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LA SOCIÉTÉ MODERNE

< Une religion peut être naturelle bien qu’elle ait été révélée : il suffit que les hommes aient pu et dû y arriver par le seul usage de leur raison. • Kant, D» la religion <tans les limites de la raison, IV« partie, chap. i.

Pour apprécier le rôle de la philosophie religieuse dans la société moderne, et pour en prévoir l’avenir, nous commencerons par comparer la religion naturelle avec les religions positives. Nous éviterons ainsi une confusion très-commune, qui consiste à demander à la religion ce qui ne convient qu’à la philosophie, et à la philosophie ce qui ne convient qu’à la religion. Prenons donc la chose d’un peu loin, et comparons d’abord les dogmes, pour comparer ensuite les règles et les influences avec plus de précision et d’autorité.

Comparaison de la religion naturelle et des religions positives.

Une religion positive est un ensemble de dogmes et de préceptes révélés. La religion naturelle est l’ensemble des doctrines religieuses et morales que la philosophie peut établir par l’observation et le raisonnement. Ainsi, c’est Dieu lui-même qui nous enseigne

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les vérités de la religion positive ; et c’est rtiomme qui cherche, à ses risques et périls, les vérités de - la religion naturelle*.

La première dififérence qui résulte de cette double origine, c’est que la philosophie est obligée de prouver séparément chacun de ses dogmes, tandis que, dans la religion positive, il s’agit seulement de prouver que la révélation a eu lieu, et que le dogme qu’on propose à croire y est réellement contenu.

Par exemple, si un philosophe veut démontrer la Providence, il faut qu’il établisse d’abord que Dieu est bon, intelligent et tout-puissant; qu’il fasse voir combien il serait indigne de la bonté de Dieu d’abandonner les hommes après les avoir créés, et qu’il s’efforce d’arriver ainsi par voie d’induction à se persuader à lui-mème, et à persuader aux autres, que Dieu dirige réellement la destinée du monde.

Mais le prêtre d’une religion positive n’a que faire de tous ces raisonnements. Dès qu’il a prouvé l’existence de la révélation et l’authenticité des livres qui la renferment, il lui suffit de montrer que la Providence est enseignée dans ces livres. Le texte sacré tient lieu de preuve, et tout esprit doit se soumettre. Si, pour faciliter la croyance, le prêtre la développe, l’explique, la démontre, il le fait comme philosophe et non comme prêtre ; il ajoute l’autorité de la philosophie à celle de la religion mais il donne ces autres lumières par surcroît; car larévélation venant directement de Dieu est, par essence, au-dessus de la démonstration et de la discussion philosophiques. Le dogme fùt-il invraisem-

1. Kant, Delà religion dans les limites de la raison. III* partie, chap. V.

blable, eût-il contre lui les lumières de la raison et de la philosophie, il faut le croire, s’il est révélé, et la raison humaine ne peut en aucun cas s’élever contre la parole de Dieu.

En résumé, la religion s’appuie sur l’autorité, et la philosophie sur la raison.

Quicomiue refuse d'admettre, purement et simplement, sans restriction ni réserve, tous les dogmes compris dans la révélation, se place en dehors de la foi religieuse. Au contraire, pourvu que l’on cherche la vérité de bonne foi, ouest philosophe, quelle que soit la doctrine à laquelle on se range ; car une fois admise la souveraineté de notre raison, il n’y a plus d’autre règle que d’admettre ce qui lui paraît vrai, d’ajourner ce qui lui paraît douteux, de rejeter ce qui lui paraît faux.

Un prêtre qui admet quelqu’un dans sa communion, sans exiger une adhésion d’enfant à toutes les vérités révélées, a perdu le sens de sa mission. Ce n’est plus un prêtre, c’est un philosophe. Un philosophe, qui ne reconnaît pas en autrui les droits imprescriptibles de la liberté, n’est plus un philosophe ; c’est un poète, un rêveur, un illuminé. Il est de l’essence d’une religion d’être intolérante, et de l'essence d’une philosophie d’être compréhensive.

Si, par impossible, une religion cessait d’être intolérante, elle ne serait plus une religion ; càr une religion ne se discute pas, ne se marchande pas. Elle est toutd’une pièce. Il faut la prendre entière ou la laisser. La moindre hésitation, la moindre réticence rend la foi inutile, la détruit. Dans certaines écoles pliilosophiques de l’antiquité, qui n’avaient pas encore la pleine intelligence du caractère de la philosophie, et

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qui affectaient à beaucoup d’égards la forme religieuse, on professait cet axiome : Le maître l’a dit. Le maître, dans une Église, c’est l’infaillible, c'est Dieu même.

Ce mot d’intolérance est pris généralement en mauvaise part, parce qu’il prête à une équivoque. Il y a deux intolérances, l’une au dedans, l’autre au dehors, ' l’intolérance ecclésiastique et l’intolérance civile. La première découle du principe même sur lequel toute religion positive est fondée; la seconde est l’abus le plus terrible que les hommes puissent faire du nom de Dieu. Autant il est raisonnable d'e.xclure de l’Église ceux qui ne croient pas ce que l’Église enseigne, autant il est criminel d’employer la force pour faire entrer dans l’Église ceux qui n’ont pas la foi. L’kitolérance extérieure, l’intolérance civile, celle qui est criminelle, est tout entière dans cet emploi de la force ; hors de là, il n’y a que légitime défense, discussion, apostolat*. Le prêtre qui discute une doctrine, qui montre en quels points elle s’écarte de l’orthodoxie, qui interdit même aux fidèles de sa communion l’usage des livres dangereux, celui qui va chercher les incrédules pour s’efforcer de les convertir en les persuadant, ce prêtre -là ne fait que son devoir. 11 a l’intolérance ecclésiastique; il n’a pas l’intolérance civile*. Si, réunissant le pouvoir temporel au pouvoir

1. « Comme il disait cela, un des gardes lui donna un soufflet, disant : « Est-ce ainsi que tu réponds au pontife? •

« Jésus lui répondit : « Si j'ai mal dit, convainquez-moi ; si j’ai « bien dit, pourquoi me frappez-vous? • Év. selon S. Jean. ch. xviii , vers. 22 et 23.

2. La doctrine de J. J. Rousseau dans la Profession de foi du vicaire savoyard, est contraire à celle que nous exprimons ici : « La distinction entre la tolérance civile et la tolérance théologique, dit-il dans une note (édit. Lahure. t. II, p. 102), est puérile et vainc. Ces deux tolérances sont inséparables, et l’on ne peut admettre l'une sans l’au-

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spirituel, soit directement, soit par voie d’influence, il persécute ou fait persécuter les incrédules ; s’il fait, ou s’il inspire des lois qui empêchent la libre manifestation de la pensée, qui détruisent l’égalité civile et l’égalité politique entre les croyants et les incrédules, et qui exigent même des dissidents la pratique extérieure d’une religion qu’ils repoussent; ou si, privé de cette influence directe sur l’autorité temporelle, il emploie les armes spirituelles pour nuire à la liberté, aux droits, aux intérêts des incrédules, en transformant leùrs doctrines, en calomniant leurs intentions en dénaturant leurs paroles et leurs actes, ce qui est faire appel à la violence par des voies détournées, alors il est intolérant, de cette espèce d’intolérance que la conscience publique flétrit. Il pèche contre sa religion qu’il rend odieuse, contre la société qu’il scandalise et qu’il divise, contre les personnes qu’il condamne au malheur de la proscription ou au malheur plus grand encore de l’hypocrisie. Il fut un temps où, par une confusion déplorable, l’Église confondait

' le droit d’imposer ses doctrines à ceux qui reconnais- «

sent son autorité, avec le droit d’imposer son autorité, à ceux qui, dans le fond de l’âme, refusent de la reconnaître. Elle était alors intolérante au dedans et au dehors ; non pas seulement étrangère à la liberté, mais hostile ; elle enseignait par la confiscation, par le glaive et par le bûcher, au lieu d’enseigner par la

tre. Des anges mêmes ne vivraient pas en paix avec des hommes quMls regarderaient comme des ennemis de Dieu.» L’intolérance ecclésiastique n’oblige pas les chrétiens à voir des ennemis de Dieu dans ceux qui ne partagent pas leurs croyances ; elle les oblige seulement à ne pas voir en eux des chrétiens. La tolérance telle que Rousseau l’entend ressemble à l’indilférence ; et c’est, ce qui explique la conduite de son vicaire savoyard, qui dit la messe quoique incrédule.

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prédication, par la discussion libre et par l’exemple. Il est impossible de nier ces faits c[ue l’histoire établit ; il est injuste de les attribuer à autre chose qu’aux passions humaines. La seule intolérance qui découle (fe l’essence d’une religion, et non de la passion de ses prêtres, c’est l’intolérance ecclésiastique dont la légitimité et l’innocuité sont au-dessus de la discussion.

En parlant ici de l’intolérance et de ses diverses espèces, nous ne prononçons pas le nom de riïglise catholique. Ce n’est pas par une vaine affectation. Tout ce que nous disons de l’intolérance religieuse est éga- ' lement vrai dans toutes les religions. L’absurde religion de, la Grèce était coupable de la pire intolérance le jour où elle lit boire le poison à Socrate. Calvin, ' faisant brûler Michel Servet à Genève, ne diffère en rien de l’inquisition condamnant un juif relaps à la torture et au bûcher. On parlait, il y a quelques mois, d’un sujet italien condamné au bagne pour s’être converti au protestantisme ; mais l’Europe a appris, il y a un an, que dans un État du Nord, la loi frappe de mort, le citoyen qui, de luthérien, se fait catholi({ue. Entré les auto-da-fé d’Espagne et les persécutions récemment infligées à l’Église ruthénienne dans le nord de l’Europe, il n’y a d’autre différence que celle qui sépare le génie des deux peuples et des deux siècles. Le dogme n’y fait rien. Quel qu’il soit d’ailleurs, c’est la même passion et la même faute.

Il est si vrai que l’intolérance civile n’est pas attachée au dogme et ne découle pas naturellement du principe religieux, que la philosophie elle-même a été quelquefois intolérante. Elle l’a été sous Julien, qui condamnait les chrétiens au feu parce qu’ils refusaient

d’adorer les dieux de l’empire. Elle l’a été sous la République française, lorsqu’au nom de la Raison, le pouvoir civil a modifié la constitution spirituelle de l’Église et finalement supprimé l’exercice dii culte et proscrit les prêtres. Elle l’est encore tous les jourS, lors(jue, par le souvenir d’anciennes guerres qui devraient être oubliées, ou par un vain esprit de représailles, elle reproche aux Églises de pratiquer l’intolérance ecclésiastif[ue, et s’efl’orce de mettre obstacle, soit directement par des lois, soit indirectement par un appel à l’opinion publique, aux libres manifestations de l’esprit religieux. Cette intolérance dans les philosophes est un contre-sens véritable ; elle ressemble à une abdication. Us sont dans le monde les théoriciens et les apôtres de la liberté ; il est deux fois odieux de gêner la liberté dans autrui quand on la revendique pour soi-même, et qu’on fait profession d’en proclamer la fécondité et la douceur.

Nous concluons des réflexions (jui précèdent :

Que l’intolérance civile, celle qui emploie la violence pour contraindre les hommes à faire profession extérieure d’une doctrine à laquelle ils ne croient pas, n’est jamais que le crime d’un homme ou d’une corporation, et que rien, dans la nature des religions positives, ne peut ni l’expliquer, ni l’excuser ;

Qu’au contraire le principe même des religions positives, qui est de reposer sur une révélation directe, les oblige à l’intolérance ecclésiastique, c’est-à-dire à cette espèce d’intolérance qui consiste à retrancher tout dissident de la communion des fidèles ;

Et qu’enfin la philosophie étant fondée sur la raison, et conséquemment sur la liberté, elle ne doit ni ne peut pratiquer aucune sorte d’intolérance.

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Poursuivons maintenant notre parallèle en comparant, non plus les origines, mais les dogmes, et demandons-nous successivement ([uels sont les problèmes propres aux religions positives et à la religion naturelle, et de quelle façon ces problèmes doivent être résolus dans l’Église et dans l’École.

Les religions positives et la religion naturelle répondant aux mêmes besoins ont les mêmes questions à résoudre. Pour toute religion, il s’agit toujours de savoir quelle est l’origine de l’homme, quelle est la règle, quel est le but de sa vie, et quel avenir il doit espérer après la mort. Seulement, les religions positives, et en cela une religion vraie ne différerait point d'une religion fausse, doivent à chacun de ces problèmes une solution claire, précise, détaillée. La religion naturelle qui n’est au fond cfu’une partie de la philosophie, ne donne que ce qu’elle peut donner. Ses obligations ne se mesurent pas aux besoins de la société, mais à la force de l’esprit humain.

Ainsi, par exemple, il est delà natured’une religion positive, qui parle au nom de Dieu lors même que Dieu ne l’inspire pas, de donner des règles précises et indiscutables pour toutes les actions un peu importantes, de dire de quelle façon, par quels actes, par quelles paroles Dieu veut être honoré, de déterminer la condition du salut et le caractère de la vie future. La religion naturelle, en ce qui concerne les règles, doit faire une plus large part à la liberté; elle ne peut imposer un culte uniforme à des âmes dont la capacité, les besoins et les ressources diffèrent; elle n’a parfois que des espérances à donner au lieu • d’une certitude. Elle n’a d’autre critérium que le critérium

philosophique, qui laisse une grande latitude aux interprétations individuelles , et qui, ne pouvant jamais se passer du raisonnement et de la spéculation est sans autorité sur les intelligences passives. En un mot, son symbole, si elle en a un, ne peut être séparé des preuves qui l’établissent ; ce qui la condamne à ne jamais être universelle. Elle guide la raison en la respectant, tandis qu’une religion positive dédaigne la raison et la remplace.

Pour les solutions, il va sans dire que la différence est grande entre les diverses religions positives. Elles diffèrent entre elles comme les écoles de philosophie, ni plus ni moins : et la raison en est qu’en les supposant humaines, supposition qui ne peut, dans tous les cas, être fausse que pour une seule d'entre elles, elles sortent de la même source que les philosophies. Ainsi, il y a des religions panthéistes, matérialistes, fatalistes. Dans quelques-unes, le dogme même de la vie future manque. Au milieu de cette diversité, l’histoire permet pourtant d’indiquer des tendances plus générales ; et l’on peut dire, par exemple, que la plupart des religions admettent l’intervention directe de la Divinité dans les affaires humaines, l’efficacité des pratiques religieuses, principalement pour le salut, et un avenir de peines et de récompenses.

En réfléchissant sur les conditions d’une religion positive, on trouve en effet qu’elle n’est bien dans son rôle, qu’elle ne répond bien à sa définition qu’à cette triple condition. Les religions panthéistes, ou disons pour plus de généralité les religions fatalistes, n’ont pas, pour ainsi dire, le droit de prescrire un culte, puisque le culte sous un Dieu indifférent devient inutile. Plus la Divinité interviendra dans les affaires hu-

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maines, plus il sera utile de lui adresser des prières, et du même coup, plus il deviendra nécessaire d’établir un corps sacerdotal. Les prêtres sont, à proprement parler, les ministres de la Providence, interprètes tour à tour de ses volontés vis-à-vis de nous et de nos désirs auprès d’elle. Il est naturel qu’ils s’elTorçent d’avoir seuls le droit d’enseigner et de commenter le dogme, et qu’ils fondent des cérémonies propitiatoires et s’en attribuent la direction, « à peu près comme dans une cour les ministres et les familiers du prince multiplient les formalités de l’étiquette*. » Enfin, le dogme de la Providence et l’usage des cérémonies propitiatoires impliquent la croyance à la vie future, car ni les menaces, ni les promesses ne s’accomplissent ici-bas.

’ Non-seulement il y a solidarité entre le dogme de la Providence, celui de la vie future, et l’établissement d’une Église; mais cet établissement et ces deux dogmes découlent naturellement du principe de la révélation. Pourquoi Dieu se révèle-t-il? Parce qu'il s’occupe de nous, parce qu’il veut être honoré ici-bas sous une forme déterminée, parce qu’il s’est proposé en nous créant un but éloigné vers lequel il nous conduit à travers cette épreuve terrestre. Plus la vérité révélée sera au-dessus de la raison, et plus les prêtres auront d’autorité comme interprètes de la révélation ; plus les cérémonies seront déterminées et efficaces, et plus les prêtres auront d’autorité comme ministres de l’autel et dispensateurs de la grâce; plus la croyance aux peines et aux récompenses à venir sera ferme, plus elle contiendra de promesses et de menaces, et plus les prêtres seront indépendants des événements de ce

1 . Kant, La religion dans les limites de la raison. IV* part., chap. v.

monde, plus ils seront puissants dans ce monde par le moyen de l’autre. Ces conséquences s’enchaînent si étroitement qu’on peut prévoir, en restant toujours dans les termes généraux, que, si les prêtres interprètent la révélation, ils choisiront de préférence l’interprétation la plus opposée à la raison humaine; que, s’ils enseignent à la fois des devoirs de pure morale et des devoirs de piété indifférents par eux-mêmes et dé- i pendant uniquement des prescriptions ecclésiastiques, ils donneront plus d’importance anx seconds qu’aux premiers ; et qu’enfin, si le texte sacré leur permet une latitude dans la description des peines et récompenses, 1 ils tendront à l’exagération dans les deux sens. La { raison en est que la grandeur sacerdotale croît à me- ’ sure que le dogme s’élève au-dessus des lumières naturelles, que les cérémonies acquièrent une mystérieuse efficacité, et que l’imagination est frappée des espérances et des terreurs de la vie future.

Dans la religion naturelle, au contraire, il n’y a pas de corps sacerdotal; car qui l’aurait institué? ni de prêtres, car d’où tiendraient-ils leur mission, et à quoi serviraient-ils? Il n y a pas de révélation dont U faille conserver le dépôt et interpréter les termes. La raison humaine est la seule autorité reconnue ; et tout homme la trouve en lui-même. La prière n’est plus qu’une aspiration vers le bien, et vers Dieu qui est la source du bien. Elle est donc indépendante des cérémonies et des formules et peut se passer des clioréges. La nécessité de l’intervention divine dans le détail de la vie n’est plus ramenée à chaque instant par les formulaires.

Non- seulement le salut devient indépendant des cérémonies, mais il y a une tendance naturelle à subordonner le culte extérieur aux prescriptions de la morale

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ordinaire, peut-être même à le supprimer tout à fait ; car le caractère de l’esprit humain est toujours d’exagérer ses tendances. Pour tout dire, en un mot, les religions positives tendent àabsorber I a morale dans le culte; et la religion naturelle, à absorber le culte dans la morale *.

Pendant que nous faisons ces comparaisons, pour comprendre de plus en plus la nature, la portée et les tendances de la religion naturelle, nous avons beau considérer d’une manière abstraite les religions positives, la religion catholique se présente toujours à notre esprit ; et après avoir parlé des conditions de tout culte positit en général, peut-être né sera-t-il pas inutile d’appliquer notre doctrine à la religion catho- ~ lique, pour vériüer, par cette application, l’exactitude des principes que nous avons posés. Qu’on n’oublie '* pas, dans tout ce qui va suivre, que nous considérons la religion catholique dans sa forme et dans son contenu, sans nous préoccuper de son origine. II n’entre pas dans notre plan de rechercher si l’Église catholique est une expression plus sincère et plus légitime de la révélation évangélique, que les autres Églises chrétiennes ; et nous la choisissons précisément parce qu’elle s’écarte davantage de la religion naturelle, et présente, nous ne dirons pas avec plus d’exagération, mais avec plus de netteté et d’évidence les caractères propres à une religion révélée. Nous sommes encore bien plus éloignés de songer à discuter les preuves sur lesquelles les chrétiens des diverses communions font reposer la divinité de l’Évangile. C'est là une question très-vaste

1. Kant, La reUyion dans les limites de la raison, IV* part., ch. vi.

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et très-compliquée, que personne ne peut aborder légèrement et traiter en quelques pages. Nous ne sommes ici ni des apologistes de la religion chrétienne, ni des adversaires. Nous faisons autr^ chose. Nous étudions la religion naturelle, et nous ne parlons du christianisme que par occasion, et pour mieux nous rendre compte de l’unique objet de notre étude. Rien n’est plus sincère que l’admiration et le respect que nous professons pour la religion catholique -, et tout en l’examinant comme une œuvre purement humaine, nous éviterons avec le plus grand soin tout ce qui pourrait blesser des susceptibilités dont la source est à nos yeux infiniment réspectable. Nous exerçons un des droits de la liberté, et nous pensons qu’on n'a le droit d’être libre, qu’à condition de respecter tout ce qui est vraiment grand. Nous ne savons pas ce qui est plus contraire à la philosophie, de l’intolérance religieuse ou de l’intolérance philosophique; et nous avons appris qu’on offense également la liberté et la raison, lorsque, par fanatisme, on leur refuse le droit de se développer, ou lorsque, par haine du fanatisme, on refuseaux disciples d’une religion le droit de défendre et de manifester leur croyance.

Ce serait à coup sûr, énoncer une vérité si vraie, (lu’elle n’a pas besoin d’être rappelée, que de dire qu’il n’y a jamais eu, depuis que le monde est monde, de religion comparable à la religion chrétienne. Soit que l’on considère le christianisme dans l’Église catholique, où tout est réglé avec précision jusqüe dans les plus petits détails du dogme, de la morale et du culte, ou dans les Églises protestantes, qui, tout en maintenant l’unité du symbole, l’autorité de l’Écriture, et la tradition, font une part à la raison et à la liberté, on trouve

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à chaque pas une grandeur métaphysique, une pureté morale, une profondeur d’observation qui commande le respect. L’Église catholique, considérée seulement dans sa forme, et abstraction faite du symbole, se distingue des autres communions par les prescriptions rituelles de son culte, par la forte constitution de sa hiérarchie, et par la multiplicité et la rigueur de ses décisions doctrinales. On peut dire que le protestantisme, sous ses diverses formes, est une tendance de la religion positive à se rapprocher de la religion naturelle, tandis que le catholicisme peut être justement appelé l’idéal d’une religion positive. C’est ce que nous ferons voir en l’examinant tour à tour dans son principe, dans ses dogmes et dans sa pratique.

Le catholicisme, comme toute religion positive, a pour origine une révélation. Cette révélation est complète, c’est-à-dire qu’elle embrasse toutes les questions qu’une religion doit résoudre. Elle est explicite, et contenue dans un livre qui fait l’objet de l’admiration et des respects du monde entier. Elle est surnaturelle, c’est-à-dire qu’elle contient l’énonciation des mystères, ce qui la place d’emblée dans une sphère inaccessible à la raison humaine.

De plus, comme la révélation n’est pas individuelle, elle a besoin, pour être parfaite, d’un corps qui la conserve et qui l’interprète, et d’une tradition qui la consacre. Ce corps est le clergé, dont tous les. membres sont unis entre eux par l’unité du symbole de foi, et par une organisation savante qui, depuis le pape jusqu’au dernier clerc, unit tout ce grand corps, le plus vaste qui ait jamais existé, dans une même volonté, dans un même esprit, dans une même règle. Nulle di-

vision ne peut s’introduire dans cette unité, car aussitôt que la foi est définie, et la règle tracée par l’autorité suprême, quiconque hésite à se soumettre est retranché de l’Église. Ainsi l’autorité est complète pour l’interprétation et pour la direction. La tradition, par une suite naturelle, a dans cette Église toute l’autorité que la tradition puisse avoir; puis({ue le dogme et la règle se transmettent immuables de génération en génération, remontant ainsi jusqu’aux apôtres et à Jésus- Christ lui-même, et au delà de Jésus-Christ, par le peuple juif, jusqu’à la création du monde. Plusieurs de ces assertions ont été et sont chaque jour contestées au point de vue de la certitude historique ; mais ce que nous exposons ici, c’est l’opinion de l’Église catholi- ({ue sur elle-même; et nous disons que, dans cette Église, il ne manque au principe de la révélation aucun

des caractères qui doivent l’entourer et le compléter.

Considérons maintenant le dogme. Dieu a fait le ciel et la terre, il Ta fait de rien, il l’a fait par bonté et il le gouverne. Cependant, il y a du mal dans le monde. C’est que le premier homme étant libre a abusé de sa liberté et que Dieu l’a puni dans sa race. En même temps, comme la bonté de Dieu est aussi infinie que sa justice, il consent qu’une expiation soit offerte, et que parla vertu de cette expiation, l’homme puisse remonter au rang dont il est déchu par la faute d’Adam. Qui offrira cette expiation? Un Dieu seul peut apaiser la justice d’un Dieu. Or, il n'y a qu'un Dieu; mais dans ce Dieu il y a trois personnes : mystère de la Trinité. L’une des trois personnes divines. Dieu le Fils, descend sur la terre, revêt un corps humain, et meurt sur la croix : mystère de l’Incarnation, mystère de la Rédemp-

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tion. Jésus-Christ, par sa vie et par sa mort, est deux fois notre bienfaiteur; car par sa vie il est notre exemple, et il est notre sauveur pàr sa mort. A partir de cette mort, l’homme peut être lavé de la tache originelle. Il reste libre, comme l’était déjà notre premier père avant sa chute, par conséquent capable de démériter comme lui, ou de mériter; et Dieu, qui consent à le relever de sa déchéance, peut en outre lui appliquer, par sa bonté, le mérite du sacrifice de Jésus-Christ.' Ainsi la grâce se place à côté de la volonté pour la diriger et la soutenir. La grâce est nécessaire à l’homme pour faire le bien ; et cependant il mérite en le faisant, parce que, en vertu de sa liberté, il peut se refuser aux mouvements de lagrâce. Le but quelareligion assigne à la vie humaine est exprimé par ces paroles que l’Église enseigne aux petits enfants, et dont la sublimité arrache des larmes : Dieu nous a créés et mis au monde pour le connaître, l’aimer, le servir, et par ce moyen acquérir la vie éternelle. Lebonheur delavie éternelle est décrit par ces paroles : Voir Dieu face à face, et l’aimer de tout cœur pendant

toute l’éternité.

A ces dogmes qui sont' le fondement de la religion catholique, il faut en ajouter un autre, qui semble enveloppé de plus d’obscurité. Au delà du monde visible, il existe dés esprits infiniment inférieurs à Dieu, dont ils sont les créatures, et en même temps très-supérieurs à l’homme *. 11 y a parmi eux des degrés et une hiérarchie qui nous sont imparfaitement connus ^ ; mais nous

1. « Dieu, qui est un pur esprit, a voulu créer de purs esprits comme lui, qui, comme lui, vivent d’intelligence et d’amour; qui le connaissent et Taiment, comme il se connaît et s’aime lui -même.... a Bossuet^ Élévations f 4* semaine, élév. 1.

2. « Votre Écriture, qui ne ment jamais, et ne dit rien d’inutile,» a nommé des anges, des archanges, des vertus, des dominations, des

savons qu’ils peuvent mériter, puisque l’un d’eux est appelé saint, et démériter, puisqu’un autre a commis le péché d’orgueil, et a été pour l’éternité chassé de la présence de Dieu*. Cet archange rebelle est dans ce monde l’artisan du mal, et dans l’autre monde le ministre de la vengeance céleste C’est lui qui a tenté le premier homme par la première femme ; lui qui a tenté le Sauveur, avant la passion, pour qu’aucune des misères humaines ne fût épargnée à la Victime divine ; lui qui, par les amorces du plaisir et de l’intérêt, nous tente chaque jour, et combat en nous l’influence de la grâce ; lui qui présidera dans l’enfer au supplice des damnés. Sa puissance n’est qu’une puissance dérivée et secondaire, puisque l’homme même peut en triompher: elle n’en est pas moins formidable. Il est comme un lion, qui cherche sans cesse des victimes. Une seule faute suffit, si elle est grave, pour lui livrer une âme â jamais. Une faute moindre, ou une faute effacée par le repentir, n’entraîne qu’une punition passagère, dans un lieu de justice et de miséricorde â la fois, qu’on appelle le purgatoire’. C’est ainsi que le catholicisme, sans que le dogme de la toute -puissance divine en soit même effleuré, place la tentation â côté de la grâce, oppose l’enfer et le pur-

principautés, des puissances, des trdnes, des chérubins, des séraphins. Qui entreprendra d’expliquer ces noms augustes, ou de dire les beautés ou les excellences de ces belles créatures? » Id., ib.

1. > Des créatures si parfaites sont tirées du néant comme les autres: et dès là, toutes parfaites qu'elles sont, elles sont peccables par leur nature. • Bossuet, Èlétations, 4* sem., élév. 1.

2. « Vous vous êtes réduits à la basse et malicieuse occupation d’être premièrement nos séducteurs, et ensuite les bourreaux de ceux que vous avez séduits. » Id., ib., élôv. 2. — Cf. le sermon Sur les fondemtnls de la vengeance divine.

3. « Ceux qui sortent de cette vie avec la grâce et la charité, mais

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gatoire au paradis, et met l’homme entre ces deux alternatives : Voir Dieu face à face pendant l’éternité ; 4 brûler en enfer avec le diable, pendant l’éternité. Tel est le dogme catholique dans ses points fondamentaux. Voyons la pratique ; voyons l’Église.

L’Église est établie pour deux fins : maintenir intact le dépôt de la foi ; administrer les sacrements.

Comme gardienne de la foi, l’Église a le gouvernement des esprits en tout ce qui constitue la religion. Tout fidèle doit recevoir d’elle, et d’elle seule, l’enseignement religieux et recourir à elle dans ses doutes. Quand elle a défini un point de dogme , sa définition doit être acceptée sans restriction ni réserve. Les plus puissants esprits sont soumis à cette autorité comme les plus humbles. Discuter une vérité de la foi, après que l’Église l’a reconnue, est un crime. L’accepter sous réserve, la modifier, ne fût-ce que dans les termes, est encore un crime. En douter, si on se laisse aller au doute, si on ne le combat pas dès l’origine, est une faute grave. L’esprit ne retrouve sa liberté que pour ce qui n’est pas article de foi.

Dans la pratique de la vie, l’Église, par l’administration des sacrements, a le gouvernement ou tout au moins la direction de la volonté. Elle a deux règles qu’elle impose à ses fidèles : l’une, sous le nom des Commandements de Dieu, est un résumé des princi- -j pales règles de la morale ; l’autre, sous le nom des

toutefois redevables encore des peines que la justice divine a réservées, les souffrent en l'autre vie. C’est ce que le concile de Trente nous propose à croire touchant les âmes détenues dans le purgatoire, sans déterminer en quoi consistent leurs peines, ni beaucoup d’autres choses semblables, sur lesquelles ce saint concile réclame une grande retenue. » Bossuet, Exposition de la doctrine de l’Église catholique.

Commandements de l’Église, est l’ensemble des pratiques qui composent le culte catholique. Manquer gravement à l’un des préceptes de l’une de ces deux lois, c’est encourir les peines éternelles de l’enfer; et, qu’on le remarque, les Commandements de l’Église ne sont pas moins obligatoires que les Commandements de Dieu. Nous ne disons pas, parce que rien n'autorise à le dire, qu’on soit également criminel aux yeux de l’Église catholique pour avoir violé une règle purement disciplinaire ou pour avoir tué un homme ; mais ces deux infractions à la règle constituent l’une et l’autre un péché mortel, et sont punies l’une et l’autre des peines éternelles. Il est vrai qu’à côté de ces lois redoutables, il y a une loi de miséricorde. Si le pécheur se repent d’avoir offensé Dieu, et qu’il se confesse de son péché à un prêtre, ce prêtre lui pardonne au nom de Dieu, en lui infligeant une pénitence, qui serait relativement insignifiante , quand même elle lui imposerait les plus cruels tourments, et qui consiste’ ordinairement en une aumône ou une prière*. Ce pouvoir donné aux prêtres de remettre les péchés constitue le sacrement de pénitence. Par ce sacre-

, 1. « Les saintes sévérités de l’ancienne pénitence soumettaient les pécheurs à de longues humiliations, à des rigueurs inouïes qui se pratiquaient sans relâche pendant plusieurs années. Los cilices, les prosternements, les gémissements et le pain des larmes, Iq renoncement à tous les plaisirs, même les plus innocents, étaient l’exercice des saints pénitents, qui s’estimaient trop heureux d’éviter par une si faible compensation les peines de la vie future, quoique déjà modérées, mais toujours plus insupportables que toutes celles de cette vie. Notre extrême délicatesse ne peut encore souffrir ce tempérament ; et voici que le Sauveur se relâche encore. Il fait une troisième commutation des peines que nous avions méritées. 11 change les anciennes austérités en quelques jeûnes, quelques stations, des prières et des aumônes. » Bossuet, 4' Sermon pour la circoncision de Notre-Seigneur.

LE CULTE

ment, l’Église tient en quelque sorte les clefs du ciel et celles de l’enfer, et elle devient maîtresse souveraine des volontés. Il n’importe pas à notre dessein d’examiner ici les effets des autres sacrements ; nous nous bornerons à les mentionner : le baptême, qui elface la tache originelle ; la communion ou l’eucharistie, sacrement mystérieux dans lequel le catholique, en mangeant du pain, reçoit le corps même de Jésus-Christ; l’ordre, qui imprime le caractère de prêtre ; le mariage, qui consacre et rend indissoluble l’union de l’homme et de la femme ; la confirmation qui confère la plénitude du Saint-Esprit ; l’extrêmeonction, qui ne s’administre qu’au moment de la mort, dernier secours accordé par l’Église à ceux qui vont paraître devant Dieu. Ainsi elle prend le fidèle dans son berceau et ne le quitte qu’à la mort, l’unissant à Dieu et à elle par tous les liens de l’amour et de la crainte, tenant sous sa tutelle son esprit et sa volonté, ne lui laissant de liberté que pour les choses indifférentes, et lui imposant non-seulement la lettre écrite de son symbole et de ses règles, mais l’autorité toujours présente d’un confesseur.

Si de ces points fondamentaux nous descendions aux ‘ moindres détails, nous trouverions partout le même esprit. Non-seulement les sacrements sont conférés dans les formes, avec les cérémonies prescrites, et par des paroles sacramentelles ; mais tous les détails du culte sont réglés avec la même précision. Les hommes doivent paraître à l’église la tête nue, et les femmes la tête couverte. On doit prier à genoux. On doit entendre debout la lecture de l’Évangile. Le prêtre, pour dire la messe, doit porter un costume minutieusement réglé dans toutes ses parties. Le cérémonial

lui indique quand il doit se tourner vers l’autel ou vers les fidèles, quand il doit lever les mains ou les abaisser. Toutes les prières qu’il prononce sont également fixées, et l’heure où il doit les dire, et la posture, et s'il doit les psalmodier, ou les chanter, ou les prononcer à voix basse. Il est rarement permis aux simples fidèles d’improviser des prières. L’Église recommande surtout un certain nombre de prières qu’elle fournit toutes faites, parmi lesquelles le rosaire et les litanies ne sont guère que la répétition constante des mêmes formules. Elle va même, pour rendre son unité et son universalité plus manifestes, et en même temps pour humilier la raison et ne lais- / ser aucune place à ce qui constitue l’individualité, jusqu’à conseiller dans beaucoup de cas et à prescrire dans certains autres l’usage d’une langue que l’immense majorité des fidèles ne comprend pas. Enfin, elle autorise et elle encourage des pratiques dévotes, telles que les macérations, les ex-voto, les actes exceptionnels d’humilité, les neuvaines, les processions, les pèlerinages, pratiques auxquelles elle attache souvent des indulgences, c’est-à-dire la remise d’une portion des peines du purgatoire. Ce tableau très-incomplet de la discipline catholique suffit pour nous en remettre sous les yeux les principaux points, et pour nous montrer combien toutes les parties de la religion catholique sont étroitement unies entre elles.

En effet, les mystères humilient la raison, la rendent impuissante, obligent de recourir aux interprétations de l’Église. Le péché originel, la rédemption, la grâce, expliquent, nécessitent l’usage des sacrements. Le dogme de l’intervention directe de la Providence dans les affaires humaines, entraîne toutes

LE CULTE

les pratiques dévotes, les neuvaines, les prières recommandées, les chapelets bénits, les scapulaires. Le paradis et l’enfer servent d’auxiliaires à toutes les prescriptions de l'Église. Le prêtre n’est pas seulement un docteur, un prédicateur, un modèle ; il a des pouvoirs surnaturels. 11 paraît, dans le sacrifice de la messe, comme un intermédiaire entre les deux mondes.

Gomme nous avons négligé toute discussion historique, nous rejetons aussi tout ce qui importe moins à notre but, et par exemple les rapports de l’Église catholique avec le pouvoir temporel, les tendances de son clergé dans les affaires moins essentiellement ecclésiastiques, l’importance que lui donnent le vœu d’obéissance prononcé par tous les prêtres, le droit d’enseigner du haut de la chaire, l’autorité que le caractère épiscopal communique à ses instructions pastorales et à ses mandements. Nous ferons seulement une remarque sur laquelle tout le monde sera d’accord ; c'est qu’il y a dans son culte quelque chose de pompeux et de naïf à la fois, qui émeut et qui transporte. Les descriptions de l’Italie sont toutes pleines de la magnificence de Saint-Pierre de Rome ; et fout le monde sait que, dans le dernier village catholique, quatre murs de pierre blanchis à la chaux, quatre planches de sapin pour autel, une branche de buis dans un bénitier, suffisent avec un vieux prêtre et un enfant à demi-vêtu , pour rendre le culte imposant et touchant. Il y a dans toutes les fonctions catholiques une image vive de la présence de Dieu et de la piété des hommes ; et ces chants, ces rites, ces costumes, dans notre société réaliste, qui n’a plus ni formalités, ni traditions, tranchent si vivement avec tout le reste, qu’on ne se sent plus le même homme en leur pré-

sence. Il est difficile de ne pas oublier Dieu partout ailleurs ; et il est difficile, dans une chapelle catholique, de ne pas s’en souvenir.*

Nous parlons, dans tout ce qui précède, de ce qui est essentiel à la religion catholique; et nous allons parler maintenant de tendances qui ne peuvent être imputées ni à son dogme ni à sa discipline, et qui tiennent à ce qu’il y a de nécessairement humain dans toute reli- ^

gion, de l’aveu même des fidèles. Or, il arrive à cer- ^

tains catholiques, accoutumés à mettre l’autorité de la foi au-dessus de l’autorité de la raison, d’aller jusqu'à traiter d’impiété toute doctrine qui n’est pas née dans le sein du catholicisme et soumise à l’autorité des doc- j

teurs orthodoxes. Ils contestent à la raison tous ses ,

droits, et parce qu’ils ne peuvent admettre la liberté !

dans l’Église, ils ne veulent pas la tolérer au dehors. L’obligation de respecter partout la lettre et la for- r

mule pousse quelques fidèles à donner une efficacité !

superstitieuse à des pratiques de piété qui n’ont pas le j

caractère sacramentel. Une fois sur cette pente, il est I

à craindre qu’ils n’en viennent à matérialiser en quel- |

que sorte une religion qui, par son origine et par ses i

dogmes, constitue l’idéalisme le plus élevé. Le nom de Dieu perd de sa sainteté pour être répété trop souvent ; l’Église devient familière, elle n’inspire plus le respect; la prière dépasse à peine les lèvres ; les œuvres pies, contre le texte formel de l’Évangile*, remplacent les

1. « Tuus ceux qui me disent: « Seigneur! Seigneur! » ii’entreront pas dans le royaume des deux; mais celui qui fait la volonté de mon >

Père qui est dans le ciel, celui-là entrera dans le royaume des deux.»

Év. selon S. Matlh., chap. vi, vers. 21, “ t

« Laissez là votre présent devant l’autel, et allez d'abord vous ré- i

concilier avec votre frère; et alors vous viendrez offrir votre présent. • j

là., chap. V, vers. 2'4.

LE CULTE

bonnes œuvres; les pratiques d’humilité tournent à l’orgueil et à la satisfaction de soi-même : on quitte le chevet d'un malade pour assister à une messe ; on oublie le devoir de charité, le premier devoir du chrétien, pour se laisser aller à des sentiments hostiles contre les incrédules; si l’on prie encore pour eux, ces prières ont l’air d'une insulte. Enfin, on tombe dans les distinctions sophistiques, dans les subtilités, dans les raffinements. On adopte des subterfuges, des équivoques, des moyens termes. On entre en accommodement avec le ciel et avec sa conscience. On devient d’une crédulité idiote et empressée pour de faux miracles, que l’Église repousse, qui ne pourraient servir à * '

la gloire de Dieu qui, scandalisent les incrédules et les vrais dévots. On fait la guerre non-seulement à la philosophie, mais à la science, aux lettres, à la civilisation.

Ces défauts ne doivent pas retomber sur une Église qui les condamne. Il n’est pas de culte positif, si parfait qu’on le suppose, qui, les vices de l’humanité aidant, ne puisse chez les esprits d’un ordre inférieur dégénérer en superstition.

Nous revenons maintenant à la religion naturelle, avec l’espoir de la faire mieux comprendre, grâce à la comparaison que nous venons de provoquer.

La religion naturelle est ennemie de la superstition. Gomme elle s'appuie toujours sur la raison, elle n’ad- ^ met rien en sa croyance dont elle ne se soit pleinement rendu compte. Son caractère propre est la netteté, la précision, la sincérité. Elle ne feint pas de savoir ce qu’elle ignore; elle ne couvre pas de grands mots son ignorance ; elle reconnaît de bonne foi qu’il y a des secrets inaccessibles à la science humaine, et

s’efforce seulement de déterminer exactement les points qui peuvent être connus, et ceux qui, par la faiblesse de notre esprit, doivent nous demeurer cachés. Elle se pose à elle- même ses bornes; et, dans la limite où elle se resserre, elle ne souffre rien d’obscur et d’inexpliqué. Elle ne se perd pas dans les nuages; elle ne rêve pas ; elle est claire, sensée, méthodique. Il n’y a rien en elle qui ne soit conforme au sens commun. Elle se rend intelligible aux esprits médiocres, et elle suffit aux besoins des esprits cultivés. La poésie dont elle est pleine est vigoureuse et salutaire. C’est pour l’intelligence un aliment sain et solide, également éloigné du matérialisme et de l’extase.

Le Dieu de la religion naturelle n’est pas un Dieu humain, que nous puissions rabaisser à notre niveau et mesurer à notre petitesse, car il n’y a rien de plus insensé que de supposer un Dieu qui n’explique rien dans le monde à force de ressembler au monde; mais ce Dieu inconnu soutient notre raison, au lieu de la troubler. Il est son point de départ, comme tout premier principe est le point de départ des démonstrations sans pouvoir être démontré lui-même. Nous ne savons rien de sa nature, sinon qu’elle est parfaite en intelligence, en bonté, en puissance ; ni de son éternité, sinon que le temps n’en est pas même l’image. Nous le connaissons mieux par ses œuvres qu’en lui-même; mais dans ses œuvres nous voyons partout les marques de sa bonté et de sa grandeur. Nous savons qu’il a^ créé le monde, et nous voyons qu’il le gouverne. Nous constatons la création, nous renonçons à l’expliquer, parce qu’il n’y a rien d'analogue dans les actes humains. De même nous suivons avec amour et respect

LE CULTE

le développement des vues de la Providence, sans nous représenter Dieu comme un ouvrier malhabile et incertain, qui change d’avis et raccommode son œuvre, ou comme un père faible, tantôt irrité, plus souvent attendri, qui s’abandonne à sa colère, en rbugit, et s’efforce de la faire oublier par sa tendresse. Un tel Dieu n’est pas l’idéal qui resplendit au fond de la raison humaine, et dont la science nous montre la glorieuse et féconde immutabilité. ‘Le vrai Dieu n’a rien de , l’homme. La passion, l'inconstance,, l’effort ne sont pas en lui : cette sereine et puissante volonté tire les mondes du néant, avec leurs développements jusqu’à la fin ; celte intelligence voit du même coup tous les temps et * tous les espaces ; cet amour embrasse à la fois tous les êtres créés, et les voit présents devant lui chacun avec toute son histoire. Dieu nous a placés dans le monde pour le gouverner, pour le traverser. Nous y marchons, sous son œil et sous sa main, mais dans la plénitude de la liberté que nous tenons de lui, soutenus par les éternels décrets de sa puissance, vivifiés par l’éternel amour qu’il ressent pour sa créature. Par lui rien ne nous manque ici-bas pour la seule œuvre qui nous importe, car il nous a donné le devoir et la liberté; par lui, rien ne nous manquera dans l’avenir, car à la mort il apaisera les ardeurs de notre cœur et de notre esprit en se donnant lui-même à nous pour aliment, en nous remplissant du spectacle de sa gloire et des torrents de son amour. Qu’importe de marcher sur des cailloux, à travers des ronces, pour arriver à cette fin? Il faut que le bonheur soit conquis, pour être vraiment le bonheur. Nous acceptons résolùment l’épreuve ; et nous faisons de nos sacrifices comme un hymne à la gloire du Dieu qui nous soutient et qui

nous appelle. Ce monde, si plein de Dieu, n’est plus pour nous une prison, c’est un temple.

Dès que nous connaissons à la fois notre origine et notre but, enfants de Dieu, appelés par sa volonté bienfaisante à retourner vers lui, nous sentons que notre premier devoir est de rester unis à notre Père, et d’employer tous les instants de notre vie à lui témor gner notre reconnaissance. Nous devons un culte à Dieu, et nous avons besoin, pour nous-mêmes, pour notre consolation, de Tadorer. Comment adorer celui' qui, par sa seule volonté, a tiré le monde du néant,

- dont la grandeur et la puissance n’ont pas d'analogue et ne peuvent être exprimées par des paroles, qui est au-dessus du temps et de l’espace, dans l’indépendance absolue et le bonheur parfait? C’est parmi les bienfaits de Dieu, l’un des plus signalés de nous avoir imposé une règhî, donné une tâche, difficile, et fourni par là l’occasion de le servir, en coopérant pour ainsi dire à son œuvre. Sans la liberté, nous ne pourrions pas adorer. Dieu nous a laissé en quelque sorte, pour notre liberté, pour notre activité, pour notre devoir, une petite sphère , où nous pouvons à son exemple faire le bien, concourir à l’unité générale. Nous pouvons nous maintenir entiers et sains, comme corps et comme esprits, sans contracter de souillure, sans nous . amollir, sans nous alïaiblir.-Nous pouvons développer les aptitudes de notre corps; diriger vers la vérité éternelle toutes les forces de notre esprit; aimer* la beauté éternelle de tout notre cœur. Nous pouvons, en suivant notre sentier, regarder en avant de nous, à droite, à gauche, quels sont ceux de nos frères que l’ignorance, le vice, la maladie, la misère condamnent

LE CULTE

à souffrir, et leur venir en aide, avec une ardeur infatigable. Nous pouvons panser leurs plaies, étancher leur soif, leur distribuer notre superflu ou leur faire une part dans notre nécessaire, ouvrir leurs esprits, guérir ou réchauffer leurs cœurs ; leur donner notre exemple, à défaut d’autres secours, leur apprendre à connaître Dieu, à le servir, et à trouver de la douceur dans son service. Nous pouvons, regardant la vie de plus haut, nous consacrer à la science, travailler sans relâche, non pour nous, mais pour la vérité, ravir ses secrets à la nature, et les répandre autour de nous, ou les consacrer à la postérité, trésor que Dieu nous dispense pour en faire jouir nos frères par nos mains. Voilà le culte que nous devons à Dieu, voilà la prière qu’il aime ; voilà les degrés par lesquels nous remontons à lui. Dieu permet qu’on lui bâtisse des temples ; mais une école, un hôpital, une fabrique, sont aussi des temples élevés à sa gloire*. On lui adressera des prières, mais il n’y a pas de prière qui vaille à ses yeux , une bonne action. La nature ne met rien sur nos lèvres, que ces paroles : « O Dieu, puissé-je vivre suivant ta loi et suivant ton cœur! » Ainsi l’action est le premier précepte et la meilleure prière ^ Ce n’est pas seulement l’homme pervers qui est réprouvé, ce n’est pas l’impie, ce n’est pas le violateur de la justice humaine et divine, celui qui prend la vie , les biens , la >

1. « NuicquiJ vult Dominus holocausta et victimas, et non potius « ut obediatur voci Domini? Melior est enim obedientia quam victi- « mæ : et auscultare magis quam offerre adipcm arietium. » Liv. I*» des Rois, chap. xv, v%rs. 22.

2. « Les cérémonies extérieures ne sont que des marques du culte intérieur, qui est tout l’essentiel. Ces cérémonies sont destinées à frapper l’homme grossier par les sens, et à nourrir l’amour dans le fond du cœur. » Fénelon, Troisième lettre sur la religion.

liberté de ses frères, qui souille son âme et son corps par l’assouvissement de honteuses passions; c’est l’homme inutile, qui enfouit sa force ; c’est l’âme solitaire, qui, faite pour l’humanité, s’isole de l’humanité, qui ne veut vivre que pour elle-même, contente de ne pas faillir, comme si la vertu n’était qu^’une négation; qui cherche dans l’anéantissement des passions et comme dans une mort anticipée, une innocence imbécile, tandis qu’il faut virilement combattre le combat de la vie, le bon combat, aimer, penser, agir, laisser sa trace, faire du bien, imiter Dieu, escalader le ciel, et non le rêver 1

On dit que la religion naturelle ne donne à l'homme ni un symbole, ni une table de la loi. C’est calomnier à la fois la raison et la liberté. Qu’est-ce que la raison, sinon une force et une lumière, pour chercher, pour trouver la vérité? Qu’est-ce que la raison, sinon une règle? Si pour aller jusqu’au bout de la raison, si pour éclaircir, pour développer, pour appliquer la règle, il faut des efforts, c’est notre condition et notre nature : Dieu l’a voulu ainsi en nous faisant libres. Acceptons l’homme tout entier. Gardons-nous de croire que le Créateur nous ait donné la raison pour l’emmailloter ou la liberté pour nous laisser vivre enchaînés au fond d’un cachot. Aussi insensés que ces scolastiques qui, par leurs formules, réduisaient l’esprit humain à n’être qu’une machine, sont ces éternels enfants qui ne conçoivent pas qu’on puisse marcher dans le monde sans lisières, avec l’étoile de la raison qui nous luit, et la main toute-puissante qui nous soutient. Ne donnons pas pour spectacle à Dieu l’amoindrissement systématique de son œuvre. Ne ré-

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duisons pas l’intelligence à la condition de l’instinct ; ne faisons pas de l’homme libre un automate'. Dieu nous donne le commencement de la vérité et le principe de la loi ; et il nous commande de développer ces prémisses, de conquérir le symbole, d’appliquer la loi, de l’approfondir. Il nous commande de vivre ! Il ne faut pas traiter la liberté en ennemie, puisque c’e^t le plus grand don que Dieu nous ait fait. C’est la gloire de . la religion naturelle de laisser intacte la liberté dans l’ordre de la pensée et dans l’ordre de l’action.

On reproche encore, sans plus de justice, à la religion naturelle de n’oflrir à l’homme au delà de cette vie qu’un avenir incertain. Tous les raisonnements sur lesquels on appuie l’espérance de l’immortalité sont sujets à contestation, comme tous les raisonnements humains. Beaucoup d’esprits puisent dans ces arguments une puissance absolue; d’autres demeurent dans le doute; d’autres enfin rejettent toute croyance à une vie future. Ce n’est pas assez d’une espérance si conlestée pour servir de sanction à la vérité morale. 11 nous faut, pendant la vie, une foi plus sûre d’ellemême. Il faut un autre oreiller à la mort.

Nous pourrions répondre, avant tout, que la justice ne dépend pas de la récompense, mais, au contraire, la récompense de la justice; qu’il faut faire le bien sans hésitation ni arrière-pensée, parce qu'il est le bien ; que la vertu n’est pas un négoce, et que l’homme digne de ce nom doit être prêt à mourir pour elle, dût ,1a mort, remplissant les tristes espérances du matérialiste, anéantir la pensée dans la dissolution du corps. Quand même la vérité serait inutile ou fu-

neste, l’homme ne devrait pas souiller son esprit par une erreur ; et il ne devrait pas souiller sa liberté par un vice, quand même il n’y aurait que des douleurs pour l’honnête homme et des joies pour le méchant. Ne laissons pas périr cette maxime sainte et forte, que la philosophie ancienne connaissait, par laquelle le stoïcisme a vécu, et qui est une des grandeurs de la doctrine chrétienne. Mais après l’av(iîr rappelée, avouons ce qu’il y a en elle d’austérité, et soyons reconnaissants envers Dieu qui a rendu la vérité, non-seulement aimable, mais fructueuse, et qui ne l’a condamnée à souffrir si souvent dans ce monde que pour la récompenser dans l’autre. L’espérance de l’immortalité est une des grandes forces de la vertu, quoiqu’elle n’en soit pas l’unique force ; et le dogme des récompenses futures est une partie nét cessaire de la religion naturelle. Mais que nous veut cette négation obstinée, qui, vaincue dans la discussion, et obligée de céder aux arguments sur lesquels la philosophie spiritualiste s’appuie pour promettre aux hommes l’immortalité, se rejette sur une prétendue impuissance de la raison humaine, et va jusqu’à nous contester toute certitude pour nous ravir celle- ♦ là plus sûrement? A l’exception des vérités de fait, qui parfois trouvent aussi des contradicteurs, quelle est donc la doctrine, en philosophie, en morale, en politique, en économie, qui ne soit tous les jours honnie et conspuée? Il ne s’agit pas de savoir si l’immortalité de l’âme est contestée, mais si elle est vraie. Les docteurs des religions révélées, qui, une fois la révélation admise, n’ont besoin que de la parole de Dieu pour . être certains de l’immortalité, ne dédaignent pas d’aj outer à cette certitude la certitude d’une autre sorte que

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produisent les démonstrations de récole. Ehî qui donc oserait dédaigner la preuve philosophique, quand la révélation elle-même est obligée de faire reconnaître ses droits par la raison, avant de, lui demander obéissance? La religion naturelle, dans tous ses dogmes, a tout juste le même degré d’autorité et de force que la raison. Cela nous suffit pleinement; et à ceux qui refusent de s’en contenter, il ne reste d’autre refuge,., s’ils sont conséquents, que le scepticisme.

'Une objection plus sérieuse peut-être, parce qu’elle est moins radicale, consiste à soutenir que la religion naturelle manque de précision dans ses dogmes. Elle prouve l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme; mais elle ne nous éclaire pas complètement sur la nature de Dieu et sur les conditions de la vie future. 11 est vrai ; mais ces limites qu’on nous reproche sont les limites mêmes de l’intelligence humaine. Nou& n’aspirons à rien qui ne soit dans les limites du possible, et quand on nous demande de comprendre l’incompréhensible, nous croyons que c’est comme si ou nous demandait d’être infinis. Nous savons de pieu qu’il existe, qu’i). est parfait, qu’il nous a créés, qu’il nous aime, qu’il gouverne le monde, qu’il nous récompensera : voilà tout ce qu’il nous faut pour l’aimer et pour le servir. Que veut-on de plus ? Savoir 4 nature même de la perfection, l’essence de l’acte créateur? Mais comment les exprimer, puisqu’elles n^ont pas d’analogues? Ou comment les penser, puisqu’il n’y a rien, dans les perceptions des sens et de la conscience qui leur ressemble? La doctrine chrétienne ordonne aux fidèles de croire à la perfection de Dieu et à la création; elle se tait, comme la philosophie, sur la nature de cette perfection, sur l’essence de cette

création. C’est qu’elle doit s’accommoder à la faiblesse de l’homme , puisqu’elle veut être entendue de nous. Elle ajoute les mystères aux notions philosophiques ; mais à titre de mystères, c’est-à-dire de vérités qu’il faut croire sans démonstration, par une foi qu’elle proclame méritoire et par conséquent surnaturelle. Reproche-t-on à la philosophie de n’avoir pas de mystères? Estrce là ce qu’on lui reproche? L’objection est à peine plus sérieuse quand elle tombe sur la vie future. Eh ! sans doute, nous ne décrivons pas les délices spirituelles comme les poètes païens décrivaient leurs champs Élysées, ou comme les musulmans décrivent leur paradis matériel, planté d’arbres verts et habité par les houris. Le corps change bien quelque chose à notre manière de penser ou de sentir, et comme nous n’avons jamais ni'pensé ni senti qu’avec son concours, nous ne pouvons savoir au juste ce que nous serons quand ces organes auront disparu, et que l’application de notre âme à ses objets sera immédiate. Mais quoi 1 ne savons-nojjs pas qu j nous ressusciterons avec notre conscience? que nous nous retrouverons entiers,' esprit, cœur, vôlonté, de l’autre côté de la tombe? que nous n’aurons perdu qu’une partie de, ce qui limite notre être, rien de ce qui le constitue? que le vrai, le beau et le bien vers lequel nous tendons par toutes nos facultés pendant cette vie, mais que nous cachent des océans de matière, qu’éloignent de nous les mille préoccupations du monde, les besoins, les vaines passions, et que nous poursuivons trop souvent à l’aveugle, avec des épuisements et des défaillances, prenant plus d’une fois le faux pour le vrai, dans la science, dans les arts, dans la pratique de la vie, se donneront enfin à nous

LE CULTE

immédiatement, complètement, sans efforts, sans intermédiaire, sans nuage, dans toute la plénitude de ' leur être, et suivant toutes les forces du nôtre? Et comment pourrions-nous mieux exprimer cette doctrine de la religion naturelle que par ces paroles qui résument toute la doctrine chrétienne sur l’immortalité de l’àme ; Voir Dieu face à face, et l'aimer de tout son cœur pendant toute l’éternité ? N’est-ce, pas une espérance claire, précise, formelle? Que parle-t-on, en présence de tels dogmes, de vague et d’incertitude?

Du culte intérieur dans la religion naturelle. Le culte inférieur a trois éléments : la jiratique du devoir., la prière et l'expiation.

Dans ces trois croyances fondamentales, la Providence, l’Immortalité et la loi du Devoir, nous avons pour ainsi dire la religion naturelle tout entière. Une nous reste à chercher que le culte. Disons-le d’abord sans détour, c’est ici que la religion naturelle ne donne pas à l’humanité tout#ee que l’humanité lui demande-, car, inventer un culte, cela ne se peut ; et nier l’utilité d’un culte, cela ne se peut davantage. Quoi donc? Ne ferons-nous que poser la question, et déclarer notre impuissance?

Quand même nous serions réduits à cette nécessité, il faudrait avoir le courage de la subir. On ne gagne rien à dissimuler un problème qui sort de la nature même des choses. Est-il vrai qu’un culte soit nécessaire? Si cela est vrai, disons-le. Mais pourquoi le dire, si nous reconnaissons nous-mêmes qu’un culte est impossible? Parce qu’un livre de philosophie n’est pas une apologie de la philosophie. Une philosophie doit laf vérité tout entière sur sa foi, sut- ses espéran-

ces, sur ses doutes, sur ses regrets. Après la conscience de sa force, ce qu’il y a de plus souhaitable au monde pour un ami de la vérité, c’est d’avoir conscience de sa faiblesse. On ne sait bien ce qu’on sait, que quand on connaît la limite de sa science.

D’ailleurs, s'il n’y a pas, dans la religion naturelle, les éléments d’un culte régulier et complet, peut-être trouverons-nous, par une recherche humble et sincère, quelques pratiques utiles à recommander, quelques conseils à donner pour la vie intérieure, des indications à défaut d’une règle, une méthode à défaut d’une discipline. C’est dans cet esprit d’extrême réserve ((u’ont été écrites, et que doivent être lues les réflexions suivantes. 11 faut accepter ce que la raison nous donne, sans se faire d’illusions, sans se livrer au découragement*.

Croire à Dieu, espérer en lui, faire le bien, c’est presque tout l’homme. Pourtant, il a le devoir et le

1. « Reconnaissons sincèrement que cés quelques préceptes no sauraient constituer un culte. 11 e.st de l’essence de la philosophie de se tenir dans le domaine de la démonstration, parce qu’elle est fondée sur la raison et sur la liberté. Tout ce qui ne peut être directement démontré, tout ce qui ne résulte pas immédiatement d'un principe, n’existe pas en philosophie; et réciproquement, la philosophie ellemême n’existe pas pour tout esprit incapable de suivre un raisonnement. Sans doute son influence n'est pas bornée à ceux qui la comprennent, car elle agit indirectement sur les autres en modifiant à la longue les opinions, en transformant les moeurs et les lois, en répandant et en fécondant les sciences. Mais il y a loin de cette action si indirecte et si lente à l’influence qu’exerce sur les masses une religion, môme fausse. Il ne faut pas trop nous affliger de ce contraste, parce que la philosophie, qui ne recule pas, finit toujours par s’établir et s’étendre ;*et il ne faut pas nous en étonner, parce que les formalités d’un culte s’adressent au cœur et à l’imagination de la foule, tandis que la philosophie ne parle qu’à ceux qui savent raisonner. »

(Jules Simon , le Devoir, 4* édition, page 42ft.)

besoin de prier. Est-ce seulement dans les religions positives qu’il trouve à remplir ce devoir, à satisfaire ce besoin? Non, car la raison suffit, nous l’avons vu, pour nous apprendre à prier, et pour nous montrer le . caractère et la véritable fin de la prière. La religion naturelle a donc aussi son côté pratique, même comme religion, comme culte, en dehors des prescriptions purement morales ; car la prière est évidemment le fond du culte, ou plutôt c’est le culte même, quoique nous ayons peine à comprendre un culte sans les rites. Les rites ne sont qu’une discipline destinée à régulariser la prière, à la diriger, à venir au secours des âmes lièdes, ou impuissantes et dépourvues d’initiative. La religion naturelle, parce qu’elle suppose partout une intelligence maîtresse d’elle-même, un cœur qui trouve en lui seul assez de ressources pour s’attacher à Dieu et pour l’adorer, ne met rien entre Dieu et l’homme. Elle ne nous donne, pour nous protéger et nous soutenir, ni une cérémonie ni un maître.

Quand on regarde cette situation en elle-même, elle a quelque chose de grand et d’énergique. Elle paraît très- conforme à la majesté de Dieu et au respect que l’homme doit à sa propre liberté. Mais on peut se demander si la religion naturelle, qui exalte la dignité de l’homme ne fera rien pour sa faiblesse. Dès que le culte a un cérémonial et des rites, il coûte quelque chose à la liberté, et les âmes de peu de ressort et de peu de lumières courent risque de quitter le fond de la religion, qui est la vertu, pour s’attacher aux formalités : cela est vrai, voilà le danger; et cela n’empêche pas que la possibilité de prier, sans paroles consacrées, sans ministres de la prière, sans époque déterminée, sans pompe extérieure, sans aucun signe

sensible, ne suffise qu’à des âmes naturellement portées aux sentiments religieux, et qui n’ont besoin ni d’être averties ni d’être guidées.

Malheureusement, la raison démontre qu’il faut honorer Pieu, et ne démontre pas qu’il faut l’honorer par telle parole, par telle attitude, en tel lieu, à telle heure. Elle nous laisse libres; elle marque le devoir, sans descendre à la casuistique. Comme elle ne saurait avoir de prêtre, elle ne saurait prescrire de cérémonies. Elle ne peut même imposer une simple formule de prière. Elle affranchit les faibles de la superstition ; mais elle les livre à leur faiblesse. Elle peut diriger, conseiller, éclairer: mais elle ne peu tjamais gouverner.

Ces conseils que peut donner la raison, à défaut de préceptes, quels sont-ils? Cherchons-les dans l’expérience de la vie, en songeant à la bonté de Dieu, à la faiblesse, à l’imprévoyance de l’homme. Nous avons besoin de prier; mais faut-il attendre que ce besoin se fasse sentir? N’est-il pas à craindre que le mouvement du monde, les nécessités de la vie, ses plaisirs ne nous entraînent loin de Dieu et loin de nous-mêmes, et que le sentiment de la présence de Dieu ne s’efface de plus en plus? Les exemples ne manquent pas pour nous montrer ce que devient une âme livrée à la dissipation , à la passion, envahie par les affaires ou par le monde, en proie aux mille frivolités de la mode, ou aux entraînements de l’ambition, aux fiévreuses alternatives de la perte et du gain. Pendant qu’elle se tourmente pour ces résultats misérables et qu’elle quitte une agitation pour se jeter dans une autre, elle oublie le vrai but de la vie, le lendemain de la mort. C’est tout ' au plus si elle retrouve le nom de Dieu dans les grandes crises, lorsqu’elle ne sait plus à quoi se rattacher.

LE CULTE

Elle jette ce cri dans son désastre, et il meurt étouffé sans trouver d’écho, parce que les sources de la confiance et de la piété sont taries. Il n’y a plus d’idéal pour cette âme dévoyée, attachée aux intérêts matériels. Elle ne sait plus ni rêver ni prier. Quelle solitude 1 Et si le monde fait silence un instant ou se détourne, quel désespoir! Il est effrayant de penser avec ({uelle rapidité on est entraîné dans cet abîme dès qu’on s'oublie. Il faut pour y échapper un commerce assidu avec Dieu, une persévérance de chaque jour. On se trouve, après une interruption prolongée, comme ces libertins fatigués du monde qui reviennent tout froissés au foyer domestique, et reconnaissent avec accablement qu’ils n’en peuvent plus sentir ni comprendre la douceur. Si nous voulons échapper à cette misère, réglons notre vie, établissons pour notre usage des prescriptions formelles; ne nous laissons pas conduire par le caprice, par les événements ; ayons une méthode pour l’action comme tous les esprits bien faits en ont une pour la pensée. Il ne doit pas se passer un seul jour sans que notre âme ne soit mise en la présence de Dieu. Tenons-nous en garde contre les défaillances et les frivolités de notre nature, en nous imposant l’obligation de prier à des heures déterminées par avance. La raison semble indiquer le commencement et la fin du jour. Le matin, on demandera du courage; on formera la résolution de bien faire*. Le soir, on se recueillera dans le silence pour se juger soi-même sous l’œil de Dieu. Ces saintes et salutaires

1. « Les pythagoriciens nous engagent àporter le matin nos yeux au ciel, afin de nous rappeler à la pensée ces êtres qui accomplissent leur ouvrage, toujours d’après les mêmes lois, toujours de la même manière, » etc. Marc Aurèle, liv. XI, § 27.

pratiques font partie de la discipline dans toutes les Églises chrétiennes ; le stoïcisme, avec moins d’autorité et de précision, les avait déjà enseignées. Le ferme propos joue un grand rôle dans sa morale. Ennemis des abstractions, les stoïciens ne se contentaient même pas d’une résolution générale de bien faire; ils voulaient qu’on se formât un idéal de bonne conduite, pu mieux encore, qu’on le prît tout fait parmi les grands hommes dont l’histoire a consacré le souvenir'. Nous n'irons pas jusqu’à conseiller cette pratique. La vertu stoïcienne était d’une seule pièce. C’était une sorte d’héroïsme un peu farouclie, dont l’histoire de Rome fournissait de nombreux exemples, et qui répondrait mal à ce fpie demandent aujourd’hui les âmes adoucies par une philosophie plus humaine, ét par la salutaire influence du cliristianisine. Mais une courte méditation sur le but sérieux de la vie et sur les devoirs que l’on peut être immédiatement appelé à remplir, une ardente prière pour demander à Dieu l’occasion et la force» d'agir en homme de emur, voilà ce qui est à la fois sage, respectueux et utile. Quiconque remplit ce devoir chaque jour est prêt à toute heure à paraître devant Dieu.

Le stoïcisme recommandait aussi l’usage de l’examen de conscience’. N’est-il pas en elfet indispensable de s’arracher à la passion et au courant des événements

1. « Aliquis Tir bonus nobis eligendus est, ac semper ante oculos « habendus, ut sic laiiquam illo spectante vivamus, et.omnia tanquam « illo viilcnte faciamus. Hoc Epicunis præcepit ; custodem nobis et n pædagogum dédit; nec iramerito. Magna pars peccatorum tollitur si « peccaturis tostis adsit. » Sénèque, Èp/l. n.

2. «A chacune de tes actions'fais un examen. » Marc Aurèle, liv. X, § 29.

« A chaque action que tu fais, demande-toi à toi-même : « Comment O m’en trouvé-je? Ne m’en repentirai-je pas? » Ib,, liv. VIII, § 2.

LE CULTE

pour se juger soi-même avec impartialité, avec sévérité? Nous ne nous jugeons pas pendant l’action ; quelque chose d’impétueux et d’irréfléchi nous entraîne; mais le soir, quand la tâche est remplie, quand la société et la famille nous rendent à la solitude, pesons devant Dieu cette journée qui va s'ajouter aux autres, et demandons-nous si nous sommes prêts pour la mort. La conscience nous parlera de plus près, pendant cette heure que nous lui aurons réservée; elle nous montrera la lâcheté de nos capitulations ; elle nous dévoilera le motif honteux de nos actes, elle nous forcera à reconnaître notre injustice, à en rougir, à la réparer. 11 y aura des jours où elle nous permettra de dormir en paix, et d’autres où elle nous interdira le sommeil.

Le résultat de l’examen de conscience sera, avec le temps, de nous éclairer sur nos défauts. Quand nous nous connaîtrons bien, et ((uand nous saurons quelle est notre principale faiblesse, nous pourrons nous imposer la tâche volontaire de la combattre chaque jour. Si c’est à la vanité que nous inclinons, nous ferons le sacrilice de quelqu’une de nos prétentions ; si c’est à la colère, nous nous efforcerons de conserver toujours notre sang-froid et de rester maîtres de nousmêmes. C’est se montrer pieux envers le Créateur, que de travailler sans relâche à se rendre plus digne de lui. Tout ce qu’on fait de bien en pensant â Dieu est un acte de religion.

Ce qu’on appelle dans l'Église chrétienne une bonne œuvre n’est pas autre chose ({u’un acte méritoire en lui-même, qui le devient plus encore parce qu’on se propose d’honorer Dieu en l’accomplissant. Ajouter quelque chose â sa tâche quotidienne, faire une au-

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inone, mépriser une douleur, non par intérêt ni par orgueil, mais par respect pour la perfection de Dieu, c’est obéir à l’obligation d’adorer la Providence. Travailler,' donner ou soull'rir, c’est toujours prier.

Une partie importante du culte dans les religions positives, c’est l’expiation. 11 est naturel que l’expiation, dans une Église, c’est-à-dire dans une société religieuse fondée sur le principe de la révélation, soit régulièrement organisée et soumise à des préceptes formels.

Il y a cette différence profonde entre la société civile et la société religieuse, que la première est instituée pour procurer à chacun de ses membres les bénéOces de l’association pendant cette vie, et la seconde, pour leur donner les moyens d’être heureux dans l’autre. 11 suit de là que la société civile subsiste par un système de peines et de récompenses immédiatement appliqiiées, tandis que la société religieuse n’a pour se maintenir que des menaces et des promesses. Ainsi toutes les fois qu’elle a recours à la force pour contraindre les hommes à observer ses règles et à recevoir son symbole, la société religieuse renonce à son véritable rôle, et se confond, par une erreur déplorable, avec la société civile. On peut remarquer, chemin faisant, que rien n’est plus contraire à l esprit de l’Évangile, et que Jésus-Christ a répété plusieurs fois que son royaume n’était pas de ce monde. Mais si l’Église ne peut pas imposer, par la force, des châtiments terrestres, le pécheur sera-t-il réduit à attendre le jugement de Dieu, sans rien faire pour le prévenir? Du moment que la vie est considérée comme une épreuve, et ce point de vue est celui de toutes les

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religions, il est clair que notre intérêt est d’arriver à son terme, c’est-à-dire à la mort, avec une âme chargée de peu d’iniquités ; et pour cela, il n’y a que deux moyens, l’innocence ou le repentir. Il est donc de notre intérêt d’expier nos fautes lorsque nous en avons commis ; et, si cela est vrai, même dans l’ordre civil, parce que l’expiation améliore et réhabilite, cela est sans comparaison plus vrai dans l’ordre religieux, puisque, par cette satisfaction anticipée, nous pouvons espérer de trouver grâce devant la justice divine. Dans une Église bien ordonnée, les prêtres chargés à la fois de la conservation de la foi, de la direction des cérémonies et de l’administration de la discipline, reçoivent la mission d’indiquer aux coupables l’expiation nécessaire ; et c’est aussi la pratique du catholicisme qui, par le sacrement de la pénitence, lave les âmes de leurs souillures, et les affranchit des peines de l’enfer. L’absolution ne peut être, ni aussi formelle, ni aussi complète dans les religions qui n’ont pas de sacrements ; aussi voyons-nous, par une conséquence nécessaire, que les pénitences ou punitions volontaires conseillées par le catholicisme n’ont d’analogie ni avec la grandeur de la faute commise, ni avec Ténormité des- peines futures évitées. C’est que, plus la pénitence est disproportionnée avec le résultat, plus l’Église marque le caractère surnaturel du sacrement. La religion naturelle, qui n’a d’autre guide que la conscience , laisse à chaque pécheur le soin de déterminer la nature et la mesure de l’expiation.

Elle n’a ni loi écrite, ni juge autorisé. Les principes de la religion naturelle en matière d’expiation sont les principes mêmes que nous dicte la loi morale. D’abord l’expiation doit être proportionnelle à la

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faute : nous disons proportionnelle et non proportionnée. Dieu, qui est la justice même, est aussi la bonté même. Sïl fallait nous imposer une peine égale au crime de lui avoir désobéi, nos forces n'y suffiraient pas - mais il nous .est permis de nous rappeler, en nous soumettant au châtiment, que la justice à laquelle nous satisfaisons est celle d un père. Seulement, comme jl y a des degrés dans la faute, il y en a dans la peine ; et la raison exige que la plus grande faute soit expiée par le châtiment le plus douloureux.

En secondlieu,ilfaut que l’expiation détruise autant que possible le dommage éprouvé par des tiers. C’est ici un principe d’équité, qui porte avec soi son évidence. Le mal moral consiste â avoir violé l’ordre ; l’expiation doit avoir pour effet de le rétablir. La souffrance que nous nous imposons à nous-mêmes n’empêche pas la souffrance que nous avons causée à autrui de crier pour ainsi dire contre nous devant la justice de Dieu. C’est une superstition également dangereuse et criminelle, que de croire à la possibilité d’expier le mal sans le réparer.

Troisièmement, l’expiation doit être exemplaire, c’est-à-diré qu’elle doit effacer le scandale de la faute et en inspirer l’horreur. Pécher en public, expier en secret, cela ne se peut, car alors on resterait chargé de la faute du mauvais exemple. Je dois également réparation et à celui que j’ai offensé, et â celui que j’ai scandalisé. Ma pénitence devient utile par sa publicité; et elle est d’ailleurs un acte de culte, auquel il ne m’est pas permis de me soustraire.

Un quatrième caractère de la peine, c’est que l’action à laquelle je me soumets ne doit pas être stérile; elle doit avoir un bon résultat pour moi, indépendamment de l’expiation, et pour autrui, indépendamment de la

LE CULTE

réparation. Ainsi, par exemple, la loi anglaise qui condamne certains prisonniers à marcher dans une roue qui tourne sans produire aucun effet, est un reste de barbarie, car ils souffrent à la vérité, mais ils ne travaillent pas. Au contraire, il y a de la moralité dans toute loi qui impose au condamné un travail fécond, d’abord parce qu’un travail fécond est un enseignement pour celui qui s’y livre, et ensuite parce que le fruit de ce travail est une sorte d’indémnité que la société reçoit pour le mal qui lui a été fait. De même, dans la religion naturelle, celui qui s’imposerait une souffrance sans résultat pratique, tomberait dans la superstition, car il est absurde d’honorer Dieu en dégradant sa créature, tandis qu’on peut l’honorer et apaiser sa justice en accomplissant une œuvre pénible, mais profitable'. Tels sont les principaux caractères que doit présenter l’expiation.

On le voit : l’expiation touche à la fois au culte intérieur par ses principes essentiels, et au culte extérieur par la nécessité de l’exemple. Cette question nous amène donc directement à chercher si la religion naturelle peut constituer un culte extérieur. On se trompe ordinairement sur la portée de ce mot, parce que l’on confond le culte extérieur, qui n’est que la manifestation du culte privé, avec le culte public, qui suppose une réglementation et ne paraît pas conciliable avec la liberté philosophique. Mais il faut écarter d'abord toute idée d’Église, de congrégation, de rite imposé ou convenu, et considérer le culte extérieur sous sa forme la plus simple, c’est-à-dire dans les libres manifestations de la piété individuelle.

1. Kant, La religion dans les limites de la raison, IV” part. , ch. vi.

Du culte extérieur dans la religion naturelle. Le culte extérieur a trois éléments : V initiation^ le culte proprement dit, ou la prière en commun, et Vapostolat.

§ 1. La religion naturelle ne comporte pas d’initiation.

Les trois éléments constitutifs du culte extérieur sont l'initiation, la prière en commun ou le culte proprement dit, etl’apostolat * . Le catholicisme, religion complète où tout est caractérisé avec vigueur, a pour initiation le baptême, c’est-à-dire un sacrement. Ainsi les membres de cette Église sont distingués du reste des hommes par un caractère essentiel et indélébile, ce qui contribue puissamment à la rendre une et homogène. Il s’en faut bien que l’initiation ait la même force et la même importance dans les autres religions ; cependant comme toute Égljse tend à former un corps, on ne peut devenir membre d’une communion sans être accepté, consacré, initié. On chercherait vainement dans la religion naturelle un principe qui pût y autoriser l’initiation. Fondée uniquement sur l’autorité de la raison individuelle, elle n’a aucun pouvoir contraignant d’aucune sorte. Toute sa force est dans la démonstration. Chacun accepte ce qui lui paraît prouvé, et cela seul. Personne n’a de compte à rendre de sa conduite, si ce n’est à, la loi civile. Il n’y a d’autre lien entre ceux qu’unit une même croyance, que cette croyance même, tant qu’elle subsiste. Il n’y a point d’autre inégalité entre eux que celle du talent et de la vertu. En un mot, la religion naturelle n’a ni prêtres ni églises ; elle ne comporte pas d’afûliation :

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