphème. Dieu voit immédiatement et fait immédiatement ce qui est le mieux. Il ne se reprend donc pas. Il n’y va pas à deux coups, comme nous autres impuissants. Il n’a pas plusieurs volontés successives, dont la seconde corrige la première. Enfin, pour qu’il se mût, s’il pouvait se mouvoir, il faudrait une raison suffisante de son mouvement. 11 faudrait que quelque impression eût été prodpite sur sa nature infinie et immuable, et produite par un être fini. Cela est-il possible? Et l’action d’un être fini a-t-elle cette force de modifier l’être infini ? Non, cela ne se peut. Ou rien n’est prouvé en métaphysique, ou l’immutabilité de Dieu est prouvée; et si elle l’est, il faut dire que Dieu ne change pas ses lois, ce qui revient à dire qu’il ne se change pas lui-même *.

créa le monde à son moule et patron, sent fort sa rance et moisie simplesse d’antiquité.... Il serait aussi malheureux comme un manœuvre ou comme un maçon ressuantà la fabrique et gouvernement de ce monde. • Plutarque, des Opinions des Philosophes, liv. I, cbap. vu.

1. « Lorsque Dieu fait un miracle, et qu’il n'agit point en conséquence des lois générales qui nous sont connues, je prétends ou que Dieu agit en conséquence 'autres lois générales qui nous sont incon-

Considérons la science; sur quoi repose-t-ellé? Süf la fixité des lois delà nature. Où tend-elle? A l’immutabilité divine. Quelles sont, chaque jour, ses conquêtes? La démonstration d’une loi nouvelle, et d’une analogie nouvelle entre les lois déjà connues. Si nous ne savions pas à l’avance que la nature ne procède pas au hasard, nous ne penserions pas à raisonner, à expérimenter ; et si Dieu ne nous paraissait comme une colonne lumineuse à l’extrémité de toutes les avenues de la science, comment pourrions-nous diriger notre route, diriger nos progrès, fixer nos connaissances? Mais si l’unité, l’immutabilité, l’harmonie dominent à ce point la science, comment pourrait-on introduire dans le monde qu’elle nous révèle une volonté capricieuse, des mouvements désordonnés, des dérogations perpétuelles à la loi? Et comment pourrait-on se représenter en Dieu tous les mouvements de la passion humaine, la colère, la pitié, le repentir? Si de telles hypothèses étaient admises, tout ce que nous savons de Dieu et tout ce que nous savons du monde s’écroulerait.

Demandons-nous aussi ce que deviendrait, dans de telles conditions, la justice divine. Si Dieu intervient dans les affaires des hommes, intervient-il toujours de la même façon dans les mêmes circonstances? Alors la doctrine n’est qu’un leurre; et cette intervention né-

nues, ou que ce qu’il fait alors, il y est déterminé par certaines circonstances qu’il a eues en vue de toute éternité, en formant cet acte simple, solennel, invariable, qui renferme et les lois générales de sa providence ordinaire, et encore les exceptions de ces mêmes lois. » Malebranche, Eniriliens sur la métaphysique, huitième entretien, § 3 .

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cessairement uniforme n’est pas autre chose que le gouvernement de la Providence appliquant à l’univers ses lois générales. Mais s’il intervient aujourd’hui et refuse demain son concours, s’il accorde à l’un ce qu’il refuse à l’autre, s’il choisit arbitrairement entre les hommes, s’il devient semblable à l’un de nous, accessible à la colère et à la pitié, incertain dans ses résolutions, impuissant dans ses vues et dans ses actes, la Providence doit changer de nom, et s’appeler le Destin. Laissons ces dieux humains aux théologies païennes ; et ne nous croyons pas obiigés, pour conserver en Dieu la liberté, d’y introduire la passion.

Concluons que Dieu sait tout, jusque dans les plus , inûmes détails; qu’il laisse la volonté de l’homme agir seule, et qu’enfin rien ne peut modifier les décrets de sa sagesse immuable et infinie. Le père de famille ne fait pas de différence entre ses enfants.

La doctrine que nous établissons ici, quoique presque universellement admise en philosophie, semble bien dure au premier abord. Ce Dieu qui conduit le monde par des lois générales et inflexibles, ne perd-il pas en bonté ce qu’il gagne en grandeur? On l’amoindrirait peut-être en le rendant accessible à nos vœux et à nos prières ; mais à coup sûr, on le rendrait plus aimable. Pourquoi éloigner Dieu de nous au point de nous le rendre inaccessible? Cette prétendue perfection rêvée par la métaphysique, si on la poussait un peu loin, aboutirait à un Dieu solitaire, étranger au monde et à l’homme. Tel n’est pas Dieu, puisqu’il a , voulu créer. La certitude de la création ne doit-elle pas tempérer la doctrine de l’immutabilité? Si Dieu a pu créer l’homme sans déchoir, ne peut-il s’occuper de

lui avec la sollicitude d’un père, guider chacun dans la route de la vie, fournir des encouragements et des secours, et faire plier au besoin les lois qui règlent la nature physique, quand les nécessités du monde moral, bien autrement graves, l’exigent? On prend beaucoup de peine pour montrer que Dieu s’occupe du monde et qu’il le dirige : cette doctrine, len effet, est celle qui nous importe le plus; mais à condition que ce Dieu agissant nous aime, nous écoute, nous protège, nous soutienne. 11 n’est pas en notre pouvoir de nous contenter d’une protection qui ignore les individus et ne considère que les espèces. Nous réduire à cet isolement, à cette indifférence, c’est nous ôter le Dieu, la Providence, le Père qu’on nous avait donné.

Ces plaintes sont injustes. Elles méconnaissent la doctrine qu’elles veulent combattre. Dieu connaît chacun de nous par son nom, et assiste à toutes ses œuvres. Il ne nous regarde pas avec indifférence, car il est l’amour. Mais il ne change pas pour nous ses lois, parce que ses lois sont l’œuvre de l’intelligence et ne peuvent pas varier au gré de nos désirs mal réglés et de nos frivoles passions. Il nous a donné le monde, puisqu’il est évident que nous régnons dans la sphère où nous sommes placés. La puissance de transformation qu’il nous a concédée sur les forces physiques est telle qu’après trois mille ans de civilisation, nous n’en connaissons .pas encore la limite. Enfin, ce qui prouve qu’il n’est pas indifférent à la marche de la société, c’est qu’il a établi la loi du progrès,; et ce qui prouve qu’il n’est indifférent aux .intérêts d’aucun de nous, c’est qu’il nous a réservés à la vie bienheureuse, en nous donnant dès aujourd’hui tous les instru-

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ments et tous les secours qu’il nous faut pour y parvenir *.

Ici-bas le devoir; le ciel après cette vie : voilà ce que Dieu nous a donné. Que pouvait faire de plus pour nous un Dieu et un père?

Nous nous plaignons de la route. Cette plainte est une lâcheté. Qu’importe que nous soyons déchirés par les ronces, si nous sommes sûrs d’atteindre le but? O la honteuse, ô la lâche querelle ! Il y a une chose qu’il faut ignorer : c’est la souillure. Que le nom de Dieu soit béni!

1. « Dans les Dissertations d' Amen, Jupiter se justifie d'avoir placé Épictète dans une condition si misérable : • 0 Epictète, si cela avait « été possible, je t’aurais fait libre. Je t’ai du moins donné le pouvoir « de penser et de vouloir. Avec cela tu ne dépends de personne. » Et l’esclave répond : Je suis content, je remercie les dieux. »

L’IMMORTALITÉ

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