I. La « Méthode libre-penseuse ». — II. La morale laïque
I. — Il a dépassé nos espérances ce congrès libre penseur siégeant à Rome, en face de la Papauté. On devait prévoir qu'il n'attirerait qu'un nombre insignifiant d'autorités scientifiques : or il n'y avait là, pour ainsi dire, personne de ce genre, sauf le professeur Haeckel, remarquable surtout par son air de savant allemand dépaysé. Des socialistes et des anarchistes bousculèrent le programme des séances, lesquelles, plusieurs fois, devinrent un gâchis. Faut-il citer l'aveu des Maçons français? Leur délégué, M. Lafferre, déclara que « l'Italie n'est pas mûre pour les grandes réformes de fond et pour Faffranchissement définitif des cerveaux et des consciences ». Les Pontifes libres-penseurs venus à Rome pour enterrer l'Eglise ont découvert qu'elle existe toujours. Ils s'étaient trompés d'enterrement.
Faute de mieux, M. Buisson a rapporté un papier qu'il a rédigé et auquel le congrès a donné une consécration pénible et incohérente ^ C'est le décret du concile laïque, un ensemble de canons, muni d'anathèmes arrogants et hypocrites. On y voit que la libre-pensée se défend d'être une doctrine ; ce qui ne l'empêche pas de se vanter d'avoir des principes. Elle ne serait qu'une méthode ; et la méthode se réduirait au libre examen. Modestie imprévue. Mais ici la modestie ne dure pas plus que la logique. Ayant décidé que nulle autorité n'a « le droit de s'opposer ou de se superposer à la raison humaine », la libre-pensée « exige que ses adhérents aient expressément rejeté non seulement toute croyance imposée, mais toute autorité prétendant imposer des croyances ». L'abjuration préliminaire est la condition du baptême libre-penseur. Le congrès rejette encore les principes à priori d'une philosophie ou bien d'une religion, mais il entend régler « l'usage normal » des facultés individuelles. Il faut être bâti sur le modèle de M. Buisson pour constituer un être normal. Le congrès poursuit la réalisation de « l'idéal humain », mais il affirme que cet idéal n'a rien d'absolu ni d'immuable. Il est toujours prêt à « rectifier » le résultat de ses recherches. Ainsi, que des théories nouvelles enseignent l'absurdité du devoir et de la justice, le congrès devrait admettre la possibilité que tout soit faux et absurde, excepté lui peut-être, ou bien lui com-
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pris et lui principalement ; après tout, on ne sait pas. Cette libre-pensée qui n'est pas une doctrine et qui n'est qu'une méthode, elle prétend toutefois, ou pour cette raison même, (( fournir une règle de vie, aussi bien aux sociétés qu'aux individus ». Une règle de vie, rien de moins ! et appuyée sur l'autorité de l'Etat, puisque la libre-pensée veut surtout que nous soyons libres ! La société laïque aura donc « pour premier devoir d'enlever à tous ses services publics (administration, justice, instruction, assistance, etc.), tout caractère confessionnel » et de rendre ces services publics « non seulement neutres, mais étrangers et réfraciaires à toute influence religieuse ». Donc, « laïcité intégrale de l'Etat » qui s'empare de tout et qui nous abandonne le reste. Mais il va « garantir la liberté aux opinions religieuses ». En effet ; et d'une jolie manière : « En leur déniant tout droit d'intervention dans les affaires publiques ». On leur dénie leur droit : donc on les protège. La libre-pensée est « logiquement génératrice d'une science sociale, d'une morale sociale et d'une esthétique sociale ». Il faudra comprendre le beau selon le goût de M. Buisson ? Certainement : le beau fait partie de l'idéal humain ; tous les services publics seront employés à la réalisation de cet idéal et lesdits services publics régleront l'usage de tous les droits individuels ou, ce qui est encore plus pratique, les absorberont. Et nous serons libres enfin, puisque M. Buisson nous aura
tout pris ; et nous pourrons nous flatter d'être devenus des hommes, puisque nous ne penserons que ce qu'il pense et à la manière dont il le pense !
N'ayant pu triompher au Capitole avec une majesté suffisante, le pontite maniaque, rentré à Paris, s'est décerné, dans le Radical, un témoignage de victoire complète. Il s'est hâté d'écrire : « Si tous les partisans de toutes les réactions sont amenés par la force des choses à se grouper autour de l'Eglise, la même force oblige tous les partisans du progrès à se constituer en an grand parti pour la défense de ridée laïque. C'est le drapeau de la laïcité dans VEtat et dans V école, dans les lois et dans les mœurs, que ce congrès a dressé haut et ferme devant le pays ».
«...Si nous affirmons les droits souverains de la raison, ce n'est pas pour les appliquer seulement aux idées philosophiques et religieuses. Il faut que la raison s'applique au gouvernement même de V humanité, au règlement des relations entre les peuples, bref à l'établissement de la justice et à la réalisation de l'idéal de la solidarité humaine organisée suivant la justice » -.
Les mœurs, l'école, les lois, l'Etat, le gouvernement de l'humanité : par conséquent, une religion, une église, un temple ? Oui, un anglais, M. William Heaford, a désigné assez clairement le but vers lequel M. Buisson, d'ordinaire, ne s'avance que par des voies obliques, cuirassé de dénégations... contradictoires. M. Heaford a
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salué, dans ravenir. le « Temple de THumanité » 3.
Avec raison, on a fait remarquer que les encouragements envoyés au congrès libre-penseur de Rome par M. Berthelot présentent un certain caractère ironique. En félicitant les congressistes, ce savant illustre recommandait la tolérance. Or, de cela, principalement, les congressistes ne voulaient point. Donc, M. Berthelot les raillait ; mais, en somme, pas beaucoup ; et il leur apportait un appui bien plus utile que n'était gênante pour eux la critique qu'il leur adressait. Il encourageait le mépris que le congrès témoignait aux crovances. Il fortifiait l'idée que la science, même invoquée par des ignorants (comme il y en avait un bon nombre assemblés là-bas , est en état de balayer et de remplacer les dogmes religieux. De la critique partielle indiquée par M. Berthelot. les librespenseurs n'ont pris aucun souci. Au contraire, ils ont tiré profit de l'adhésion générale quil leur envoyait : et ce sont surtout la vérité et le sens commxun qui se sont trouvés bafoués. Que la science, elle aussi, risque d'encourir un détriment par une telle compromission, le grand chimiste aurait bien dû s'en apercevoir.
Mais la logique et la précision, auxquelles il s'astreint pour ses expériences de laboratoire et qu'il recommande d'ailleurs comme des autorités suprêmes, il s'en affranchit dans ses discours philosophico-religieux. Là, le célèbre
personnage, qui veut tout assujettira la méthode scientifique, se conduit sans autres règles que son préjugé et son humeur. Depuis longtemps, il collabore avec la tribu des athées, comme s'il partageait leur athéisme. Or, on peut se demander s'il est athée ; et l'on a même des raisons de supposer qu'il ne l'est pas.
En 1886, dans son volume intitulé Science et philosophie^ M. Berthelot rééditait une assez longue lettre qu'il avait, vingt-trois ans plus tôt, adressée à Renan. Il reproduisait là, sans désaveu, sans nul indice d'un changement d'opinion, le passage suivant, où la foi en Dieu est assez nettement exprimée :
Au sommet de la pyramide scientifique viennent se placer les grands sentiments moraux de l'humanité, c'est-à-dire le sentiment du beau, celui du vrai et celui du bien, dont l'ensemble constitue pour nous l'idéal. Ces sentiments sont des faits révélés par l'étude de la nature humaine. Derrière le vrai, le beau, le bien, l'humanité a toujours senti, sans le connaître, qu'il existe une vérité souveraine dans laquelle réside cet idéal, c'est-à-dire DIEU, le centre et l'unité mystérieuse et inaccessible vers laquelle converge l'ordre universel. Le sentiment seul peut nous y conduire ; ses aspirations sont légitimes, pourvu qu'il ne sorte pas de son domaine avec la prétention de se traduire par des énoncés dogma- I tiques... etc.. etc. 4.
En 1886, M. Berthelot avait soixante ans. Il | atteignait l'apogée de son influence scientifique '
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et il possédait, sans nul doute, quelques conclusions définitives, surtout à propos d'une affaire si importante. (La page citée plus haut contient un lapsus ou une faute d'impression. Evidemment, M. Berthelot a voulu désigner Dieu comme (( le centre de l'unité mystérieuse et inaccessible vers laquelle converge l'ordre universel ». Même au seul point de vue grammatical, on ne peut écrire : « Le centre et l'unité... vers laquelle ». Nous devons donc lire de au lieu de et). Ainsi en 1886, M. Berthelot, âgé de soixante ans et illustre, croyait pouvoir, comme vingt-trois années auparavant, affirmer une « vérité souveraine » où réside l'idéal et il appelait cet idéal : « Dieu, le centre de l'unité mystérieuse et inac- « cessible, vers laquelle converge l'ordre uni- « versel ».
Sans doute, plus tard et à maintes reprises, M. Berthelot a donné congé au mystère et s'est moqué des gens qui continuent d'y croire. Il se moquait donc de lui-même, tel qu'il était à soixante ans. Ou bien peut-être voulait-il accentuer la séparation entre le sentiment et la science, détacher absolument la science du mystère et laisser le mystère au sentiment. Mais il a, depuis, et avec une obstination remarquable, dit et répété que tout, y compris la morale, doit dépendre de la science. Il a bien l'air d'assimiler la vertu à une combinaison chimique, dont la formule sera découverte quelque jour, probablement par lui.
Au sujet de Dieu, M. Berthelot a-t-il changé de conviction ? Ecrirait-il encore les lignes qu'il traçait à soixante ans ou bien les désavoueraitil comme un enfantillage... tardif ? Une réponse là-dessus serait beaucoup plus intéressante que les amplifications qu'il rédige pour les fêtes libres-penseuses. Mais, probablement, l'illustre chimiste ne prendra pas le soin de la fournir. Autant il exige de précision et de logique pour les travaux du laboratoire, autant il aime l'incertain, le vague, insaisissable et le contradictoire dans sa philosophie pour banquets et pour congrès, c'est-à-dire dans ses fonctions, singulières vraiment, de pontife libre-penseur. Soit ; mais du moins qu'il cesse d'affirmer que tout doit être assujetti aux méthodes scientifiques, puisque lui-même s'affranchit complètement de ces méthodes-là, dès qu'il s'occupe de religion, de philosophie, de politique, de morale, d'histoire, d'art, d'éducation et de tant d'autres choses dont il aime à discourir en sa qualité de chimiste.
Si c'est le savant qui parle, qu'il parle comme un savant, avec la manière, les procédés et surtout la précision et la logique du savant. Qu'il dise s'il conserve la notion de Dieu et comment, dans le cas affirmatif, il croit pouvoir favoriser les espérances et les efforts des athées de tout acabit. S'il est devenu athée lui aussi, à soixante ans, ou plus tôt, ou plus tard et pour quelle raison, le monde a besoin et
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peut-être a le droit d'en être informé, puisque d'ailleurs M. Bertlielot s'est chargé d'enseigner tout le monde.
Aller à Rome en troupe pour proclamer pompeusement la revanche de l'humanité sur Dieu, voilà beaucoup d'ambition et beaucoup de témérité ; mais une ambition et une témérité qui, par leur excès même, dénoncent encore plus de candeur et d'enfantillage. On pouvait le deviner sans effort. Les preuves surabondantes sont venues tout de suite ; car les nouveaux pèlerins n'onl pas attendu d'être arrivés à destination pour révéler quelques-uns des oracles dont ils allaient gratifier le monde. C'est étonnant d'insignifiance.
Et pourtant, toutes les pièces lues au congrès n'émanaient pas de déclamateurs quelconques. Lorsqu'on voit, comme à Genève, M. Gustave-Adolphe Hubbard se camper, déclarant que l'homme a pris la place de Dieu, et quelques centaines de congressistes rassemblés au hasard s'épanouir et se pourlécher à la pensée d'une si glorieuse aventure, on sourit et l'on regarde d'un autre côté. Mais il semblait que cette fois, du moins, nous dussions recueillir quelque chose d'intéressant. Cette fois, nous entendions des professeurs. Hélas ! Ils sont arrivés tout de suite au ton et au fond de M. le prophète Gustave-Adolphe Hubbard. M. Georges Renard, le sociologue aux manières graves et
plutôt sévères, a composé un morceau intitulé : Déclaration morale de la libre-pensée, et destiné à servir de préliminaire pour la future doctrine libre-penseuse. D'abord, M. I^enard notifie qu' '( une morale est essentielle à toute société humaine ». On s'en doutait depuis quelque temps ; et peut-être un congrès laïque n'était-il pas indispensable à la consolidation de cette vérité.
Quelle morale va-t-on nous offrir, ou plutôt nous imposer ? Elle n'est pas faite encore ; et c'est même pour activer le labeur laïque que le grave professeur de sociologie a rédigé une Déclaration. Celle-ci, en effet, « invite tous les libres-penseurs, et en particulier les philosophes et les savants à élaborer, perfectionner, propager et dresser fièrement en face des morales religieuses qui sont les morales du passé cette morale laïque qui est la morale de l'avenir ». Dresser fièrement... surtout dresser fièrement... Les libres-penseurs ont un extrême souci de la fierté. Ils commencent et ils continuent par la fierté, au point de n'avoir plus pour la logique ni temps ni place. M. Renard veut « soustraire à la diversité des dogmes » certaines « règles d'acLion qui doivent être universelles ». Un catéchisme ? Non ; mais cependant oui, peut-être, car après avoir formulé une série d^accusations où nous voyons le salut éternel représenté comme une faveur arbitraire (!), Fauteur du préambule propose de « proclamer » , entre
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autres, le principe suivant : que « Taccomplisseinent du bien trouve en soi-même sa récompense ».
Ce principe devrait être sujet à la critique, puisque la Déclaration porte que le congrès n'a pas « l'ambition de fixer à jamais la morale laïque », laquelle, « étant toute bumaine, a l'immense avantage d'être toujours sujette à critique, à discussion, à revision... » 11 devrait l'être ; mais M. Renard entend bien qu'il ne l'est pas et ne le sera pas ; et que la glorieuse tbéorie de la vertu sans récompense ultra-terrestre ne sera pas révisée ; car une des bases essentielles de la morale laïque croulerait alors tout entière. Par fierté, on a supprimé le cbâtiment ; par fierté, on se passe de récompense (sauf la satisfaction du devoir accompli, doctrine que les libres-penseurs conservent sans savoir comment, d'autant plus qu'elle est pleine de métapliysique) ; il faut que l'humanité se suffise à ellemême et à elle seule. Soit ; mais du moins le principe est absolu, et M. Renard ne permet pas qu'on en doute. Jamais la libre-pensée doctrinale ne supposera que peut-être le bien est une illusion et une duperie. Elle continuera, comme la morale spiritualiste, à jurer que le bien est la réalité suprême, supérieure aux humaines volontés. Ledit principe ne sera ni revisé ni critiqué.
Soit encore ; mais comment le même M. Renard peut il continuer de croire que la morale
laïque possède « l'immense avantage » de supporter et de s'imposer toute critique ?
Quoique la Déclaration fût contradictoire à ce point , elle constituait la partie sérieuse du Congrès-concile.
II. — Du 28 septembre au 2 octobre 1904, les habitants d'Amiens ont pu se croire gouvernés par la Ligue de l'enseignement, dont le congrès remplissait le Cirque municipal. La Ligue, en effet, a déclaré la prétention d'installer une morale nouvelle ; ce qui, sans doute, dans l'histoire du monde, n'est pas un petit événement.
Selon la formule du cirque, cette morale a été présentée en liberté, comme les chevaux qui exécutent des pirouettes et des cabrioles. On l'a même fait, de préférence, marcher la tête en bas ; et, naturellement, elle en demeure toute congestionnée. Ecuyers, gymnastes, équilibristes, clowns de la pédagogie libre-penseuse se sont | prodigués pour enseigner aux enfants une morale évidemment différente de l'ancienne, la morale qui se passe de la religion et qui bientôt remplacera la religion. On leur a plusieurs fois expliqué que ce procédé constitue la véritable communion avec l'humanité. On leur a fait comprendre que, pour communier, ils doivent aller, non plus à l'église, mais au cirque ; car l'humanité va vivre dans le divertissement perpétuel ; et la science et la morale vont devenir amu- | santés, comme tout ce qui se trouve à la foire.