‹ La religion nouvelleChapitre 7 sur 21 · II. — QuiNET · texte numérisé non relu

II. — QuiNET

Dans les festivals pédagogiques, politiques et cultuels institués presque périodiquement en l'honneur de Quinet, on ne cite jamais les pages les plus intéressantes écrites par le prophète canonisé.

Celles-ci pourtant mériteraient l'attention spéciale des pédagogues frénétiques et des philosophes de pacotille qui infestent la France. Le goût pour la religion (nouvelle) et pour les pratiques pieuses devrait incliner ces messieurs à la méditation, laquelle est essentiellement un acte de piété. S'ils voulaient en essayer un peu...

D'après eux, le divin réside uniquement dans l'humanité ; et c'est là qu'il aurait « pris conscience de lui-même ». Gomment une pareille opération a pu s'accomplir, les nouveaux pontifes dédaignent de le savoir ; et même ce qu'une telle formule signifie au juste, ils préfèrent ne pas se le demander. Elle leur sert à glorifier

rhumanité réputée toute-puissante ; à déposséder Dieu sans l'abolir complètement ; à se donner des airs de profondeur. Il y a peut-être un Dieu ; mais, en tout cas, il n'a d'autre séjour que la conscience humaine, dans le sein de laquelle il se réalise peu à peu. M. Buisson, par exemple, tient volontiers de ces propos qui ravissent le commun et aussi l'élite de nos laïciseurs. Et une foule de politiciens et de badauds vivent là-dessus.

La belle idée nous vient principalement de Hegel, qui employa son génie, vaste et puissant, à construire un monde tout en nuages. Des longues dissertations de Hegel on n'a rien retenu, excepté la formule destinée à faire croire que nous sommes identiques à Dieu, lequel d'ailleurs est identique au néant. Comment, alors, notre existence aurait-elle tant de réalité et de grandeur ? Ne le recherchons pas. Ayant gravi ce sommet, l'intelligence moderne se trouve à bout' de forces et elle laisse voir qu'elle s'est vidée en route.

C'est d'autant plus dommage que l'illustre Quinet, enseveli à présent sous les plâtras de l'apothéose, a jadis bafoué la grande théorie hégélienne. Lui qui devait mourir étouffé par le prophétisme, il eut de la verve ce jour-là, vers 1840. Dans Allemagne et Italie, il a décrit, en ces termes ironiques, la folle découverte qui faisait sensation alors et qui vaut maintenant à Hegel un prestige incomparable :

Dieu sommeillait, depuis des millions d'années dans un rêve, moitié végétal, moitié animal ; il ne donnait d'ailleurs pas le moindre signe de vie. Moïse et le Christ le tirèrent de cet engourdissement éternel. Mais il y retomba bien vite et cette fois plus profondément que jamais. Les choses durèrent ainsi jusqu'en l'an 1804, avec quelque mélange de rêves insignifiants. Au commencement de cette même année, Dieu n'avait pas la moindre conscience de ce qu'il était ou pouvait être. Ce ne fut que vers le milieu de l'automne qu'il fit définitivement connaissance avec lui-même, dans la personne et la conscience de M. le docteur Hegel. Cet épisode important dans la vie de Dieu se passa le 23 octobre sur le chemin de Bayreuth, à trois heures et demie de l'après-dînée. Depuis ce moment, l'Eternel se sentit vivre et ne garda plus le moindre doute sur sa propre existence. Un peu plus tard, il fut nommé professeur ordinaire et directeur de l'Académie de Berlin. Alors aussi sa carrière fut assurée ^.

Devant la grande invention de Hegel, le fumeux Quinet lui-même éprouvait donc le besoin de descendre de son trépied pour rire tranquillement et de bon cœur, comme un homme ordinaire en face d'une insanité.

Que n'a-t-il cultivé cette disposition raisonnable ! Mais la manie du pontificat le tenait. Lui aussi, il s'enivra d'amphigouri. De la solennité à la frénésie le passage est rapide ; et Ouinet, épuisé d'inventer des injures contre les Jésuites, alla se ravitailler dans le grenier aux ordures aménagé par Marnix de Sainte-Aldegonde.

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Bien plus encore qu'on ne l'a dit, quoi qu'on l'ait répété au point d'en fatiguer tout le monde, Quinet est l'inspirateur de la présente laïcisation scolaire. Il en a exposé l'esprit, fourni la formule et tracé le plan dès 1850, dans le petit volume intitulé L'enseignement du peuple^ dont certaines pages furent certain jour ^ récitées sous les voûtes de la nouvelle Sorbonne.

Mais le fameux et fumeux penseur a fait mieux que préparer la prétendue réforme libératrice et pacificatrice. D'avance, il a indiqué comment elle devait se développer, se transformer, se démentir, se nier enfin, c'est-à-dire comment l'égalité devait engendrer la mise hors la loi ; la liberté: l'autoritarisme; la neutralité: le privilège et la domination ; la guerre aux dogmes : le dogme révolutionnaire ; la sécularisation : l'emploi de la force contre les consciences. Oui, la force! Suggéré dans l'opuscule pédagogique, le mot est écrit ailleurs en toutes lettres. Il résume l'introduction rédigée par Quinet pour les œuvres de Marnix de Sainte-Aldegonde, introduction où frémit la haine enragée, à la fois cauteleuse et cynique.

Mais si, d'abord, nous parlions à' Ahasvérus y composition que personne ne peut feuilleter sans une stupeur joyeuse? Ahasvérus, c'est Isaac Laquedem, le Juif-Errant; et son histoire se déroule comme une Légende des Siècles en prose, en carton, en filasse, le tout arrangé suivant la fantaisie d'un lourd pédant qui se serait imaginé

avoir la tête épique. L'épopée remonte non pas au déluge, mais bien plus loin, jusqu'avant la création, qui est du reste le second tableau, lequel précède le premier. Nous sommes à l'an 4000 après la destruction du monde. Dieu veut en créer un autre et fait préalablement représenter par les archanges la vision des temps disparus. Tous les êtres et toutes les choses entrent en scène et en danse : espace, terre^ océan, lacs, rochers, fleurs, Leviathan, l'oiseau Vinateyna, le serpent, le poisson Macar, titans, géants, Thèbes, Ninive, Palmyre, Babylone, Euphrate, étoiles, orgue, lyre, pyramides, cathédrales, etc., etc. 11 y a une cathédrale qui dit au chœur de tous les rois morls : « Çà ! que feriez-vous donc tous d'un royaume éternel, si je vous en donnais un ? » Voilà le ton du récit. A la fin, après des dialogues éperdus et piteux où se mêlent les Evangélistes, Saplio, Héloïse, Béatrice, Mlle Aïssé, la comtesse Guiccioli et des centaines de personnages connus ou bien inconnus, l'Eternité, qui achève de tout ensevelir, a une prise de bec avec le Néant. Lui ne veut pas être supprimé, ce qui d'ailleurs semble une opération difficile. Il donne une raison d'une logique surabondante : « Au moins, moi, vous me garderez, je tiens peu déplace ». L'Eternité riposte: « Mais tu fais trop de bruit (!). Ni être ni néant; je ne veux plus que moi. » Le Néant : « Oui donc vous gardera dans votre désert ? » L'Eternité : (( Moi ». Le Néant : « Et, si ce n'est moi,

qui portera à votre place (?) votre couronne ? » L'Eternité : « Moi ! » Quelle place ? Quelle couronne? De quoi s'agit-il? Nous ne le saurons jamais, puisque l'auteur s'en va en nous jetant l'adieu classique :

Icy finit le mystère d'Ahasvérus, Priez pour celui qui récrivit.

C'est à peu près le seul mot raisonnable qui se rencontre dans ce salmigondis démesuré.

Si l'épopée d'Ahasvérus ne nous apprend rien du tout sur les sujets dont elle parle, du moins elle fait connaître la complexion intellectuelle et morale de l'auteur. Quinet avait la manie du grandiose. Gomme il était dépourvu du don de l'expression, il recherchait des effets extraordinaires par d'incommensurables tableaux encombrés. Dénué de goût et d'inspiration, obsédé pourtant du besoin de pontifier, il manipulait, pour ainsi dire continuellement, la société, l'humanité, le monde. On ne pouvait pas lui demander : — comment vous portez-vous ? — sans qu'aussitôt il racontât quelque chapitre du processus cosmique et du symbolisme universel.

Un pontife a mission non seulement d'enseigner et de bénir, mais aussi decondamner. Donc, celui-ci condamnait insatiablement la Papauté.

En dépit des vociférations contradictoires dont il l'honore, on distingue la raison particulière qui entretenait en lui cette fureur. Il enviait l'autorité spirituelle.

Lo volume où QuineL a réuni ses leçons du Collège de France en 1846 contient, à propos de Grégoire VII, des pages qui débordent d'enthousiasme jaloux :

« J'aime à voir ce grand homme, les yeux fixés sur l'idéal du royaume spirituel, exercer une terreur morale sur les royaumes politiques... Quand l'âme des peuples était encore endormie, qu'ils étaient séparés les uns des autres par des barrières infranchissables, il fallait bien qu'une personne morale fût la conscience vivante du monde de l'esprit... Il y a sur la terre un homme qui, avec les yeux de l'aigle, discerne, suit les projets de l'empereur, du roi, des nobles, de i'évéque... Où est donc la force de Grégoire VU ? Dans cette idée vraie en soi que, pour le monde moderne^ l'autorité politique repose sur la conscience... Dans ce sens, Grégoire VII a devancé l'avenir.. » ^.

Que faisait donc Grégoire VII ? Il prononçait Tanathème contre les puissances terrestres : et c'est pourquoi il inspire à Quinet une admiration éperdue. Mais enfin le Pontife légitime ne condamnait pas pour condamner et ne détruisait pas pour détruire : il frappait Tinfidélité et Finjustice. Quinet, remarquant à peine ce caractère de la grande lutte, se bâte d'unir et de confondre Grégoire VII et... la Révolution :

« Assurément la Révolution française ne pensait pas accomplir, en l'agrandissant, l'idée de Grégoire YIl ; et pourtant elle na pas fait autre chose

quand elle a établi un droit supérieur à la possession séculaire de l'autorité, de la noblesse, de la couronne » ^.

La Révolution, c'est le christianisme en progrès ; Ouinet Tatteste. Or, le christianisme a toujours besoin d'un pouvoir spirituel, lequel réside dans un pontife, lequel pontife a pour fonction supérieure de prononcer Tanathème : le pontife, ce sera Quinet ; et Quinet brandit avec volupté l'excommunication.

Depuis deux siècles et demi, Marnix de Sainte- Aldegonde dormait oublié, lorsqu'en 1857certains Belges le révélèrent à notre illustre et fumeux philosophe, qui en devint toqué et se fît son panégyriste et son éditeur. Quinet rédigea une longue circulaire, disposée ensuite en introduction, qui, depuis, fut intitulée : La Révolution religieuse au XIX^ siècle. Là, il expliquait pourquoi il entreprenait de ressusciter Marnix :

« Marnix n'a pas a^ouIu seulement, à l'exemple d'autres écrivains, discuter l'Église de Rome comme un point littéraire. La lutte est sérieuse et à outrance. Il s'agit non seulement de réfuter le papisme, mais de Yextirper ; non seulement de l'extirper, mais de le déshonorer ; non seulement de le déshonorer, mais, comme le voulait l'ancienne loi germaine contre Tadultère, de Vétouffer dans la boue. Tel est le but de Marnix. Voilà pourquoi, après la dialectique la plus forte, la plus savante, la plus lumineuse, il étend l'opprobre sur le cadavre qu'il traîne et Tensevelit dans le grand cloaque de Rabelais ».

Ecoutez Quinet démontrant la nécessité d'employer non seulement la diatribe et la calomnie contre les croyances religieuses, mais aussi la force :

« Celui qui entreprend de déraciner une superstition caduque et malfaisante, s'il possède l'autorité, doit avant tout éloigner cette superstition des yeux des peuples et en rendre Texercice absolument et matériellement impossible, en même temps qu'il ôte toute espérance de la voir renaître. Alors, avec la facilité qu'ont les hommes à se détacher de ce que leurs yeux ne voient plus, la première chose qu'ils font c'est d'oublier. Une nouvelle génération se forme, qui, n'ayant rien aperçu que les ruines de la religion morte, est toute disposée à porter ailleurs son espoir et sa croyance ».

Peut-être n'est-ce pas encore assez clairement exposé ; et alors Quinet entre dans les détails, d'autant plus volontiers qu'il palpite de joie à la pensée d'employer enfin la contrainte morale et matérielle :

« L'Europe, par son admiration ou sa complaisance pour la force déchaînée, a montré clairement à tous les yeux qu'elle est restée plus barbare qu'on ne l'imaginait. Il y a encore du Vandale chez elle. Et celui qui ne tirerait de cette première observation sur la religion de la force aucune conséquence pratique, celui qui se croirait Jeté dans une société idéale où le droite la vérité, ta justice n'ont qu'à se montrer nus et désarmés pour l'emporter, celui-là

perdrait cVavance par sa faute et sa cause et luimême ; il méconnaîtrait les choses ; elles s'en vengeraient bientôt sur ses théories. Je pourrais en dire davantage à ce sujet ; je m'arrête ».

Il s'arrête, puis reprend son exhortation :

« Le despotisme religieux, comme tout autre despotisme, ne peut être extirpé sans que l'on sorte de la légalité, puisque la légalité, c'est son caprice » ^.

Les douleurs qui pontifient au Panthéon et tous ceux qui pérorent depuis vingt-cinq ans ont en général la même passion de gouverner les consciences par l'anathème, par le sophisme et par la force. Ils rêvent de reconstituer, à Tenvers, l'union de l'autorité spirituelle et de l'autorité temporelle. Acharnement aveugle, condamné par là aux déceptions éclatantes. Comme le fait pressentir M. Fonsegrive, dans son grand roman social Le Fils de PEsprit, très belle et très profonde étude de la crise qui bouleverse la France contemporaine : « un jour viendra où l'Etat lui-même trouvera lourde la charge de renseignement, où il se sentira impuissant à maîtriser ce nouveau pouvoir spirituel qu'il aura créé lui-même, où il n'osera ni lui enlever sa liberté ni prendre la responsabilité de ses audaces » ^.

chap. viii. — le culte 301

Renan.

L'ame, le talent et l'œuvre de ce personnage .se ressemblent au point de se confondre. Si l'on envisage à part chacun de ses aspects, c'est surtout par suite de la nécessité où nous sommes tous de donner un nom spécial à des clioses ordinairement distinctes les unes des autres. Lui est d'une seule pièce ou plutôt d'un seul jet. Tout entier, il procède de la dérision.

Pour constater le phénomène, nous n'avons besoin ni de longues analyses ni même de simples recherches, puisque Renan a multiplié les preuves de sa fondamentale et volontaire perfidie. Obsédé par elle, il l'a rendue obsédante. Plus encore : il a pris à Fétaler un soin dont il était ravi. Ce gros homme s'est exhibé avec une complaisance voluptueuse, se tournant et se retournant, pour montrer son aplomb et sa prestesse. Il a su faire de la vérité la collaboratrice de la fraude. Même quand il est sincère, il se moque.

Attrait de la « nuance », a-t-il dit et ont répété ses admirateurs, qu'il accablait d'un insolent et brutal mépris et qui pourtant ne se lassaient pas de se pâmer et d'être bernés. Vaine et frauduleuse réponse. Il n'y a pas de penchant souple ou subtil qui puisse expliquer, non pas seulement les contradictions et les incohérences dont est pleine la Vie de Jésus, mais, chose

bien plus grave, tout l'esprit et toute la portée de cette œuvre, essentiellement déloyale. Renan a voulu bafouer le Maître qu'il affectait de vénérer et de chérir. Il a voulu lui ravir l'auréole divine. Nulle offense plus perverse et plus basse ne pouvait être dirigée contre le Christ, qui, réduit au rôle d'un prophète humain, serait un illuminé et un charlatan. Cette double injure, Renan l'a proférée avec une volonté intense et réfléchie, dissimulant la haine sous les hommages et sous les caresses. Inconcevable est l'hypocrisie du plan et de l'exécution. Rien de pareil ne s'était vu ni même n'avait été imaginé depuis le baiser de Judas, qui semblait destiné à rester un fait unique. Au cours des luttes religieuses, ils n'avaient pas manqué les scélérats possédés d'une animosité personnelle contre Jésus ; mais leur frénésie du moins ne s'embarrassait d'aucun étalage respectueux et tendre. Cette fois, ce fut une horreur vraiment nouvelle par les proportions et par le procédé, car le premier Judas n'avait sans doute que les instincts d'une brute, tandis que celui-ci!... Un lettré, un savant, un professeur, un écrivain, un artiste ! La scène formidable du Jardin des Oliviers renaissait, transférée dans le milieu des mœurs les plus raffinées et adaptée à ce milieu.

Comment l'ancien séminariste en était-il arrivé à la conception et à l'acceptation d'un tel programme ? Il parcourait la voie où l'avait engagé le refus de suivre l'appel du Christ ; et l'abomi-

nable aboutissement éclaire les circonstances dans lesquelles avait été prononcé ce décisif refus.

Qu'un homme, qu'un aspirant au sacerdoce s'arrête en chemin, succombe sous le doute et recule, le fait ne cause pas une extrême surprise ; mais le cas de Renan sortait des conditions ordinaires. C'était bien l'exemple de la créature insurgée contre Dieu et résolue à garder pour elle-même et pour elle seule l'emploi des dons qui lui sont confiés en dépôt et en usufruit. Doux, modeste, hésitant d'allures, le jeune séminariste était déjà invinciblement décidé à ne pas reconnaître l'autorité du dispensateur souverain. Dans le fond de l'âme, il disait « non » à la voix qui lui demandait l'amour et l'obéissance en retour du bienfait de la vie. Il commettait le déni de justice par un orgueilleux, conscient et vicieux mépris de la justice.

il a plusieurs fois raconté le contraire et affirmé que la critique historique seule, et non pas les difficultés de la théologie ou de la philosophie, détruisit sa croyance. Egalement, il s'est défendu d'avoir été séduit par l'ambition. Toujours il a dissimulé, en fournissant lui-même de nombreuses raisons qui le convainquent d'imposture. On a recherché, on a reconstitué l'histoire de cette crise et de cette chute qui devaient, dans l'âme de Renan, autour et loin de lui, multiplier le ravage et la ruine. Assurément, c'est une tâche difficile d'explorer la conscience d'un

homme, quel qu'il soit; c'est d'ordinaire une grande témérité et ce peut être une présomption très coupable de dire : — Voilà le ressort secret, voilà rintime et mystérieux instinct qui a poussé tel individu dans la direction mauvaise. — Disposés comme nous le sommes à nous tromper et même à nous mentir sur notre propre compte, nous n'avons que trop de raisons de nous délier de notre clairvoyance envers autrui ; mais Renan s'est donné trop souvent le luxe d'inviter ses contemporains et les époques futures à sonder les replis de son cœur. Il s'est mis en scène sur toutes les estrades et s'est confessé à tous les échos. Naturellement, il s'est vanté d'être sincère, pur et bon ; modeste aussi ; heureux surtout : ce qui était sa manière constante et unique de plaindre et de soulager l'infortune. Nous pouvons bien répondre à l'invitation, regarder et juger.

Il a dissimulé avec entêtement en disant que le doute lui vint de la seule philologie. Les faits et ses aveux montrent le jeune séminariste épris delà philosophie allemande, s'emportant et perdant pied. Avant de se rebeller contre les prétendues erreurs philologiques, Renan avait laissé en lui se déformer et se gâter la notion du spiritualisme ; déjà, il en était à V éternel devenir et à la métamorphose cosmologique où se dissout l'idée du Dieu personnel. Pour s'effondrer, sa foi n'avait peut-être plus même besoin d'être secouée par les contradictions phi-

lologiques. Depuis longtemps, malgré les habitudes extérieures auxquelles il demeurait fidèle, il ne voulait plus croire et, en effet, ne croyait plus.

Légende puérile, le désintéressement avec lequel ce Sulpicien aurait quitté son Eglise, désintéressement si souvent célébré et qu'on célébrera longtemps encore. De ses mains qui se jouaient de tout, Renan l'a démolie, dans un des fréquents accès où la vérité, dite par lui, prenait, comme naturellement, le ton du cynisme. Aussitôt débarqué à Paris, il se sentit mordu par une fringale de gloriole et se laissa, timidement toujours mais avec un désir croissant, envahir par les rêves de la célébrité. Ecoutons-le : « Je compris la gloire que j'avais cherchée si vainement à la voûte de la chapelle de Tréguier ». Le germe avait de profondes racines^ « Au bout de quelque temps, une chose tout à fait inconnue m'était révélée. Les mots talent, éclat, réputation, eurent un sens pour moi. J'étais perdu pour l'idéal modeste que mes maîtres m'avaient inculqué ; j'étais engagé sur une mer où toutes les tempêtes, tous les courants du siècle avaient leur contre-coup. Il était écrit que ces courants et ces tempêtes emporteraient ma barque sur des rivages où mes anciens amis me verraient aborder avec terreur ». C'est encore une manière d'insinuer que ses maîtres de Tréguier étaient coupables de n'avoir pas deviné ses talents et de ne pas lui avoir préparé une destinée digne de lui.

Qu'au moment de briser avec l'Eglise, il ait éprouvé des appréhensions et des souffrances, l'aventure n'a rien d'anormal. Pourquoi auraitelle dû lui être épargnée ? On l'admire d'avoir couru des risques : en somme, il les redoutait moins que la perspective de mener une humble existence ; et son plus grand héroïsme fut de se confier aux espoirs ambitieux.

Ne lui contestons pas le mérite, peu exceptionnel, d'avoir songé avec angoisse à la douleur dont il allait abreuver sa mère, toute chrétienne, angoisse qu'il finit bien par surmonter cependant. C'était le refuge de ce qu'il y avait encore de bon en lui. On dirait que sa mère était la seule créature qu'il fût capable d'aimer toujours. Car, môme sa sœur Henriette, avec laquelle il eut une si longue et si profonde intimité de sentiment et de pensée ; qui avait, la première, perdu la foi et qui contribua beaucoup à lui faire quitter Saint-Sulpice ; qui revisait le style et l'esprit de la Vie de Jésus et à qui le livre hypocrite est dédié, il semble peu à peu la considérer comme un précieux élément de sa biographie plutôt que comme une affection dont la perte l'aurait laissé inconsolable. Sur cette sœur, morte en Terre-Sainte, attristée de ne plus croire au Christ, et désolée , peut-être épouvantée de voir se tourner contre toute idée du Dieu créateur l'incrédulité qu'elle avait favorisée ; sur cette sœur, évidemment distinguée et bonne, au fond énigmatique, Renan a com-

ClIAP. VIII. — LE CULTE 307

posé des pages éloquentes. Mais que de littérature, à propos d'un supplice du cœur ! Quand il gémit sur sa mère, Renan est vrai ; quand il exalte Henriette, il a l'air, de plus en plus, de se livrer à un exercice de style.

Et le reste du genre humain, quel compte en faisait le grand penseur? et les autres penseurs ? et les savants ? Il bafouait tout cela selon l'occasion. Il vibrait d^une sorte de délire joyeux et furieux en démontrant, par raison philosophique et scientifique, que les individus n'ont, aux yeux de la nature, nulle valeur. Devant les badauds qui venaient l'encenser et qui le priaient de leur révéler quelque vérité, le pontife se donnait le plaisir de notifier qu'il n'y a peut-être aucune vérité ou que peut-être elle est triste. Aux gens qui attendaient de lui des lumières morales, il disait : « Peut-être que ce monde n'est pas quelque chose de très sérieux ».

La dernière partie de son existence fut remplie par un dévergondage philosophique. Alors, selon le mot de M. Faguet, Renan se prit à « penser avec dépravation ». On ne peut parcourir ses Dialogues philosophiques sans un agacement continuel. Là, Dieu est en train de se faire ; et la raison humaine s'occupe d' « organiser Dieu », qui existera de plus en plus, et qui « plus il existera, plus il sera juste ». En terminant, l'ironiste invoque le Dieu qu'il vient de bafouer : « 0 Père céleste, j'ignore ce que tu nous réserves... Est-ce le désespoir qui a raison et la

vérité serait-elle triste? » Néanmoins, il garantit cinquante fois que « le monde va « vers ses fins avec un instinct sûr » et il admire « le machiavélisme instinctif de la nature » étalé « dans l'énorme duperie qu'implique la bonté ».

Renan a décrit d'avance le progrès accompli « non par tous mais par une aristocratie intellectuelle servant de tète à l'humanité ». En face des Allemands victorieux campés sur le sol demeuré français, il s'amusait à écrire que « le gouvernement par la raison, s'il doit avoir lieu, paraît mieux approprié au génie de l'Allemagne » . Une aristocratie, même allemande, ce n'était pas encore assez. Le prophète saluait dans l'avenir « non une masse » mais « un homme » prédestiné pour réaliser l'œuvre libératrice. Et il sacrifiait l'esthétique si chère aux déclamateurs : « La beauté disparaîtra presque à l'avènement de la science » ^. Au chapitre des certitudes^ « la conscience du tout », Dieu, « ne semble pas dépasser beaucoup celle de l'huître et du polypier». Avant d'exprimer cette belle idée en termes littéraires, il l'avait lancée parmi les associés du dîner Brébant. Concourt, qui raconte la scène, montre Renan à la fois agressif et craintif, « comme s'il avait peur de recevoir une gifle du Tout-Puissant » ^. L'attitude agressive caractérisait le jeune Renan, dont un portrait traduisait la pensée intime : a Tête ferme, sans sourire, avec des cheveux collés le long des tempes : une expression d'audace et

presque d'agression », disait M. Ledrain, qui a glorifié et rabaissé le glorieux penseur laïque, aujourd'hui canonisé par les athées ^. Assuré d'avoir empoisonné une génération, Renan connut la joie de sourire et s'en donna l'ivresse laissant voir, malgré lui, qu'il avait le vin mauvais. Quand le penseur vieilli eut réalisé tout son personnage ; quand, soutenu par la gloire enfin conquise, il put déployer hardiment tous ses instincts, on s'aperçut qu'à l'égard de la vérité, de Dieu et de l'espèce humaine, il respirait la dérision et rien d'autre.

Et nous ne possédons pas encore sur lui les détails recueillis dans le monde où il a pontifié. Les biographies complémentaires viendront de là, comme l'événement se produisit pour Victor Hugo , qui , après un long prestige , fut convaincu d'avoir été, en fait d'orgueil et d'égoïsme, un monstre. Xous ne savons ce qu'il faudra plus tard dire encore de l'àme de Renan, laquelle apparut de bonne heure endurcie et contaminée.

Dans les lettres si vigoureuses, si fines et si expressives qu'il adressait à V Ouest- Eclair peu de jours avant les fêtes de la canonisation et que bientôt après il réunit en brochure *^, M. Brunetière a signalé avec admiration les qualités diverses dont est fait le style de Renan. (( Abondance facile » ; « suprême aisance » ; « élégance familière et pourtant soutenue » ;

« grâce enveloppante et souple », dit-il, en rappelant les « métaphores poétiques, originales, inattendues et toujours ou presquetoujours d'une incomparable justesse, qui servaient à vêtir les idées les plus abstraites » ; enfin, « grâce » constante et « souveraine clarté », telle se résume l'appréciation formulée par l'éminent critique. Généreuse, elle a l'évidente exactitude de la plupart des jugements que M. Brunetière a rendus sur les écrivains français avec une incomparable compétence.

Et cependant, un détail complémentaire peut être puisé à une autre source. Chose curieuse, il est fourni par quelqu'un qui ne se connaît pas en liltérature et qui a célébré Renan, comme ont fait des Cbaumié, des Guieysse et tant d'autres Brissons, y compris M. Combes, habitués à tout trancher d'après la seule règle de la passion audacieuse. Nous le devons à M. Berthelot, l'inévitable ami, venu pour parler de soi presque autant que de l'illustre défunt et qui, parmi les hommages, a glissé des réclamations.

Voici déjà quelque temps que cette vieille et encombrante amitié s'est mélangée de ressentiment. Lorsque, pour la première fois, on a publié une partie de la correspondance échangée entre Renan et M. Berthelot, celui-ci a insinué, avec ménagements mais d'un ton assez résolu, qu'il avait des griefs à faire valoir. Il revendiquait la propriété de certaines idées scientifiques que l'écrivain s'est attribuées avec désinvolture.

Il se plaignait et il se plaint encore d'avoir été exploité et même un peu dévalisé par lui; ce qui n'étonnera personne. En fait de science expérimentale, Renan ne possédait guère que les notions que M. Bertbelot lui avait procurées : or, de cela Renan eut toujours soin de nejamais se souvenir. On conçoit que le chimiste ait gardé à son ami une certaine rancune.

Elle paraît s'être compliquée d'une jalousie comique, révélée encore par la correspondance. Il y a, de loin en loin, entre les deux grands hommes, comme un échange de descriptions. M. Berthelot, persuadé que tout procède de la chimie, l'art et la littérature aussi bien que la morale et le reste, M. Berthelot, candidement et tranquillement, néanmoins avec application, s'exerçait à un tableau littéraire; par exemple: un coucher de soleil dans la Seine. Renan, d'Italie ou d'ailleurs, répondait par une description pittoresque, dont la supériorité, cela va sans dire, était écrasante ; d^autant plus que le style de M. Berthelot convient à la poésie comme l'allure de Pégase à un cheval de hacre. Le chimiste récidivait. L^écrivain l'aplatissait sous un autre tableau encore plus brillant. Renan devait beaucoup s'amuser de voir son ami s'essayer au coloris, à la grâce et à la majesté.

Des réclamations de celui-ci et des autres au sujet de la propriété des idées il avait cure autant que Sirius des événements humains. Mais M. Berthelot n'en a pas encore pris son

parti. Le discours prononcé à Tréguier en l'honneur de Renan laïquement canonisé trahit le souci de cette revendication, qui, sans doute, laissera des traces plus nettes : « Tous deux, travailleurs acharnés... Chacun de nous concourut à compléter l'éducation de son ami. Nous épiions également initiés à l'histoire et à la littérature {\) Il me communiqua son admiration pour les pastorales bibliques de Herder et même pour le lexique hébraïque de Gesénius;je lui inspirai quelque estime pour la géométrie analytique et pour l'anatomie ». Quelle application à rappeler combien son ami lui fut redevable î On a parfois comparé Renan à Montaigne. Le pauvre Larroumet (mort peu avant les fêtes de Tréguier) chérissait ce parallèle ; mais il n'aurait pas osé cependant le pousser jusqu'à identifier La Roétie avec M. Berthelot, qui dit volontiers et d'un air bizarre : — Vous savez, au fond, le véritable et génial Renan, c'est moi ; et j'aurais eu autant de grâces, si je ne les avais négligées pour de plus hautes ambitions...

La rancune Ta servi, puisque, malgré sa radicale incapacité littéraire, le chimiste a fait une observation qui aide à juger le style de Renan. Mentionnant V Histoire comparée des langues sémitiques, publiée en 1848, et qui commença la réputation du futur exégète-baladin, M. Berthelot note que cette œuvre est celle d'un érudit « d'un type un peu austère, tel qu'Henriette le rêvait alors pour son frère ». 11 ajoute : « Le

style brillant et imagé que nous avons connu plus tard n^y apparaît pas encore, quoique la finesse critique de ses vues et de ses hypothèses perce de tous côtés » ^^. On comprend ce que cela veut dire ; et la remarque est fondée. Bien que porté à la fantaisie, Renan n'ose pas encore s'y abandonner ; aussi ne rencontre-t-il ni les effets brillants, ni les images. Au contraire, à mesure qu'il se débarrasse des scrupules scientifiques, philosophiques et même moraux, il donne à son style une allure et une couleur étonnantes. La fantaisie est le ressort de ce style qui a tant de désinvolture et d'adresse. Emancipée enfin, envahissante, elle multiplie les trouvailles, les comparaisons inattendues, l'extraordinaire assemblage des mots.

Néanmoins Renan ne s'était pas pénétré des vieux auteurs et n'a point rajeuni des expressions ou des tours oubliés. Au contraire, sa langue a un fond tout moderne. Elle exploite les vocabulaires contemporains et elle prend là les matériaux de ses machines à surprises. Il y a beaucoup de termes communs dont Renan a fait un emploi d'une habileté surprenante. La phrase se joue vraiment des difficultés de la syntaxe et combien souvent des obligations de la logique ! Elle s'amuse, elle s'exalte, elle se grise. Nulle autre règle que l'élégance, qui est aussi bien à l'aise dans les sophismes narquois et insolents que dans les insinuations doucereuses et floues ; et ces deux aspects sont presque inséparables.

Voyez la fameuse Prière sur V Acropole. C'est, dit-on, le modèle achevé du genre. Or, Renan blague sa déesse autant qu'il Fhonore et il consacre son érudition et son atticisme à épater le bourgeois. Ayant fait dans les dictionnaires une provision de termes pompeux, il vide d'un coup son sac : « 0 Eurythmie..., ô Raison..., ô Théonoé..., ô Salpinx..., ô Cora..., ô Hygie..., ô Promachos..., ô Aréa...^ ô Ergané..., Energie de Zeus..., ô Archegete..., ô Hippia..., ô Salutaire !... » Devant les renaniens assemblés, une artiste de la Comédie-Française a déclamé ces appellations et ces adjurations ; et M. Guieysse a conseillé impérativement aux Bretons de « se pénétrer de l'esprit de Renan inspiré par la divine Athéné ». Voilà donc pourquoi M. Combes leur a défendu de se servir de leur langue natale : c'était pour les amener à parler grec. Mais, de Taveu de Renan, la réforme sera très inutile, puisque la divine Athéné est décédce comme les autres déesses, ayant d'ailleurs été aussi sotte, bien que toujours sublime. Renan le lui assure, en pleine extase. Il lui dit : « Le monde est plus grand que tu ne crois... Une littérature qui, comme la tienne, serait saine de tout point, n'exciterait plus maintenant que l'ennui ». Et, supposant que la déesse se rebiffe, il se vante d'avoir le cœur dépravé. Un peu plus tôt, entre deux prostrations, il avait interpellé Minerve avec une vulgarité narquoise : « Tiens, déesse, quand je me rappelle... », etc. C'est, sous des

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banderolles d'hermine et de pourpre, une débauche d'encens et de pommes cuites. Il a fallu un grand talent pour écrire cette prétendue Prière sur V Acropole ; et elle est insupportable. De même, la Vie de Jésus, où, continuellement, des notes fausses brisent l'harmonie du récitatif. A la Sorbonne, un jour, Larroumet voulut lire la page qui montre le crucifiement. Il lisait à merveille et d'une voix enchanteresse. Cependant, il ne produisit nulle émotion et parut luimême déconcerté de ne rien l'essentir. Renan a-t-il donc négligé ce tableau ? Non pas : il l'a tracé avec les ressources de son habileté ; mais il n'a pu tirer aucune inspiration de son cœur, mort à l'amour de Jésus. Il affecte le contraire tout le long du volume ; aussi le volume, composé avec tant de soin et de talent, sonne-t-il faux sans répit.

Le seul de ses livres peut-être qui produise une impression différente, ce sont les Souvenirs (T enfance et de jeunesse ; du moins la première partie. Là vibrent de longs accents réguliers, pleins et profonds ; étranges toutefois, comme un souffle de mystère et d'abîme. Tout l'être de Renan est tendu dans une seule direction. 11 feint encore, puisqu'il veut démontrer qu'il a cessé de croire avant de cesser d'aimer ; mais il feint avec l'énergie fondamentale de l'homme qui, en connaissance de cause et avec une entière liberté d'intention, choisit et fait lui-même sa propre destinée; appliqué à prouver qu'il n'a

ni remords, ni regrets, ni crainte et n'en saurait plus avoir ; orgueilleux de la paix sinistre éta- }3lie dans son âme par la dévastation complète. Evidemment, un pareil spectacle offre à l'éloquence certaines ressources.

Il y en a un autre, d'un ton différent, mais analogue : celui où l'on voit Renan devenu le pontife de l'ébriété philosophique, raillant ses admirateurs, bafouant la science, chantant la gaudriole en l'honneur de la vérité. Dans ce rôle, il a prononcé des discours étonnants de verve et de finesse ; il a écrit des pages qui sont des chefs-d'œuvre et il a montré qu'il était surtout le chantre de la dérision.

Sa science? Il avait acquis une érudition considérable, mais rien de plus. Les orateurs et les applaudisseurs de Tréguier ignorent que nulle part, dans les régions scientifiques de France ou de l'étranger^ Renan n'est admis comme un maître. « Hébraïsant... distingué », dit M. Brunetière. C'est l'opinion juste, vérifiée aux bons endroits. Et ce savoir hébraïque, qui était ce que Renan possédait de mieux, des maîtres l'ont très souvent critiqué.

Pris d'un étrange et malsain amour pour la contradiction, Renan ne pouvait éviter d'en devenir la victime. Par suite, il devait accomplir une œuvre double et incohérente. Lui qui prétendait établir définitivement la suprématie de la science, il a, par son exemple, encouragé lesba-

dauds à confondre avec la science les suggestions de leur fantaisie.

Quelles libertés ne s'est-il pas permises envers les théories, envers les dates, envers les faits, envers le bon sens, comme envers les convenances, comme envers la morale? Aussi, de bonne heure une bizarre, mortifiante et tenace ironie vint envelopper Tironiste résolu. Cette Allemagne savante qu'il célébrait sous l'empire, pendant nos défaites et plus tard encore, l'appelant la mère de son intelligence, elle a toujours traité Renan avec dédain. Naturellement, les brillants exercices littéraires de l'écrivain français n'intéressaient pas le moins du monde les raides professeurs teutons. O/2 le lai fit bien voir. Quant à son érudition, elle subit les bourrades allemandes.... les plus allemandes et telles qu'il dut prendre le parti de feindre de ne les avoir point reçues. Dans les universités, les professeurs se moquent de Renan et de la France qui l'admire. Wellhausen, jugeant les premiers volumes de V Histoire d'Israël^ Wellhausen a relevé avec une dédaigneuse sévérité les « folles assertions » de Renan : « narrische Behaaplingen », et il a reproché à l'auteur de fabuler, « fabulieren » ^2, sur l'histoire des Juifs. C'est, au-delà du Rhin, une vieille et générale habitude. C'est, en fait de fierté patriotique, le bénéfice le plus clair procuré à son pays par l'enfant de Tréguier. Chez nous, les maîtres tiennent pour des demi-romans les ouvrages où, de-

puis la Vie de Jésus jusqu'à VHistoire d'Israël^ le grand moqueur a répandu son érudition d'ordinaire incomplète, fantaisiste et frelatée. Quand il patronnait Fart de « solliciter les textes », il indiquait toute sa méthode et donnait sa mesure scientifique. Ses admirateurs soupçonnent cette vérité fâcheuse ; et l'un d^eux, M. Anatole France, ne peut même pas avoir l'air de s'en être aperçu, s'étant mis dans les chausses, encore beaucoup trop larges pour lui, du perfide magicien.

Considérable en variété et en surface, la science de Renan n'a de l'autorité qu'aux yeux des gens qui n'approfondissent aucun sujet. Peu leur importe que leur historien et leur exégète ait parfois brouillé les dates, faussé les documents, dénaturé les institutions et caricaturé les hommes. Les libertés dont il a mésusé sonl celles qui plaisent le plus à la moyenne des lecteurs, catégorie dans laquelle il fait fonction d'oracle. Là, on canonise Renan pour avoir ainsi justifié et encouragé l'à-peu-près audacieux et déluré. Quel inappréciable avantage que cette consécration de la désinvolture systématique ! A leur tour, les libres-penseurs arrangent la Bible selon leur fantaisie et savourent le plaisir d'avoir à leur disposition l'Histoire Sainte modernisée, un Christ tout humanisé, une Eglise vraiment sécularisée celle-là, enfin un Dieu dont la société laïque, soudainement rajeunie, fait, comme le monde païen, un hochet.

A-t-on remarqué que ce sont les athées surtout qui ont glorifié l'apôtre du divin ? Leur ardeur était si grande qu'elle opprimait les incré-

; dules qui n'ont pas encore donné h toute idée du Dieu réel, digne de ce nom, un congé définitif

î et qui paraissaient n'avoir obtenu que par tolérance la faculté de prendre part à la cérémonie. M. Chaumié, qui d'ailleurs ne sait pas trop s'il CI oit en Dieu, n'était admis qu'en qualité de ministre ; M. Combes, parce qu'il possède toute la confiance des athées, malgré son titre, pour lui si baroque, de « philosophe spiritualiste ».

Peut-être la confusion et la honte feront-elles parler le repentir et entendrons-nous certaines dupes-complices, comme il arriva pour l'empereur Claude, réciter, après l'apothéose, l'apoco-

I lokyntose ; mais enfin la farce de Tréguier fut vraiment complète.

Elle n'empêchera pas que la partie sérieuse ■ de Renan ne profite aux vérités qu'elle avait pour but de détruire. Depuis Voltaire, quel immense ; terrain la Bible a reconquis, la Bible que le dix- ; huitième siècle croyait enfouir dans le cimetière I de la mythologie ! Ce peuple juif, dont le rôle et I même l'existence étaient traités de chimère, il se montre de nouveau, incorporé tout entier à l'histoire universelle, ou plutôt constituant le fond et la trame dé l'histoire la plus certaine. Renan aura fourni sa part dans ce progrès qui étonnerait fort Voltaire, jadis triomphateur, lui aussi.

Zola

La disparition soudaine du romancier aura présenté de la ressemblance avec l'art qu'il pratiquait : l'élément dramatique sous une forme banale ; une tragédie dans le cadre du fait divers. Chaque semaine, les journaux relatent des asphyxies par accidents ; et Zola, malgré sa prétention de décrire les combats de la vie et de la mort, ne sut jamais regarder plus haut ni plus loin que les horizons vulgaires.

On l'a loué beaucoup de s'être consacré à traduire les impressions et à dépeindre les aspects de la foule remuante. L'œuvre, en effet, pouvait atteindre à la grandeur ; mais le succès véritable exigeait une conception élevée, des idées claires, des moyens nobles, toutes choses dont le romancier n'était guère pourvu et dont il paraissait vouloir s'appauvrir encore, avec une obstination enragée.

Nous ne pouvons douter qu'il ne fût prodigieusement fier des défauts et des vices qui devaient infecter son énorme labeur. S'étant choisi lui-même comme règle et comme type, il entendait juger les hommes d'après les instincts grossiers dont il se sentait rempli. En 1881, dans des lettres envoyées à un journal russe et qui contenaient, sur les littérateurs contemporains, des jugements brutaux et souvent ridicules, Zola disait : « Avoir l'impression forte

de C8 dont on parle et rendre cette impression avec la plus grande intensité et la plus grande simplicité, c'est l'art d'écrire tout entier... Moins d'art et plus de solidité ». Lui, pour obtenir tout l'aplomb possible, s'installait à quatre pattes. Il aurait volontiers soutenu que cette pose-là valait mieux que l'attitude de l'Apollon du Belvédère. Probablement, il reçut sans en être le moins du monde offensé, et comme un hommage précieux, la critique de Schérer, qui qualifiait ainsi tant de prétention : « L'effort d'un illettré pour abaisser la littérature jusqu'à lui ». Illettré, il s'enorgueillissait de l'être, décidé à se passer toutes ses fantaisies sur la morale, la politique, la sociologie, l'art, la science, y compris la linguistique. Oui, la linguistique : il a pris soin de nous en avertir, assez inutilement d'ailleurs. Sait-on ce que c'est que V Assommoir? Un tableau de mœurs ouvrières? Pas du tout. Quoi donc ? La réforme de la langue française ! Zola lui-même le déclare dans sa préface de 1877, en se plaignant que les admirateurs, pas plus que les adversaires, ne s'en soient jamais aperçus. Citons quelques lignes de cette page, mise à la portée de tout le monde et très ignorée cependant, l'une des plus curieuses qu'il ait tracées et dans laquelle s'épanouit « l'intensité » qui lui fut si chère, l'intensité de l'ignorance volontaire et complète, follement présomptueuse: « \J Assommoir est à coup sûr le plus chaste de mes livres. Souvent j'ai dû toucher à des plaies autrement

épouvantables. La forme seule a effaré. On s'est fâché contre les mots. Mon crime est d'avoir eu la curiosité littéraire de ramasser et de couler dans un moule très travaillé la langue du peuple. Ah ! la forme, là est le grand crime ! Des dictionnaires de cette langue existent pourtant, des lettrés Tétudient et jouissent de sa verdeur, de l'imprévu et de la force de ses images. Elle est un régal pour les grammairiens fureteurs. N'importe, personne n'a entrevu que ma volonté était de faire un travail purement philologique^ que je crois d'un vif intérêt historique et social ». Il y a de lui, ailleurs, dans une lettre au journal russe, un autre mot qui réalise peut-être encore mieux le ridicule lamentable. Zola se proposait, en diminuant l'art et en augmentant la solidité, d'accomplir « un retour à la langue si carrée et si nette du dix-septième siècle ». Il admirait donc comme il détestait : sans comprendre ; et, en effet, il avouait que beaucoup de phrases de Corneille et de Bossuet lui paraissaient à peu près incompréhensibles. Presque toujours, les raisonnements du célèbre observateur sont caractérisés par cette incohérence fondamentale, affolée d' « intensité ». Le Journal des Goncourl le montre, vers 1872, en proie à « une espèce d'afflux d'idées et de formules, s'engorgeant à tel point qu'il était quelquefois, au milieu de son travail, obligé de lâcher la plume ». Certes, le projet n'était pas absurde de recueillir dans la langue populaire tels mots et telles locutions

que la littérature pouvait utiliser; et l'idée n'était pas plus sotte que de puiser au sein de la foule les impressions et les pensées dont l'art aurait tiré bénéfice. Se rapprocher des réalités : excellent procédé pour rajeunir le langage et l'esprit. Mais il faut être préparé à une besogne si délicate ; c'est-à-dire avoir cultivé la littérature, le bon sens et le bon goût.

Faute de cet apprentissage, Zola s'est continuellement traîné entre le vocabulaire des rapins et l'argot des concierges, se façonnant un style plein d'impropriétés comme de malpropretés, faux, épais, rude et gauche.

Certain jour, le romancier étant à l'apogée de sa renommée littéraire, et sans doute de son talent, on organisa une cérémonie singulière qui tenait de l'hommage et de l'exhibition. Dans la grande salle du Trocadéro, Zola lisait en public plusieurs chapitres du volume consacré à dépeindre Lourdes et alors sur le point de paraître. Les curieux étaient venus en grand nombre, alléchés par la primeur qu'on leur oiïrait... Sinistre fut le résultat, pour le lecteur et pour les assistants. Ceux-ci, bientôt fatigués, laissèrent libre cours aux manifestations de leur ennui. Zola, lui aussi défaillant, sentit se réveiller de douloureux souvenirs : après plusieurs tentatives déplorables, il avait soupçonné que, malgré des prodiges de volonté, il ne sauraitjamais parler, ni peut-être même articuler convenablement.

Mais s'il avait raison de penser que le don de la diction lui était refusé, comme celui de l'improvisation ou de la récitation, il se trompait en supposant que son échec au Trocadéro n'avait pas d'autre motif. Dès le lendemain, il vit les critiques accuser sa littérature et son style. On disait : la phrase de Zola est « lourde et sourde » et, par conséquent, ne peut supporter la lecture à haute voix.

Malgré l'acharnement constitutionnel dont il était doué, le romancier n'essaya pas de recommencer l'épreuve ; mais il ne songea pas non plus à corriger la lourdeur et la surdité qui amenaient des effets si fâcheux ; se bornant sans doute à penser que le public n'avait pas les sens ni l'esprit affinés suffisamment ou que l'impossibilité d'être lue à haute voix était, pour la véritable prose naturaliste, la marque d'une qualité supérieure.

Cependant, ce qui est bien écrit doit se prononcer aisément et être écouté avec plaisir ; exigence légitime surtout à l'égard des récits et des tableaux qui ont pour but de traduire la réalité mieux que ne faisait l'art ancien. Si l'art doit exprimer la vie et si celle-ci n'est pas muette, comment pourrait rester muette la véritable forme artistique?

Arrangé à la russe, à l'allemande, à l'italienne, le style de Zola ne compte plus, éliminé par l'adresse du traducteur ; alors du romancier subsiste seulement l'illustre pornographe, per-

sonnifîcalion d'un succès humiliant pour notre patrie et peu flatteur pour l'Europe. Mais en France, tel qu'il se montre par nature et par culture, Zola représente l'opposé de l'esprit français.

Même lorsqu'il ne se traîne pas dans le ruisseau, ce style déforme systématiquement le sens des mots et leurs rapports réciproques ; toute la contexture de la phrase française.

Dans l'épître dédicatoire de la tragédie de Bon Pèdre à d'Alembert, Voltaire disait :

« Nous répétions souvent ensemble ces deux vers de Boileau qui doivent être la règle de tout homme qui parle ou qui écrit :

Sans la langue, en un mol, Vauleur le plus divin Esl toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.

« Et nous entendions par les défauts du langage, non seulement les solécismes et les barbarismes dont le théâtre a été infesté, mais l'obscurité, l'impropriété, l'insuffisance, l'exagération, la sécheresse, la dureté, la bassesse, l'enflure, Tincohérence des expressions ».

D'après Marmontel, « les grâces du style » sont l'aisance, la souplesse, la variété de ses mouvements et le passage naturel et facile de l'un à l'autre ».

Chez Zola, point de souplesse, d'aisance, de mesure, de naturel ; donc nulle grâce ; au con-

traire: exagération, déformation, lourdeur et gaucherie constantes. Par son exclusive recherche de l'effet puissant, il transporte dans le monde des choses matérielles l'activité, les impressions et aussi les intentions humaines. Il renverse la nature. Quant aux images, elles suivent la loi de l'incohérence.

L'Assommoir fait pressentir les énormités anti-littéraires qui deviendront le genre de Zola. Regardons le romancier en possession de ses brutaux et pauvres procédés ; sans lui reprocher d'avoir abîmé les paysages pyrénéens et Rome tout entière, dont il ne pouvait rien saisir, maladroit par un mauvais goût foncier et par une invraisemblable ignorance. Mais il a écrit aussi des phrases très ridicules, même sur ce Paris qu'il considérait comme son bien propre et dont il a si souvent observé, médité et voulu reproduire les aspects.

Le dégel, contemplé du haut de Montmartre :

C'était, après deux mois de froid terrible, de neige et de glace, un Paris noyé sous un dégel morne et frissonnant. Du vaste ciel, couleur de plomb, tombait le deuil d'une brume épaisse. Tout FEst de la ville, les quartiers de misère et de travail, semblaient submergés dans des fumées roussâtres, où Von devinait le souffle des chantiers et des usines ; tandis que, vers l'Ouest, vers les quartiers de richesse et de jouissance, la débâcle du brouillard s'éclairait^ nétait plus qu'un voile fin, immobile de vapeur. On devinait à peine la ligne ronde de l'horizon, le champ

sans borne des maisons apparaissait tel qu'un chaos de pierres, semé de mares stagnantes qui emplissaient les creux d'une buée pâle, et sur lesquelles se détachaient les crêtes des édifices et des rues hautes, d'un noir de suie. Un Paris de mystère, voilé de nuées, comme enseveli sous la cendre de quelque désastre^ disparu à demi déjà dans la souffrance et dans la honte de ce que son immensité cachait.

Un dégel frissonnant ; le deuil d'une brume épaisse ; le souffle des chantiers ; un voile fin, immobile de vapeur, ce sont des expressions forcées, assemblées avec une recherche brutale et gauche. On a peine à dérouler la phrase dans laquelle s'allonge le chaos de pierres, semé de mares... stagnantes, qui emplissent les creux d'une buée pâle, sur lesquelles... A la fin, Zola enfonce Paris dans la souffrance des souffrances qui sont cachées par l'immensité. Quant à la cendre du désastre, elle impose l'idée d'un incendie; ce qui s'accorde trop peu avec l'impression du dégel ; mais l'auteur y tient, car, plusieurs lignes ensuite, il récidive et accentue, en montrant « la cendre de désastre » épaissie sous « les rafales de la bise glacée ». On doit supposer qu'avant de frissonner sous le dégel, Paris avait été ravagé par le feu ; mais l'auteur ne dit rien de cette histoire, qui aurait compliqué son chaos, déjà suffisant.

Chaos, détresse, tourmente, débâcle, ces mots reviennent coup sur coup dès les premières pages et jusqu'à la fin, appliqués aux personnes

comme aux choses : « Pierre n'était plus qu'à sa détresse... Ces trois années, Pierre venait de les vivre dans une tourmente sans cesse accrue... Cette face aujourd'hui ravagée où montait aux minutes d^oubli le chaos de la détresse intérieure... Il se sentit tomber à une détresse plus grande... Toute la débâcle du travail sans espoir sur une face humaine... Sa détresse glacée du matin... »

Les gens riches portraiturés par Zola manifestent des phénomènes identiques. Au déjeuner chez le grand financier, « sous les rires qui sonnent faux, chacun garde sa tourmente, sa débâcle intérieure, sa détresse ».

Tableau d'un ménage de millionnaires :

Et lui, Henri, né en 1836, ne s'était mis sérieusement aux affaires qu'à trente-cinq ans^ au lendemain de la guerre, à la mort du baron Grégoire, mais avec une telle rage d'appëlit, qu'il avait encore doublé la fortune en un quart de siècle. Il était le pourrissew% le dévorateur^ corrompant, engloutissant tout ce qu'il touchait ; et il était le tentateur aussi, Vacheteur des consciences à vendre, ayant compris les temps nouveaux, en face de la démocratie à son tour affamée et impatiente. Inférieure son père et à son grand-père, avant la tare du jouisseur, moins de la conquête, et plus de la curée ; mais un terrible homme tout de même, un triomphateur gras^ opérant à coup sûr, ramenant des millions à chaque coup de râteau, traitant de plain-pied avec les gouvernements, pouvant mettre, sinon la France, du moins un ministère dans sa poche. En un siècle d'histoire,

en trois générations, la royauté s'était incarnée en lui, déjà menacée, ébranlée par la tempête de demain.

Henri s'était pris pour la beauté blonde d'Eve, alors éclatante, d'une violente passion. Il l'avait voulue, et te père, qui connaissait son fils, avait consenti, très amusé au fond de l'affaire exécrable que faisait Justus. Elle devint en effet désastreuse pour ce dernier, lorsque, chez Henri, succédant à son père^ l'homme de proie apparut sous l'homme de plaisir, et qu'il se tailla sa grosse part, dans Texploitation des appétits déchaînés de la démocratie bourgeoise, maîtresse enfin du pouvoir. Non seulement Eve n'avait pas mangé Henri, devenu à son tour le banquier tout-puissant, maître plus que jamais du marché ; mais c'était le baron qui avait mangé Eve, qui l'avait dévorée en moins de quatre ans.

Interminable continuité d'images forcées et vulgaires ; anormal groupement des mots, enfilades de participes présents et d'imparfaits ; jamais un trait lumineux, une note claire, une vibration harmonique ; toujours un roulement sourd et saccadé, toujours la sensation de l'effort acharné et brutal. Pour comble, Zola supprime la conjonction et chaque fois qu'elle serait nécessaire : « L'homme ne répondit pas, arrondit des yeux inquiets... Il se hasarda, traversa le cloaque... La lente pourriture avait grandi, s'attaquait au corps social ». L'arrêt brusque imposé à l'émission de la voix déroute constamment le lecteur. Par contre, la conjonction et apparaît en tous les lieux où elle n'a que faire : « Et là.

sans une étreinte... Et lui-même n'était plus calme... Et c'était alors qu'elle avait décidé... Et c'était un brouhaha grandissant... Et c'était ainsi qu'après s'être ardemment occupé de peinture... Et c'étaient encore toutes ces mains abandonnées... Et c'était cette injustice affreuse ». Ces répétitions inutiles qui précipitent une allure irrégulière rappellent l'agacement qu'on ressent dans le voisinage d'une machine à coudre : une trépidation divisée en périodes inégales, des tâtonnements heurtés, des arrêts subits, des emportements soudains.

D'autres trouvailles auxquelles Zola s'est appliqué réalisent la cacophonie burlesque : « Mais c'était de la tristesse qui navrait sa bouche de bonté, ses veux clairs d'enfant dont le sourire d'habitude éclairsiit sa douce figure ronde... La baronne ne pouvait vivre sans être aimée, elle n'était née que pour être belle, plaire, passer des Jours dans des bras d'adoration et de caresse... Gauche, droite, catholiques, républicains, socialistes, les vingt nuances des partis n'étaient que les étiquettes qui classaient la même soif brûlante de gouverner, de dominer. ... Non ! jamais le flot de boue ne s'épuise, il y ajoute sans cesse une moisson imprévue d'infamie ... Il savait qu'il faisait plaisir à sa sœur, en allant dans cette maison, dont il lui rapportait des nouvelles, qu'il décrassait un peu

par le grand honneur de sa présence Le

jeune homme qui se tenait coi, par crainte des

éclaboussures, resta mollement allongé sans répondre... » — Une dame qui passe des jours dans des bras d'adoration et de caresse ; des étiquettes qui classent une soif ; un flot qui ajoute une moisson ; des nouvelles décrassées par la présence d'un convive ; et ailleurs « des paroles qui repoussent sur des lèvres », « un coup de hache qui coupe toute faveur amoureuse », (( des révoltes et des flots d'impatience qui remontent chez un promeneur » ; ce style n'est d'aucune langue ; et de la langue française moins que de toute autre ; mais il remplit l'œuvre du grand littérateur! Des exemples surabondants surgissent au hasard : tel personnage adressait un appel « au couteau vengeur qui ferait de la santé et de la joie », comme on fait des tartines. Une mère malheureuse « remettait une autre tendresse et un autre devoir dans sa vie », comme on remet du sel dans le potage. L'abbé incrédule voyait toute une histoire « tomber dans sa préoccupation », comme une pierre tombe dans l'eau. On observe, à trente lignes d'intervalle, un « ïïidiYqms qui s'était incliné » et le même « marquis qui n'osait même plus » ; « joli homme » et encore « joli homme » ; et l'on distingue aussi une baronne « qui avait été d'une extraordinaire pompe » ! Dans un salon luxueux, l'auteur, non pas un de ses personnages, mais l'auteur lui-même, signale « d'admirables fleurs pour la saison » et parle d'un député (pas M. Pelletan) « assez mal soigné de sa personne », déjà

vieux et usé ((pour ses quarante-cinq ans ». Je ne sais plus ce qui se passe dans ce salon où (( l'on se serait cru à des milliers de lieues du Paris actuel » ; où trônait un bonhomme. « riche à des millions ». Zola ne dit plus « parfois », mais « des fois », comme les invités de M"'^ Gibou : u les rares fois où il la voyait ». Une demoiselle étudie un rôle « depuis des mois ». A dix-huit ans, « Gérard s'était plaint du cœur » ; et ensuite, il se plaignait de questions « qui lui retournaient le couteau dans le cœur». Tel personnage a a un nez plein d'autorité ». L'abbé renégat, destiné à fonder la religion zolaïque (car Zola s'imaginait, lui aussi, faire œuvre de foi), ledit défroqué endure une maladie non classée encore par les chirurgiens : il souffre d'une citadelle ! Positivement. Sa mère lui a donné des lèvres « altérées d'amour » ; mais il a hérité de son père un front en forme de citadelle ; et Zola écrit : « la citadelle dont il souffrait ».

Ce style est en rapport exact avec l'intelligence et avec les instincts moraux de Zola, qui jadis a lui-même défini son aspiration fondamentale : (( peindre la bête humaine lâchée tout entière ».

Il s'est défendu d'avoir voulu corrompre. Peut-être, en effet, ne visait-il pas ce but délibérément; mais les audaces qu'il s'est permises, mais l'application inouïe qu'il s'est imposée pour manier des ordures lui ont donaé un rôle

atroce. Peut-être aussi n'a-t-il tant blasphémé qu^avec une vaste inconscience et plus de présomptueuse étourderie que de haine. Ce psychologue avait très peu de discernement. « Je voudrais, disait-il encore, je voudrais coucher l'humanité sur une page blanche, toutes les choses, tous les êtres, une œuvre qui serait Tarche immense » ^'^. La mégalomanie le possédait. L'intensité du bruit à provoquer, le délire de l'apothéose l'ont jeté dans la politique ; et c'est pourquoi Dreyfus a été son client. Depuis, dans ses romans, dont la foule patriote s'est détournée, Zola triturait l'Evangile, calomniait les prêtres, dénonçait les victimes innocentes.

11 meurt. Le télégraphe ne se repose pas de nous transmettre des hommages savoureux et réconfortants. C'est une surprise, et sans doute une ardente joie, de constater que la France possède un prestige salué aujourd'hui par la littérature et par la politique étrangères. Anglais, Allemands, Russes, Italiens, Suisses, Américains, Hongrois, juifs de tous pays, s'émeuvent en notre honneur et se lamentent pour nous consoler. Affectueux et magnanimes, ils nous autorisent à nous régaler encore de notre ancienne fierté, puisque nous avons fourni au monde l'unique et prodigieux Zola. Régal suprême, par exemple, car la production d'un tel génie a évidemment épuisé nos forces. On accourt à la fête funèbre. Un flot cosmopolite s'épanche en plein

Paris et en plein midi, pour manifester le pouvoir d'attraction dont jouit la France au déclin. C'est une invasion de plus, mais cette fois dégagée de toute colère et empreinte d'une compassion si généreuse que le mépris en découle.

Evidemment, il vaudrait mieux pour nous que nous fussions plaints d'une manière moins humiliante. Mais comment remédier d'un coup à une situation résultant d'un effort général et prolongé ? N'oublions pas que, discourant dans l'exercice de ses fonctions et statuant sur la diatribe d'un romancier qui venait d'accabler d'injures l'armée française, un très haut magistrat français disait humblement : « Je supplie M. Zola d'avoir pitié de la France ! » La France se mettait ainsi aux genoux de l'écrivain ordurier qui la flétrissait devant le monde.

Que voulez-vous qu'à ce moment-là, et depuis, le monde ait pensé d'elle ?

Ayant produit Zola, c'est-à-dire le peintre éhonté de la pourriture, l'observateur à la fois puissant et inepte de la vie matérielle, le représentant de l'art cynique et stupide qui consiste à tout décrire sans rien faire comprendre, à célébrer le travail et la vie sans en chercher le sens ni l'origine ; secoué par cette mécanique sale, puante et assourdissante, notre pays donnait aux autres peuples l'exemple salutaire de l'ilote Spartiate. De tous côtés, avec un intérêt plein d'étonnement, on étudiait le phénomène de décomposition ; et l'agonie de Nana devenait l'agonie de

la France. Cela sentait mauvais ; mais cela était si curieux ! Et puis, il y a souvent un attrait irrésistible, quoique contrarié par la pudeur et par l'odeur, à contempler un rival aux prises avec les affres de la mort. Enfin, cet écrivain dont l'effort s'épuisait dans la méconnaissance à la fois instinctive et volontaire de l'œuvre intellectuelle s'est trouvé, certain jour, transformé en coryphée de l'intellectualisme. Incapable de raisonner, résolu d'ailleurs, de volonté comme d'instinct, à proscrire toute idée qui jetât une lueur sur l'humanité, sur la règle du bonheur, sur l'existence de la nature, sur toutes les choses qu il exaltait, Zola, voué à la glorification d'un traître, a été, par des Français eux-mêmes, sacré représentant de la mentalité française !

En face de cette folie, les étrangers les plus hostiles à notre rôle et à notre droit ont jugé que la France avait surabondamment expié le tort qu'elle eut jadis d'être avide de raison, de pureté et de fierté. On lui a pardonné. Zola n'a pas eu pitié ; et il n'a pas plus compris que le reste les instances du très haut magistrat qui faisait devant lui amende honorable ; mais l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie furent moins inflexibles. Elles nous envoyèrent de tendres témoignages. Elles nous félicitèrent de notre héroïsme à nous abaisser. Un ministre italien, M. Nasi, télégraphia à notre ministre de l'instruction publique pour déplorer l'événement qui venait de briser le « glorieux apostolat littéraire et civil » du roman-

cier accusateur. C'est une manière de ratifier notre abandon du domaine militaire. Que vaut, en effet, une nation qui a glorifié Zola ? Le monde, qui a la V Assommoir^ en répéta les paroles finales. Dans la langue du protocole, l'appariteur du Concert européen traduisit l'adieu prononcé par le croque-mort Bazouge, qui vient ensevelir Gervaise : « C'est moi, Bibi-la-Gaieté, dit le consolateur des dames... Va, t'es heureuse. Fais dodO; ma belle ! »

Zola fut canonisé tout de suite après sa mort. De fait, il l'était déjà de son vivant pour avoir, du haut d'une montagne d'ordures amassées par lui, péroré au nom de la science dont il ne connaissait rien du tout. Ayant feuilleté le livre de Claude Bernard sur V Introduction à ta médecine expérimentale, il s'était improvisé professeur en matière d'atavisme. En écrivant son roman intitulé Rome^ il arrangeait l'histoire à la façon d'un enfant vaniteux et maladroit. Il se jeta dans l'aflaire Dreyfus, attiré par un énorme relent de scandale. Donc il est saint ; et voilà son culte établi. Chaque année, des politiciens, de gros et de menus pontifes, vont processionner sur le territoire de Médan. On y voit des athées en prière. Quelques-uns y vont chercher l'extase.

Dans Rome, en effet, après avoir lancé le coup de pied de Fane à l'Eglise qu'il croit expirante, Zola promène sur les hauteurs un prêtre révolté et lui souffle le cri de l'athéisme délirant d'or-

f^ueil : (( Une religion nouvelle ! Une religion nouvelle ! » ^*.

III. — Outre rinstitution d'un dogme, d'une doctrine et d'un rite laïques, les pontifes et les apôtres qui organisaient la religion nouvelle étaient désireux d'établir une prière civique. La Chambre comprit cette nécessité et elle ordonna d'afficher dans les écoles la Déclaration des Droits de V Homme,

Une campagne préalable avait été faite par divers organes pédagogiques, le Volume notamment.

Quelques jours avant le vote de la Chambre, ce recueil précisait encore le cara ctère religieux que les prophètes de la doctrine laïque voulaient conférera la Déclaration. Il disait:

La déclaration des droits de l'homme étant le credo du citoyen^ il faut la faire apprendre par cœur, après commentaire, la faire réciter souvent, collectivement comme une prière civique ^^.

Ainsi, les législateurs qui votaient unanimement l'affichage de la Déclaration dans les écoles obéissaient à l'impulsion donnée par le Volume. La plupart ne s'en doutaient pas, et un bon nombre avaient le dessein de rendre plus visible la contradiction des sectaires ; de même, les députés qui, sous la double influence de la haine et de l'enthousiasme, proposaient de coller le

credo laïque dans les églises, dans les mairies, sur les cartes électorales ; de même ceux qui souhaitaient de pouvoir l'imprimer sur les boîtes d'allumettes et sur les mouchoirs de poche. Mais l'antériorité appartient aux pédagogues.

IV. — Grand dimanche laïque à Paris, le 19 juin 1904, grande fête scolaire avec le concours des administrations, du gouvernement et d'autres autorités plus ou moins officielles ; musique, concert, banquet, discours, défilé, kermesse, le tout pour honorer et pour encourager la société laïque, détachée de la religion chrétienne et en voie de fonder une religion qui n'aura pas de Dieu. Les gamins ont gambadé et se sont divertis. S'ils se donnaient aussi des airs de petits hommes, ils avaient l'excuse de suivre l'entraînement naturel de leur âge.

Et les pontifes de profession ou de circonstance ? Car il y avait là des pontifes, qui ne pouvaient négliger l'occasion de célébrer, devant cinq mille personnes, le triomphe de l'esprit laïque. M. Buisson a proclamé un... miracle, Opéré par cet esprit :

La République a fait, dans l'espace d'une génération, ce que la monarchie et l'Eglise n'avaient pu faire en tant de siècles.

Voilà le MIRACLE de la raison et de la hberté : nous sommes ici pour le glorifier. La fête de l'école primaire n'est-elle pas celle de la France ? L'écolier, n'est-ce pas le citoyen de demain? Aujourd'hui c'est

la République qui fait vivre Técole : demain l'école fera vivre la République.

Après Texécution d'un hymne à grand orchestre, le ministre de l'instruction publique, M. Ghaumié, a résumé l'histoire de la Ligue de l'enseignement, de la propagande et des discussions qui ont préparé l'avènement de l'école laïque. Il a montré ce système organisé pour former des consciences,., ^u nom de la liberté de conscience :

Le pays tout entier applaudit à Finitiative heureuse de la Ligue de l'enseignement et, sur tous les points du territoire, il célèbre la fête de l'enseignement primaire. C'est qu''il a mis dans les instituteurs de sa jeunesse sa confiance et son espoir. Ce qu'il attend deux, et il sait qu'il peut l'attendre, c'est qu'ils ne se bornent pas à ouvrir et à cultiver des intelligences, à distribuer le savoir, à répandre la lumière, c'est aussi et surtout qu'ils s'attachent à FOR- MER DES CONSCIENCES ; ce qu'il attend d'eux, c'est qu'ils pénètrent de bonne heure les enfants de la haute notion du devoir^ qu'ils leur en fassent goûter les grandeurs et la noblesse^ qu'ils leur apprennent à s'oublier parfois, à se dévouer pour leurs frères et à les aimer, qu'ils entretiennent dans ces jeunes âmes l'amour de la patrie et le culte de l'idéal...

Gomment la liberté peut former les consciences sans les pénétrer d'une doctrine ; et comment, ayant une doctrine, elle mérite encore son nom de libre-pensée ; et comment la liberté est de-

venue, dans l'esprit de tant de laïcisateurs, un indispensable monopole, M. le ministre n'a pas pris le loisir d'y songer. Il a bien invoqué Quinet, en faveur de la liberté, Ouinet, qui appelait la force au secours de la propagande intellectuelle et morale ! L'amour de la laïcité dispense les ministres de s'être instruits, même s'ils sont chargés de gouverner l'instruction publique.

Une fête analogue avait lieu le même jour dans la France entière.

L'inquiétude ressentie à la vue d'un pareil étalage d'insanités a été admirablement exprimée par M. le chanoine Delfour, dans l'ouvrage intitulé La Religion des contemporains^ plein d'une judicieuse critique et d'une charmante littérature. Dressant, d'après une large méthode , l'inventaire des sophismes aujourd'hui en faveur, l'écrivain si distingué formule cette remarque troublante :

« De tant de sottises énoncées avec ou sans conviction et souvent applaudies avec enthousiasme, il doit rester quelque chose. Toujours est-il que les bavardages des sophistes ont perdu la Grèce. Qui dira les torts que la pseudoéloquence fait aux athéniens de nos jours ? » ^^

V. — Revenant de la procession bruyante qui chaque année s'accomplit autour de la statue d'Etienne Dolet, M. Buisson a exprimé la joie et l'espérance dont son âme est réconfortée par une si noble pratique. S'il ressent un regret,

c'est que l'Eglise ait, pendant combien de siècles ? été seule à savoir comprendre et contenter « l'éternel besoin humain », besoin « de se grouper, de se sentir tous ensemble animés d'une idée, d'un sentiment, d'une volonté commune, le besoin social enfin ». Donc, suivant lui, l'Eglise eut toujours un sens profond des aspirations sociales ; et les libres-penseurs entendent s'attribuer le rôle qu'elle a exercé. Eux, ne possèdent guère, outre l'instinct d'hypocrisie et de tyrannie, que l'esprit de contrefaçon ; mais ils s'efforcent de se dédommager et de regagner le temps perdu.

Alors, des cérémonies, un rite, des processions, un culte, une doctrine, une religion complète? Oui. Et M. Buisson dit oui. Sans doute, il vient de dire non et il va le dire de nouveau. Les deux mots sont associés au point d'avoir l'air de se confondre ; car, ajoute-t-il, « les mots se laissent faire » ; mais, tout de même, le oui l'emporte.

Le pédagogue maniaque a imaginé d'exposer son projet sous la forme d'une conversation avec un sceptique qui se défie de l'enthousiasme contrefacteur et qui prévoit qu'en matière de cérémonies et de solennités, la libre-pensée ne fera jamais aussi bien que l'Eglise. — « En êtesvous sûr ? » demande M. Buisson. — Positivement, il se propose d'instituer un culte et un cérémonial libres-penseurs, développés et perfectionnés au point d'éclipser ceux de l'Eglise

catholique. Il s'agit bien de rites religieux et nous pouvons compter voir reparaître les ineffables théophilanthropes, qui donnèrent un prodigieux et unique exemple de mascarade officielle et pédagogique... Non, dit maintenant le pontife, qui fait observer que « l'histoire ne se répète pas ». Ce « non » indique sans doute un oui, qui va s'étaler? Précisément ; et le prophète de la religion libre-penseuse montre aussilôt qu'il est hanté par le désir de reprendre la fameuse tentative dont le récit donne la sensation d'une officielle descente de la Salpêtrière sur la place publique. La Reveillère-Lepeaux, Chaumette, Heberi, Glootz, qui inspirèrent du dégoût à Danton et à Robespierre, pourront revivre dans la libre-pensée contemporaine, recevoir une compensation et peut-être, à leur tour, l'hommage d'un culte public, si M. Buisson étend assez loin et fortifie suffisamment son « monopole de Direction spirituelle » et organise sa « religion de l'humanité » ^'^. Il dépeint les processions futures qui attireront les nouveaux fidèles, par (( dizaines de mille », ceux-ci accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants.

Des rites, une doctrine, une religion, « la religion de l'humanité », une Eglise laïque, souveraine des consciences... ces Messieurs de la libre-pensée s'imposent décidément un tel programme, autant par nécessité que par enthousiasme.

Entreprendre de supprimer toute religion et puis aboutir à l'établissement d'une religion nouvelle, c'est le signe accusateur d'un dessein très mal conçu, d'une imprévoyance phénoménale et enfantine. Des professeurs, des publicistes, des pédagogues, des pontifes, convaincus de s'être entièrement trompés sur un sujet très grave, sur celui-là même qui leur était spécial et qui leur a procuré un renom de compétence 1 Ils s'obstinent dans la contradiction, pour se dispenser de reconnaître une erreur humiliante h ce point. Ils avoueraient plutôt qu'ils ont tué père et mère.

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