Kant, ibid., IV* partie, conclusion
LE CULTE
elle n'a pas même ce genre d’association qui n’est qu’un contrat entre les associés , et qui suppose une œuvre commune, un danger commun, tout au moins un secret. Le seul précepte de la religion naturelle est d’être honnête et d’adorer Dieu ; si par le malheur des temps elle devient un péril, ce péril est de ceux devant lesquels il n’est pas permis de reculer ni même d’hésiter, et que l’on affronte, coûte que coûte, sans demander ni secours ni conseils; enfln, comme elle est toujours d'accord avec le bon sens, toujours accessible à tous les esprits, elle n’a rien à cacher à personne. Il n’y a donc en elle ni cause ni prétexte pour une initiation ou pour une consécration partiulière.
2. De la prière en commun , et des actes extérieurs du culte dans la religion naturelle.
La religion naturelle n’est pas pour cela absolument destituée de culte extérieur. Indépendamment de la prière que tout homme pieux adresse à Dieu dans le secret de son cœur pour toutes les occasions solennelles de la vie, on peut et on doit professer hautement sa croyance, toutes les fois qu’on se trouve en présence d’un incrédule. Si l’on parle en public, et qu’il soit possible de mêler à son discours quelques mots de reconnaissance pour l’auteur de tout bien, c’est un devoir de le faire. A plus forte raison, si l’on écrit, doit-on se montrer attentif à rappeler le plus souvent possible la grandeur et les bienfaits de Dieu. La naissance, le mariage, la mort, que le christianisme consacre par des cérémonies solennelles, sont des occasions où les sentiments religieux d’une àme trouvent
à se manifester. La loi civile, quoique empreinte trop souvent (Tun esprit de négation et de positivisme , est pourtant contrainte d’invoquer le nom de Dieu, par exemple lorsqu’elle demande le serment. Il est déplorable de voir le serment traité, par le grand nombre des, citoyens comme une pure formalité. On hésiterait après une parole d’honneur,., et Ton se croit libre de toute promesse après un serment prêté sans contrainte, non par nécessité, mais par ambition ou par amour du lucre. On ne songe pas qu’agir ainsi c’est faire profession publique d’athéisme. On se justifie à ses propres yeux par les bénéfices du parjure; On a outragé le nom de Dieu, mais on a . sauvé un sac d'écus. Voilà où en sont nos mœurs. Ceux même qui parmi nous respectent les effets du serment semblent en profaner la majesté par leur attitude. Est-il donc si difficile de se rappeler la présence de Dieu ? Une parole suffit pour cela ; il n’y faut ni écharpes officielles ni accessoires. Dieu est si près de l’homme, et si près même du cœur de l’athée, que la piété sincère est toujours comprise à l’instant. Parmi les convois qui passent dans nos rues, il en est bien qui nous attristent doublement par ce spectacle lugubre et par l’indifférence des assistants. Suivons-les pourtant jusqu’à cette tombe, et que là, au moment du dernier adieu, un parent, un ami se découvre, et d’une voix émue appelle Dieu à juger cette vie et à consoler les cœurs qui souffrent’, il n’y aura plus un seul athée autour de lui, tant la vue de la mort présente a de force, même sur les plus incrédules I Nous n’avons pas besoin de ces grandes circonstances pour rendre à Dieu un hommage public : tout supérieur a le devoir de ramener ce grand nom dans les relations que
sa situation lui impose ; un roi en parliant à son peuple, un père dans l’intimité de la vie domestique, un maître en parlant à ses serviteurs. Nous sommes tous, en un sens, des magistrats car il y a toujours quelqu’un qui dépend de nos paroles et de nos exemples. Dans l’antiquité païenne, chaque maison avait ses dieux lares. Dans l’Église catholique, on encourage les familles à désigner un lieu pour la prière. Il n’y a pas de pauvre paysan qui n’ait chez lui une image de sainteté, un crucifix, une madone. Dans un temps rapproché de nous, la prière se faisait chaque soir en commun. Le père, au milieu de ses enfants et de ses domestiques, faisait l’office de prêtre, et parlait à Dieu au nom de tous. Quelques familles patriarcales, dans plusieurs pays de l’Europe, et dans le notre même, ont conservé cette pieuse coutume. Ce sont là, pour la plupart, des usages que la religion naturelle peut consacrer. Ils ne sont pas dans le sens de nos idées modernes, Nous tendons de plus en plus à supprimer tout ce qui n’a pas un but immédiat et matériel. Le père croit avoir assez fait en soignant la fortune de ses enfants et. en surveillant leur éducation littéraire et scientifique. 11 ne comprend pas, il n’est plus digne de comprendre que son premier devôir est de leur inculquer une doctrine morale par ses paroles et par ses exemples ; et qu’un des moyens les plus efficaces pour la faire pénétrer au fond des cœurs, c’est de rattacher l’idée de la justice à l’idée de Dieu. L’est par cette indifférence, et non par de vaines théories, que la famiUe est compromise, et c’est par l’enseignement et la pratique de l’honnêteté que la famille sera sauvée. L’avenir du foyer domestique est dans nos mains. Le père qui, par sa conduite, s’est rendu digne
de parler à Dieu au milieu de ses enfants rend sa propre autorité à la fois plus douce et plus sacrée, par l’invocation de ce nom ; il donne une plus grande force au lien de famille ; il joint ensemble, dans le cœur de ses enfants, toutes les affections saintes, et les fortifie l’une par l’autre. Plus la loi civile, par la protection du droit de chacun, tend à rompre l’association naturelle, plus les mœurs doivent réagir, pour que la religion du foyer domestique ne s’éteigne pas. Ce n’est pas trop de toutes les forces du' ciel et de la ' terre pour maintenir le sentiment de la fraternité parmi les hommes.
Depuis des siècles, le christianisme a mis au rang des actes de piété l’aumône et le service des pauvres malades. De telles œuvres, bien dirigées, appartiennent à la fois au culte et à l’apostolat. Tout homme a dans les mains le moyen d’adorer Dieu en servant l’humanité. C’est un culte que tout le monde comprend et que tout le monde bénit. Donnez plutôt, si cela se peut, un instrument de travail qu’une somme d’argent: ouvrez un atelier plutôt qu’un hospice. Traitez l’homme comme un homme. Respectez en lui le travail, l’activité, la liberté. Surtout, si vous voulez adorer Dieu et le servir en servant les voies de sa providence, dévouez votre fortune et votre talent à l’enseignement du peuple. Conquérez des hommes à la société, à Dieu des adorateurs. Éclairez vos frères en combattant les préjugés, en répandant les saines doctrines etles belles connaissances. Si vous entrez dans la salle obscure et nue où l’instituteur de village enseigne à lire à des enfants pauvres comme lui, recueillez-vous, car on travaille là pour la liberté, pour la civilisation et pour
LE CULTE
la religion. Fermer une école, abattre un temple, c’est le même crime. La plus humble école est aussi un sanctuaire.
Mais pendant que nous cherchons ainsi à déterminer les conditions du culte extérieur, un grand nombre d’esprits sérieux et honnêtes nous crient qu’il y en a un tout réglé qui nous crève, pour ainsi dire, les yeux; c’est celui qui dépend des religions positives. Vous vouliez un culte public et vous ne pouviez en faire un : le voilà. Si vous aviez pris sur vous de le créer, personne ne vous aurait suivis et surtout personne ne vous aurait épargné les noms d’imposteurs ou de tyrans; mais il semble que la société elle-même, avec son passé et ses traditions, vienne à votre secours. Quand une loi établie est juste et sage, disent les partisans de cette doctrine, avons-nous besoin pour lui obéir et pour l’aimer, d’en rechercher l’origine à travers la nuit des temps? C’est Pascal qui a écrit cette pensée, dont aucun communisme n’a dépassé la hardiesse, sur la force de la prescription et de la coutume : a Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants ; c’est là ma place au soleil. Voilà le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre*. » Pascal étaitil pour cela l’ennemi de la propriété ? Accoutumance ' est stabilité. Le temps est certainement une consécration, quoique ce ne soit pas la meilleure. Un philosophe, disent-ils encore, est obligé de lutter contre la coutume quand elle est mauvaise ; mais qui l’empêche de l’accepter et d’en profiter si elle est bonne ?
, Cette question de l’usage d’un culte établi se pose