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I. « L'enseignement congréganiste subsistera Usez delà

liberté ! ». Gambetta, Jules Ferry, Waldeck-Rousseau. — IL La marche de la sécularisation officielle. La crise morale. — IIL La séparation de l'Eglise et de l'Etat en vue. Le Laïcisme intégral. La « Religion de l'humanité ».

Par la propagande, envahir les administrations, les assemblées politiques et le gouvernement ; par les influences officielles, envelopper et dominer tout le pays : cette double manœuvre, cette double conquête occupe la libre-pensée et remplit déjà vingt-cinq années de l'histoire de France.

Ni trop de temps ni trop d'efforts en comparaison des succès obtenus : une vaste législation civile et morale ; le bouleversement des habitudes traditionnelles ; une atteinte profonde à l'âme et à l'esprit d'un peuple.

Le nom de Dieu est rayé de la langue politique. Il n'a pas été prononcé une seule fois officiellement par les chefs de l'Etat qui, depuis

LA RELIGION NOUVELLE. — l.

l LA RELIGION NOUVELLE

vingt-cinq ans bientôt, se sont succédé : MM. Grévy, Carnot, Gasimir-Perier, Félix Faure, Loubet, tous catholiques cependant et qui se défendaient d'avoir des desseins hostiles à la religion. Dans aucune circonstance, même solennelle, glorieuse ou tragique, la puissance divine n'a reçu l'hommage officiel ni d'un président de la République ni d'un fonctionnaire civil. Les représentants de l'autorité publique ne pénétrent dans l'église que pour assister à un mariage ou bien à un enterrement ; et là ils se comportent comme si les convenances mondaines leur servaient de règle unique. Parmi les quatrevingt-six préfets, pas un ne peut faire ses Pâques ni entendre la messe dominicale. Sans doute, aucune loi ne le lui défend ; mais les usages qui se sont formés le lui interdisent ; et s'il osait les enfreindre, il se verrait immédiatement dénoncé par la presse libre penseuse militante ou par quelque comité anticlérical ; il encourrait infailliblement la suspicion de ses chefs et serait bientôt destitué sous un prétexte quelconque, en réalité pour ce seul motif-là. De même, les autres agents du pouvoir politique et une foule d'administrateurs qui dépendent plus ou moins du gouvernement ; de même, en province comme à Paris, les chefs du service de l'instruction publique. S'ils ont des sentiments catholiques, les hommes qui occupent ces places sont voués à une apostasie de fait.

Que l'exemple du monde civil officiel se pro-

page au loin, personne n'en pourrait être surpris. L'indifférence religieuse systématique pratiquée par tant de personnages s'accorde trop bien avec les théories scientifiques ou philosophiques en vogue depuis longtemps déjà. La littérature, les romans et les journaux ont vulgarisé l'idée que l'humanité se suffit à ellemême, qu'elle ne reçoit rien d'une puissance supérieure ou plutôt qu'elle est la véritable et unique puissance supérieure.

La foule, principalement d'abord dans les milieux ouvriers, puis à présent dans les campagnes, s'est laissé envahir par cette conception qui correspond aux révoltes de la souffrance et aux vœux de l'envie. Enfin, une multitude d'instituteurs primaires officiels répandent l'indifférence ou l'hostilité religieuse, à l'exemple de leurs chefs, qui se considèrent comme ayant mission de former des esprits et des consciences complètement émancipés de la foi. Ce sera plus tard, pour les historiens et pour les philosophes, un surprenant sujet d'étude que le rôle rempli par la pédagogie née de l'esprit laïque.

Jadis, pour dresser l'inventaire de notre état moral et social, il fallait dépouiller des statistiques variées, enchevêtrées, parfois mystérieuses ; posséder les méthodes et le langage de l'Institut et même faire partie de l'Institut ; car le particulier qui se mêlait plus ou moins d'économie publique avait l'air d'un profane présomptueux et maladroit, d'un simple touche-à-tout.

Maintenant, les pièces de l'enquête sont à la portée de n'importe quel citoyen qui veut y jeter un coup d'œil pour se distraire. Elles s'étalent comme une exposition permanente.

La famille en est à fournir par an dix mille divorces ou davantage. Les magistrats chargés de dissoudre les mariages succombent sous la besogne, tout en pratiquant le système des fournées. A Paris, telle chambre du tribunal civil a, dans une seule audience, prononcé deux cent quaire-vingt-quatorze jugements de divorce. En une seule audience ! On les avait laissés s'accumuler ; on les a réglés en bloc, pour débarrasser les cartons où d'autres demandes de divorce se sont tout de suite engouffrées en tas. La population décroît ; le divorce augmente et va s'augmenter d'autant plus que nombre d'écrivains, d'avocats et de législateurs travaillent à le rendre d'un usage plus facile et plus expéditif.

Religion, famille, propriété^ devise d'un temps qui n'est pas loin de nous, devise inapplicable aujourd'hui. Le général Trochu déclarait que c'était la sienne, quand, au lendemain de Sedan, les membres du gouvernement de la Défense nationale le désignaient pour leur chef. Parmi eux figuraient Jules Favre, Gambetta, Ferry, Picard, Eugène Pelletan, Grémieux, d'autres vieux débris, d'autres jeunes espérances. Ils n'aimaient pas la religion, s'en étaient affranchis pour leur compte personnel et rêvaient d'une société qui ne lui accorderait aucun prestige ex-

téricur ; mais ils ne songeaient pas à faire de la guerre religieuse un programme politique. Une autre lutte les absorbait, celle qu'il fallait soutenir contre les Prussiens, maîtres des routes qui conduisent vers Paris. Alors, la plupart des libres-penseurs eux-mêmes comprenaient le besoin de puiser aux sources pures pour réconforter le patriotisme. Ils le disaient volontiers dans la conversation. Ainsi en témoigne un des deux volumes où subsiste l'émoi de cette période tragique ; livres pleins de chefs-d'œuvre écrits au jour le jour, lorsque Louis Veuillot, frémissant de douleur et de fierté, lançait coup sur coup l'appel indomptable dont la vibration sublime dominait dans les âmes les cris de la populace et de la Prusse victorieuses.

« M. Pelletan, député des fières et joyeuses banlieues de Paris, m'apparut avec une mine plus contente que la mienne, lorsque j'eus l'honneur de le rencontrer le 5 septembre, dans la rue Taranne, dès le matin. 11 était membre du gouvernement d'une république qu'il venait de faire ; je me trouvais citoyen de cette république-là. A son sourire, j'admirai que la sécurité fût pour lui, l'inquiétude pour moi... ^>

Louis Veuillot exprimait l'inquiétude causée par le désordre des esprits et surtout par certains emportements des passions antireligieuses. Pelletan répondait : « Nous pouvez-vous croire si stupides, que nous voulions gêner qui que ce soit dans son droit et dans sa liberté et descendre à

persécuter l'Eglise ? Non, religion, famille, propriété, c'est la République. Il faut oublier de vains discours. Et quand même vous nous croiriez des persécuteurs, ne voyez-vous pas là Trochu ! Trochu nous a dit hier, au conseil, pour première parole : — Je suis catholique et je veux mourir dans ma peau de catholique. — Et certes, aucun de nous n'y a vu sujet de l'écarter ou de le contredire ))^.

Religion, famille, propriété, la formule paraissait encore très respectable et très nécessaire jusqu'aux environs de 1875. Puis elle fut reléguée à l'arrière-plan, bientôt voilée, ayant été mutilée déjà.

Peu à peu l'idée religieuse disparut complètement de l'ancien palladium. Au fait — se dirent les mcîtres de la société nouvelle — au fait, quel besoin pourrions-nous avoir de la religion, si ce n'est pour la combattre et vivre de ce combat? Et ils entreprirent la laïcisation, dont ils vécurent, en effet, vingt-cinq ans.

I. — « L'enseignement congréganiste, renfermé « dans ses légitimes proportions, subsistera... « Votre liberté est entière, absolue; vous fondez « autant d'écoles congréganistes que vous vou- « lez... De quoi vous plaignez-vous?... Usez de « la liberté ! »

Qui donc a donné ces assurances, dont l'énoncé apparaît comme un invraisemblable souvenir, et comme une impossible dérision ? Oui ? Jules Ferry, devant le Sénat, le 9 décembre 1879, pendant les débats mouvementés qui préparaient la sécularisation des écoles communales.

Alors, la tactique des sectaires voulait que Fœuvre laïcisatrice se présentât sous les apparences de la justice et de la liberté et même avec toutes les grâces de la délicatesse et du scrupule. Jules Ferry exhibait sa pudeur indignée, se plaignant d'être en butte aux critiques aveugles et aux soupçons injurieux. Lui, rêver de priver qui que ce fût d'une seule liberté légitime ? Il ne pouvait souffrir qu'on lui attribuât cet inconcevable dessein ; et il prodiguait son indignation, ses preuves, ses promesses, appliqué à procéder selon toutes les règles du genre persuasif.

« L'enseignement congréganiste subsistera... « Usez de la liberté ! »

Elles produisent aujourd'hui un bel effet de dérision les garanties offertes solennellement par le ministre libre-penseur.

On aurait tort, sans doute, d'accuser Jules Ferry de s'être, à ce moment-là, conduit d'après une mauvaise foi positive, complète et délibérée. Peut-être, et même probablement, jugeait-il nécessaire d'accorder aux congrégations enseignantes un délai presque indéfini ; mais si, par habitude et par nature, il était très tenace, il sa-

vait varier avec énergie ; curieux penchant qui se trouve indiqué, involontairement, jusque dans le titre de l'ouvrage destiné à retracer le rôle de cet homme politique : Discours et opinions de Jules Ferry, Plus tard, le laïcisateur devait consacrer la théorie des « opinions successives » , lesquelles, comme lui répondait M. Andrieux, « pour être successives n'en étaient pas moins contradictoires ».

Mais que valait, en somme, sa sincérité partielle et toujours instable ? Au fond, rien ; puisqu'il travaillait pour le parti qui poursuivait la ruine complète des Ordres religieux. Jules Ferry connaissait à merveille les aspirations et la volonté du monde libre-penseur militant, aspirations et volonté que Paul Bert exprimait avec un lyrisme abondant et brutal ; avec une assez grande dissimulation aussi, puisque les discours préparés pour la Chambre différaient considérablement des diatribes prononcées devant des assemblées d'instituteurs et paraissaient admettre le maintien, au moins provisoire, des congrégations par lui dénoncées et condamnées ailleurs. C'était la procédure adoptée.

Jules Ferry s'y rangeait d'instinct, chargeant l'avenir de conserver ou de supprimer les droits dont la légitimité était alors reconnue ; suivant les besoins du moment. Il reprochait même aux congréganistes une injuste défiance vis-à-vis de l'administration et il offrait de les autoriser !

Quelques mois avant de promettre que l'ensei-

gnement congréganistc subsisterait, il disait devant la Chambre ^ :

« Oui peut empêcher les congrégations non autorisées de se ranger à ce régime de l'autorisation dans lequel des congrégations tout aussi pieuses, tout aussi recommandai) les, Yiveni depuis de longues années ?... » >Et M. Keller s'étant écrié : « Vous ne donnez plus d'autorisation », le ministre se hâtait de répondre que la nouvelle loi n^interdisait « en aucune façon les congrégations de femmes », lesquelles, si elles voulaient se faire autoriser, n^avaient qu' « à pro- « duire leurs statuts ». Et « un décret du pouce voir exécutif y suffirait ». Plus encore : Jules Ferry déclarait que « la loi ne s'opposerait même pas à ce qu'une congrégation d'hommes vînt devant la Chambre apporter et faire approuver ses statuts ». \J Officiel note ici des exclamations à droite et un mouvement à gauche.

Le ministre voulut devancer la réplique et avoua que les Jésuites n'avaient rien à espérer ; mais il continua son raisonnement et précisa ses promesses en désignant les Picpuciens, les Maristes et « quelques autres congrégations ». La droite, ne pouvant prendre au sérieux ces offres insinuantes, il employa une sorte de défi, prévoyant que le défi ne serait pas relevé : « Qu'estce qui vous autorise à croire que si elles (les congrégations) apportaient ici leurs statuts, la Chambre refuserait de les autoriser, sans exception ni distinction ? Qu'est-ce qui vous le dit ?

En tout cas, elles ne Font jamais fait ; elles n'ont jamais pensé à l'essayer ».

Et si elles Pavaient essayé ? Il n'eût pas sans doute engagé une nouvelle lutte à leur profit cette fois et rompu avec le gros du parti, qui entendait bien que toutes les assurances plus ou moins perfides tourneraient finalement en cyniques i3rutalités. Au sujet des congrégations de femmes, Jules Ferry affirmait que la question était très simple et qu'un décret suffisait. Il savait bien au fond qu'il ne s'engageait à rien. Se fût-il trouvé engagé, la méthode des « opinions successives » aurait fourni les procédés nécessaires à une volte-face nouvelle.

La majorité jacobine ne se méprenait pas sur le caractère dérisoire de ces insinuations et de ces garanties. Vingt-cinq ans après, mis en demeure de demander l'autorisation, les Religieux et les Religieuses ont obéi pour la plupart ; et, cette fois, ce n'est pas un décret du président de la République qui a suffi... pour les abolir : c'est le gribouillage d'un Rabier.

Et tout ce qui se dit et s'écrit encore contre les congrégations vise positivement le clergé séculier et aussi les laïques, ne l'oublions pas. Les doctrines incriminées sont celles que tout chrétien professe et doit professer. Les maniaques qui nous gouvernent veulent frapper l'enseignement religieux dans les églises et dans les familles.

Que ce parti ne puisse se rassasier de perse-

cuter et de détruire, on se l'expliquerait peut-être par la force de l'entraînement et de l'exaltation. Mais qu'il n'éprouve aucune fatigue, aucune gêne, aucune honte, à se démentir et à mentir de la sorte et qu'il ne ressente pas l'appréhension des désastres préparés pour lui et par lui !...

Il a cependant une apparence d'excuse, puisque les hommes les plus intelligents, de même que la foule inepte, laissent d'ordinaire se perdre les leçons qui surgissent à leurs yeux et, d'accusateurs, deviennent victimes, n'apprenant d'ailleurs dans le second état rien de plus que dans le premier.

Trois fois, depuis vingt années, nous en aurons eu le saisissant exemple : Gambetta, Jules Ferry, Waldeck-Rousseau.

Est-il arbitraire le rapprochement de ces trois noms contemporains, sous l'autorité d'une même loi mystérieuse et vengeresse ? Non ; il s'impose.

En pleine apogée, Gambetta vit s'anéantir la puissance qu'il avait acquise par une pratique coupable et qu'il souhaitait tardivement de mieux employer. L'un des premiers, sous prétexte de renforcer l'unité morale, il avait soufflé la haine. La formule : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! » présageait tous les fléaux qui se sont abattus sur la religion, sur l'armée, sur l'ensemble de l'ordre public : elle résumait le pacte conclu entre Gambetta et les ennemis de tout droit. Le tribun qui aspirait à se changer en homme d'Etat avait

souscrit l'esclavage et la complicité, condition de la faveur révolutionnaire, prix habituel de la popularité et de l'influence. Quoiqu'il ne fût pas sectaire, Gambetta s'était assujetti à l'autorité des sectaires, espérant, bien entendu, leur imposer plus tard un frein et même, sans doute, se dédommager contre eux de l'abaissement qu'il avait cru devoir accepter. Eux le favorisèrent et le soutinrent à ce point qu'il put se considérer comme le maître de la situation, puisque, sous le drapeau de la lutte religieuse, il régnait et gouvernait vraiment, quoique sans responsabilité. Croyant saisir le moment de pratiquer une politique nouvelle, il se mit à parler de concorde et groupa autour de lui des hommes qui représentaient plus ou moins les opinions dont il s'était fait l'adversaire. Tout en dirigeant l'assaut contre les congrégations, il avait médité un programme d'apaisement religieux pour la période suivante. Dès le commencement du pontificat de Léon XIII, il exprimait (dans sa correspondance privée), l'espoir de voir s'accomplir entre l'Eglise et la République « un mariage de raison ». Il poursuivait cette pensée, partie essentielle d'un programme de pacification générale. Vers la fm de 1882, jugeant terminé son rôle de président et opportune une seconde campagne ministérielle, il disait : « Je rentrerai en janvier, par un discours de bonne humeur ». Mais la maladie le tenait déjà. Un accident vulgaire en précipita l'aggravation . Le 1^^ janvier 1883,

Gambefcta devenait la proie de la mort et l'instrument des vaines apothéoses.

Jules Ferry, après un opiniâtre labeur pour appliquer la laïcisation scolaire, essaya lui aussi d'un retour aux idées libérales. Les déceptions, comme les jouissances du pouvoir, avaient, dans Tâme autoritaire et positive du tenace Vosgien, stimulé le désir de consolider par la modération les résultats d'une lutte ardente et prolongée. Il avait d'ailleurs fait quelques découvertes, celle de l'Eglise entre autres, dans laquelle il apercevait une puissance morale trop difficile à vaincre, qu'on ne savait comment remplacer et dont, suivant lui, les libres-penseurs pouvaient espérer concours et renfort. Il se souvenait à peine d'avoir été jadis, selon sa formule, l'homme des « destructions nécessaires ». En somme, secoué par l'ébranlement qu^il avait déterminé et envisageant la ruine accomplie, Jules Ferry estimait que son parti et la France avaient surtout besoin d'hommes capables de construire. Il le dit avec netteté, s'adressant aux adversaires de la veille, les vaincus ; répétant coup sur coup ses invites du haut de la tribune de la Chambre, d'où il allait bientôt disparaître, étonné que ses propositions eussent été si mal accueillies; convaincu toujours que l'influence qu'il avait possédée pour une œuvre mauvaise il en disposerait aisément pour le bien. Repêché dans la déroute d'un scrutin et transformé en sénateur, Jules Ferry continua de combiner des plans et des programmes

destinés à l'avenir prochain, réglé par lui. L'élévation à la présidence du Sénat semblait un présage très clair, une garantie de succès ou plutôt le succès lui-même. L'agitateur allait restaurer la paix, l'ancien démolisseur montrerait qu'il savait se servir de la truelle, encore mieux que de la pioche... La mort l'attendait, l'enleva, l'engloutit.

Du trépas de Jules Ferry, trépas inopiné et plein de leçons comme celui de Gambetta, nul enseignement ne fut tiré, sauf peut-être par Waldeck-Rousseau, persuadé qu'il saurait, lui, réussir où les deux autres avaient succombé. Ce n'est un secret pour personne que Waldeck- Rousseau tenait depuis longtemps en réserve un programme de revanche libérale et pacificatrice. On peut même dire qu'il l'avait conçu dès la première heure, comme la suite et la contrepartie nécessaires de l'aventure qu'il risquait en se faisant le fauteur de la politique jacobine. Ayant enrégimenté les énergumènes anticléricaux ou collectivistes et utilisant le concours de l'anarchie militante, Waldeck-Rousseau avait créé une armée d'invasion, de conquête et de pillage, armée contre laquelle il comptait bien guerroyer plus tard et qu'il aurait décimée luimême, à la tête d'autres troupes recrutées, celles-là, dans les anciens contingents gouvernementaux. Trop avisé pour ne pas prévoir les nécessités qui se dresseraient devant lui, au lende-

main de l'inquiétante victoire en perspective, il ne l'était pas assez pour évaluer justement la force impulsive qu'il donnait aux instincts destructeurs par lui organisés. D'avance aussi, les complices et les maîtres, que, naïvement, il s'imaginait conduire, s'assuraient les moyens et guettaient l'heure de châtier sa fatuité. Quand il quitta le pouvoir, il n'exerçait plus aucune direction. Atteint dans son énergie morale et dans sa vigueur physique, troublé, dérouté, excédé, il ne sut faire qu'un geste arrogant et vain. L'émérite pêcheur à la ligne avait supposé qu'on prend les requins comme les carpes ; et son futile engin brisé entre ses doigts, il regardait, stupéfait, s'agiter les requins, qui digèrent à merveille même de gros hameçons. Quand Waldeck- Rousseau regagna la haute mer, il n'était plus bon que pour les croisières en yacht, et il démontra ce qu'il continuait d'ignorer lui-même : à savoir que pour se diriger il avait besoin d'avoir le vent en poupe. N'ayant pas supposé que lèvent tournerait, voilà déconfit et à la dérive l'amateur de pêche qui s'était pris pour un vrai marin. Deux fois, depuis qu'il avait cessé de gouverner, il essaya de morigéner la bande par lui amenée au pouvoir et qui lui avait fait connaître la douceur d'être adulé. Deux fois, il s'aperçut que son éloquence (comme son ancien libéralisme soudainement réveillé) détonnait, heurtait le dédain ou se perdait dans le vide, chancelait, étourdie, creuse et fiasque. Donc il s'en alla épuisé, irrité,

s'imaginant avoir recueilli de nouvelles raisons de mépriser l'espèce humaine. L'ingratitude et la sottise sont-elles donc d'hier ou d'aujourd'hui ? C'est lui surtout qui fut ingrat en livrant aux passions jacobines les intérêts et les principes de la société où il faisait figure de personnage. C'est lui surtout qui donna un exemple de sottise en s'imaginant qu'il serait plus fort que les instincts déchaînés par sa rhétorique. Jusqu'à la fin d'une longue domination et après, il n'a pas compris l'essentiel de son rôle. Il ne se doutait pas qu'il n'était qu'un manœuvre dans les mains des hommes qui l'avaient pris pour chef. Il se persuadait qu'on avait de lui la belle idée qu'il savourait en son for intérieur et aussi publiquement. Les vulgaires jacobins, ayant rencontré un complice que dévorait la vanité, l'ont embauché, l'ont employé, l'ont servi, l'ont payé et l'ont congédié... Ensuite, ils l'ont laissé se morfondre, parce qu'ils n'attendaient plus rien de lui. Quel autre profit pouvait-il raisonnablement espérer d'eux ?

Comme sa surprise, impardonnable était le dépit qui, s'abattant sur sa santé en ruines, le poussait vers la tombe. Le sort encouru par Ferry et par Gambetta n'avait-il donc pas une signification suffisante? Ni même celui de Mirabeau, ni d'autres encore ? Car enfin, la terrible leçon se rencontre dans toutes les annales !

On cite souvent l'exemple des hommes qui ont réussi par l'immoralité. C'était même jadis un

argument préféré des sceptiques pour incriminer la Providence. Très vieille histoire encore, puisque le livre de Job la raconte. Mais il faut observer les suites ou le lendemain du succès. Alexandre Dumas fils, qui s'embrouilla maintes fois en jouant le penseur, le docteur et le casuiste, a pourtant vu clair, certain jour. A propos du scandale causé par les prétendus triomphes des hommes sans scrupules, il disait : « On ne regarde pas assez longtemps ». Gambetta, Ferry, Waldeck-Rousseau donnèrent cet insupportable scandale de l'injustice prospère. On ne fait pas attention qu'ils l'ont expié.

Qu'ils furent imprévoyants et maladroits ces adeptes de la politique pratique et quel tour leur a joué leur malice orgueilleuse ! Tous trois s'étaient beaucoup divertis au détriment des gens naïfs, que la fierté et la conscience main-^ tiennent dans la servitude des principes moraux. Gambetta, d'une ignorance lamentable, mais doué d'un instinct et d'un souffle puissants ; Jules Ferry, audacieux, mais rude et lourd et empêtré dans une demi-culture épaisse ; Waldeck-Rousseau, fin, élégant, ferme, glacé, muni seulement des aphorismes juridiques et parlementaires, sur la valeur desquels il n'aurait pas dû se méprendre, les ayant maintes fois déformés et falsifiés selon la circonstance ; tous trois ont honoré surtout l'habileté dont chacun d'eux se croyait la personnification supérieure et exclusive. Ils ont réussi ; mais en fm de compte leur

succès leur a fait horreur. Ce sont, paraît-il, des noms glorieux. Alors, la gloire pourrait être un simple vernis qui, à peine séché, se fendille et s'écaille, trop mince pour masquer les crispations soulevées par l'agonie sur la figure du héros.

II. — Un Manuel des lois de renseignement primaire, publié en 1889 par M. Le Provost de Launay, alors député, aujourd'hui sénateur, résumait ainsi la législation établie pendant une période de quatorze ans : « De 1875 à 1889, une douzaine de lois ont été promulguées, créant toute une organisation nouvelle, exagérant les droits de l'Etat, modifiant les prérogatives des Conseils généraux et des Conseils municipaux, grevant les finances départementales et communales, restreignant la liberté de l'enseignement privé et des associations, imposant des obligations étroites aux pères de famille... La loi du 30 octobre 1886, la plus importante, qui comporte 68 articles, a été interprétée par une douzaine de décrets dont l'un, celui du 18 janvier 1887, ne compte pas moins de 195 articles. Ces décrets eux-mêmes ont donné lieu à un certain nombre d'arrêtés, et l'arrêté du 18 janvier 1887, complété le 24 juillet 1888, se développe en 271 articles. D'autre part, ces décrets et arrêtés ont été commentés, du 11 novembre 1886 jusqu'à^ cei jour, par une trentaine de circulaires ministé-i rielles » 3.

Cette vaste et confuse législation s'est encore étendue et compliquée en accentuant son hostilité à rinfluence religieuse. La nouvelle loi sur les associations (1901) et d'autres que l'on prépare augmentent beaucoup l'importance de la lutte engagée depuis vingt-trois ans, toujours dans le sens primitivement marqué et au moyen des mêmes formules.

Deux mots, neutralité et laïcité, résument le plan qui a réglé tant d'efforts. La neutralité est le prétexte ; la laïcité, le moyen.

Le programme de l'entreprise était complet dès l'origine ; mais il n'a été mis en application que d'une manière successive et avec un remarquable esprit de dissimulation méthodique.

Dans la première phase, nous voyons établir la gratuité (16 juin 1881) ; moins d'un an après (28 mars 1882), l'obligation. Alors, et pour quelque temps, la neutralité conserve un rôle restreint et une attitude modérée ; déjà, néanmoins, une atteinte très profonde est infligée aux principes traditionnels et au prestige de la foi : l'enseignement de la religion disparaît des écoles primaires communales (publiques). A sa place surgit r « instruction morale et civique ». Une révolution s'accomplit en une ligne et par un mot; et ce mot va donner lieu à un extraordinaire effort pédagogique qui montrera déçues et désemparées, aussitôt que triomphantes, la moderne philosophie et la pédagogie encore toute neuve et toute fraîche.

Mais la laïcisation du programme faisait prévoir que la situation des congréganistes comme instituteurs publics deviendrait de plus en plus illogique et difficile ; d^ailleurs, Tidée de leur interdire l'enseignement officiel, idée annoncée depuis assez longtemps, s'approchait, et bientôt agiterait le monde parlementaire. Tout en exhortant les Frères et les Sœurs à faire tous les sacrifices possibles pour user de leur droit et conserver leur influence dans l'école communale, les ëvéques encourageaient partout la fondation de l'école privée, prochain et indispensable refuge de l'instituteur ou de l'institutrice congréganiste. Suivant le langage du cardinal Guibert, les écoles chrétiennes devenaient « l'œuvre capitale de notre temps ». Elles avaient pour unique ressource financière la générosité des catholiques. Ceux-ci, qui supportaient, comme tous les citoyens, la surcharge d'impôts produite par le développement des écoles publiques, devaient, en même temps, faire les frais des écoles privées. Ils payaient donc deux foisj dans leur pays, le budget de l'enseignement.

L'aggravation prévue se réalisa par la loi du 30 octobre 1886, qui, après avoir laïcisé le programme, laïcisait le personnel enseignant et mettait les congréganistes hors des écoles officielles.

Si impatients que fussent les auteurs de la réforme, ils subissaient la nécessité de procéder d'une manière graduelle, pour remplacer tout ce

qu'ils supprimaient en fait de personnel, de constructions et de revenus.

Jusque-là, jusqu'en 1886, le nombre des congréganistes qui donnaient l'enseignement dans les écoles publiques, c^est-à-dire dans les écoles communales, restait encore élevé, quoi qu'il eût été réduit continuellement, à mesure que les laïcisateurs en trouvaient l'occasion et les moyens. Beaucoup des écoles dont disposaient les communes avaient été, souvent de vieille date, fondées par des familles, par des particuliers, au moyen de dons et de legs, et sous la condition que l'argent serait employé pour l'enseignement congréganiste. Quand on laïcisait une école de ce genre, la condition se trouvait violée. Les héritiers des donateurs réclamaient le remboursement des sommes qui avaient été versées au profit des Frères ou des Sœurs et que la laïcisation détournait de leur but ; ensuite, ils rétablissaient l'école congréganiste, devenue institution privée. Depuis 1886, les procès relatifs aux fondations scolaires n'ont pas cessé en France. La plupart du temps, les communes ont dû rembourser, puis, par conséquent, prendre à leur charge l'entretien de l'enseignement, laïque cette fois.

Toute une série de combinaisons financières a été essayée pour effectuer la transformation et aussi pour multiplier les écoles. Les villes, les départements et l'Etat unissaient leurs efforts. Même avant la loi de laïcisation, une caisse spé-

ciale, dite Caisse des écoles, avait absorbé 172 millions pour le seul enseignement primaire. Elle avait disparu en laissant un programme de dépenses nouvelles représentant 460 millions ^. Deux ans après la mise en train de la laïcisation générale, M. Combes, alors simple sénateur, annonçait que le budget de cet enseignement était destiné à atteindre bientôt le chiffre de 240 à 250 millions par an.

En 1889, un relevé total et détaillé des laïcisations et de leurs résultats fut entrepris par l'autorité ministérielle. Il démontra que, durant une période de dix années (1879-1889), les municipalités avaient enlevé aux congréganistes 5.218 écoles. Presque toutes celles-ci avaient été bientôt rétablies avec le titre d'écoles libres, et grâce aux subsides volontaires fournis par les catholiques.

En vingt ans (1879-1899), outre leur part d'impôts pour l'enseignement officiel dirigé contre eux, les catholiques ont entretenu plus de 13.000 écoles congréganistes privées (2.798 pour les garçons ; 10.245 pour les filles ; 339 mixtes) qui avaient un chiffre d'élèves de 1.217.586 ^. Pour Paris, la fondation de ces établissements avait, en 1890, coûté 23.350.000 francs, et leur entretien annuel représentait une dépense volontaire de 2.548.000 francs. Chaque diocèse de France soutenait la lutte.

En même temps que la laïcisation retirait les écoles publiques aux congréganistes, ceux-ci

étaient atteints encore par un régime fiscal j3articulier, créé pour eux, c'est-à dire contre eux. Il s'appela la loi d'accroissement, puis la loi d'abonnement.

La lutte prit en 1900-1901 une extension nouvelle, soudaine et prolongée, par suite de l'arrivée aux affaires du ministère Waldeck-Rousseau, qui résultait lui-même de l'affaire Dreyfus. L'émoi prodigieux que causait cette affaire parut aux libres-penseurs militants l'occasion, toujours attendue, d'exécuter contre les congrégations une attaque générale.

Tout d'abord, on procéda d'une façon indirecte en affectant de laisser de côté la question de l'enseignement, qui, en réalité, demeurait l'un des grands soucis du nouveau ministère et de sa majorité.

Le prétexte et le système choisis consistaient à présenter une loi complète concernant les associations de tout genre, les associations laïques, professionnelles et autres, aussi bien que les associations religieuses. La loi nouvelle étendait et réglait les droits de tous les gens associés pour un but quelconque. Elle offrait ainsi, au premier abord, le caractère d'une grande réforme libérale.

Seulement, la formule adoptée pour défmir l'association en général était rédigée de telle manière qu'elle excluait du droit commun tous les couvents. Ceux-ci tombaient sous le coup

d'un régime d'exception et se trouvaient moralement condamnés.

D'après la loi proposée, les seules associations normales et licites étaient celles dont les membres conservaient ce qu'on appelait la plénitude de la « personnalité civile », c'est-à-dire le droit de se marier et de faire « ce qui est dans le commerce ». Liés par les vœux de pauvreté, d'obéissance et de chasteté, les congréganistes encouraient ainsi une véritable interdiction.

On le vit abondamment lors des longs débats qui occupèrent les Chambres en 1900-1901. Le vœu devint le sujet de nombreuses dissertations philosophiques, morales, juridiques. Waldeck- Rousseau et beaucoup d'autres orateurs soutinrent que le vœu, par lequel un congréganiste s'engage à vivre dans l'obéissance, dans la pauvreté et dans la chasteté, constitue une renonciation à la personnalité civile et entraîne une déchéance au moins partielle. Suivant la thèse maintes fois développée, on cesse d'être citoyen en faisant ce vœu, et par conséquent on ne peut plus bénéficier des droits reconnus aux autres citoyens. Par conséquent, aussi, on perd certains avantages que les lois garantissent. Mais on continue de supporter des obligations spéciales, que les lois prescrivent ; notamment la nécessité de demander des autorisations. Au premier abord, ce système paraît absolument contradictoire et incompréhensible. Frappés d'une flétrissure morale et juridique ; déclarés

incompatibles avec le droit public de la société ; condamnés à disparaître, comment les couvents auraient-ils pu obtenir, d'une manière quelconque, l'autorisation qui leur aurait permis de subsister ?

Bien que la contradiction fût flagrante, Waldeck-Rousseau y restait quand même attaché, pour des raisons d'ordre politique. Il ne voulait pas détruire l'ensemble des congrégations. Il se proposait d'en conserver un certain nombre, notamment celles qui, depuis longtemps, étaient munies d'une autorisation et plusieurs de celles qui s'étaient formées sans avoir encore rien demandé.

Il fallait donc que toutes les congrégations non autorisées demandassent l'autorisation au Parlement. La plupart (sauf les Jésuites, les Bénédictins, les Carmélites, etc.) se soumirent à cette mesure ; et une énorme quantité de documents concernant statuts, liste des personnes, état de la fortune, fut remise entre les mains des députés, afin que ceux-ci pussent accorder ou refuser l'autorisation en connaissance de cause.

Un fait incroyable se produisit alors.

La Chambre décida que tout le travail, si agité et si prolongé, qui d'abord avait pour but de contraindre les associations religieuses non autorisées à solliciter l'autorisation, devait se terminer par le rejet de toutes ces demandes!

Ainsi la loi de 1901 déclarait qu'il ne devait plus y avoir que des congrégations autorisées ;

et le parti politique qui appliquait cette loi notifiait que pas une seule autorisation ne serait accordée ! La loi qui devait réglementer l'existence des maisons religieuses jusque-là non autorisées ne leur réservait plus que des rigueurs : interdiction de vivre, dispersion, sous peine d'amende et d'emprisonnement.

Plus encore : frappées et détruites comme les autres, les maisons religieuses autorisées. Certaines exceptions sont faites en faveur des œuvres de charité et des missions lointaines ; mais les congrégations autorisées, surtout celles qui s'occupent de l'enseignement, sont condamnées à leur tour. Le programme adopté par la majorité de la Chambre est celui-ci : aucune congrégation contemplative et surtout aucune congrégation enseignante ne doit plus exister en France.

Ce ne sera pas tout, il s'en faut encore. L'idée d'interdire l'enseignement aux simples prêtres séculiers gagne les esprits . On se prépare à l'appliquer, bientôt peut-être, aux maisons de l'enseignement secondaire. Elle procède aussi de la théorie réprobative du vœu, puisque les prêtres séculiers vivent dans le célibat, s'abstiennent du commerce et sont astreints à l'obéissance envers l'autorité spirituelle. Maint discours retentissant et des centaines d'articles publiés chaque jour dans la presse libre-penseuse proclament que tout individu qui s'incline devant le dogme religieux se dégrade et encourt

la déclléance civile, du moins au point de vue de la liberté d'enseigner.

Nul ne sait combien de temps les simples laïques cbrétiens resteront encore à l'abri de la sécularisation officielle, qui supprime les congrégations après leur avoir offert l'école privée comme un asile inviolable et qui, tout d'abord, devait se borner à la neutralité dans le programme des études ; car la libre-pensée, soigneuse si longtemps de feindre envers la religion et envers les croyances un respect absolu, s'en prend aujourd'hui à l'Eglise concordataire, pour aller ensuite plus loin.

III. — Dans la crise actuelle, le maintien du Concordat apparaît , au premier coup d'œil , comme une invraisemblance extrême. Comment un parti et un régime qui ont en vue la lutte contre l'Eglise et contre la foi peuvent-ils conserverdes liens administratifs avec le Saint-Siège? La libre-pensée militante et gouvernante annonce toujours l'intention d'abolir le Concordat et elle multiplie les efforts qui doivent le rendre impraticable ; mais, en même temps, elle veille à retarder la rupture. Et le monde observe l'étonnant spectacle d\me nation où le gouvernement est antireligieux et où les évêques et les curés sont nommés après un accord avec ce gouvernement et rétribués par son intermédiaire.

Etrange au premier aspect, l'anomalie a cependant des causes très simples. Le budget des

cultes n'est, en aucune manière, quoiqu'on l'insinue souvent, une générosité provenant de l'Etat. 11 ne représente qu'une partie des revenus des propriétés ecclésiastiques confisquées dès le début de la Révolution. Pie VII ne passa sous silence l'œuvre spoliatrice qu'en retour d'une indemnité versée au clergé sous forme de traitement. D'ailleurs, l'acte de confiscation (la formule en fut rédigée par Mirabeau lui-même) contient cette reconnaissance et cette promesse formelles :

« Qu'il soit déclaré premièrement, que tous les biens ecclésiasliques sont à la disposition de la nation ; à la charge de pourvoir d'une manière convenable a«cc /ra/s c/ff culte^ à Venlretien de ses ministres et au soulagement des pauvres, sous la surveillance et d'après les instructions des provinces. Secondement, que selon les dispositions à faire pour les ministres de la religion, il ne puisse être affecté à la dotation des curés moins de 1,200 livres, non compris le logement et jardin en dépendant ».

Approuvé par 568 voix contre 346 (40 voix nulles), ce texte législatif date du 2 novembre 1789, c'est-à-dire de l'aurore de la période révolutionnaire. En général, les Jacobins ne le connaissent pas ; mais l'eussent-ils sous les yeux qu'ils le déclareraient nul ; la monarchique théorie du (( fait du prince », pour laquelle ces démocrates éprouvent une impétueuse inclination, leur permettant toujours d'accommoder la justice selon leurs appétits.

Néanmoins, les mots « à la charge de pourvoir » constituent bien une obligation correspondante au titre de propriétaire que l'Etat s'attribue. L'engagement est explicite et perpétuel. De plus, il fut souscrit avec empressement par les légistes de la Constituante, qui ressentaient le besoin de donner à leur confiscation une figure aussi honnête que possible. Ils avaient imaginé de développer à outrance la thèse que la nation possède tout, dispose de tout et a le droit de tout régler. Mais de leurs raisonnements il résultait toujours que le droit qu'ils affirmaient ne pouvait, du moins, être revendiqué que par un état catholique.

Car enfin, un gouvernement libre-penseur qui prétend employer légitimement à des œuvres libres-penseuses l'argent accumulé par des catholiques pour des œuvres catholiques... c'est d'une morale peut-être très civile à présent, mais, en tout cas, fort peu civilisée.

Elle a cependant ses adeptes résolus, parmi lesquels M. Jaurès veut être compté. Dans un grand discours prononcé à Rouen ^, le bruyant sophiste rhéteur a soutenu que les biens d'Eglise n'étaient pas le patrimoine du clergé. Il paraît croire que ce patrimoine était d'avance réservé à la libre-pensée de notre temps. Il a d'ailleurs une manière d'écrire Thistoire qui vaut sa façon de comprendre la propriété. D'après lui, en 1789, l'Etat, confisquant les biens ecclésiastiques, reprenait une administration et une

gestion qu'il avait « momentanément abandonnées à l'Eglise ».

Douze siècles enfermés dans ce momentanément! A force de brasser la matière sophistique, M. Jaurès confond parfois le majestueux et le cocasse.

En général, les plus fermes partisans de la séparation hésitent devant l'acte décisif qui la rendrait inévitable et prochaine. Résolus d'avance à s'attribuer, quand sonnera l'œuvre favorable, les intérêts et le capital qui ne leur appartiennent pas, ils hésitent, par un double et curieux instinct de prudence.

A en juger d'après l'ardeur dépensée, surtout depuis deux années environ, et en prenant au sérieux les déclarations des individus étranges qui nous gouvernent, il paraît certain que rien ne permettra de retarder la crise. Promesses catégoriques et surabondantes ; préparatifs précipités ; impulsion générale donnée aux volontés et aux esprits : voilà de graves raisons de prévoir une secousse prochaine. La foule des sectaires étant en mouvement, par quel moyen la retenir ? Et puis, les préliminaires de la rupture définitive et radicale sont accomplis déjà.

Donc, selon les apparences, nous avons atteint le bord du fossé ; et la France, conquise et entraînée par les nouveaux jacobins, va faire un saut dans l'inconnu...

Cependant, à plusieurs égards, la réalité est juste l'opposé de ce qu'elle paraît être.

Parmi tant de libres-penseurs qui demandent

la séparation, beaucoup la redoutent et, au fond, n'en veulent absolument pas. Cette disposition se rencontre même chez tels et tels qui accusent M. Combes de simuler une résolution énergique et de songer encore à gagner du temps. En somme, les uns et les autres réclament la séparation parce qu'ils se croient sûrs de ne pas l'obtenir.

Une des rares idées que les jacobins aient débrouillées, et peut-être l'idée unique sur laquelle ils soient fixés, c'est la nécessité pour eux de conserver à tout prix le droit d'intervenir dans la nomination des évêques et des curés et même d'acquérir le moyen de se mêler de la désignation des vicaires. On n'aurait pas besoin de les presser beaucoup pour leur faire avouer qu'ils ambitionnent aussi un contrôle sur le choix des bedeaux, des suisses et des enfants de chœur. Un clergé qui se gouvernerait en dehors de l'administration officielle ; des évêques qui seraient installés et qui exerceraient leur charge sans que l'Etat et sans que nul parti politique laïque aient à donner une autorisation et à disposer d'un contrôle hiérarchique quelconque, c'est, pour un bon nombre de libres-penseurs, une conception effrayante, inadmissible, intolérable. Si l'alternative leur était posée : ou de diminuer l'autorité de l'Etat ou d'augmenter le budget des cultes, ils préféreraient augmenter le budget des cultes. Voilà comment ils sont partisans de la séparation.

32 LA RELÎGI0?>^ NOUVELLE

Est-ce que ce ivest pas l'un deux qui écrivait, l'année dernière : « La formule l'Eglise libre dans l'Etat libre a toujours été pour moi un non-sens... » ? Le monde jacobin raisonne là-dessus avec une application entêtée. Un clergé libre, même partiellement, c'est, à ses yeux, l'impossibilité par excellence. Même, sous le nom de police des cultes, une loi spéciale, inflexible, inquisitoriale, arbitraire et spoliatrice, même un formidable régime de surveillance et de contrainte, tout cela paraît aux jacobins une garantie puérile, s'ils n'ont plus leur mot à dire au sujet de la nomination des évêques et des curés.

Il s'ensuit que ladite séparation ne serait pas du tout une séparation et que d'ailleurs elle n'aurait pas lieu, ni maintenant, ni plus tard.

Mais pourtant, l'agitation à laquelle sont en proie les jacobins; l'élan qu'ils ont pris; les promesses qu'ils répètent parce qu'ils ne savent pas comment les faire oublier, tout ce travail et tout cet émoi ne se dissiperont pas sans avoir produit un résultat. Le bloc en mouvement ne redeviendra pas immobile avant d'avoir, sinon renversé, du moins ébranlé quelque vieille et vaste muraille. Ou bien, il se serait fendu en route ?

Le père du comte de Paris avait, par son testament, recommandé au futur roi, qui ne devait pas régner et qui devait mourir en exil, d'être toujours « du parti de la Révolution ». Et les « hommes d'ordre » , dont Thiers personnifiait

à merveille la mentalité et le type, résumaient l'esprit du gouvernement de Juillet dans la fidélité à la Révolution.

Cependant, cette Révolution-là et celle que chante M. Jaurès ont l'air assez différentes l'une de l'autre. La Révolution offrirait donc des aspects variés, au point que ses enfants risqueraient de lui donner des noms qui ne lui conviennent pas. Ce qu'elle est au juste, on croyait le savoir depuis longtemps et on a toujours besoin de le découvrir.

Beaucoup en ont parlé ; mais peu l'ont bien connue.

Ce qu'elle est au juste? Un besoin de réformes légitimes ; le mouvement des esprits en marche dans la voie du progrès continuel : mais aussi un violent instinct de révolte ; une folie d'émancipation, qui, à la surface sociale, amène successivement des couches nouvelles et qui les expulse l'une par l'autre. Née de l'envie, la révolte engendre l'esprit tyrannique. Le révolté veut maintenir ses conquêtes. Il les défendra donc et en imposera le respect par tous les moyens, puisqu'il se considère comme la source du droit. Une telle conception est essentiellement désordonnée ; et il ne reste d'un peu régulier que le va-et-vient furieux qui se constitue entre l'anarchie et la tyrannie.

L'émancipation d'il y a cinquante ou soixante ans était limitée au monde bourgeois, qui, se croyant assez civilisé pour s'affranchir de Dieu,

gardait quelque chose de la religion à l'usage exclusif de la classe populaire. « Il faut une religion pour le peuple », disaient ces vainqueurs et ces héritiers de l'aristocratie voltairienne. Et ils entendaient bien n'avoir pas d'égaux non plus en perspicacité. Avec une énorme et naïve assurance, Jules Ferry et ses acolytes se chargèrent de contenir et de gouverner les instincts affranchis. Alors le positivisme absorbait la Révolution et lui donnait une forme définitive, scientifique et civilisatrice. Mais le positivisme n'est plus qu'un souvenir. Quelle école et quelle formule apparaissent à sa place ? Le collectivisme de M. Jaurès, une demi-émancipation intellectuelle, politique, économique, à l'usage et au profit des prolétaires : pour eux aussi, désormais, le droit à la jouissance et surtout au blasphème. On leur a livré la morale : on leur livrera f Eglise et la Religion ; et comme tout ce qui doit être détruit a, pour être vraiment détruit, besoin d'être remplacé, on les aidera dans l'œuvre séduisante de se procurer une église, une religion, qu'ils façonneront euxmêmes, suivant leur goût et sur leur modèle.

Ce complément apparaît nécessaire à beaucoup de laïciseurs, qui, s'accusant d'imprévoyance et de timidité, regrettent aujourd'hui de ne pas l'avoir réclamé tout d'abord. Suivant eux, c'est parce qu'il a fait défaut jusqu'ici que la morale laïque ne parvient pas à se tenir en équilibre et menace de s'effondrer comme Tins-

truction laïque. On n'est pas allé assez loin, non plus qu'aux temps de la Terreur, où les bourreaux n'osèrent pas couper assez de têtes. Il fallait donc, il faut plus que jamais attaquer directement, détruire et remplacer le catholicisme. Les apôtres se sont mis à l'œuvre ; et ils organisent maintenant la Religion de rHiimanité.

I. Le « droit humain » et le « doute » transformés en dogmes. — IL La religion catholique « laïcisée ». — IIL Dogme et neutralité pédagogiques. — IV. La foi laïque et civile. — V. Le syllabus laïque. — VI. La tolérance intolérante.

I. — « Le seul dogme de la démocratie c'est « qu'il n^y a pas et qu'il ne peut pas y avoir de « limite à la liberté de l'esprit, c'est qu'aucune « conception préalable ne peut lier la liberté de « la raison humaine explorant l'univers ».

Ainsi a prononcé M. Jaurès * dans un des innombrables articles consacrés par lui à célébrer la libre-pensée et à notifier les exigences dont elle palpite. Elle s'imagine avoir inventé toutes les vertus. Néanmoins il ne paraît pas qu'elle ait songé à la modération.

Peut-être s^imagine-t-elle donner l'exemple de la retenue parce qu'elle se contente d'un dogme. Un dogme, un seul, c'est peu en général ; mais c'est trop, infiniment trop, pour une personne qui met hors du droit commun les citoyens cou-

pables, suivant elle, de s'incliner devant des dogmes quelconques.

S'il faut un dogme et n'en fallût-il qu'un seul ; et si la libre-pensée se soumet à ce besoin, elle réfute les prétextes qu'elle invoque contre les croyants ; elle s'inflige dès le début un démenti ; elle ruine ses prétentions et son orgueil.

Plus de dogmes et néanmoins un dogme toujours ; c'est entendu. La libre-pensée a beau faire l'arrogante : elle a la tête vide.

Qu'elle se flatte de créer elle-même et elle seule son dogme unique, lequel, par suite, ne reçoit rien des Eglises ni de Dieu : elle avoue qu'elle est sans droit pour commander aux liommes, à qui pourtant elle veut commander. Ceux qui raisonnent leur confiance et leur obéissance lui répondront par un éclat de rire.

Et comment les empêcherait-elle de rire aussi devant sa liberté absolue qui a d'abord et toujours besoin d'exercer une contrainte et qui ne sait se tenir debout que devant des fronts inclinés?

M. Jaurès contemple avec ravissement cette libre-pensée qui s'insurge contre les dogmes et qui brandit un dogme. Il la presse de n'admettre aucun scrupule et de revendiquer tous les monopoles :

« Jamais (dit-il), une société n'eut davantage le droit et le devoir de s'enseigner elle-même que celle qui est essentiellement liberté » ^. Pour une société, s'enseigner soi-même revient prin-

cipalement à enseigner autrui, puisqu'elle gouverne les âmes de ses contemporains et puisqu'elle forme les jeunes générations. Or, la société laïque, ambitieuse de la toute-puissance, dit maintenant : — La liberté, c'est moi I — Encore un pas, encore un accès ; et elle s'écriera demain : — La vérité, c'est moi! — elle qui a nié le droit d'invoquer la vérité et qui s'est recommandée surtout du droit à l'erreur. Nous verrons la logique laïque rédiger son Syllabns au nom de la doctrine qui flétrit tout Syllabns. L'étonnante et profonde prophétie de Bonald se réalisera : « La Révolution, qui a commencé par la proclamation des droits de l'homme, finira par la proclamation des droits de Dieu ». Mais Bonald n'avait pas prévu que les athées revendiqueraient le droit divin en leur faveur.

D'ailleurs, M. Jaurès est-il athée ? Il paraît bien l'être, comme personnage politique. Cependant il ne l'était pas du tout dans sa thèse de doctorat ^. On a toujours infiniment de peine à savoir ce que pensent ces libres-pensem*s; car législation, morale, métaphysique, ils improvisent tout cela selon les besoins de la circonstance; et ils sont voués à éprouver autant d'étonnement qu'ils en causent.

Le mot « dogme » étant néanmoins difficile et périlleux à manier, M. Jaurès s'en sert avec discrétion. Mais quel emploi fréquent il fait du « droit humain » ! Cette formule, au fond, est encore un dogme ; et d'ailleurs elle en a pris le

nom plus d'une fois. Le libre-penseur qui se voue à détruire tous les dogmes s'en réserve deux, déjà, pour commencer.

Harangués par M. Jaurès, les trois cents législateurs du Bloc multiplient les acclamations en l'honneur du « droit humain >> ^, qui peut tout, excepté cependant indiquer son origine. Car, s'il pouvait remplir cette formalité, il ne s'y refuserait pas... On l'en a dispensé expressément. C'est dommage. Parmi tant de pédagogues, de politiciens, de littérateurs, voire même de juristes, animés de la plus grande joie, eux aussi, à la même occasion, on voudrait en rencontrer un, du moins, qui expliquât pourquoi le « droit humain » lui inspire une telle confiance et une telle fierté.

Cet homme persiste à ne pas se montrer. De là un réel dommage, pour lui et pour les autres ; car il serait la lumière de son siècle, fonction toujours très glorieuse et très utile. Malheureusement, la fonction reste vacante et, fait plus curieux et plus fâcheux encore, elle n^est sollicitée par personne. Un poste à prendre et que nul amateur ne convoite ! Ce détail indique que nous vivons dans un temps peu ordinaire.

Maintenant, en effet, il n'est plus besoin du tout de savoir ce que l'on dit. Voilà le fond de la mentalité nouvelle, qui puise là ses titres à remplacer l'ancienne. Jadis, il fallait chercher des preuves et des causes; et l'humanité a peiné assez longtemps à cette besogne. Abolie, la

vieille sujétion. Inutile de se comprendre pour agir, pour parler et pour prospérer. Par là, M. Jaurès se croit en état de proclamer notre affranchissement. Avec de longues et fréquentes aspirations, criez: « droit humain ! droit humain » ! C'est une affaire de poumons et non pas de cerveau. La raison libre-penseuse habite les poumons. Son souffle puissant balaye le droit divin, purifie l'atmosphère, distribue la fécondité ; et désormais vous ne manquez plus de rien.

Il faut bien que le contentement soit complet, puisque personne du Bloc ni des alentours n'exprime le désir d'obtenir rien de plus. Aucun libre-penseur (sauf peut-être M. Clemenceau, et cela ne dure pas longtemps, et on l'accuse d'avoir une bizarre tendance à la métaphysique) aucun libre-penseur ne souhaite de savoir par quel hasard le « droit humain », engendré dans le hasard, précisément, a grandi, se soutient et triomphe. Si quelqu'un éprouvait le besoin d'être renseigné, il risquerait une demande, un vœu. Nous n'entendons pas un mot et pas un soupir de ce genre. L'invocation au « droit humain » signifîe-t-elle que nous avons pris la place de Dieu, et que nous sommes la source de la vie, de la justice et du reste ? Evidemment. Cependant, d'après la science libre-penseuse, nous ne connaissons pas notre origine, ni l'origine du monde, ni le but de la vie, ni la loi de la vie ; et M. Jaurès, dans une harangue nécessairement très sonore, appela un jour la matière « la su-

prême inconnue » ; ce qui veut dire, probablement, que l'esprit, bien plus subtil que la matière, nous reste, lui aussi, très mystérieux? On n'y songe pas du tout ; et voilà en quoi consiste le progrès. Les libres-penseurs ont pris conscience qu^ils sont la source de la vérité et du droit : que désirer de mieux ? Ils développent indéfiniment ce thème, soit sur un ton modéré, soit à pleins poumons ; accomplissant ainsi le rythme universel, qui atteste leur souveraineté et qui leur apporte un immense bonheur. Alors, quand on a prononcé un certain nombre de fois les mots (( prendre conscience » et « droit humain », on est au bout des idées et il n'y a plus qu'à se reposer, pour recommencer, après avoir repris du souffle ? Oui ; et tout un monde librepenseur en témoigne, qui ne suit pas d'autre régime, qui n'a pas et ne veut pas d'autre occupation intellectuelle.

II. — Ayant adopté l'idée de « laïciser la religion » (catholique), suivant la formule du défunt pasteur-journaliste Auguste Sabatier, M. Ferdinand Buisson, pédagogue universel, a tracé pour l'œuvre présente et future un vaste programme dont il dirige en personne la réalisation ; investi, par ses propres mains, d'une sorte de pontificat suprême. Le programme remplit tout un volume, qui enseigne ainsi la religion nouvelle :

« Et pourquoi, et de quel droit demanderions-nous

à riiommc de renoncer à chercher le mot de Ténigme universelle, même à titre de rêverie, de conjecture ou d'hypothèse, de ne plus essayer de se faire une explication à sa portée de l'ensemble des choses, ou encore de ne plus se permettre de traduire en symboles, en formes de culte, d'art ou de poésie, en manifestalions individuelles ou collectives les croyances qui lui sont chères ? De tout cela, nous n'entendons rien retrancher, rien interdire à la religion de Vavenir. Seulement, et c'est par où elle différera de celles du passé, quelque prix qu'elle attache à telle croyance, quelque satisfaite qu'elle soit de telle hypothèse, quelques bons effets qu'elle tire de tel poème ou de tel chant religieux, à aucune de ces expressions de la vie religieuse elle ne prétendra donner le caractère de l'absolu, la portée surnaturelle d'une vérité révélée ou la vertu transcendante d'une opération magique 5.

... « Volontiers ceux qui affectent de douter de la puissance d'une religion qui ne serait que religion pure, se la représentent comme n'ayant pas de contenu, comme réduite à un vague et à un vide désespérant. C'est que nous n'avons pas réussi à leur faire entrer dans l'esprit la notion toute nouvelle de ce qu'elle contiendra. Autrement ils seraient obligés de convenir que ce sera au contraire la religion la plus pleine, la plus chaude et la plus féconde qui ait jamais été, qu'elle se montre incomparablement plus riche en croyances, plus riche en beautés, plus riche en efficacités morales que ne le fut aucune des religions partielles d'autrefois : son dogme sera fait de toutes les vérités connues, son culte sera fait de tout ce que l'art a trouvé et trouvera de plus beau pour élever l'âme jusqu'à Dieu ; sa morale sera faile de

tout ce que la conscience humaine connaît et rêve de meilleur, de plus pur, de plus saint » 6.

... « Vraiment catholique et vraiment sociale, la religion future substituera au salut individuel le salut de la société, à la rédemption de quelques-uns la rédemption de tous,a« pâle et vague paradis d'outretombe le paradis vivant et actif, celui qui sera créé et entretenu par l'effort de tous, par la justice pour tous et par l'amour entre tous » '^.

Seules, les personnes qui ne connaîtraient rien des procédés philosophiques et littéraires de M. Buisson pourraient supt30ser qu'il songe à maintenir l'idée du Dieu créateur, lorsqu'il promet d'utiliser dans sa religion, ou plutôt dans le culte futur, « tout ce que l'art a trouvé et trouvera de plus beau pour élever l'âme jusqu'à Dieu ». Le même volume nous informe, à la fin, que « croire en Dieu ce n'est pas croire que Dieu est », mais seulement et follement « vouloir qu'il soit » ^. Jadis on admettait que Dieu a fait l'homme : désormais, l'homme fera Dieu, grâce à un décret de la simple volonté humaine.

Et ce Dieu, à peine lui a-t-on réservé quelques chances de naître, qu'il se trouve atteint par une f sentence de bannissement et de mort. Le même j M. Buisson requiert, décide, exécute, le même | M. Buisson, le maître laïcisateur, celui que jadis j M. Léon Bourgeois saluait comme un fameux : maître d'école, capable de nourrir l'intelligence de plus d^un ministre. (Etant donnée la catégorie des gens où, depuis nombre d'années déjà,

se recrute le personnel gouvernemental, on a, en effet, des raisons de dire qu'ils ont le plus grand besoin d'aller à l'école). Ecoutons le prophète, revenant de manifester en l'honneur d'Etienne Dolet :

« L'État sans Dieu, l'école sans Dieu, la mairie sans Dieu, le tribunal sans Dieu, comme aussi la science et la morale sans Dieu, c'est tout simplement la conception d'une société humaine qui veut se fonder exclusivement sur la nature humaine, sur ses phénomènes et sur ses lois »... « Détacher de l'Eglise la nation, les familles, les individus,.^ la démocratie, poussée par un merveilleux instinct de ses besoins et de ses devoirs prochains, s'y prépare... » ^.

Il décrit avec une ardeur voluptueuse la société nouvelle où l'athéisme régnera « totalement, absolument », puisque TEtat, l'école, la mairie, le tribunal, la science, la morale, se seront enfin constitués « sans Dieu ».

Quel refuge conservera la croyance, chrétienne ou simplement déiste ? Aucun. Outre les pouvoirs publics, séparés de Dieu, les « familles et les individus » se trouveront aussi détachés de « l'Eglise ». Détacher les familles et les individus, la formule est claire vraiment ; et c'est pourquoi M. Buisson l'embrouille d'un artifice en assurant que ledit athéisme, complet, lolal et absolu, ne sera pas cependant « obligatoire ».

En effet, il n'y aura pas lieu de décréter une obligation qui aura été réalisée déjà par toutes

les influences sociales, requises et captées à cette fin. Les institutions publiques, les familles et les individus ayant été pénétrés d'athéisme, nul besoin de renforcer de l'obligation un athéisme qui aura tout pris déjà. Possédant tout pour son usage exclusif, il se donnera le plaisir de dire qu'il abandonne le reste aux croyants, lesquels pourront d'autant moins se plaindre qu'ils n'existeront plus.

M. Buisson montre dans les cérémonies publiques et plus ou moins périodiques inspirées par le culte d'Etienne Dolet « une force sociale en mouvement, en voie d'organisation », qui préparera « la religion de l'humanité ».

Cette religion devra régner sur les consciences, puisque son prophète et son fondateur envie surtout à l'Eglise catholique l'honneur d'avoir eu en mains, durant des siècles « le monopole de r unité de direction spirituelle ».

III. — Au commencement de l'année 1898, un inspecteur d'Académie, destiné à devenir Recteur et puis un des grands pontifes de la pédagogie libre-penseuse, M. Payot, adressait à des instituteurs, ses subordonnés, des leçons officielles sur la manière de défendre la laïcisation. Il enseignait que ce système est une œuvre religieuse^ conçue et réalisée par des hommes très religieux. Gomme patron de la laïcisation, il choisissait et il désignait saint Louis !

Dans une circulaire, il exhortait les institu-

teurs à ne pas s'émouvoir des reproches dont leur mission était l'objet.

« Conservez toujours le calme qui convient à des éducateurs, disait-il, et surtout conservez le calme qui convient aux ouvriers d'une œuvre qui a pour elle V avenir, parce qu'elle est profondément religieuse.

(( La République a voulu l'école laïque, héritière en cette œuvre des grandes traditions nationales et en particulier de saint Louis, le premier des laïcisateurs.

«... La République a voulu l'école laïque, parce qu^elle l'a voulue religieuse au large et noble sens du mot ; elle n'a pas, comme le crie une presse ignorante et peut-être de mauvaise foi, chassé Dieu des écoles »

Depuis, M. Payot, étant arrivé à la haute situation de Recteur d'Académie et se servant de son prestige, endoctrine les instituteurs au moyen d'un recueil spécial, intitulé le Volume.

Edité en livraisons hebdomadaires, ce Volume est consacré principalement à la prédication libre-penseuse ; chaque numéro contient deux ou trois prêches où l'histoire, la littérature, la science, la politique composent un pêle-mêle qui a pour but d'insuffler aux maîtres et aux maîtresses d'école le mépris de l'Eglise, le mépris de la foi catholique. C'est une diatribe continuelle et (bien que prétentieuse) commune et badaude ; systématiquement contradictoire, d'ailleurs, puisque, si le Volume combat les dogmes

avec une obstination suivie, il enseigne au hasard une foi laïque et un dogme laïque ^^

L'influence de ce recueil est étendue et profonde. Elle tient à la vulgarité même des conceptions qu'il propage dans un milieu où les règles de la pensée ont été réduites en poussière. . . Et puis, l'autorité du personnage dirigeant exerce là un véritable empire. Les subordonnés de M. le Recteur Payot sont naturellement enclins à recommander et à colporter son Volume. Soit par zèle intéressé, soit par faiblesse de caractère ou d'esprit, beaucoup de simples inspecteurs se font les missionnaires de cette espèce de Bible laïque. Les instituteurs et les institutrices doivent inévitablement la lire et la méditer, car on les interroge, pour vérifier s'ils s'inspirent bien de la pensée propre à M. le Recteur Payot et à ses collaborateurs et pour faire comprendre la nécessité de remplir avec une scrupuleuse et déférente assiduité ce nouveau devoir pédagogique. L'avenir des instituteurs et des institutrices dépend de leur soumission aux fantaisies intellectuelles de M. le Recteur-Pontife qui, pour décrier les dogmes catholiques, fabrique son dogme chaque semaine, en toute arrogance, en toute incohérence.

Le Volume s'honore extrêmement d'habituer les maîtres et les maîtresses d'école à se défier de la foi, non seulement religieuse, mais humaine ou laïque. Défiance « à l'égard des préjugés, des passions, des partis-pris » etc. II

CriAP. II. — LE DOGME ET LA FOI LAÏQUES 49

veut former des « enfants intelligents et énergiques... résolus à n'accepter aucune affirmation essentielle, qu'elle vienne du maître, du livre, du journal, de la conversation, sans l'avoir vérifiée, c'est-à-dire confrontée avec leur expérience, avec les données de leur raison... » ^2.

Et vis-à-vis de la raison elle-même comment se conduira le Volume ? Il s'inspirera de la foi. Oui. La Direction (ce doit être M. le Recteur Payot en personne) la Direction déclare qu'elle a « foi dans la raison individuelle ».

Ainsi, l'enseignement dont le but est de dissiper la foi a pour appui et pour principe la foi !!!

Dans Tofficieux Volume, comme dans ses autres ouvrages, la raison et la foi s'opposent, se confondent, se suppléent, s'identifient, s'excommunient, se détruisent et se soutiennent réciproquement. D'une page à l'autre on apprend que la raison a dissipé la foi, puis que la raison est tout entière gouvernée par le doute et que le doute c'est finalement la foi véritable, bien qu'ii ne doive plus y avoir aucune foi.

Cet étrange équilibre d'esprit n'est point particulier à M. Payot. D'autres pédagogues, rédacteurs du Volume, trouvent leurs aises et une assurance parfaite dans la même contradiction fondamentale et permanente. Un directeur d'école normale, M. Mironneau, qui, aux côtés de M. Payot, traite de l'éducation civique, puise, lui aussi, toutes ses lumières dans la Déclaration des Droits de l'Homme. C'est un fervent apôtre

de la raison. Il n'admet que les vérités qui se démontrent... Mais il déclare aussi le contraire, tout de suite après et sans nul embarras : « Les jJ principes de 89, dit-il, sont une émanation directe de la raison ; ils sont la vérité elle-même, et, par suite, ils n'ont pas besoin d'être démontrés » ! Cette affirmation catégorique et nébuleuse ^^ s'étale dans la livraison où M. Payot annonce le ferme projet de « donner à chaque enfant le besoin de vérifier ses idées ». D'abord, tout vérifier, tout, absolument... Ensuite, s'abstenir de vérifier les principes de 89 et la « foi en la rectitude de la raison individuelle », c'est-à-dire ce qu'il y a de plus important.

Car, enfin, la foi dans la rectitude de la raison individuelle, on serait curieux de savoir d'où elle tire son origine et son autorité ; envie très légitime dans tous les cas et surtout quand on vient d'entendre M. le Recteur Payot célébrer la complète souveraineté du doute. Le doute qui résume la foi et la doctrine nouvelle... la raison qui néanmoins échappe au contrôle du doute... Cette pédagogie qui s'enferme pour toujours dans le domaine rationnel et qui en sort brusquement cinq minutes après sans esprit de retour et qui bientôt y revient et qui le quitte de nouveau suivant son caprice, c'est une pédagogie bizarre.

Elle commande au nom de la raison et elle a pour règle le caprice. M. Payot a déclaré que le devoir est un pieux reste de superstition théolo-

gique et hypocrite ; mais M. Mironneau n'en est pas ému et il enseigne la pleine autorité du devoir et il parle abondamment de tout ce que l'homme doit à la société ^^. 11 parle de bien d'autres choses encore ; et aussi de la manière dont l'animal a engendré l'homme ; ce qui paraîtrait assez extraordinaire aujourd'hui, mais ce qui, sans doute, fut jadis un événement très simple et très naturel.

Si ces messieurs daignaient quelque jour indiquer comment ils se représentent la nature et le naturel, ils s'apercevraient qu'ils ont besoin de mettre leurs idées en ordre et aussi de se recueillir ; par quoi ils auraient pu commencer. Ils sont prêts ? Ils savent, au moins suffisamment, ce qu'ils diraient sur la nature et sur le naturel s'ils en voulaient parler? Qu'ils essaient donc ! Leur public lui-même, qui leur a fait un si long crédit, finira par les mettre en demeure de s'expliquer.

Un autre rédacteur du Volume^ pédagogue aussi, qui signe A. A, note les impressions recueillies autour de l'école publique toujours neutre et néanmoins disposée en vestibule de la religion libre-penseuse.

Les faits qu'il constate sont sinistres ; mais il s'en réjouit, parce qu^il aperçoit là une méthode excellente pour inspirer aux enfants le mépris des « dogmes catholiques ». Il montre un instituteur faisant des conférences scientifiques après

les heures de classe. Ce conférencier, muni d'une lanterne à projections, expose la théorie scientifique moderne « de la Terre et du monde » et rend visible le transformisme universel toutpuissant, à l'œuvre depuis des millions d'années. Un cultivateur prend ensuite la parole : « Ce que vous nous dites-là ne concorde guère avec ce qui nous a été enseigné au catéchisme. Comment pouvons-nous accorder tout cela ? » L'instituteur répond qu'il s'occupe de science et non de « dogmatique » et qu'il n'est pas chargé de « mettre en harmonie avec les découvertes scientifiques les conceptions puériles de la Genèse, les petits contes chaldéens recueillis par l'Eglise ». Pleureux de l'effet produit, M. A. A. prend soin d'en signaler toute la portée, afin que les nombreux instituteurs, abonnés au Volume, mettent en pratique une méthode si efficace. Ecoutez les conseils du pédagogue, adepte de la neutralité : « Quand l'enfant, élevé dans cet esprit et dans ces principes, aura grandi, il se posera lui aussi la question : Gomment puis-je accorder tout cela ? — Mais il se fera lui-même la réponse. 11 se dira que la cosmogonie biblique est une conception surannée : si, comme il est probable, les dogmes catholiques ne s'en dégagent, ils en mourront » ^*. Triomphe de l'école neutre, faite pour assurer le respect des croyances !

Un professeur d'école normale, M. Moulet, a

compose une brochure sous le litre Vidée de Dieu et V éducation rationnelle. Il demande^^ que l'idée de Dieu soit, « dès Vécole^ déférée au tribunal de la raison », pour y être condamnée.

La raison humaine se connaîtrait donc suffisamment et saurait d'où elle vient et pourquoi elle existe ? Non ; et M. Moulet l'avoue. Bien que « révélée dans ses effets » cette raison, dit-il, demeure mystérieuse encore dans son essence^^ »

Combattre le mystère en se servant de la raison, qui est encore essentiellement un mystère ! Ces choses-là se disent maintenant dans l'Ecole normale, pour le profit des maîtres, qui les enseigneront aux bambins. Si quelques lecteurs trop curieux s'étonnent que l'on puisse ainsi assembler deux idées contradictoires, M. le professeur Moulet répondra qu'il a pris ses précautions en exprimant l'espérance que la raison cessera d'être un mystère. Il a cette espérance parce qu'il possède une foi humaine., suspendue à la seule raison ^^. De la sorte, tantôt la foi soutient la raison ; tantôt celle-ci devient le support. La laïcité réalise son équilibre à force de cabrioles.

Il y en a une que M. le professeur Moulet répète souvent et qui n'est pas la moins étrange. Coup sur coup ^^, il répudie l'idée de Dieu, parce que, d'après lui. Dieu ne serait qu'une invention des hommes, un être conçu à leur image. Pas d'anthropomorphisme ! dit-il. Surtout, pas d^anihropoinorphisme ! — Soit; pas d'anthropomor-

plîisme ; c'est entendu. — Néanmoins, nous voyons, coup sur coup également et dans la même brochure, l'anthropomorphisme présenté comme la seule solution digne de la pensée laïque : « Dieu est le reflet de l'âme humaine sur l'infini » ^^. «... L'éducation scientifique... achemine irrésistiblement la raison à la conquête de Dieu » ^^. «... La raison absorbe Dieu et substitue son règne au sien w^^. «... Le destin de Dieu « est lié à la raison de l'individu qui le conçoit » ^^. «... A la lettre, il sera vrai que l'homme nourri des fruits de Farbre de la science du Bien et du Mal est semblable à Dieu » ^^, En résumé : pas de Dieu qui soit conçu à l'image de l'homme ; mais aussi : pas d'autre Dieu que celui que l'homme imagine. 1^ A bas l'anthropomorphisme ! 2^ Vive l'anthropomorphisme !

L'habitude prévaut, et largement, de remuer au hasard une demi-douzaine de vocables : humanité, raison, nature, infini, conscience, idéal. Qu'ils forment un sens... s'ils peuvent ; de même que l'univers imparfait s'est perfectionné comme il a pu, dit M. le Recteur Payot, l'un des maîtres de M. le professeur Moulet.

M. le Recteur Payot dit cela, en effet, et beaucoup d'autres choses singulières.

Sans aucun inconi^énient pour la logique et pour la sincérité, l'école neutre peut devenir libre-penseuse, puisque, plus elle sera libre-penseuse, plus elle sera catholique ! M. le Recteur

Payot, qui Ta d'abord assuré en termes didactiques, l'affirme ensuite sous forme d'apologue; car il pratique des genres divers, avec une égale autorité. Dans une de ses historiettes, un certain Pierre Beyle, personnage pédagogique affublé du rôle de docteur et de casuiste, déclare que « l'école laïque, au sens étymologique du mot [Katholicos^ universel) est véritablement l'école calholique » ^^.

Bien que stupéfiante, la conclusion est toute simple suivant ces messieurs, tellement ils sont persuadés que le progrès leur a conféré le mandat de fonder la religion universelle. Ecole universelle, religion universelle, les deux termes se joignent sans effort. La libre-pensée devient le véritable catholicisme; merveille annoncée déjà par M. Buisson, grand pontife.

En fin de compte, appuyée sur la foi et sur la défiance, qui se soutiennent l'une l'autre, alternativement et sans que l'on devine comment, (de là résulte le mystère, indispensable à une religion bien organisée), par quel principe supérieur se distinguera la religion libre- penseuse ? M. le Recteur Payot n'a pas négligé de nous en instruire, encore sous le pseudonyme de Pierre Beyle. Enregistrons l'oracle : « La théorie de l'évolution admet un univers imparfait qui a produit, comme il l'a pu, une race intelligente, elle-même en voie d'évoluer vers plus de raison : seule, cette théorie, en permettant aux âmes religieuses d'imaginer un Dieu en voie lui-même

d'évoluer, les libère du problème de l'existence du mal» 2^.

Comme il Va pu est admirable, surtout en manière de symbole philosophique et religieux. Si Ton en doutait, si l'on critiquait, M. le Recteur Payot répondrait qu'il s'est exprimé comme il Va J0M, lui aussi, selon l'exemple de l'univers imparfait et maladroit, lequel cependant a trouvé moyen de réaliser un prodige incomparable : l'intelligence infirme produisant, par ses seules forces, l'intelligence supérieure ! Pierre Beyle, c'est-à-dire M. Payot, tient absolument à cette conception ; aussi, quelques semaines plus tard, a-t-il pris soin de préciser : « Il n'y a, hélas ! pas d'autre bonté que celle que réalise peu à peu l'humanité, et la seule religion qui pourra réunir V unanimité des esprits pensants ne pourra être qyx'une religion purement humaine^ juste, fraternelle... Il n'y a de justice dans l'univers que celle que réalisent les hommes justes », puisque la Nature est « indifférente à nos intérêts humains » 2*^.

Quelle floraison de bonté et quelle consommalion de surnaturel au sein de cette Nature tout entière égoïste et infirme ! Et quel épanouissement d'esprit logique chez le pédagogue librepenseur, chef des esprits pensants^ prophète et philosophe !

Aucune analyse ne parviendrait à introduire un peu d'ordre dans cet exposé où se déroulent, s'enroulent, s'amalgament, des conceptions con-

tradictoires entre elles et contradictoires en elles-mêmes. Un univers absurde et immoral qui, par ses seules forces, fait naître une espèce intelligente capable de progresser indéfiniment en raison et en bonté, c'est un miracle et un miracle incohérent, bien plus extraordinaire que tous les miracles attribués au Dieu des chrétiens. Que ce Dieu, possesseur de la toute-puissance surnaturelle agisse sur la nature qui dépend de lui totalement, la logique ne peut s'en étonner, une fois admise l'existence de Dieu. Mais une nature qui se surpasse, en produisant ce qui n'est pas en elle, ce qu'elle ne possède pas, voilà du surnaturel à outrance... et à rebours. Dans l'ordre naturel, nous avions l'habitude de voir les phénomènes résulter les uns des autres suivant la loi de la mesure et de la proportion: jamais le moins ne fournissait le plus. Nemo clat qaod non habei. Le vieil adage demeurait souverain. Va-t-il être renversé? Oui, paraît- il, c'est-à-dire seulement pour ce qui concerne Torigine et l'existence de l'homme, le progrès intellectuel et moral, la religion laïque. A l'égard du reste, chimie, physique, géologie, astronomie, etc. , il va se maintenir sans difficulté, prédominant et inattaquable ; là toujours une force produira des effets selon sa nature. Mais pour l'histoire de l'humanité, tout change : ici on veut nous faire voir un monde inepte donnant naissance à la raison ; l'égoïsme, à la bonté; le chaos, au progrès. M. Payot, prophète de la

nature, veut que rhumanité se soit formée et développée en dehors et à l'encontre des lois naturelles. Cet adversaire des miracles exige des miracles, pourvu que ce soient des miracles absurdes.

M. le Recteur n'a pas plus égard à la justice qu'à la logique. Car cet univers primitif traité avec tant de rigueur et qui ne bénéficie de dédaigneuses circonstances atténuantes que grâce à sa maladresse constitutive, il a fait un prodige inouï, ayant produit une race intelligente, en voie d'évoluer vers plus de raison, par conséquent vers plus de raison qu'il n'en possédait lui-même. Comme il a pii^ dit M. Payot, c'est-àdire tant bien que mal et avec des ressources radicalement insuffisantes, opération extraordinaire au point d'être inconcevable et inconcevable à la manière de l'impossible, le prétendu maladroit a réalisé cette chose impossible !

De l'opération inouïe que M. Payot nous révèle résulte une conséquence plus merveilleuse encore ; mais qu'il ne soupçonne pas. Nous sommes amenés à conclure que l'univers, accusé d'une maladresse constitutive et gratifié néanmoins de talents prodigieux, a su d'abord exister par soi-même. Il était sa propre cause. Il possédait Vaséiié, l'attribut qui désigne le comble de la puissance. Sa nature imparfaite, mauvaise et misérable disposait pleinement du surnaturel. Miracle laïque à faire pâlir tous les miracles divins. Sans y songer, M. Payot en-

seigne à ses milliers crinstituteurs cette doctrine-là.

Le Recteur publiciste, qui remue au hasard les notions philosophiques fondamentales, qui s'est fait prophète et thaumaturge, guide des u esprits pensants », ne pouvait hésiter à construire une religion humaine. Faust lui dirait comme à « l'esprit qui toujours nie » {der Geist der steis verneini) : — « Quelle autre chose cherches-tu à entreprendre , étrange fils du chaos :

Was anders sache zii beginnen, Des Chaos wiinderlicher Sohn !

A l'avant garde du parti athée, les Annales de la Jeunesse laïque se défendent ordinairement de préparer une religion. Pourtant le même besoin les anime et leur fait souvent souscrire des aveux :

M. Béret : « Et nous prétendons être même plus religieux que nos adversaires, si, par une politique dont l'Eglise saura leur rappeler vite les dangers, il leur plaît d'appeler religieux ce qui fait la grandeur de l'homme ; la pleine liberté de la pensée ne reconnaissant à aucune puissance le droit d'arrêter ses libres investigations, et demandant à la nature, au monde, à la création immense, à côté du sentiment de ce rien qu'est l'homme, perdu entre deux infinis, les joies infinies de Vorgueil humain en présence de ce qui

a déjà été fait, et les joies infinies de l'espoir en présence de ce qui reste à faire » ^'^.

M. Georges Renard repousse le dogme ; puis il s'en rapproche, par la voie de la communion. (( La liberté du rêve, c'est précisément la négation du dogme, noyau dur et résistant de toute religion constituée ; c'est le refus de se laisser enchaîner à des suppositions qu'on se flatte de placer au-dessus de la critique ; c'est le droit perpétuel à Tinsurrection contre tout ce qui n'est pas démontré ; c'est le dernier mot remis à la raison humaine en matière de vérité ; c'est la haute main dans ce domaine définitivement acquise et réservée à la science, qui peut seule réaliser ce qu'ont vainement tenté toutes les religions : la communion de tous les habitants du globe dans un certain nombre à' affirmations précises et incontestables » ^^.

La religion de M. Aulard, athée, est toute guerroyante pour la conquête des âmes : « Dire : Nous ne voulons pas détruire la religion », c'est dire que nous renonçons pour notre doctrine au droit qu'a toute doctrine, se croyant la vérité, de supprimer la doctrine adverse qu'elle croit être Verreur. Et ce n'est pas seulement à un droit que renonceraient ainsi les libres-penseurs ; c'est à un devoir, au plus impérieux des devoirs, celui d'éclairer les hommes, de les affranchir, de les rendre plus forts par la liberté.

«...Parlé-je ici du libre-penseur d'avant-garde, à l'audace lucrétienne ou hébertiste?

(( Non. Supposez le libre-penseur le plus timide d'esprit, le plus bourgeois d'habitude, le plus poltron. Niera-t-il que cette idée doive se répandre, à savoir que la morale doit être indépendante de la foi ; or, vouloir répandre cette idée, c'est vouloir détruire la religion.

«... Continuerons-nous à dire que nous ne voulons pas détruire la religion, quand nous sommes obligés d'avouer, d'autre part, que cette destruction est indispensable pour fonder rationnellement la nouvelle cité politique et sociale ?

« Point d'équivoque. Ne disons plus : « Nous ne voulons pas détruire la religion ».

« Disons au contraire : « Nous voulons détruire la religion ! » Mais ajoutons aussitôt : « Nous voulons la détruire dans les âmes par la paix, par la persuasion, par la fraternité, par l'instruction publique, par la liberté des cultes et par la liberté de conscience » 2^.

Mais ce programme, qui se termine par des amabilités si imprévues, comporte, ne l'oublions pas, toutes les mesures nécessaires : « la communion de tous les habitants du globe dans un certain nombre à' affirmations précises et incontestables », c'est-à-dire l'équivalent d'une religion.

IV. — Le ministre Combes, apôtre et serviteur du progrès, s'inspire surtout de l'ancien régime ; et il Ta dit devant le Sénat :

« ... La France a connu autrefois ce genre d'unité. La fameuse devise : une foi, une loi, un roi, traduisait précisément cette communauté de foi et d'aspirations, bien cruellement déçue, dans la suite, par l'égoïsme et l'orgueil de la monarchie. Pourquoi la France ne connaîtraitelle pas, sous la République, cette unité morale^ qui a fait la force de la monarchie ? » ^^

Il avoue d'ailleurs qu'il n'espère pas faire prédominer sur la France tout entière une seule et même conception politique, philosophique et sociale. Mais, un seul roi, une seule loi, une seule foi, c^est une seule et même conception politique, philosophique et sociale. Si l'on adopte la première formule, on adopte la seconde, puisqu'au fond elles sont identiques.

M. Combes et son parti ne s'embarrassent pas d'être pris en flagrant délit d'incohérence. Il leur faut bien dissimuler quelque chose tout en révélant peu à peu leur projet. Par tactique, ils nient ce qu'ils affirment, au moment où ils l'affirment, comptant que leurs dénégations, de simple forme, empêcheront le public de se cabrer et ouvriront le chemin à la théorie jacobine. Malgré leurs précautions pour dissimuler, ils laissent deviner qu'ils n'ont dans la tête et dans le cœur qu'une seule pensée, qu'un seul désir : la contrefaçon.

M. Combes, qui a déjà montré un goût singulier pour les expressions audacieuses et imprudentes, s'est surpassé, cette fois. Dans son

parti, on a dû être tenté de le rabrouer et de le secouer, comme il le fut lorsqu'il confessa soudain que l'instruction laïque n'était pas encore capable de remplacer la morale religieuse. Peutêtre se serait-il démenti, comme alors il accepta de se rétracter -^1. Mais nulle correction n'effacera les paroles prononcées du haut de la tribune du Sénat et enregistrées dans les comptes rendus. 0 précieux Journal officiel ! 0 sténographie salutaire !

Une foi, la libre-pensée a une foi et elle en poursuit le triomphe et la prédominance ! Elle apparaît comme mie église; elle veut être une église ; elle revendique le pouvoir spirituel.

En réalité, la même prétention existait, dès l'origine, au fond des premières ardeurs laïques. Longtemps, toutefois, elle demeura cachée même aux esprits qu'elle animait ; car les sectaires les plus résolus et les plus ingénieux subissent l'invincible et vengeur esclavage de l'étourderie. La passion à laquelle ils se sont livrés les entraîne où elle va, poussée elle-même par une logique fatale. De nos jours, l'idée d'une foi laïque a pris place dans le langage commun. Nous arrivons au credo laïque, au dogme laïque^ à l'église laïque, au pouvoir spirituel laïque. L'ancienne liberté s'est changée en un instinct autoritaire, qui convoite surtout le domaine de la pensée et de la conscience.

Il y a vingt-deux ans que Paul Bert exprimait

cette prétention, avec l'audace embarrassée de riiomme qui, ne sachant pas au juste de quoi il parle, se rend compte parfois qu'il en dit trop. A la fin d'une conférence (faite au Girque-d'Hiver et présidée par Gambetta, le 28 août 1881), Paul Bert s'écriait : « Nous préparerons des consciences solides, qui porteront en elles leur sanction ». Le cri insolent et inepte lui échappait à moitié. L'orateur ne voulait pas le retenir et il craignait un peu de le lancer. Get embarras s'est prolongé, puisque M. Aulard, compilant un recueil des discours prononcés par Paul Bert, a cru préférable d'abréger la citation et de ne pas reproduire la formule qui indiquait trop brutalement le but essentiel de l'œuvre laïcisatrice. Préparer des consciences, c'est-à-dire les dresser, les former, les triturer, au nom de la liberté de conscience ! La complète mainmise sur la conscience, en vertu d'un droit inexplicable, c'est bien cette énormité qui les passionne.

Et ceux qui veulent quand même, et malgré eux-mêmes, garder du moins une apparence de fidélité au programme libéral, se laissent entraîner par la logique de leur attitude et de leur instinct. M. Glemenceau, homme d'action de premier ordre, conduit, par incrédulité obstinée, à fabriquer quotidiennement dans V Aurore une métaphysique où il s'imagine voir la somme des erreurs engendrant la vérité (voilà un fameux miracle !) ; M. Glemenceau a montré, lui aussi, qu'il se propose bien de soumettre la conscience

à un régime sévère, toujours pour mieux garantir les droits de la conscience. Dans la Grande Revue, il avouait qu'il compte provoquer, par la séparation de l'Eglise et de l'Etat, un « déménagement de l'espérance » ^2, Détourner l'humanité de Dieu et la replier sur elle-même, en la privant d'ailleurs des moyens de se connaître ; l'enfermer de force dans le monde terrestre, sur lequel les déménageurs revendiquent une autorité absolue !

Le dimanche, et parfois aussi dans la semaine, mais le dimanche surtout, nos ministres s'éparpillent, sous prétexte d'inaugurer une ligne de chemin de fer, une école, un marché, une statue, un buste, un pont.

En réalité, ils vont prêcher. Ils entendent bien exercer ainsi une fonction religieuse et donner aux populations ce dont elles ont besoin en fait d'enseignement moral. Même, ils leur assurent qu'elles n'ont pas besoin d'autre chose. « Suprématie de l'enseignement laïque et du pouvoir civil », c'est ordinairement la substance du prône dominical et ministériel. Les ministres de la guerre et de la marine exaltent cette foi et ce dogme, aussi bien que les ministres de la justice ou de l'agriculture. Pontifiant, selon les rites du culte officiel, inaugurant quelque chose, M. Ghaumié, grand maître de l'Université, a de nouveau, dans la Sarthe 3^, proclamé la « suprématie de l'enseignement laïque et du pouvoir civil ».

La formule sacro-sainte désigne non seulement un dogme, mais un mystère. D'elle on ne sait rien, excepté qu'elle est destinée à nous tenir lieu de tout. Même pour les ministres pontifiants, elle remplace études, expérience, réflexion.

Par la magie de la formule, Suprématie de r enseignement laïque et du pouvoir civil , ils croient pouvoir impunément dire aux catholiques : Pour vous, la liberté n'existe que lorsque vous êtes les maîtres ! Le droit commun ne vous suffit pas. Vous voulez dominer. C'est votre crime et votre malheur. L'hostilité dont vous vous plaignez n'a pas d'autre cause. Vous êtes coupables d'aspirer à la suprématie, et comme vous ne pouvez vous corriger quand même vous le voudriez, et comme vous ne sauriez même avoir ce désir sans cesser d'être catholiques, vous devez être combattus par tous les moyens. — Soit ; mais comment les ministres et les simples laicisateurs peuvent-ils légitimement revendiquer à leur profit une suprématie quelconque et spécialement celle de l'autorité civile ?

Régner parmi les autres et sur les autres, c'est, paraît-il, l'ambition dont le catholique est possédé et la volonté perverse qui le rend digne de toutes les rigueurs, celles qui sévissent déjà et celles qui se préparent en abondance, toutes justifiées et consacrées par le droit commun.

Il ne devrait donc plus exister de suprématie, et cependant il y en a deux : la mauvaise et la bonne. La mauvaise, la nôtre ; la bonne, celle de ces messieurs.

Le grief impardonnable sous lequel on veut accabler les catholiques, c'est la tendance à la suprématie. Longtemps la libre-pensée ne les a poursuivis que pour ce motif. Maintenant encore elle l'affirme souvent, et parfois elle s'applique à répudier toute visée de suprématie. Personne, ni individu, ni parti, ne doit ambitionner d'être le maître. Le monde de M. Ghaumié professe ce dogme-là ; et sans doute M. Chaumié lui-même l'a professé et le professe par moments. Pourquoi donc l'enseignement laïque et le pouvoir civil convoiteraient-ils et posséderaient-ils légitimement la suprématie qui, d'après le dogme libre-penseur, ne doit exister nulle part ? Peut-être le ministre aurait envie de dire que supposer un pays où nul parti ne dominerait, c'est une sottise. Mais cette sottise représente la tradition fondamentale du parti qui possède aujourd'hui la puissance. Il a fini par s'en apercevoir ; le plaisir de gouverner et le désir de rester le maître lui ayant suffi pour se réconcilier avec l'autorité. Alors, il a conclu que la sienne est la seule autorité convenable.

Que le droit des consciences soit au-dessus du pouvoir civil, ces messieurs s'en trouveraient fort humiliés et très gênés. Gomme il faut que

quelqu'un commande, ils préfèrent que ce soient eux qui commandent aux consciences.

M. Clemenceau disait devant le Sénat, en combattant à la fois les congrégations et le monopole et en délimitant la portion de droit qu'il accorde aux catholiques : « La liberté qui me suffit doit leur suffire )>. Admirable simplicité. Un tel ne se trouve pas suffisamment libre, parce que l'esprit chrétien garde encore de l'influence sur l'enseignement et sur les mœurs : il exigera le monopole pour la foi laïque. Un autre fera de l'union libre un dogme social et un principe intellectuel. Quant à l'excommunication, les socialistes témoignent qu'ils en apprécient beaucoup l'usage.

Contre-religion et contrefaçon, la foi et la suprématie laïques s'épanouissent sous ce double aspect.

V. — Les catholiques désignent une erreur dans le principe de la liberté absolue. Pour ce motif l'incrédulité les réprouve... puis elle fait comme eux..., en invoquant leur doctrine... qu'elle continue de nier !

On proscrit les congrégations et on condamne toute l'Eglise catholique parce qu'elles n'admettent pas la liberté absolue. Il y a donc un parti capable de pratiquer cette liberté absolue? Oui; du moins le parti libre-penseur se donne pour tel. Il va donc, pour résoudre les conflits d'opinions, s'appuyer sur la liberté seule, lui aban-

donnant le soin de se défendre elle-même par l'unique ascendant de sa supériorité? Non ; car les apôtres de la liberté absolue sont énergiques à la désavouer et à s'attribuer la prétention des catholiques d'affirmer la vérité, tout en incriminant et en dépouillant les catholiques pour cette prétention-là.

Or, s'il est permis de distinguer entre les libertés et de déclarer nuisibles celles dont profitent les congrégations et le reste des chrétiens, le principe du Syllabiis se trouve admis par la libre-pensée, au rebours du catholicisme, mais selon le droit que les catholiques proclament. Le choix entre les bonnes et les mauvaises libertés, c'est tout le fond du Syllabas; c'est le Syllabus en abrégé. Il n'y a donc pas de liberté absolue ; et la liberté est mauvaise quand elle favorise la foi ; donc, si libre-penseur que l'on puisse être, on a toujours besoin d'un Syllabus.

Entendu : mais, s'il vous plaît, comment les mêmes personnages seraient-ils reçus à flétrir tout syllabus de n'importe quel genre et à se munir d'un syllabus façonné suivant leurs besoins ?

Avant le Syllabus et depuis, jusque vers 1880 environ, l'ensemble du parti révolutionnaire a vécu de l'espoir et de la prétention d'établir un régime où la liberté régnerait sans admettre aucune exception, sans se servir d'aucune contrainte, puisant en elle-même et en elle seul^ toute sa force et tout son invincible ascendant.

Des libertés nuisibles! Proudhon, Barni, Eugène Pelletan, maint autre, dénonçaient là le blasphème contre la civilisation moderne. Il n'y avait rien à craindre de la liberté. Elle n'éprouvait nul besoin d'aucune autorité religieuse ou simplement morale et ne les craignait pas non plus. Elle possédait par nature toutes les garanties. Elle engendrait, elle vivifiait, elle purifiait le droit, la vérité, la vertu et se tirait toujours d'affaire toute seule.

C'était absurde. Mais cette absurdité eut la séduction d'une longue et folle ivresse.

En 1871, il fallait encore que Louis Veuillot, discutant avec Adolphe Guéroult, qui fulminait à la fois contre la Commune et contre le Syllabas, lui démontrât que tout homme se dirige d'après certaines maximes réputées incontestables et observe, par suite, un Syllabiis. Louis Veuillot écrivait :

« Le caractère du Syllabus Guéroult est de dire : article premier, qu'il n'y a point de Syllabus. Ensuite, et dès l'article 2, il commence à défiler ses syllabes, lesquelles égalent en nombre celles du Syllabus papal et, qui plus est, sont identiquement les mêmes, sauf la différence du oui et du non... Il y a un article du Syllabus partout où l'expérience nous a montré un péril et partout où le simple instinct de la conservation nous fait pressentir un remède » ^^.

Adolphe Guéroult, qui ne voulait pas se rendre, restait embarrassé.

Une dizaine d'années encore, le parti révolutionnaire se débattit dans les entraves qu'avait accumulées autour de lui la prétendue liberté absolue, qui n'était véritablement qu'une absurdité absolue.

Sacrifiée enfin tacitement, elle n'a pas été éliminée tout entière. Des débris du sophisme continuent de flotter dans les ondes troublées de la pensée incrédule et parfois ils sont ramenés à la surface par un courant impétueux.

Dans le Volume^ M. le Recteur Payot (toujours retardataire, en sa qualité d'homme qui se croit plus avancé que les autres) M. le Recteur Payot s'est engagé à redevenir catholique <( le jour où le catholicisme admettra la liberté absolue de penser sur les questions religieuses et philosophiques » 3^. Ainsi, la liberté absolue s'imposerait toujours? Oui, mais combien amendée, corrigée, restreinte, au point de comporter un nombre infini d'exceptions, surtout celles qui se tournent contre les chrétiens. Quand l'Eglise catholique sera devenue libre-penseuse, les pédagogues et les autres pontifes lui reconnaîtront droit de cité. Que l'Eglise abjure son Credo propre et qu'elle adhère à celui de MM. Payot, Jaurès, Clemenceau, Buisson, Hubbard, Bérenger, alors ces messieurs lui permettront d'enseigner; du moins chacun suivant qu'il le jugera bon. Car MM. Payot, Jaurès, Clemenceau, Buisson, Hubbard, Bérenger n'ont pas le même tempérament, ni la même encolure. Ces inflexibles ennemis du

Sijllabus en général ont chacun leur Syllabus particulier ; et non seulement ils l'opposent à l'Eglise, mais ils se l'opposent entre eux, les uns aux autres, toujours au nom de la sacrosainte liberté absolue, laquelle devient essentiellement relative et se réduit à une multitude de libertés particulières , autoritaires et capricieuses.

Liberté absolue, ce devrait être la formule claire par excellence. Quand on remploie, on semble bien vouloir désigner une liberté qui n'admet pas de réserves, qui ne supporte pas d'exceptions ni d^interdictions, qui n'est refusée à personne, qui ne peut devenir autoritaire ni exclusive. Sinon, ce n'est vraiment pas la peine d'ajouter au mot liberté le mot absolue. Pourtant, l'adjectif qui devrait amplifier sans limites la liberté sert surtout et même uniquement à la restreindre. La liberté absolue, c'est celle qui s'attribue le privilège d'interdire et de proscrire, précisément parce qu'elle a l'honneur d'être absolue !

Hors du droit commun, hors de la vie civile, condamnés les congréganistes enseignants, contemplatifs ou autres. Pourquoi donc ? Parce qu'ils repoussent la liberté absolue. Et ses disciples, à elle, quel métier lui font-ils faire ?Geux qui la proclament, et ceux qui l'invoquent, quand se décideront-ils à la respecter et à l'appliquer?

Ils se vantent d'avoir sur nous cet avantage de croire à la liberté sans réserve et sans arrière-

pensée, de reconnaître à n'importe quelle opinion un droit incontestable.

Or, la vie religieuse est une opinion mise en pratique. Les hommes et les femmes qui habitent les couvents et qui s'imposent une règle commune ont choisi cette existence pour mieux pratiquer leur foi. On leur reproche de ne pas admettre la liberté absolue... Eh bien! et ceux qui admettent la liberté absolue vont-ils enfin... admettre ladite liberté absolue? Ce serait le cas. Ils croient en elle pour de bon et voilà pourquoi ils s'imaginent, modestement, nous être supérieurs : qu'ils se montrent donc tels qu'ils prétendent être et qu'ils étalent leur supériorité ! Que M. Payot réclame la liberté pour les couvents, pour les congrégations enseignantes, pour toutes les doctrines religieuses, et nous promettons de lui rendre un hommage empressé, enthousiaste, inépuisable. Aussi longtemps que ce pédagogue le désirerait, les catholiques diraient de lui : — Il y a un partisan de la liberté absolue qui croit vraiment à la liberté absolue ; il y en a un, c'est M. le Recteur Payot.

Avouons que nous risquons trop peu de chose h nous engager ainsi. Avec une inflexible résolution, M. Payot proscrit les couvents et la doctrine qui engendre les couvents et même tout dogme catholique. Nous ne risquons rien ; pas môme que le haut pédagogue apporte une explication. Là-dessus, aucun libre-penseur n'a jamais entrepris de se justifier. Tous ont soin de

dire (et M. Payot le répète pour ainsi dire chaque semaine) que le dogme et le Syllabas ne peuvent pas bénéficier de la liberté absolue ; mais personne n'essaie de dire comment, alors, la liberté prétendue absolue l'emporte sur le dogme et sur le Syllabas et même comment elle peut continuer d'en différer. Le dogme ou le Syllabas pose des interdictions, et voilà pourquoi il faut le réprouver: soit; cependant, puisque la liberté absolue en pose, elle aussi, elle encourt le même reproche, au point de vue libre-penseur.

M. le Recteur Payot ne comprendrait pas que la liberté absolue laissât vivre tranquillement et peut-être prospérer le dogme et le Syllabas, qui ne veulent point d'elle... Cependant, puisqu'elle a la prétention de leur être supérieure en dignité, en force, en générosité, elle est tout à fait tenue de faire cette preuve. Elle s'effare et même elle s'indigne ; elle s'écrie qu'on veut la conduire au suicide. Mais elle n'a aucun droit de se plaindre, puisque c'est elle qui a fixé les conditions de la lutte. Si elle s'est engagée au-delà de ses forces, qu'elle en fasse l'aveu. Qu'elle dise qu'elle a besoin, elle aussi, d'avoir son Syllabas, pour empêcher l'extension des libertés nuisibles.

Car, au fond, il s'agit surtout de cela. On ne peut pas dire en même temps et sous le même rapport : — Il n'y a pas de libertés nuisibles, — et puis : — 11 y a des libertés nuisibles. — M. Payot et les autres autoritaires veulent com-

biner et confondre les deux propositions qui s'excluent.

C'est l'erreur inouïe dans laquelle a vécu tout un monde qui, depuis quarante ans bientôt, déclame contre les fameuses propositions jointes à l'Encyclique Quanta cura. Gomment tant de littérateurs, de « penseurs », de savants, de pédagogues et d'autres gens cultivés pourraientils confesser qu'ils ont maudit à tort, et sans réfléchir, ce Syllabus plein d'une doctrine très sage, très simple, inévitable à ce point que les gens qui la répudient se voient obligés de la mettre eux-mêmes en pratique !

L'énorme contradiction est un peu excusée par une vieille habitude et aussi par la nécessité d'observer une espèce de pudeur, en ne manquant pas trop brutalement à des promesses traditionnelles.

Jadis, en somme, on invoquait la liberté et on visait surtout à conquérir l'autorité.

Mais, l'autorité conquise, on désire la garder, la transformer en privilège. Lancer l'interdit sur les congrégations, préliminaire de l'interdit sur le clergé séculier et ensuite sur les pères de famille coupables de faire baptiser leurs enfants, ces excès ont besoin de se justifier par des doctrines. Alors apparaissent les Syllabus laïques et les dogmes, appuyés sur les principes qui les repoussent.

Alors, les Droits de F Homme, honorés comme

la Charte de la civilisation libérale, subissent un traitement qui les falsifie ; surtout les articles X et XI :

Article X : « Nal ne doit être inquiété pour ses opinions^ même religieuses, lorsque leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi >>.

Article XI : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de U homme; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ».

Ces articles ne sont-ils pas un peu oubliés? 11 semble. Et pourtant leurs illustres auteurs avaient entrepris de les rédiger « afin que cette « déclaration, constamment présente à tous les « membres du corps social », leur rappellent « sans cesse leurs droits et leurs devoirs ». Ainsi s'exprime le texte officiel et solennel.

Dans les écoles laïques on enseigne et on commente ladite déclaration, qui sert de catéchisme laïque, mais qui, envisagée au point de vue des faits actuels, a Tair d'une farce. La jeunesse qui l'étudié prend là une inoubliable leçon d'incohérence ; et les malheureux instituteurs supportent l'obligation pénible et dangereuse de faire fonctionner leur cerveau à l'envers.

« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses ». Les congréganistes et les prêtres sont assurément très attachés à leur opi-

nion religieuse : or, c'est pour ce motif qu'on forge contre eux des lois répressives, que tout le pays est agité, que la Maçonnerie vocifère et se surmène. Frappés de l'interdiction et de la spoliation, lesquelles vont se combiner avec l'amende et la prison, ils sont « inquiétés » autant que possible. Quand même ils se verraient simplement dépouillés de la faculté de préparer au baccalauréat et aux carrières libérales, ils subiraient encore une considérable diminution des droits dont jouissent les autres citoyens.

Là resplendissent, dans la plus discordante harmonie, la conception et l'application de la liberté et de l'égalité. L'instituteur doit expliquer que la liberté, reconnue en théorie, a ordinairement besoin d'être supprimée en fait.

— Elève Balanchard, répondez. D'après la Déclaration des droits de l'homme, les Religieux peuvent-ils être libres ?

— Oui, m'sieu.

— Et la nouvelle loi qui leur prend leurs collèges et leurs habitations, leur laisse-t-elle la liberté nécessaire ?

— ...J'crois qu'non.

— Petit étourdi, vous n'avez pas fait attention à la seconde partie de l'article X, qui contient cette réserve : « lorsque leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi ». Qu'est-ce que cela veut dire ?

— ... Sais pas...

— Gela veut dire que les Religieux et les prê-

très et aussi les laïques chrétiens vivront en paix aussi longtemps que personne ne sera ennuyé de les voir vivre. Par exemple, MM. Jaurès, Clemenceau, Brisson, Hubbard, Bérenger, Pochon et Cocula considèrent avec ennui l'influence de l'enseignement chrétien, scolaire ou cultuel. De leur mécontentement résulte la preuve que l'ordre public est troublé ; et alors la première partie de l'article n'existe plus pour les Religieux, pour les prêtres séculiers ni même pour les chrétiens laïques trop fervents.

— Ah ! oui, le même article sert à promettre la liberté et à la refuser.

— Parfaitement, Balanchard. Vous avez saisi. Cherchez un autre exemple plus sim.ple.

— Ben, c'est comme le jeudi, quand papa me donne deux sous pour bien m'amuser. Il me dit: T^aurassoin de me les rapporter ce soir.

— A peu près.

Maintenant, comment comprenez -vous l'article XI qui déclare que la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme?

— Ça signifie que chacun peut dire, écrire, imprimer, prêcher ce qu'il pense.

— Et les prêtres et les chrétiens laïques fervents peuvent-ils avoir autant de liberté que les autres ?

— Oui, m'sieu.

— Pourtant, lorsque les libres-penseurs, symbolisés par le nom de Cocula, éprouvent de l'a-

gacement devant les croyances religieuses, que faut-il faire pour pratiquer la liberté selon la Déclaration des droits de Thomme ?

— ... Sais pas.

— Mais lisez donc jusqu'au bout... « sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi». Dès que les Cocula sont mécontents, concluez qu'un abus a été commis. Alors on doit fermer les couvents et les collèges.

— Ah ! oui, c'est comme tout à l'heure.

— Parfaitement, Balanchard. C'est toujours comme tout à l'heure.

Et en effet, si le maître poursuit son commentaire, il démontre que les lois en faveur de la liberté religieuse débordent de dispositions qui ont pour but de confisquer la liberté du croyant. A la Chambre, on professe que l'ordre public est fait surtout pour l'agrément des Cocula. Ces messieurs savent ce qui est bien, ce qui est vrai, et ils se chargent de mettre la jeunesse à l'abri des idées fausses. Ils possèdent une doctrine. Quand on les invite à la justifier, ils répondent par un fier sourire, qui signifie : « Je proscris, donc je pense » et qui prouve que le travail intellectuel est désormais très simplifié.

Est-il mort le glorieux libéralisme d'autrefois? On s'occupe de lui comme on s'empresse aux enterrements. Il a même déjà son épitaphe, rédigée par M. Emile Faguet, de l'Académie fran-

çaise, épitaphe monumentale et pittoresque : trois cents pages pleines de réflexions et d'idées ^g. Il est vrai que le style n'a rien de funèbre, tant s'en faut : une logique alerte jusqu'à la désinvolture; de Pesprit et de la verve en abondance ; une bonne dose de fantaisie ; au fond, un sérieux très sincère mais extrêmement dégagé. M. Faguet traite de philosophie politique sans plus d'embarras qu'il n'en fait dans les Débals ou bien ailleurs, pour rendre compte d^un vaudeville, d'un drame ou d'autre chose. Le brillant académicien n'aime pas du tout la solennité. Il n'admet pas que les Droits de l'Homme, les Droits de TEtat et une douzaine de sujets analogues prescrivent une voix caverneuse, une attitude sombre, des airs mystérieux ou simplement guindés. Il cause suivant son humeur naturelle; et c'est charmant, amusant, parfois même étourdissant.

Mais le vieux libéralisme sentencieux, majestueux, filandreux, entortillé, ne verrait-il pas là de quoi se troubler et s'offusquer ? Bah ! s'il est mort !

Toutefois, d'après M. Faguet, il ne serait pas mort dans le sens rigoureux du terme, ce qui s'appelle mort, après avoir eu la vie. Précisé- jj ment, il n'aurait pas vécu. Même, il marquerait les plus grandes dispositions à ne vivre jamais, « Je crois bien qu'il n'y a pas de libéraux en France w, dit M. Faguet ; et il produit des raisons historiques propres à démontrer que cette espèce | ne supporte point notre climat. |

Elle a paru cependant parmi nous, et elle s'y est adjugé la première place ; oui ; mais ces libéraux ne voulaient pas être des libéraux, ne savaient pas le moins du monde pourquoi ils se qualifiaient libéraux et ils avaient à ne pas comprendre le libéralisme une aptitude particulière, naturelle, cultivée, invincible.

Et parce qu'ils songeaient uniquement à établir leur domination ; parce qu'ils faisaient de la liberté leur bien exclusif, avec les procédés d'un propriétaire jaloux et féroce ; parce qu'ils ont gouverné l'enseignement, la justice, les associations civiles ou religieuses, comme la police et l'armée ; parce qu'ils répétaient continuellement : — La liberté c^est nous ! — chacun disant dans son for intérieur : — La liberté c^est moi ! — pour cette raison étrange ils se sont crus libéraux !

M. Faguet les met en face de leur inconséquence, les y plonge, les y retourne, les en barbouille, avec une aisance et une sûreté et une tranquillité qui composent un art délicieux. Pourquoi le brillant académicien ne se donnerait-il pas cette satisfaction surabondamment légitime, nécessaire, qui venge le sens commun et qui nous venge, nous aussi, de tant de griefs calomnieux et d'une oppression misérable ? Il a raison de rire. Il a raison de bafouer, et d'ailleurs si finement, ces prétentieux ahuris, ces affamés d'autoritarisme, qui, déguisés en apôtres, en gardiens et en pontifes de la liberté, déployèrent

l'insolente candeur de Soulouque établissant la civilisation sur la terre d'Haïti.

Presque tous, il y a vingt-deux ans, expulsaient des écoles communales les Sœurs et les Frères, dispersaient les Jésuites et leur enlevaient le droit d'enseigner. Spuller a produit l'effet d'un héros quand il a eu l'énergie de déclarer, du haut de la tribune, qu'il s'accusait d'avoir, à cet égard, commis une faute.

Finie, la liberté qui se suffît à elle-même et qui par sa seule présence ferait germer Tordre, la prospérité, le bonheur. Elle s'effondre dans une totale banqueroute.

M. Faguet, lui, ne prend pas son parti de cette dégringolade. Toutefois, il n'ignore pas qu'il est seul, ou peu s'en faut, à concevoir encore le libéralisme comme un système de liberté complète : liberté individuelle et collective, liberté de la presse (il ne veut même pas de loi spéciale sur la presse), totale liberté d'association et d'enseignement, liberté des fonctionnaires, liberté judiciaire, l'Etat réduit aux fonctions de la défense publique, à la protection et à l'emploi de l'armée et de la police. Enfin, voilà un homme conséquent.

Hé ! mon Dieu ! conséquent d'une manière absolue, non, puisqu'on ne peut pas l'être. Ainsi, après avoir dit que l'Etat ne possède que les attributions d'un soldat et d'un commissaire, il lui accorde, en passant, le droit de la surveillance morale dans l'intérieur des écoles. C'est

une concession beaucoup plus importante qu'elle ne paraît tout d'abord. Au fond, elle contredit le principe de la liberté pure et simple et elle ramène tout doucement et invinciblement vers la théorie du Syllabiis. M. Faguet n'en veut pas, du Syllabas. Il le déclare. C'est entendu. Mais, il en a un, cependant, comme tout le monde d'ailleurs, puisque le Syllabas est le code des principes fondamentaux.

Par exemple, vis-à-vis des libéraux de nouvelle sorte, qui proclament eux, carrément, la liberté autoritaire, la liberté qui a pour fonction essentielle de commander, de contraindre, d'interdire et de proscrire, M. Faguet se rattrape. Il les arrange aussi bien que les libéraux ancien modèle. Il a fait une vraie découverte : des articles où M. Camille Pelletan répudiait dans la Justice, en 1880, les attentats contre l'enseignement congréganiste ! Oui, le même Camille Pelletan d'aujourd'hui et d'hier, l'orateur du bloc, le marin de notre ministère. Cela est joli à ravir et parachève on ne peut mieux la démonstration si littéraire, si vigoureuse et toute spirituelle. Bravo !

Un autre fidèle du libéralisme et qui vient de plus loin, M. Henry Maret, a le mérite, lui aussi, de braver et de ridiculiser la prétention dogmatique dont sont animés les adversaires du dogme. Il emploie à cette tâche le style agile et ferme, pétri d'excellente littérature, la verve infatigable et spontanée, l'esprit clair et judicieux qui ont

fait de lui un des plus brillants journalistes contemporains. Maintes fois, avec une aisance et une sûreté qui exaspèrent ses amis politiques, il a dévoilé le ridicule de la manie jacobine. Tel jour, par exemple, il écrivait : « Une seule question est prépondérante : à savoir si nous aurons une foi religieuse ou si nous n'en aurons plus... Malheur à ceux qui déclarent que cela leur est parfaitement égal » '^'^. Cet article et bien d'autres firent éclater des applaudissements auxquels s'unirent des colères. M. Henry Maret vit sa prose mise en interdit par le Radical^ qu'il avait fondé. Il s'en alla au Rappel, feuille libre-penseuse aussi, mais où l'anti-cléricalisme peut se permettre une allure indépendante et intelligente. Là, de sa plume élégante, preste et vigoureuse, il continue de railler et de démonter le pompeux et pontifical autoritarisme des laïciseurs. Avec ses articles il a composé plusieurs volumes, dont un, destiné à défendre la Liberté de l'enseignement, flagelle l'abandon que la plupart des radicaux ont fait de leur ancien programme, lorsque la République, encore en perspective, répandait si volontiers les généreuses et tout aimables promesses.

Cette leçon rappelle la raillerie qu'entendit un jour, il y a une quinzaine d'années, la tribune des journalistes, à la Chambre. Considérant le spectacle parlementaire, si vite fastidieux de là haut, un républicain de la vieille école disait à son jeune voisin :

— Vous êtes royaliste, n'est-ce pas, mon cher?

— Oui, répondait l'autre.

Et le premier reprenait :

— Vous avez bien de la chance I

— Ah ! bah ! Pourquoi donc ?

— Mais parce que, ainsi, vous ne possédez pas encore le gouvernement de votre choix.

Comme on s'étonnait autour d'eux, le républicain de la vieille école sourit, goguenard : — Hélas ! moi, je l'ai le gouvernement de mon choix. Tenez... — et avec un geste qui semblait écraser le ministère d'alors où trônaient divers Tirards et autres sous-Ferrys, — tenez : le voilà le gouvernement de mon choix I

Aujourd'hui, c'est M. Henry Maret qui interprète le mieux ces sentiments de déception, de pitié, de colère et d'ennui, provoqués par la vue d'une troupe triomphante et brutale.

H réprouve les lois persécutrices ; il veut même moins de lois encore que n'en accepte M. Faguet. Seulement, quoiqu'il résume toute la morale dans l'honneur, il a bien, malgré lui, son Syllabus. L'honneur est un précieux et noble mot, mais qui peut, lui aussi, égarer la confiance et même la conscience. « Il y a des vices que nous honorons », dit Bossuet dans le Sermon sur r honneur, où l'on voit la morale si souvent livrée sans recours aux exigences cruelles et aux lâches complaisances de l'opinion. Ce qui n'empêche pas que M. Henry Maret a bien raison de berner les jacobins.

VI. — Présidant la distribution des prix aux élèves des écoles laïques de Castres ^s, M. Jaurès a pris soin d'expliquer ce que c'est que l'enseignement laïque et l'éducation rationnelle.

Il a proclamé « l'égalité des droits « et il a reconnu que cette égalité n'existe pas « si l'attachement de tel ou tel citoyen à telle ou telle croyance, à telle ou telle religion est pour lui une cause de privilège ou une cause de disgrâce ». Il a déclaré que « dans aucun des actes de la vie civile, politique et sociale, la démocratie (laïque) ne fait intervenir, légalement, la question religieuse » ; et qu'elle n'interdit point l'accès de la propriété, la pratique de tel ou tel métier à ceux qui refusent de signer tel ou tel formulaire et d'avouer telle ou telle orthodoxie )>.

Cependant, la politique laïcisatrice qui reçoit l'appui de M. Jaurès est justement... le contraire de la politique dont il traçait ainsi le programme.

Car la disgrâce causée par l'attachement à telle ou telle religion, rien n'est aujourd'hui plus fréquent ni plus général et ne paraît à nos laïciseurs plus légitime, plus avantageux, plus nécessaire. Ils assurent même, et sans se faire prier et avec orgueil, que, d'ici longtemps, nulle autre besogne ne sera digne de leurs soins. Les milliers et les milliers de Frères et de Sœurs aujourd'hui dispersés et mis hors du droit commun ont bien subi leur « disgrâce » par

suite de leur attachement « à telle ou telle religion ». Ils avaient choisi le « métier » d'instituteur ou d'institutrice ; et on leur a notifié qu'ils ne pouvaient pas l'exercer à cause de leurs croyances. Cette « question religieuse » que la démocratie laïque ne doit pas faire intervenir légalement, elle est intervenue par une série de lois et elle va intervenir encore par beaucoup d'autres lois, dont plusieurs déjà sont à demi votées. Un « formulaire », une « orthodoxie », il n'en faut pas dans la démocratie laïque : et cependant la même démocratie retire le droit d'enseigner aux citoyens et aux citoyennes qui n'acceptent pas pour « formulaire » la Déclaration des Droits de l'Homme et qui ont une autre « orthodoxie » que celle de ladite Déclaration. On leur enlève aussi « l'accès de la propriété » : com-bien de liquidateurs administrent en maîtres les propriétés des congréganistes, dispersés et dépouillés pour leur « attachement » à la religion catholique ! Voilà, sans doute, une disgrâce assez complète. A moins de remettre en vigueur la méthode, très laïque, pratiquée par les guillotineurs, qui massacraient les femmes et les enfants ainsi que les hommes, on ne voit pas comment les congréganistes pourraient être plus abondamment disgraciés qu'ils ne le sont et pour des motifs exclusivement religieux.

Suivant les circonstances, selon la période du discours, M. Jaurès possède l'étonnante faculté d'oublier soudain les attentats commis en

masse et en bloc et auxquels il a lui-même contribué de toutes ses forces. Il fait le plongeon dans l'abstrait. Là, n'est-ce pas, aucune des innombrables disgrâces infligées aux congréganistes ne peut gêner un raisonnement ; et, sans le moindre souci des faits abominables et innombrables qui démentent son raisonnement, M. Jaurès nage d'un élan rapide et fort aisé.

Mais il faut reprendre pied sur le terrain des choses réelles. Alors le sophiste retrouve la mémoire et la vue. Cette fois, il ne peut éviter de se souvenir que les interdictions, les confiscations, les disgrâces de tout genre pour cause exclusivement religieuse composent le milieu dans lequel la France se débat comme un peuple livré au pillage... Eh bien! M. Jaurès fait marcher son argumentation à rebours. Tous les actes qu'il vient de condamner, il les justifie, en assurant que la démocratie a le droit absolu et le devoir impérieux de « faire pénétrer la laïcité « dans l'éducation ». Elle ne saurait permettre « au principe contraire de s'installer dans l'éducation, c'est-à-dire au cœur même de l'organisme » ; et la véritable éducation ne peut se passer de « bases laïques » ; et, enfin, « l'enfance a le droit d'être éduquée selon les principes mêmes qui assureront plus tard la liberté de l'homme ».

En dépit de cette désinvolture arrogante, M. Jaurès n'en a pas moins flétri tout à Theure les actes qu'il glorifie maintenant. Ceux-ci ne

devaient jamais avoir lieu : pas d'interdictions, pas de disgrâces pour un motif religieux , pas d^entreprise sur la conscience. Dix minutes après, toutes les interdictions deviennent justes, toutes les disgrâces méritées ; et, pour que la conscience des hommes soit plus sûrement assujettie au joug du laïcisme, le tribun philosophe annonce la résolution de mettre la main sur la conscience des enfants.

Il vient d'assurer le contraire... Précisément, et raison de plus. La logique de ces messieurs se meut en sursauts fantasques.

M. Jaurès a bien osé dire qu'en fait d'enseignement, comme de libertés publiques et comme de défense nationale, « le ressort d'action doit être dans un parti)). Un ^ar/f, voilà l'instrument de la justice et la garantie de la liberté ! Un syllabus laïque, suggéré par l'esprit de parti!

M. Clemenceau fait un grand usage du Syllabus, non seulement par la distinction entre les libertés salutaires et les libertés nuisibles (la liberté nuisible, c'est celle dont les Religieux profitent), mais par un attachement spécial à plusieurs des propositions contenues dans le célèbre recueil que le violent logicien s'imagine mépriser tout entier.

Souventes fois, M. Clemenceau a répudié la suprématie du nombre et la valeur morale attribuée aux majorités. Il ne se rappelle pas que, lors de la promulgation du Syllabus, la philoso-

phie libérale fut particulièrement offusquée par la proposition LX, qui condamnait la maxime suivante : « L'autorité n'est autre chose que la force du nombre et des forces matérielles ». On affectait de voir là une offense au suffrage universel ! Il y eut une indignation violente, qui, peut-être, subsiste encore en plus d'un endroit du monde libre-penseur. Indignation aveugle. Si M. Clemenceau la partagea, c'est qu'alors il était jeune. En tout cas, aujourd'hui et sans y songer, cela va de soi, il applique aux majorités la proposition LX du Syllabus.

Et la proposition LXI? Elle réprouve l'opinion d'après laquelle « une injustice de fait couronnée de succès ne porte aucune atteinte à la sainteté du droit ». La proposition LXI du Syllabus, ce n'est pas M. Clemenceau qui la contesterait, lui ennemi de la justice d'Etat.

Non plus la proposition LIX, qui nie que tous les faits humains aient force de droit ; — non plus la proposition LVIII, qui nie que toute la morale consiste dans l'accumulation des richesses ; — ni la proposition LXIV, qui flétrit la violation du serment, même inspirée par l'amour de la patrie (ou, naturellement, par l'esprit de parti) ; — non plus la proposition III, qui refuse à la raison humaine le caractère « d'unique arbitre du vrai et du faux, du bien et du mal » ; car, lors de la première période dreyfusarde ^^ M. Clemenceau exaltait « la volupté divine d'aller, pour la souveraine beauté du bien, au

delà de ce que la raison commande » ; et, reprenant à son compte, sans y songer encore, la maxime tertulienne si abhorrée des libres-penseurs, cî^edo quia absurdam, il disait aux dreyfusards trop prudents suivant lui : « Soyez déraisonnables tout un jour. Vous aurez, pour la triste raison, tout le reste delà vie... Envions celui qui, par acte de déraison^ donne aux âges à venir la leçon de volonté » ^^ ; évidemment il n^invoquait pas l'autorité divine, mais il imposait à la raison un rôle subordonné ; et, par là encore, il ratifiait la proposition IV, qui refuse à la raison l'honneur d'être la règle supérieure « d'après laquelle l'homme puisse acquérir la connaissance des vérités de toute espèce » ; — de même pour la proposition XXXIX, qui refuse à l'Etat la prérogative d'être « l'origine et la source de tous les droits )> et de « jouir d'un droit que ne circonscrive aucune limite ». Que d'articles du Syllabus catholique se trouvent admis et professés par cet incrédule qui ne veut pas de syllabus et qui est surtout préoccupé d'en faire un... parce qu'il en faut un 1

La leçon d'aujourd'hui est brutale, mais il y en eut de piquantes et d'élégantes.

Chef du fameux ministère de la Défense républicaine, chef en exercice et disposant du maximum d'influence qui devait, pensait-il, lui permettre de bifurquer vers l'Académie, Waldeck-Rousseau eut un jour la cuisante surprise

de s'entendre accuser d'argumenter d'après le Syllabiis. Ce grief était formulé par un journal très pondéré, le Temps.

Waldeck-Rousseau commençait à publier ses œuvres oratoires. Le volume intitulé Associations et congrégations contenait les discours, tout frais, que le chef du ministère avait prononcés pendant la période récente ; mais aussi une sorte de préface, beaucoup plus ancienne, destinée à prouver que l'homme d'Etat jurisconsulte restait fidèle à des théories et à des formules énoncées dès 1883. Alors déjà, en effet, Waldeck-Rousseau voulait mettre les Religieux hors du droit public, et il disait : « Il n'y a pas une liberté vraie qui puisse être une menace pour l'Etat ». L'inévitable épithète reparaissait en 1901. Le re/72/>s releva l'épithète et adressa au juriste ce petit discours : — Puisque vous distinguez entre les fausses libertés et les libertés vraies, vous parlez le langage de l'Eglise et vous pratiquez la méthode du Syllabiis!

Leçon amère, quoique méritée.

Il est vrai qu'elle retombait aussi sur le Temps, qui la donnait, car il n'admet pas la liberté absolue en toutes choses, ni même en aucune.

Puisque (d'après M. Clemenceau et la plupart des réformateurs) tout est à refaire et sans doute, d'abord, le commencement, le Bloc devrait ordonner une intégrale refonte de la

Déclaration des Droits de V Homme. Il le fera peut-être, pour deux raisons entre autres : 1° parce qu'il ne peut, si Bloc soit-il, se passer d'une doctrine morale et philosophique ; 2*^ parce qu'il ne soupçonne aucunement la difficulté d'une pareille entreprise. Ces Pères de la laïcisation sont capables de se lancer en avant avec l'audace d'une ignorance superbe; de s'assembler en un Concile — le vrai^ comme aurait dit Waldeck-Rousseau — et d'annoncer pour une date prochaine la promulgation du syllabus laïque — le vrai aussi...

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