CHAPITRE VI Eglise, gouvernement et police maçonniques
I. VAcacia. — II. L'esprit et les pratiques des Loges. — IIL L'ukase du convent. « La terreur maçonnique ». La police. — IV. L'instinct de caste. — V. La Juiverie.
I. — Depuis le mois d'octobre 1902, se publie à Paris la revue VAcaciaj consacrée tout entière à des « études maç.'. » et « rédigée exclusivement par des FF.*. MM.*. ». Sur la couverture, munie de ces trois désignations qui valent des garanties, s'étale encore, par surcroît, la branche symbolique. Enfin, l'auteur, qui daigne instruire les profanes comme les initiés, se pare d'un nom rituel : Hiram. Cet Hiram s'est chargé d'expliquer ce qu'il a compris aux doctrines et aux pratiques de la secte.
Que devons-nous penser de la Maçonnerie? Que pense-t-elle et que dit-elle sur sa nature et sur son rôle ?
...C'est une église, répond le maître Hiram ; une église qui a plutôt pour caractère principal de former une contre-église...
Au fond, ce discours bizarre et qu'on serait tenté de qualifier de baroque n'est pas dénué de signification. Même, il en possède une très solide, très vaste, très importante : à savoir, qu'en fait de tendances, de principes, de méthode et d'organisation, la Maçonnerie c'est l'envers et la caricature du catholicisme.
Elle veut donc être une église sans l'être, et en étant cela surtout ; et voici comment maître Hiram la dépeint, suspendue entre l'inconséquence et la logique, et comment il la glorifie d'être, par nature, toute contradictoire :
La Franc-Maçonnerie c'est une association... une institution... ce n'est pas cela, cQ^i plus que cela. Soulevons tous les voiles au risque de provoquer des protestations. La Franc-Maçonnerie c'est une église: la contre-église^ le contre-catholicisme^ Vautre église^ V église de Vhérésie, de la libre-pensée ; Téglise cathotique étant considérée comme l'église type, la première, celle du dogmatisme et de Torthodoxie.
...Les caractères ou manières d'être psychiques des hommes, comme les tempéraments ou manières d'être physiques, se classent suivant leurs ressemblances et leurs dissemblances en groupes, séries, familles, genres et espèces, lesquels sont différents selon le point de vue auquel on se place pour considérer l'humanité. Le point de vue actuel est celui de Vopinion. Vivant, au milieu de la Nature, les hommes sont obligés de connaître celle-ci, au moins partiellement et d'avoir une opinion sur les rapports de la Nature avec eux et sur ceux des diverses parties de la Nature entre elles. Pour la formation de
ces opinions, les hommes, conformément à leur caractère, suivent deux méthodes. Tantôt, et c'est le cas de beaucoup le plus fréquent, ils acceptent les idées qui ont cours autour d'eux, qu'enseignent des hommes qui sont la personnification de la société et qu'on nomme des prêtres ; d'autres fois, et c'est le cas le plus rare, ils se font des idées propres par leurs observations et leurs réflexions. Dans le premier cas, il y a croyance^ dans le second il y a hérésie', dans le premier cas également, il y a dogme ou enseignement ; dans le second, libre-pensée ou autodidactisme. C'est à propos de la grosse question de l'origine du Monde et de son gouvernement que se manifestent principalement les deux caractères. On dit que l'opinion de la majorité est la bonne doctrine ou orthodoxie^ et que celle de la minorité est l'autre doctrine, ou hétérodoxie. Les opinions communes sur l'origine du monde et son gouvernement constituent ce qu'on appelle des religions ^.
...Il y a l'hérésie négative et individuelle. Un homme exerce son esprit critique sur la religion dont il est un adepte par héritage. Le fond, ou une partie de cette religion lui paraît faux, il cesse de croire complètement ou partiellement. C'est bien un hérétique, puisqu'il a choisi : il a choisi une opinion négative. Souvent, l'hérétique individuel essaie de remplacer par une opinion nouvelle l'opinion ancienne éliminée; quelques-uns, très rares, acceptent l'état d'esprit qualifié aujourd'hui de positifs lequel consiste à ne pas avoir d'opinion sur les questions qui échappent à la compétence de la raison, c'est-àdire sur tout ce qui a trait à la cause première et à la cause finale.
Les hérétiques individuels sont encore plus rares
que les hérétiques collectifs, ils le furent surtout autrefois, à Tépoque où TEg-lise catholique, maîtresse de l'enseignement, était une institution d'Etat. Il en existait cependant et on les appelait des libertins, mot sur lequel les églises avec leur mauvaise foi habituelle ont jeté la diffamation, les églises sorties d'une hérésie — les églises protestantes par exemple — aussi bien que les églises orthodoxes. Les libertins ou libres-penseurs étaient condamnés à l'hypocrisie, obligés de feindre la croyance, de pratiquer ouvertement le culte officiel. Il ne leur venait point l'idée de s'associer, de constituer, eux aussi, une église pour devenir une force. Quelle aurait été d'ailleurs^ la doctrine de cette église ? On s'associe pour une affirmation et non pour une négation. Les choses en étaient à ce point, lorsque parut en France la Franc-Maçonnerie qui affirmait la doctrine de la liberté individuelle de conscience : le mot de ralliement était trouvé.
h' église de F hérésie — et non une église hérétique — c'est-à-dire l'association des fidèles croyants à la liberté, était fondée.
En fait, c'était un instrument de lutte qui venait d'être forgé. La raison d'être de la nouvelle église c'était la guerre à l'église catholique intolérante et tyrannique; le but poursuivi, c'était la conquête de la liberté, dans la Franc-Maçonnerie d'abord, dans la société profane ensuite. S'il n'y avait pas eu d'église tyrannique au xvni*^ siècle, la Franc-Maçonnerie ne serait pas née en France ou s'y serait vite éteinte ; si le parti clérical n'était pas aujourd'hui très puissant, elle serait menacée de dissolution. Le dogmatisme, tenu en échec par la nécessité de réunir le plus possible d'adversaires de l'Eglise, tenterait
de s'emparer de la Franc-Maçonnerie. Les uns voudraient imposer le spiritualisme, d'autres le matérialisme, les compétitions humaines s'en mêleraient. Il est nécessaire à la Franc- Maçonnerie d'avoir un ennemi devant elle 2.
Pour la Maçonnerie, tout ce qui ne lui appartient pas est l'ennemi.
Il lui faut donc posséder le gouvernement ; et elle en a poursuivi et réalisé la conquête. Cette « église » anti-catholique prépare, rédige et applique les lois civiles, assujettissant à son autorité les institutions sociales, les mœurs, les consciences.
II. — Entraîné jadis dans les Loges et les ayant quittées par horreur de la tyrannie et de la fourberie qu'on y respire, M. Gopin-Albancelli a beaucoup contribué à éclairer le public sur leur esprit, sur leurs menées, sur leur influence. Il a engagé contre la Maçonnerie une lutte méthodique et peu à peu, avec le concours d^hommes résolus, projeté la pleine lumière sur un fait capital qui, bien que très certain, paraissait invraisemblable: en France, vingt-cinq mille individus organisés dans une hiérarchie et dans une discipline puissantes sont les agents d'une politique sectaire et d'une philosophie anti-chrétienne. Instruments à la fois volontaires et aveugles, en même temps dupes et complices, despotes asservis, pour la plupart ignorants fanatiques et vulgaires ambi-
tieux, attachés à des rites dont ils ne comprennent pas le sens, ces hommes entretiennent dans notre pays la lutte religieuse où il épuise ses forces, où il risque de se dissoudre.
M. Copin-Albancelli et, avec lui, MM. Jules Lemailre, de Marcère, Prache, Goyau, Nourrisson, montrent agissante et envahissante la fourberie jacobine dont chaque Loge est le foyer. Ils disent au Maçon : — Quel besoin éprouvestu de te cacher si tu aimes la lumière et pourquoi tes serments d'obéissance aveugle si tu as le souci de ta conscience et de ta liberté ? — C'est le résumé des démonstrations faites à présent devant la foule, non plus seulement par des historiens voués aux recherches compliquées dans le domaine mystérieux des conspirations ; non plus seulement par des catholiques qui suivent la voie que les Pontifes ont marquée; mais aussi par des écrivains indépendants, que la droiture et la fierté de l'âme ont transformés en apôtres et en soldats.
On ne se représente plus guère Tépoque où trois ou quatre auteurs, de loin en loin, étaient seuls occupés à recueillir des renseignements sur les procédés et l'esprit des sociétés secrètes. Alors, les hommes qui s'imposaient ce devoir passaient pour des illuminés, surtout s'ils s'avisaient de commenter les théories de l'illuminisme. Et, en effet, il est arrivé que certains sont devenus les victimes de l'ennemi auquel ils portaient des coups redoutables. Dans ces luttes,
le danger de l'obsession n'est pas le moindre. On arrive parfois à se laisser absorber par l'idée que l'on combat. L'idée est subtile ; elle a sa puissance de séduction, qui peut venir de la force même et de la profondeur de sa perversité. Mais il est bien certain aussi que ce n'est pas sans une nécessité rigoureuse que Louis Blanc, par exemple, retraçant les origines de la Révolution, consacrait tout un long chapitre à l'œuvre des sociétés secrètes. Henri Martin, anti-catholique dans l'âme, déclarait que «la Franc-Maçonnerie a été le laboratoire de la Révolution » ^.
Au milieu du siècle qui vient de finir, les conspirations italiennes étaient le centre de la politique générale. On ne pouvait l'ignorer, mais on se persuadait que cet esprit et cette activité ne convenaient qu'à un seul peuple ; et même, souvent dans leur milieu, les Maçons passaient pour de simples rêveurs. Quand les Papes renouvelaient les traditionnelles censures contre les sociétés secrètes, le gros public s'imaginait que c'était une manifestation naïve. Lorsque le Père Deschamps, par exemple, montrait la Maçonnerie ourdissant le plan de la conspiration internationale, il paraissait raconter un roman fantastique. On se persuadait que le complot avait disparu avec l'événement qui en était sorti. Bref, la foule ne croyait pas aux Maçons. Eux continuaient de se recruter et s'emparaient de la politique comme d'un bien qui leur aurait appartenu par droit naturel. Un jour on s'aperçut
qu'ils étaient partout et qu'ils possédaient la plupart des influences. Ils continuaient de déclamer contre le cléricalisme. Ils assuraient que le clergé voulait établir dans les carrières civiles l'usage du billet de confession; et les infatigables Tartufes, ayant répandu cette crainte, en profitaient pour introduire en tout lieu leur esprit, leur rite, leur sujétion. Le moindre aspirant à un emploi, le moindre candidat à un mandat électoral devait solliciter l'appui de quelque Loge. Pour avancer dans une carrière il fallait, il faut encore bien souvent montrer le signe d'affiliation, être incorporé, immatriculé, marqué. Leur étonnante victoire, remportée par une plus étonnante hypocrisie, les a rendus imprudents. Ils ont fait des prodiges d'insolence et de maladresse et ont ainsi attiré sur eux l'attention de beaucoup d'hommes intelligents, qui ne pouvaient admettre qu'un pays fût le prisonnier d'une secte. Alors, d'autres exploiteurs ont surgi, qui ont tiré parti des révélations soudainement multipliées pour les transformer en fariboles et gagner un argent très sale. Mais, heureusement, des esprits distingués, judicieux et courageux, ont réduit la part des exagérations et groupé un grand nombre de faits qui sont désormais inattaquables. Le rôle politique des Maçons apparaît dans des documents que nul sectaire ne peut désavouer. D'autres pièces, destinées à l'intimité des Loges, en sont sorties tout de même ; et l'odieuse et
abrutissante organisation s'étale au grand jour.
On a enfin devant les yeux l'armature qui soutient cette machine.
Le dessein et l'agencement en sont habiles.
Si nous avions suivi autrefois le travail des Loges, nous aurions vu se former peu à peu tout le plan dont la réalisation nous opprime et que tant de gens prennent pour une œuvre instantanée et fortuite.
Rien ne s'improvise, surtout en matière de propagande et d'institutions. Tout effet rapide a été précédé d'une préparation lente, selon une méthode logique. Comme le bien, le mal est assujetti à la nécessité du labeur persévérant et régulier. Ces explosions de haine antireligieuse qui semblent se produire spontanément, sont le résultat de longues menées. Il a fallu assiéger le monde des esprits et des cœurs, y creuser des tranchées, y répandre des matières inflammables.
Il a fallu un programme, une direction, une discipline, une hiérarchie.
Au premier abord, ce n'est rien, c'est vulgaire et ridicule cet ensemble de trois cents loges françaises 011 de simples bourgeois se réunissent périodiquement pour conquérir la pensée publique. Soit. Mais si l'on essaie de constituer, en sens opposé, une œuvre analogue, on s'aperçoit que les concours font en général défaut. Dans les chefs-lieux d'arrondissement, réunir,
tous les quinze jours, une trentaine d'individus, qui viennent s'ennuyer à en écouter un qui s'amuse, ce n'est pas une petite entreprise. Les conservateurs et les libéraux ont l'habitude de s'en moquer. Mais les Maçons la prennent au sérieux. Et qui l'emporte finalement ? La même pensée et le môme instinct, cultivés dans ces trois cents Loges, acquièrent une précision et une vigueur qui leur permettront d'envahir ensuite tous les milieux. Chaque Loge a un ou deux membres qui sont moins ignorants que les autres et qui entretiennent l'activité, qui suggèrent, qui dirigent.
N'oublions pas qu'au sein de la Maçonnerie la hiérarchie et la discipline sont établies très solidement et qu'elles fonctionnent. Elles ne sont point parfaites ; elles n'atteignent pas leur effet à coup sûr ; elles n'accomplissent pas l'impossible : mais en général cependant elles agissent avec régularité et elles développent ainsi une grande force. Chez nous, un conférencier apparaît de loin en loin, prononce son discours et s'en va ; Fimpression produite ne durant guère beaucoup plus que le bruit des applaudissements. Chez les Maçons, la réunion et le discours se répètent périodiquement, à chaque quinzaine. Par des degrés divers, les deux ou trois individus intelligents de chaque Loge sont rattachés à Tautorité centrale, permanente, toujours active, qui fournit des idées et provoque des résolutions. Mêlés aux imbéciles et aux ba-
dauds, les hommes importants de la Maçonnerie les exploitent et, les dominant, les font voter. Vingt-cinq mille électeurs, c'est bien peu ! Mais non, puisqu'ils sont groupés, associés, hiérarchisés et qu'en face d'eux il n'y a qu'une poussière ! S'ils représentaient la simple force proportionnée à leur nombre, on ne verrait pas tant d'avocats, de médecins, de professeurs, solliciter leur estampille.
En quelques lignes, éloquentes comme la vérité, M. de Marcère a résumé une explication qui devrait être la règle des hommes indignés par la tyrannie maçonnique : « La Franc-Maçonnerie a triomphé au sein d'une société amollie, fatiguée, intellectuelle, pharisaïque, sceptique avec indifférence, énervée par l'avortement de ses chimères ; et elle a triomphé parce qu'elle a une foi, un but et une volonté. Et de même ses disciples, qui sont des instruments serviles, ont eux aussi cette foi, ce but et cette volonté pareils. M. Combes, qui est un renégat, est aussi un croyant. Il a embrassé la foi adverse » *.
Quant aux idées qui s'élaborent dans les hauts conseils maçonniques et qui, par le canal des Loges, pénètrent le pays en long et en large, elles constituent une force envahissante, tyrannique et destructive. Elles blasphèment, elles mentent, elles déraisonnent, mais elles étendent leurs ravages. Apprenons donc au moins comment manœuvrent nos ennemis et ce qu'ils veulent faire de nous.
Les ouvrages, livres, brochures ou rapports, de MM. Copin-Albancelli, Nourrisson, Jules Lemaitre, Georges Goyau, Prache, François Veuillot, Tourmentin, constituent un arsenal de preuves.
Un journal hebdomadaire, qui s'appela d'abord A bas les tyrans ! et qui est devenu La Bastille Maçonnique^ rédigé par de vaillants écrivains, à la tête desquels, selon toute justice, a été placé M. Copin-Albancelli, ce journal fournit en abondance des pièces et des indications. Là on aperçoit le plan; là on suit la marche de la puissance sectaire; là, les mesures préparées dans le secret et destinées à la propagande secrète sont exposées au plein jour. De cet amas jaillissent des impressions très vives et très nettes.
Révéler la force de la Maçonnerie, est-ce une méthode habile pour combattre la secte? Quelques personnes en doutent ou sont même persuadées du contraire. MM. Copin-Albancelli et Nourrisson ont maintes fois réfuté cette critique.
Ils admettent que la Maçonnerie, ingénieuse à tout exploiter, a bénéficié parfois des attaques dont elle est l'objet. Signalée comme une autorité toute-puissante, elle a attiré vers elle mille ambitions qui cherchaient leur voie ; elle a augmenté encore son prestige de mystère et de crainte. Les intrigants et les badauds, qui se tournent d'instinct du côté de la force, sont allés vers celle-là. Aurait-elle eu vraiment la chance
d'être servie aussi bien par ses adversaires que par ses amis ? Ce serait inouï jusqu'au fantastique. L'objection émane de personnes qui ne nient pas la puissance de la secte. Cette puissance étant réelle , il faut bien la dévoiler, puisque, pour la combattre, on a besoin d'avoir avec soi Topinion publique. D'ailleurs, si beaucoup d'ambitieux vulgaires, après avoir hésité plus ou moins longtemps sur la direction à suivre, ont couru vers les Loges, bon nombre d'honnêtes gens et d' « esprits droits », qui s'étaient laissé entraîner, ont rebroussé chemin, dit M. Nourrisson. Il constate encore que les masses populaires commencent à se défier de «ce pouvoir qui les dirige et qui les tient à l'écart ». Enfin, beaucoup d' a esprits éclairés », des hommes politiques et des écrivains, reconnaissent la gravité du mal qu'ils avaient nié jusqu'alors » ^. Donc, il y a, dans l'opinion publique, un progrès en faveur de la vérité et de la liberté.
Evidemment, il importe de savoir par quels procédés les Loges ont étendu leur influence et se sont emparées du pays.
Un regard de ce côté permet de s'assurer que l'histoire du mouvement libre-penseur socialiste, philosophique, politique et pédagogique, se confond avec la marche de la société secrète.
Ce fut pour beaucoup de gens une surprise, lorsqu'en 1875 Jules Ferry reçut l'initiation en compagnie de Littré. Quel besoin avait-il de
l'appui de ia Loge, puisqu'il faisait partie du personnel où Ton allait bientôt recruter les ministres ? C'est précisément parce qu'il voulait devenir ministre qu'il demandait l'affiliation maçonnique. L'heure de la grande opération scolaire s'avançait ; la Ligue de l'enseignement et la Maçonnerie vivaient dans une alliance étroite, visant le même but, travaillant sur les mêmes données et avec des moyens identiques : instrument de la Ligue, Jules Ferry devait posséder l'investiture par l'équerre et par le triangle. Naïf comme le sont d'ordinaire les hommes voués aux grands travaux scientifiques, Littré servait de paravent. Sans le comprendre, il remplit encore un autre rôle. Invité à dire quels sont les rapports de l'homme et de Dieu, il expliqua, avec l'imperturbable impuissance de la | philosophie dite « positive » , que, ne possédant aucune certitude sur l'existence d'un Créateur et pas davantage sur l'origine de l'homme, il ignorait quels rapports pouvaient exister entre eux et concluait, tacitement, qu'il ne devait pas y en avoir. La manifestation paraissait lamentable et puérile. Au fond, elle était très importante. Alors, la Maçonnerie française se préparait à rayer de ses statuts la déclaration de la croyance en Dieu. M. Georges Goyau n'a pas eu de peine à établir par des dates la concordance de ces deux faits 6. La secte s'appliquait à elle-même le principe de laïcisation qui allait bouleverser notre enseignement public.
On voit ici la méthode de préparation et de gradation qui dirige l'effort des énergumènes. Ceux-là vocifèrent autant qu'ils veulent et autant qu'ils peuvent, mais leur élan est dirigé. Sui-
; vant le mot très exact de M. Copin-Albancelli, on les suggestionne. Le vaillant écrivain, le
! conférencier éloquent cite mille preuves de ce
l procédé. Il montre comment toutes les lois antireligieuses qui sont présentées à la Chambre
f ont été d'abord confectionnées au sein de la Loge. C'est le Conseil d'Etat de notre régime parlementaire. Chaque numéro du journal La
' Bastille Maçonnique rend visible et saisissable l'influence directe de la Maçonnerie sur la production législative.
Ce fait de 3 ou 400 francs-maçons installés dans les Chambres est vraiment le symptôme
I d'une situation extraordinaire.
Le premier, depuis dix ans, M. Copin-Albancelli a eu l'idée toute simple et très pratique de comparer le nombre des Maçons répartis en Loges et leur nombre au Palais-Bourbon et au Sénat. Trois ou quatre cents législateurs maçons
; pour vingt-cinq mille affiliés : il y a là une for-
! midable concentration d'influence.
Et comment s'exerce-t-elle ?M. Copin-Alban-
' celli l'a expliqué dans plusieurs discours : « Un
I franc-maçon député est soumis à sa Loge ; sa Loge lui demande des explications et, au besoin, le juge. La Maçonnerie convoque les députés devant le Conseil de l'Ordre pour les entendre sur
les lois qui doivent être soumises à la Chambre. Autrement dit, entre l'électeur et l'élu, un intrus s'est glissé : la Maçonnerie. Le député retrouvera ses électeurs... au bout de quatre ans. Il retrouve la franc-maçonnerie tous les jours ». L'organisation, la procédure, la surveillance et la tyrannie, l'orateur les a vues pendant six ans fonctionner comme les pièces d'une vaste machine construite avec un art supérieur. Dans les Loges on rencontre beaucoup d'imbéciles, mais ces imbéciles-là ne se dirigent pas tout seuls. Le troupeau stupide est, sans le savoir, conduit par des gens retors, lesquels reçoivent l'impulsion d'une pensée ingénieuse et même profonde. Les personnages importants choisissent leurs hommes de confiance avec une psychologie raffinée et ordinairement sûre. Envers M. Gopin-Albancelli ils se sont trompés, mais pas sottement. Ils avaient très bien discerné âon intelligence élevée et vigoureuse, sa volonté fière, son dévouement courageux. C'était une précieuse recrue. Aussi, après lui avoir fait franchir les échelons de la Maçonnerie... ordinaire, était-on disposé à lui ouvrir des perspectives plus hautes. Il a raconté comment de nouvelles suggestions lui furent faites, lorsqu'il devait croire qu'il connaissait tous les secrets :
« En Maçonnerie, on ne connaît que ce qui se passe autour de soi, on ignore ce qui se passe aux étages supérieurs. Quelque temps avant que je la quittasse, le Souverain Maître du Chapitre
auquel j'appartenais m'appela : « Vous êtes à même de savoir la toute-puissance de la Franc- Maçonnerie, tout en vous rendant compte de la médiocrité des éléments qui la composent — c'est le Souverain Maître qui parle, messieurs — que pensez-vous d'une association secrète de mille personnes ne cherchant pas à grossir leur nombre, mais intelligentes, se choisissant entre elles, travaillant dans un but commun et donnant aux autres leur direction? » Je répondis qu'une pareille association serait infiniment plus puissante encore. « Elle existe, me dit-il, et j'ai le droit de vous y faire entrer ». A cette époque, j'avais déjà, fermement arrêté, le dessein de quitter la Maçonnerie. J'en fis part à mon interlocuteur, qui n'eut qu'un cri : « Oh I supposez que je n'ai rien dit » '^.
La Maçonnerie, qui s'est emparée des pouvoirs publics et des administrations; qui règne et qui gouverne et qui s'enivre de son triomphe, ne dédaigne pas les avantages secondaires et elle sait y voir de précieuses garanties ; par exemple dans la dispense de la loi qui concerne le dépôt des imprimés et dans la dispense de l'impôt. M. Prache, député de la Seine, a révélé ce favoritisme.
Après une attente de dix-huit mois et un nombre incalculable d'ajournements, l'interpellation de M. Prache sur la Franc-Maçonnerie vint en séance le 17 juin 1904 ; et la Chambre entendit
exposer l'organisation et, si l'on peut dire, l'esprit des Loges. M. Prache connaît bien son sujet. C'est pourquoi non seulement il l'a traité avec aisance, mais pourquoi aussi il a pu s'en tenir à un petit nombre de faits, volontairement choisis parmi les choses les plus simples. Il est évident que le fait qui concerne l'absence de dépôt du Bulletin du Grand-Orient se réduit à quelques détails très simples, considérés en eux-mêmes. Ce recueil devrait, comme tous les imprimés, être déposé en double exemplaire au ministère de l'intérieur, afin qu'un exemplaire fût transmis à la Bibliothèque nationale, où n'importe qui aurait le moyen de le consulter. Or, depuis 1896, ledit Bulletin est introuvable à la Bibliothèque. Les F.-, l'ont baptisé Compte rendu et, sous ce prétexte, se sont dispensés du dépôt. Petite manœuvre frauduleuse... Oui, sans doute, mais elle prend un aspect curieux et même étrange, si l'on considère qu'elle ne pourrait être accomplie impunément par aucun groupe, par aucun individu qui ne relèverait pas de la Maçonnerie. La loi du 29 juillet 1881 exige (article 3) que tout imprimé soit déposé en double exemplaire, sous peine d'une amende de 16 à 300 francs. Qu'une personne particulière ou une association, ayant fait imprimer un Bulletin quelconque dénommé compte -rendu ou autrement, que cette personne ou cette association s'abstienne du dépôt, vous les verrez immédiatement relancées par des agents du ministère de Fin-
térieur, déférées à la justice et condamnées. Observez encore qu'en pareil cas les magistrats de Parquet se sentent beaucoup de zèle. On les voit sans retard courir sus à l'auteur de l'infraction. En ce genre, il n'y en a pas de petites pour eux. Néanmoins, depuis liuit ans, l'imprimeur du Bulletin maçonnique se dispense du dépôt et n'est inquiété par aucun fonctionnaire, malgré les réclamations qui se produisent dans le public. Car, bien entendu, des réclamations ont surgi, et répétées. On s'en est pris à l'éminent directeur de la Bibliothèque nationale, M. Léopold Delisle. Il a, chaque fois, été réduit à répondre en substance : — Que voulez-vous ! Voilà des années que moi-même je réclame, sans jamais rien obtenir. — Le ministère est sourd, même aux plaintes de la Bibliothèque nationale, parce que la Maçonnerie préfère demeurer à Tabri des investigations indiscrètes. Le gouvernement, qui a sur les bras tant de besognes, s'impose encore celle-ci, singulière pour un gouvernement : que \ç, Bail et in du Grand-Orient, ses rédacteurs, son imprimeur, puissent toujours échapper à la loi. Les Maçons, quelque penchant qu'ils aient pour les privilèges, ont voulu cependant dissimuler la faveur dont ils bénéficient en matière de dépôt. Alors, ils ont imaginé une subtilité, inconcevable pour d'autres que pour eux : \e,di\i Ballet in ne doit pas être considéré comme un document destiné à la publicité parce qu'il forme un compte rendu confidentiel. . . Confidentiel ? a demandé M . Prache
avec ironie. Une confidence qui est transmise à toutes les Loges et qui parvient ainsi à l'oreille de 17,000 ou de 18,000 citoyens français, enfin à bon nombre d'étrangers, puisque les fédérations étrangères reçoivent ces communications ! La subtilité devient une grosse farce, et celle-ci se continue avec la protection du gouvernement. De même, le Grand-Orient est dispensé de la taxe qui devrait atteindre le million et demi qu'il possède à Paris, en immeubles. Mais pas de taxe pour les Maçons. Ils font la loi et, pour s'y soustraire, ils obtiennent le concours de toutes les administrations publiques. Est-ce que ces deux faits, d'ordre secondaire assurément, n'ont pas une signification très étendue?
Un résumé des principales décisions votées par quelque réunion annuelle du Grand Orient de France suffît à faire juger combien est active et complète l'influence de la Maçonnerie sur le travail des chambres législatives et sur la politique du gouvernement.
Puisons, par exemple, dans l'un des résumés que M. Nourrisson a composés avec les documents du congrès de 1902 ^. Dès la première séance, le Couvent adopte en principe la proposition de remercier le F.-. Combes pour « l'énergie de son attitude en face de la Congrégation ». Bientôt après, une adresse est approuvée, qui, portée au président du conseil par les mem- k bres du bureau du conseil maçonnique, engagera le gouvernement à « persévérer et même à
redoubler de zèle ». Le congrès adopte un vœu de V Egalité-Travail de Montpellier qui accueille les plaintes des « professeurs et instituteurs républicains» et « invite le ministre de l'Instruction publique à épurer l'Administration de l'instruction publique et notamment à laïciser la direction de l'enseignement primaire ». L'injonction vise le directeur de l'enseignement primaire, accusé de « combattre clandestinement les instructions du ministre » et d'avoir empêché « la pénétration dans l'école laïque du Manuel de morale et d'instruction civique de MM. Aulard et Bayet fils ». A la séance du 20 septembre, on décide que les devoirs envers Dieu seront supprimés dans le programme de l'enseignement primaire, afin, d'abord, d'infliger une «leçon » au « ministre ». Autre leçon : Le couvent approuve un Commentaire de la déclaration des droits de r homme et du citoyen, ouvrage « recommandé par M. Ferdinand Buisson, qui a été le directeur de l'enseignement primaire et qui est, en somme, l'initiateur du mouvement de laïcisation des écoles primaires en France ».
Les vœux en faveur de la laïcisation complète de l'enseignement se suivent, pressés, accueillis avec enthousiasme : défense aux instituteurs d'accompagner les enfants aux offices sous prétexte de faire concurrence aux écoles congréganistes ; suppression des aumôniers dans l'enseignement secondaire : les élèves dont les familles tiennent à l'enseignement religieux
seront conduits « à ces cours accessoires » comme ils le sont actuellement « aux exercices spéciaux d'équitation et de natation ». Avis à l'administration de réorganiser le lycée et le pensionnat de la Martinique avec un personnel « imbu de l'esprit laïque ». Conformément au vœu de deux Loges de Paris, le couvent encourage la création de cours d'adultes, de patronages, de sociétés d'anciens élèves. Il voudrait voir dans chaque école un « foyer laïque » dont le rôle serait analogue à celui du conseil de fabrique, l'école « devant, par sa lumière bienfaisante, resplendir au lieu et place de l'Eglise ».
Le Convent adopte un rapport réclamant « la réforme de l'enseignement dans le sens de l'entière neutralité et du monopole de cet enseignement par l'Etat ». Il ratifie les vœux émis par le congrès de la libre-pensée à Genève et ces vœux entre autres : « l*' Que dans tous les pays, tous les enfants des deux sexes reçoivent, dans des écoles mixtes, la même éducation rationnelle, intégrale, commune et gratuite ; 2^ Que l'enseignement devienne un service public ; à la condition que : l*' les maîtres soient laïques et ne puissent enseigner que la raison et la liberté ; 2^ l'indépendance matérielle et intellectuelle des éducateurs soit garantie, comme doit l'être celle des magistrats ».
Celte comparaison pourrait faire supposer que la magistrature actuelle a l'honneur de plaire aux Maçons. Mais il s'en faut de tout.
Aussi le couvent, stimulé par le F.*. Chauvin, se montre-t-il désireux et pressé de voir réformer la magistrature. La suspension de l'inamovibilité ne lui suffirait pas : il exige que les magistrats soient soumis à l'élection populaire.
La Maçonnerie règle toutes choses. Elle intervient dans le service intérieur des ministères, transmettant elle-même aux chefs ses dénonciations et ses exigences. Les traitements des prêtres sont supprimés en grand nombre : ce n'est pas assez ; aussi le F.*. Chauvin s'est, de sa personne, rendu à la direction des cultes et s'est plaint avec l'autorité dont dispose un membre du Couvent Maçonnique. Le directeur ayant confessé qu'une multitude de délits et de «crimes» commis dans la prédication demeurent impunis, quoique les dossiers d'affaires si graves soient chaque jour portés au ministre et s'étant excusé de n'avoir pas fait davantage en disant que c'est l'affaire du ministre, le F.*. Chauvin reprend : « C'est aussi la nôtre ». Le Convent, en effet, se hâte de réclamer l'application, dans leur plus grande rigueur, « des mesures de punition, de répression et d'ordre » afin de « tenir les prêtres en bride jusqu'à la dénonciation du Concordat, qui ne doit pas être perdue de vue ». Le Convent se félicite d'avoir vu, dans la marine « les mômeries du vendredi dit saint » supprimées par le F. de Lanessan et revendique le mérite d'avoir dicté impérativement, lors du congrès de 1900, une mesure si nécessaire. Mais
la marine attend d'autres améliorations, pour lesquelles le zèle du F.*. Pelletan lui-même a besoin d'être renforcé. Donc, un membre de l'assemblée maçonnique, député ou sénateur, devra, par ordre du Couvent, aller relancer le ministre et faire supprimer la messe de rentrée du Borda et « la cérémonie grotesque de la bénédiction des navires de l'Etat». Nous savons que la volonté maçonnique a eu bientôt satisfaction là -dessus, comme sur tant d'autres objets. La Maçonnerie règle toutes choses : elle a bien réglé le service des ordonnances près des officiers, même le salaire des ouvriers dans les arsenaux, le repas des officiers en commun et même le maintien ou la suppression des musiques militaires ! En 1890 un orateur du couvent annonçait que, dans dix ans, la Maçonnerie aurait « emporté le morceau ». Alors disait-il, « personne ne bougera plus, en France, en dehors de nous ! Il a bien prophétisé, celui-là !
Contre le catholicisme, les déclarations de haine abondent au point de devenir monotones, quoique toujours furieuses, après avoir été pendant longtemps plus ou moins voilées. Maintenant, elles ont la franchise de Tanimosité qui se croit toute-puissante et qui se grise de son triomphe. Les congrès et les convents dont M. Nourrisson résume les vœux ont proclamé, en frémissant de joie et de fierté, que la lutte va enfin être conduite directement contre les consciences. Au convent de 1903, le F.*. Hub-
bard, après avoir célébré la ruine des congrégations comme une des étapes du programme, ! s'est écrié : « Nous commençons à nous mettre I en face de TEglise ». Le F.*. Debierre aime à ' dire : « Tant que nous n'aurons pas transformé \ le cerveau de nos concitoyens ; tant que nous i n'aurons pas pétri autrement le cerveau de nos ; enfants, j'estime que nous n'aurons rien fait ' pour l'avenir de la libre-pensée ».
I Avec l'autorité de l'homme qui s'est mêlé
, de près aux choses politiques, avec la vigueur
et le courage du citoyen qui discerne pleinement
le danger dont sa patrie est menacée, M. de
Marcère montre dans l'action maçonnique « la
!, série des événements auxquels nous avons as-
i sisté depuis près de trente ans sans bien les
' comprendre » ^.
Enfin l'attention s'est éveillée même dans des milieux oii, jusqu'à présent, la Maçonnerie rencontrait une aveugle et tenace complicité. Là, ' enfin, des impressions nouvelles se font jour, ainsi que vient d'en prendre acte un publiciste de grand mérite, M. Henri Langlais, rédacteur en ; chef delà Dépêche de Lille. A propos du dernier i couvent, M. Langlais faisait cette remarque :
Personne ne doit bouger en France sans leur permission ; mais chez un peuple où l'on est assez friand de bouger sans demander la permission de personne et où l'on obéit volontiers, mais à condition que le fîl soit ténu et que la main soit légère, la
prétenLion de cette autocratie quasi-sacerdotale de pontifes individuellement assez médiocres et collectivement tout à fait odieux, a paru insupportable.
Et voilà pourquoi, même dans les milieux les moins enclins aux préoccupations confessionnelles, nous assistons, en ce moment, à une sorte de répulsion instinctive en apparence, mais au fond parfaitement raisonnée et raisonnable contre la Franc- Maçonnerie,
Pour que des sceptiques jusqu'ici indifférents aient pu en arriver à cette nouvelle conception du rôle de la Franc-Maçonnerie, dégagé des diableries mystiques dont on cherche parfois à l'entourer, mais basé sur une très réelle et très tangible action antireligieuse et antisociale, il faut véritablement que le danger se soit montré avec une netteté particulière.
Certes, les personnes dont nous parlons restent assez insensibles aux dogmes révélés et n'aspirent nullement à disputer au roi d^Angleterre le titre de « défenseur de la foi », mais elles ont cette idée très nette qu'il y a là une tyrannie insupportable et qu'il faut secouer le joug. Cette lutte contre l'action des Loges n'a, dans leur esprit, rien de confessionnel, elle se fait au cri de : <( A bas les tyrans 1 »
III. — En effet, par ses audaces, le Gonvent de 1904 a exaspéré le Temps lui-même, qui jusqu'alors affectait de sourire de l'importance attribuée à la Maçonnerie. Très haut, ce journal fît entendre contre 1' « ukase du Gonvent » une protestation irritée, qui avait aussi le caractère d'un aveu :
Le couvent maçonnique a définitivement réglé
Tordre du jour de la Chambre. Lorsque les députés rentreront, dans quelques semaines, peut-être seraienl-ils embarrassés pour choisir entre la séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'impôt sur le revenu, la loi militaire, les retraites ouvrières. Grâce au Grand-Orient de France, ces tâtonnements préalables et ces lenteurs seront épargnés à la Chambre. On sait que la maçonnerie est dirigée par un « grand collège des rites », qui remplit dans cette religion spéciale le rôle de la congrégation de la Propagande dans la religion catholique. Le Sacré-Collège des Rites maçonniques a réglé, comme il convenait, le rite de la rentrée parlementaire... La décision du convent a été rédigée en style vulgaire à cause des profanes. Elle demande au président du Conseil « de « faire discuter simiillanémenl la séparation des <^ Eglises et de l'Etat et la Caisse des retraites ou- « vrières ». Le président du Conseil n'a plus qu'à viser cet ordre supérieur, revêtu du sceau du Sacré- Collège des Rites et à le transmettre à la foule docile qui s'assemble au Palais-Bourbon. En temps utile parviendront aux députés, par la même voie, les textes qu'ils devront adopter dans l'un et l'autre de ces deux projets. Ils n'ont donc pas à s'effrayer de ce mot terrible : simultanément. La besogne leur sera mâchée, comme on dit ; et puisqu'ils ont si bon estomac, il ne leur en coûtera rien de la ravaler... Et nos arrière-petits-neveux admireraient plus tard, au musée Guimet, salle des superstitions, un album de vues intéressantes réunies sous ce titre : Une cérémonie religieuse au commencement du vingtième siècle ; le vote de la séparation de T Eglise et de l'Etat par la Chambre des députés (rite du Sacré-Collège maçonnique).
Car le gouvernement et les députés obéiront à la consigne. Le convent a été bien bon de n'ordonner que le vote simultané de deux projets de loi. Il aurait pu l'ordonner mécanique et l'appliquer à quatre projets au lieu de deux... Le prochain conseil des ministres examinera s'il est bien nécessaire de se presser pour réunir le Parlement officiel, puisque nous avons un Parlement bénévole dont l'autre n'a plus qu'à enregistrer les volontés souveraines ^^.
Sans doute, quelques libres-penseurs importants ont refusé d^être immatriculés aux Loges: Paul Bert n'en était pas; M. Clemenceau n'en est pas ; M. Ferdinand Buisson dit qu'il n'en est pas ; M. Ranc n'en est presque plus. Affaire d'amour-propre, de tempérament et de circonstance; et enfin peu importe, puisqu'ils travaillent pour la Maçonnerie et qu'ils bénéficient de tout l'appui réservé aux Enfants de la Veuve.
Ainsi donc, emporté par une indignation assurément très légitime mais dont il paraissait lui-même étonné, le Temps à son tour dénonçait l'autoritarisme qu'un évêque, l'année précédente, avait flétri d'un nom qui restera : la « Terreur maçonnique ».
En novembre 1903, devant le congrès des catholiques du Nord et du Pas-de-Calais, Mgr Delamaire, évêque de Périgueux, déplorant l'assujettissement des catholiques, « auxquels il est interdit d'aller à la messe le dimanche et interdit de faire leurs Pâques, sous peine de perdre
leur gagne-pain », montrait la « Terreur maçonnique » établie sur « six cent mille fonctionnaires, plus d'un million de commerçants et de pauvres ouvriers » ^^. Cette éloquente et courageuse parole épiscopale exprimait la vérité pure et simple.
Pure et simple : incroyable pourtant. Les historiens auront peine à comprendre que les choses dont nous sommes les témoins, et aussi les victimes, se soient passées telles qu'elles se passent, depuis assez longtemps déjà. Ils diront que notre génération prit la singulière habitude de se laisser gouverner en dehors de toutes les conditions connues et même à l'opposé des conditions réputées possibles.
La France est la proie des sectaires. Ils se sont emparés de tous les services publics ; ils manient comme une pâte molle un peuple qui fut longtemps glorieux par ses instincts d'indépendance et de fierté. lisse vantent de la pétrir à nouveau et de lui insuffler une âme nouvelle ; et ils accomplissent cette œuvre inimaginable.
Si encore ils étaient conséquents avec leurs théories : mais ils ont organisé le règne de la dérision complète et systématique ! S'ils avaient une élémentaire notion de la vie intellectuelle et morale ! Mais tout leur savoir se compose de quelques mots qu'ils dénaturent de parti pris. La liberté de conscience sert à mener la guerre contre les consciences ; l'égalité a pour but d'appliquer le système de la mise hors la loi ;
une association secrète et illégale réglemente les associations chrétiennes ; des gens asservis au serment maçonnique condamnent le vœu religieux.
Ces vœux, que les Maçons interdisent, laissent l'homme infiniment plus libre que ne peut l'être aucun Maçon. Car enfin le prêtre et le religieux savent à quoi ils sengagent et envers quelle autorité ils se lienf; ; tandis que le Maçon l'ignore, lui qui d'avance et plutôt dix fois qu'une, jure et rejure de garder le secret sur ce qu'il sait et d'exécuter des ordres quelconques qui lui sont imposés par des chefs inconnus de lui. Si les serments maçonniques sont de vaines formalités, pourquoi vous, avocat, médecin, magistrat, pédagogue, qui avez la prétention de vous conduire en homme intelligent et digne, pourquoi vous y êtes-vous assujetti? Pourquoi vous plier à cette parade? Pourquoi faire le sot ou le bateleur? Les serments sont sérieux et réels? Alors ils enveloppent et ils soutiennent une association qui forme un Etat dans l'Etat et qui finit par absorber l'Etat tout entier, puisqu'elle rédige les lois, puisqu'elle domine le gouvernement. Or, c'est cette association mystérieuse qui interdit les autres associations dont la règle est connue et qu'elle accuse faussement de vivre dans le secret ! Des pontifes emmaillottés de serments font du vœu reli^rieux un cas de déchéance civile ! Des esclaves volontaires s'attribuent le monopole de la dignité et de l'indépendance !
Nous voyons s'épanouir cette farce, transformée en théorie politique, philosophique et morale, en système d'administration, d'enseignement, de , gouvernement, de législation et de... police I
1 Des milliers de fiches, rédigées par des Maçons et concentrées entre leurs mains, règlent l'a-
' vancement des fonctionnaires. Le public devait l'ignorer ; désormais il le sait, à n'en pas croire
* ses yeux et ses oreilles. Les révélations que M. Guyot de Villeneuve a préparées avec tant d'habileté et qu'il a faites avec tant de courage se sont répandues partout, comme un flot irrésistible. Dévoilée, la secte a proféré des cla-
' meurs furibondes.
Jamais aucune police ne se trouva bien de voir divulguer son organisation et sa besogne ; mais
' la police maçonnique, traînée brusquement sous le plein jour, a des raisons spéciales de se sentir incommodée. Quoique les Maçons prennent grand soin de se faire passer pour des amis de
' la lumière, ils éprouvent un malaise extrême à quitter l'ombre du secret. Plus l'ombre est épaisse, mieux ils disposent de leurs moyens.
; Hors de la zone protégée par une enceinte obscure, les initiés ont le vertige et suffoquent. Une police maçonnique devait donc représenter la combinaison et la multiplication des ténèbres ; quelque chose comme le mystère à la deuxième ou à la troisième puissance. Ainsi en fut-il, non seulement dès le début de l'administration nou-
velle destinée à porter si loin le crédit du Grand- Orient, mais bien plus tôt encore : dès les démarches et les délibérations préliminaires. Conçue dans le silence, elle fut instituée à demi-mol. C^est le terme employé par l'orateur, l'inventeur peut-être, qui la patronnait.
Ce fait singulier et significatif fut signalé à la Chambre dans l'interpellation pleine de documents authentiques et de remarques judicieuses que M. Prache développait le 17 juin 1904. Le député de Paris notait, avec une spirituelle finesse, comment avait manœuvré le F.*. Lucipia pour obtenir Tadhésion d'une assemblée générale maçonnique. C'est l'assemblée de 1894 qui fut, le 14 septembre, mise au courant du projet. Mais de quelle manière !
Comme l'a dit M. Prache, les raisons que le F.". Lucipia présentait aux autres FF.-, étaient « fort dissimulées et fort alambiquées ». Le hardi projet se voilait sous l'inoffensive et même piteuse apparence d'un classement d'archives en désordre. La nomination et, par conséquent, la rétribution d'un employé supplémentaire s'imposaient ; de là, une demande de crédit, demande soutenue par le Fr.*. Lucipia, d'abord d'un air innocent : des employés surmenés de travail et des archives mal tenues, voilà tout.
Un des FF.*, qui ne comprennent pas répond bonnement : « Ce n'est pas le nombre d'employés qui fait que l'on travaille davantage ». Un autre dit qu'on ne doit pas augmenter le personnel
pour « un travail extraordinaire et passager » : il en est encore à la simple histoire du désordre des archives et il continue de ne pas comprendre. Le F.*. Lucipia met en ligne des considérations nouvelles, quoique mystérieuses encore : « J'espère que l'on comprend ce que je laisse deviner ». Le F.-. Blatin vient à la rescousse pour justifier cette réserve menaçante : « Il est des motifs dans le détail desquels il est impossible d'entrer carrément... L'affaire des fiches est un point sur lequel il est absolument impossible de nous étendre ici et qui demande que nous nous comprenions à demi-mol ». Le vote est enlevé.
Au banquet qui suit l'assemblée, on se réjouit assez clairement, tout en rappelant le devoir de la dissimulation.. Le F.*. R... s'écrie : « Vous avez autorisé un de nos frères, le F.-. Lucipia, toujours si méthodiquement dévoué, à constituer au Grand-Orient cette chose qu'il vous disait lui aussi, à demi-mot, comme je vous parlais de relations extérieures à demi-mol ». C'est vraiment une formule rituelle parmi les prétendus disciples de la Lumière. Mais la joie causée par le résultat obtenu détermine enfin les aspirants policiers à parler sans ambages ; et le F.-. R... salue la nouvelle organisation grâce à laquelle la Maçonnerie, surveillant les faits et gestes de tous les fonctionnaires et servant de « trait d'union » entre les « groupes républicains », va devenir une « agence très fidèle de renseigne-
ments ». Comme le disait M. Prache, au mois de juin 1904, le « jeu de fiches » et « l'instrument de police » étaient créés.
IV. — Peints par eux-mêmes, les Maçons n'apparaissent pas plus sympathiques que dans les portraits où ils dénoncent des caricatures calomnieuses.
D'abord, elle n'est pas attrayante la « Revue mensuelle d'études maç.-., rédigée exclusivement par des FF.-. MM.*. » et nommée L'Acacia. Elle n'a d'ailleurs pas l'intention de l'être, d'autant plus, ou d'autant moins, que la Maçonnerie a très peu de goût pour la gaîté, comme pour la liberté et pour la vérité. La manie du pontificat développe dans le monde des Loges un air et un ton guindés, qui passent pour graves. On est assez facilement enclin à l'attitude guindée quand on veut jouer un rôle important sans avoir autre chose que des idées banales. Le maintien remplace la valeur.
Enfin, pourquoi certains FF.*, ont-ils fondé V Acacia ? Peut-être la raison principale de cette entreprise est-elle indiquée dans un ou deux articles que contenait la livraison de janvier 1903.
Le F.-. Hiram traite des rapports de la francmaçonnerie et du socialisme. Il laisse voir qu'une partie des Loges, de beaucoup la plus nombreuse, craint d'être envahie par un nouveau personnel non bourgeois ou du moins ne représentant pas l'esprit bourgeois. Longtemps cet
esprit tout radical (MM. Ranc et Brisson, par exemple) gardait, vis-à-vis du socialisme, une réserve qui comportait une appréciable dose de déliance. Peu à peu, les recrues ont déteint sur la masse bourgeoise ; et l'on a craint que <( l'équilibre » ne fût compromis. Un si grand nombre d'ambitieux en redingote se sont avisés de se déclarer socialistes comme, trente ans auparavant, ils se seraient qualifiés libéraux !
Hiram expose ce fait avec une sollicitude et une gravité candides :
(( Lors de presque toutes les initiations on demande aux néophytes : — Etes-vous socialistes? — et ceux-ci, obéissant à une tendance fréquente dans le monde profane, répondent généralement: — Oui. — Si on leur demande ce que c'est que le socialisme, pourquoi ils sont socialistes, on s'aperçoit qu'//s ne connaissent rien à la question ». Pourquoi donc devraient-ils être plus instruits là-dessus qu'ils n'ont besoin de l'être sur la Maçonnerie? Elle les trouve parfaitement dignes d'elle parce qu'ils récitent des formules liturgiques dont ils ne comprennent pas un mot. Ils ne songent pas à se donner plus de peine pour mieux connaître le socialisme ou autre chose. Ils comptent sur le Vénérable et ses acolytes, qui ont la spécialité de distribuer la lumière. Donc les profanes qui se déclarent socialistes se montrent incapables de dire « en quoi peut consister l'amélioration de la société, par quels moyens on peut la réaliser ». Si Ton
insiste, « ils restent bouche bée ». Mais tout en demeurant bouche bée, ils parviennent à donner des réponses « confuses » (naturellement) où l'on démêle qu' « ils désireraient qu'on fît des lois ; que le gouvernement agît ». Quelles lois et comment agir ? « Impossible de le savoir, car ils n'en savent rien eux-mêmes. Il y a chez eux tendance socialiste, mais absence de connaissance du socialisme ». Au fond, le F.*. Hiram n'en doit pas être surpris ; car enfln, il connaîtsaclientèle. Assurément. Mais il éprouve de l'inquiétude en face d'un personnel qu'il ne sait pas comment diriger. Le socialisme pénètre même parmi la majorité des hommes qui prennent place sur les colonnes; non seulement parmi les AA.*. et les GG.-., mais aussi parmi les MM.*. ». Geux~ci ont-ils une teinture d'instruction? Guère. « Quelques FF.-, seulement connaissent le système et en sont les partisans ou adversaires : c'est entre eux qu'ont lieu les diseussions ». En somme, d'après l'aveu du F.-. Hiram, il existe dans les Loges « un préjugé favorable au socialisme, qui fait écouter d'une oreille plus attentive les socialistes que les individualistes et qui permet aux socialistes de concevoir d'une manière, un peu vague mais certaine, l'espérance, puis le projet de se servir de la Franc-Maçonnerie pour la réalisation de leur système ».
G'est l'instinct de classe, c'est l'instinct de caste qui éprouve de l'effroi et qui se plaint.
CHAP. VI. ÉGLISE MAÇONNIQUE 26i
L'inquiétude est si bien tout entière dictée par cet instinct, que le F.*. Hiram ne songe pas à la dissimulation. Il explique que la Maçonnerie est d'essence bourgeoise et qu'elle ne serait plus elle-même si elle se laissait envahir par la classe ouvrière : « Que trouve-t-on dans la Maçonnerie? Des avocats, des médecins, des magistrats, des fonctionnaires, des rentiers, des professeurs, des écrivains, des ingénieurs, des industriels, des commerçants, des banquiers, des employés, des instituteurs, quelques ouvriers, mais peu. Les ouvriers ne peuvent entrer dans la Maçonnerie, pour diverses raisons : d'abord parce que l'admission coûte relativement cher ; ensuite, parce qu'il y a une cotisation annuelle, variable selon les loges, mais toujours un peu lourde, sans parler des autres frais ; parce que les réunions ont lieu généralement le soir et finissent tard ; enfin, parce que la discipline des loges, condition des discussions courtoises, est différente de celle des syndicats et plus stricte ».
Pourquoi Hiram éprouve-t-il le besoin de dire^ même devant les profanes, que la Maçonnerie ne veut pas des ouvriers et qu'elle entend demeurer une caste bourgeoise ? Il veut prémunir les Maçons contre l'invasion d'un courant socialiste qui les absorberait. D'autres que le directeur de V Acacia ont indiqué la même préoccupation. Par exemple, la Revue Maçonnique ^- a combattu catégoriquement l'idée d'admettre les ouvriers dans les Loges, en rappelant que (^ la Maçon-
nerie est une sélection » sous peine de ne plus exister et que « vouloir faire entrer dans les ateliers maçonniques la cohue informe de la place publique, ce n'est pas démocratiser la franc-maçonnerie, c'est la démonétiser ». Comme le dit M. Nourrisson, qui cite ce passage, la franc-maçonnerie cherche uniquement \r force électorale, qu'elle croit trouver « dans l'union intime avec le socialisme » ^3.
Car chaque année le rapprochement se manifeste. Dans les assemblées générales comme dans les séances particulières des Loges, tel ou tel orateur déroule une profession de foi et même tout un programme socialistes. En 1896, le Couvent s'est déclaré partisan de l'impôt global et progressif sur le revenu et « la suppression de l'héritage en ligne collatérale, sauf pour les plus proches » ; en 1894, il a « mis très courageusement à l'étude la question de la propriété », désireux de se montrer libre de préjugés ; en 1899, il a approuvé la fondation d' « une caisse de retraite des invalides du travail avec les fonds provenant de la suppression du budget des cultes » et, en 1900, la limitation de la journée de travail à huit heures et l'établissement d'un minimum de salaire »^^. Les congrès libres-penseurs les plus récents se sont appliqués à se donner une physionomie socialiste... parce que le Maçon, qui fut impérialiste sous Napoléon P^" et sous Napoléon III et royaliste dans l'intervalle, veut exploiter les grands courants
populaires et, pour diriger le monde socialiste, se mêler à lui. Il y a vingt-cinq ans, le Brésil voyait les emblèmes des Loges confondus, par force et par fraude, avec les bannières des processions catholiques ; et les sectaires eurent assez d'audace et d'influence pour provoquer l'emprisonnement d'un saint évêque, Mgr d'Olinda, qui leur avait interdit cette mascarade sacrilège, à la fois hypocrite et insolente.
Ils porteront le déguisement socialiste avec autant de désinvolture qu'un autre ; mais ils veilleront à ne pas perdre les aspirations et les traditions qui font d'eux une caste essentiellement dominatrice.
V. — Quelle organisation existe derrière ces Loges que les profanes aperçoivent de loin ? derrière ces Chapitres que les Maçons affectent de gouailler souvent, pour mieux les servir? derrière cette hiérarchie doctrinale et gouvernementale à laquelle le F.'. Hiram donne si volontiers le nom d' « église » et le nom de (( contre-église » ? D'oii vient, d'où découle l'esprit ingénieux et profond, calculateur et hardi, qui stimule les vulgaires intrigants groupés entre les piliers des Temples? Il y a certaines concordances qui, tout en demeurant encore inexpliquées, ne peuvent pas être attribuées à un simple hasard. Par des exemples nombreux, empruntés aux règlements officiels de la secte, M. Copin-Albancelli souligne le caractère juif
des rites et des formules employés dans les Loges. Pour les Maçons, c'est l'année juive qui règle le temps ; ce sont des traditions plus ou moins kabbalistes qui remplissent les rituels. Enfin, entre la constitution cosmopolite de l'association secrète et la nature cosmopolite du monde juif, la ressemblance est extraordinaire.
Un homme d'Etat anglais, très souple et très avisé, qui a encadré dans des romans beaucoup de tableaux empruntés à la vie politique ; un juif d'origine, faisant parler un de ses héros qui signale le rôle prédominant des Juifs dans le haut enseignement universel, dans la politique, dans la diplomatie, dans toutes les grandes agitations internationales, Disraeli a écrit : « Le monde est gouverné par de tout autres personnages que ne se l'imaginent ceux qui ne voient pas les coulisses (80 ^OH see, mij dear Coningsby, Ihal the world is governed by very différent personages to whal is imagined bg ihose who are not behind the scène) ^^.
Dans le courant irréligieux, qui s'élargit et se précipite, la part de Tesprit juif se montre prédominante. Elle s'accuse avec les proportions et avec l'intensité que, dès 1887, lui attribuait M. Edouard Drumont. La publication de la France juive produisit un émoi général, mélangé de surprise et d'incrédulité. On ne songeait guère alors aux disciples du Talmud. Ils demeuraient oubliés depuis l'affaire Mortara
(1858), qui cependant avait révélé l'existence et la redoutable puissance de V Alliance Israélite universelle. Les deux volumes de M. Drumont i passèrent tout d'abord pour un tissu d'exa- ! gérations ; mais peu à peu le public fut conj traint d'admettre que, sur les choses esseni tielles, l'auteur, doué d'un courage intrépide et ? d'un talent robuste, vibrant, ailé, montrait une pénétration de voyant. Quels que soient en effet * les égarements qui ont entraîné le parti des antisémites, la thèse sociale soutenue par l'éminent écrivain s'est trouvée sans cesse fortifiée. Les complications étranges et sinistres multipliées dans le cours des années dernières obligent de conclure qu'il y a autour de nous et parmi nous un monde spécialement adonné à la destruction de l'idée chrétienne et à la conquête ' des peuples qui personnifièrent cette idée . Assurément les libres-penseurs sectaires pullulent, qui se flattent de n'avoir rien emprunté à la synagogue et de haïr également Jéhovah et Jésus. Mais le monde juif moderne est, lui aussi, détaché de toute croyance surnatu- : relie ; et la tradition messianique dont il garde le culte se réduit à considérer la race juive comme le messie véritable. De là, un profond et insatiable besoin de conquête, qui sait utiliser, parfois même domestiquer, la haine jacobine. Au fond de cette frénésie libre -penseuse, M. Drumont a montré la passion talmudique : les événements ont prouvé et d'autres, encore
plus graves sans doute, vont prouver qu'il avait raison.
Peut-être arrivera-t-on à discerner d'une façon plus visible la direction que les Loges reçoivent de la secte incrédule et judaïsante. C'est un des aspects du drame qui se développe autour du Christianisme : TEglise de vérité et FEglise de mensonge se disputant l'univers.
I. L'art de tyranniser. — II. La liberté-monopole. — III. Le tout-puissant parlementarisme. Une fabrique de lois et de pièges. — IV. Le Collège de France, lui-môme.
I. — Qui veut confisquer la liberté d'autrui ? L'heure est favorable ; le moyen, très facile, très simple, élémentaire, à la portée du premier jacobin venu ou d'un imbécile quelconque, ce qui ordinairement signifie la même chose.
Dans un village ou dans une grande cité, quelques individus déclarent que les manifestations religieuses leur déplaisent. Ils annoncent que, si elles ont lieu, ils les troubleront. La police se trouble elle-même tout de suite, à la pensée de méconteiitei- des gens qui ont l'habitude des bagarres. Les autres, les milliers de citoyens accoutumés à ménager l'autorité et à lui faciliter la besogne, ceux-là ne doivent-ils pas, de préférence, être sacrifiés ? D'ailleurs, on les retrouvera toujours, si on a besoin de leur
appui moral. La police et la préfecture délibèrent iîâtivement et font comprendre aux tapageurs qu'avec un peu d'audace, de cynisme et de brutalité, ils domineront la situation. Toute liberté accordée aux gens paisibles dépend de la tolérance dont MM. les braillards voudront bien user.
Ainsi encouragés, les jacobins n'ont plus qu'à suivre leur pente. Ils notifient qu'ils prétendent disposer seuls de la place publique et que, si on leur impose un inadmissible partage, ils provoqueront le désordre. Quelques énergumènes, renforcés par des voyous et soutenus par des Apaches brevetés, ce personnel existe en tout lieu.
Voilà, instantanément, compromise la liberté des neuf dixièmes des babitants. Compromise, peut-elle tarder à être sacrifiée? Non. La police et la préfecture délibèrent de nouveau et décident que la population doit subordonner son attilude, sa conduite et ses désirs au caprice des maniaques enivrés d'ardeur tyrannique. Le coup est fait.
Quelque part, les représentants du pouvoir ont-ils voulu attendre un moment et risquer encore Texpérience de la liberté exercée dans l'égalité : alors clameurs, bousculades et batailles. Les jacobins ; les voyous, qui sont si naturellement jacobins, se transforment en policiers et en gendarmes, nouvelle manière, et font coup double, puisqu'ils dépouillent de la liberté les
catholiques et les simples libéraux et puisqu'ils infligent une leçon aux autorités constituées.
Et le gouvernement ? Est-ce que ce ne serait pas un peu dans son rôle de donner un exemple salutaire et d'agir en faveur de la justice et du sens commun ?
Cette vieille mission est, de nos jours, devenue très difficile. Pour s'assurer la solidité, faute d'autre bien, d'autre honneur, d'autre orgueil et même d'autre idée, le gouvernement s'est mis entre les mains des jacobins, des voyous et des Apaches. Il a son point d'appui de ce côté ; il puise là toutes ses ressources. Vous n'allez pas lui proposer de changer son programme et son personnel, pour manœuvrer, d'ailleurs, en pays inconnu !
Les énergumènes, il est toujours sûr de pouvoir compter sur eux. Bien entendu, c'est à la condition de leur céder, de leur plaire, d'entretenir leur belle humeur et leur frénésie. Il les contente, il les caresse, il les choie, il les gave, il les saoule. Et alors la politique marche très bien, marche toute seule.
Qu'est-ce que Montesquieu et aussi la foule de légistes, philosophes, sociologues, économistes de l'ancien temps, nous ont donc raconté sur la prétendue difficulté de gouverner les hommes ? Théories, distinctions, histoire, principes et statistiques, quel attirail démodé, vain et embarrassant ! Un ministre qui connaît son milieu et son affaire n'a plus qu'une ou deux
questions à formuler pour recueillir tous les avis dont il peut avoir besoin : « Bloc intelligent, imposant et sublime, quel parti et quel droit veux-tu écraser demain ? Messieurs et honorables Apaches, que vous plaît-il ordonner? »
Du temps de Louis-Philippe, à moins que ce ne soit encore plus ancien, un député ordinairement ministériel s'excusait au ministre de ne pas l'avoir soutenu dans un vote important : « J'en suis désolé ; mais vous aviez tort, disaitil. — Hé ! répliquait l'homme au portefeuille, c'est précisément parce que j'avais tort qu'il fallait me soutenir. Quand j'ai raison, je n'ai pas besoin de vous ; car, il y en a bien assez qui m'approuvent ».
Dans la majorité actuelle, on ne constate jamais de ces dissidences et de ces défaillances naïves. Le gouvernement a tort ; il a fraudé la loi et violé un principe ; il est pris en flagrant délit ; il se débat dans l'opprobre : vite, vite, d'instinct, la majorité se resserre et elle manœuvre compacte, sans un moment d'hésitation, prête à recommencer tout de suite et cent fois.
Quelle harmonie profonde, quel automatisme idéal entre les braillards qui se sont attribué à eux seuls l'usage de la voie publique et les jacobins qui ont fait du Palais-Bourbon une forteresse !
IL — Ce que c'est positivement que la liberté révolutionnaire, ses apôtres les plus zélés l'ont
découvert enfin ; et ils savourent leur joie, qui se tourne en exaltation. Réalisée, constituée, régnante et gouvernante, la liberté, c'est le monopole. Epanouie, elle devient son propre contraire !
Longtemps, les amateurs de définitions avaient erré, cherchant une idée nouvelle. Longtemps, dans leurs dictionnaires, ils n'eurent d'autre ressource que d'écrire au mot liberté : « voyez droit » ; et au mot droit : « voyez liberté ». De la sorte, les fanatiques eux-mêmes étaient ballottés entre deux expressions plus ou moins synonymes ; ils n'avançaient pas, n'apercevaient aucune issue et parfois désespéraient du progrès. Ils auraient perdu la foi et la force si, par hasard et aussi par exaspération, ils n'avaient mis toutes choses à l'envers. Alors, ils ont recouvré leur pleine confiance et leur invincible énergie. L'issue était en bas ; et le haut lui-même était en bas. C'est comme dans le vieux morceau plus ou moins poétique intitulé : L'Invitation du Marseillais. Là, l'enfant de la vieille Phocée, montrant de loin sa maison de campagne, sa bastide^ perchée tout en l'air, disait, engageant et imperturbable : « Vous croyez que pour y parvenir, il faut monter : eh ! non, il faut descendre ! »
O bonheur ! 0 miracle ! Car la puissance miraculeuse, elle aussi, est domptée, déplacée, confisquée. M. Jaurès qui, dans sa thèse de doctorat, glorifiait, durant des centaines de pages, le
Dieu distinct du monde et supérieur au monde, a compris que l'on devait simplement renverser la formule ; et il a révélé que l'homme est la mesure de Dieu. Bien entendu, l'homme déifié prodigue les merveilles, suspend le dogme sur le doute (M. Jaurès Ta expressément annoncé), emprunte la logique à l'antinomie et tire la vérité de l'absurde. On ne comprenait pas la liberté, parce que l'on s'obstinait à la distinguer du monopole. Or, justement et finalement, elle en est inséparable, elle n'existe pas sans lui, elle se confond avec lui, et c'est surtout lui qu'on retrouve en elle.
Monopole précieux, béni et libérateur, hàte-toi de remplir ta fonction salutaire et sublime ! Prends tout, donne-nous tout et laisse le reste aux autres, qui te rendront grâce, éclairés et persuadés par la sainte oppression. Noble méconnu, généreux bienfaiteur, sauve et fonde la liberté ! Sans toi, elle n'a plus de consistance ni de signification.
M. Rouanet, député, soutient que les adversaires du monopole, y compris M. Clemenceau, s'exposent à ce que la logique leur fasse quelque jour supprimer le budget de l'enseignement officiel^. Peu après -, M. Jaurès en personne indique les mesures que réclame le vrai régime libéral : « Pour nous, dit-il, la plus efficace c'est le monopole, ou direct, ou sous la forme de délégation ». Directement ou bien indirectement, ou bien, encore mieux, les deux
systèmes à la fois, combinés, juxtaposés, renforcés l'un par l'autre, voilà de quoi la liberté libre-penseuse ne peut se passer. Sans le monopole et sans toutes les formes de monopole, elle meurt.
Faute d'elle et, par conséquent, faute du monopole, que deviendrait « l'Etat laïque », cette dernière divinité, qui s'incarne en M. Jaurès et ainsi dans le Bloc? Louis XIV fut et demeure ilôtri pour avoir dit, ce qu^il ne dit jamais d'ailleurs : « L'Etat, c'est moi ». Mais les gens du Bloc tiennent absolument à dire : « L'Etat c^est nous »; et ils déclarent volontiers que nulle prétention ne leur est plus chère et qu'ils seraient embarrassés d'en justifier une autre, s'ils devaient abandonner celle-là.
Qu'on ne leur reproche point un autoritarisme aveugle : ils consentent à déléguer. Déléguer quoi ? Quelque partie de la puissance politique et morale, dont ils possèdent, bien entendu, la totalité. Ils daigneront procéder par la voie de l'investiture. Ils conféreront à tels et tels le droit d'enseigner, ce droit qui réside tout entier entre leurs mains, comme les autres droits, comme n'importe quel principe, comme n'importe quelle science.
Auguste Comte imagina d'unir et d'organiser les hommes par la vénération du Grand-Tout. C'était une puissante combinaison, mais elle avait peu d'effet pratique parce qu'on ne parvenait pas à découvrir ce Grand-Tout, ni à se le
représenter d'une manière suffisante et convenable. Enfin, on Ta découvert. On sait où il loge et quelle figure il a. Le Grand-Tout, c'est le Bloc, manifesté par M. Jaurès, par M. Rouanet, par M. Brisson, par M. Gustave-Adolphe Hubbard, par M. Maurice Allard, par M. Charbonnei. Il réside dans la Chambre et au delà encore. On le reconnaît aux endroits où M. Jaurès place une délégation et une investiture. M. Jaurès et les autres délèguent et investissent énormément, puisqu'ils détiennent la puissance politique, économique, sociale, morale, philosophique, religieuse. Ne cherchez pas ce qui peut leur manquer. Ils absorbent tout.
D'après Taine, la Révolution, envisagée de 1789 à 1804, se résume en une « translation de propriété ». Les uns ont pris ce que les autres possédaient ; et ainsi le fameux événement offre un aspect assez simple. Mais l'œuvre de « translation )) se ranime et se développe, envahissant le domaine de la morale et de l'intelligence. Alors, on confisque des droits comme jadis des terres. On prend toujours de plus en plus. Monopole, il n'y a pas d'autre idée ni d'autre terme ; et le Bloc fournit ainsi à la France une merveilleuse simplification de la philosophie de l'histoire.
Un congrès national radical et radical socialiste ^ a émis nombre de vœux parmi lesquels celui-ci :
Que la loi Falloux soit abrogée et que le faux principe de la liberlé des congrégations en matière d'enseignement soit effacé de la législation française ;
Que le Parlement refuse de conférer la reconnaissance légale et l'autorisation de tenir école à toute association ou corporation non laïqucy et qu'il ne Taccorde aux établissements laïques qu'avec l'obligation pour eux, tout en gardant leur liberté de méthodes, d'être toujours ouverts à l'inspection des représentants de l'Etat.
C'est l'essentiel du vœu élaboré par M. Buisson personnellement et adopté par le congrès.
Bien entendu, beaucoup d'autres vœux animés du même esprit ont reçu la même approbation. Ainsi, suivant le désir de M. Dumont, député du Jura, le congrès a demandé :
« Que la loi Falloux abrogée, les congrégations privées du droit d'enseignement, Vautorisation d'ouvrir une école soit délibérée par le conseil supérieur de l'instruction publique et accordée par le conseil des ministres, assurant l'émancipation intellectuelle de la démocratie, l'égalité des enfants devant la science, l'accession des plus dignes, sans distinction d'origine et de fortune, à toutes les charges de l'Etat...
« Que le serment judiciaire soit laïcisé, le service des pompes funèbres communalisé, les manifestations rituelles interdites dans les rues
et sur les places publiques, le Concordat dénoncé et le budget des cultes supprimé » ;
Qu'une loi sur la a police des cultes » soit mise à Tétude ;
Conformément à la belle, généreuse et cohérente idée de M. Chauvin, député de l'Aube :
(( 1^ Que pour loiil acte cuUuel, les parents — père et mère — soient obligés de donner au préalable leur aiilorisation par écrit ;
« 2^ ]J interdiction du droit de vote aux congréganistes et ecclésiastiques, qui sont tenus par des vœux, comme les militaires par la discipline )).
C'est la banqueroute de la liberté.
Jadis, les jacobins s'indignèrent d'entendre dire que la science était parfois accusée d'avoir fait banqueroute ^*'. Nombreuses furent les réclamations et les diatribes ; même on banqueta en l'honneur et autour de M. Berthelot, à qui des romanciers et des députés, qui n^étaient pas beaucoup mieux renseignés sur la thermo-chimie ou sur l'analyse et la synthèse chimiques que sur la philosophie ou Thistoire, délivrèrent un brevet de capacité universelle. Le célèbre expérimentateur reçut encore un autre témoignage, évidemment précieux, mais qui pourtant devait lui laisser des souvenirs désagréables. M. Bourgeois, président du conseil, ayant besoin d'un ministre des affaires étrangères, appela près de lui M. Berthelot. Dame! puisque le chimiste triturait la morale et l'or-
thographe aussi bien que l'urée, l'oxygène ou le carbone, il devait pouvoir combiner dans des cornues la politique extérieure. Hélas ! on fut obligé de le renvoyer tout de suite, parce qu'il voulait, sans préliminaires, remplacer le protocole par la nomenclature et régler les conflits d'après le système des équivalents. Les nations devenaient des acides ou des bases. Les traités étaient passés au carbonate de soude, C02, NaO + lOHO, et Téquilibre européen recevait pour formule le signe de l'urée, COAz^H'*. Ahuris, les diplomates étrangers refusèrent de fréquenter le quai d'Orsay, transformé en laboratoire ; et M. Berthelot redéménagea brusquement.
L'expérience était faite. Il en résultait que la chimie ne s'applique pas à la diplomatie ; non plus qu'à la morale, qu'on avait aussi voulu lui soumettre.
Et le jacobinisme, était-il donc capable d'administrer la liberté? Les choses les plus importantes se trouvant ainsi confiées aux gens qui les connaissent le moins, nous ne pouvons pas manquer d'aller de banqueroute en banqueroute.
IIL — Le livre immortel consacré aux Légistes par J. B. V. Coquille nous montre le droit civil et politique propageant de bonne heure dans la France chrétienne, et par la fraude, l'idée absolutiste empruntée du paganisme romain. « La substitution du droit romain aux coutumes na-
tionales en qualité de droit commun a été le triomphe du machiavélisme le plus raffiné » ^, dit le savant auteur. Dès le xii*' siècle « à peine le droit civil commence-t-il à renaître que saint Bernard jette le cri d'alarme et dénonce les cavillaiions des légistes ». Plus tard, Roger Bacon s'effraie du péril que les légistes font courir « à la chrétienté » et il stigmatise les mêmes manœuvres, cavillationes. Evidemment, dit Coquille, ce n'est pas tel ou tel procureur qui est désigné, c'est tout un système ; « c'est toute la science du droit civil qui est accusée dans ses moyens de propagation » s.
Sous la première Constituante, sous la Convention, sous Napoléon et sous les autres régimes, les légistes façonnaient sur commande et sur l'heure les doctrines et les textes dont le pouvoir civil avait besoin. Maintenant, la Chambre ayant presque tout absorbé, se sert de ses propres mains ; et souvent la législation est modifiée par des mains déshabituées de ménager quoi que ce soit. La Chambre gouverne la morale et la conscience comme elle décide sur les systèmes d^impôts : c'est le collège des jurisconsultes, des médecins, des rentiers, des cultivateurs, des politiciens, des ouvriers, tous pontifes laïques, collège universel. Dans cette concentration, dans ce toliu-bohu de toutes les autorités s'est perpétuée la rouerie des anciens « procureurs » devenue en vieillissant plus audacieuse et plus brutale.
La ruse autant que la haine anime cette législation scolaire commencée depuis vingt-cinq ans et dont on ne peut prévoir la fin. Toutes les menaces brutales, toutes les attaques directes ont pour complément les suggestions de la fourberie. On détruit et l'on pille ; mais on a soin aussi d'installer en tous lieux des chaussetrappes.
Parmi les pièges semés sur le terrain où se poursuit la guerre à l'homme et à la femme, il en est un qui ne date pas d'hier non plus, et que l'on vante comme un objet nouveau. Il s'appelle le certificat d'aptitude pédagogique. M. Chaumié exhibe cet engin embelli d'un aspect honnête et rassurant. Vieille connaissance. Dès 1882, la Chambre comprenait la portée du certificat d'étude pédagogique ; et des libres-penseurs déterminés, plus francs et plus fiers que d'autres, dénonçaient là une machine suspecte et déloyale, dangereuse pour tout le monde, un piège, un « lacet ».
Oui, un lacet propre à étrangler le clergé enseignant et qui pourrait bien, quelque jour, recevoir une autre application. Nous avons sans doute le droit de nous en rapporter là-dessus à des libres-penseurs tels que MM. Maze, Amagat, Joseph Fabre, Henry Maret, de Lanessan, Madier de Montjau ? Nous trouvons leurs déclarations dans une étude faite par M. La touche et qu'a publiée le Bulletin de la Société générale d'éducation et d'enseignement '^.
Tout en résumant les débats qui eurent lieu en 1902 et l'année suivante, M. Latouche reproduit l'essentiel de ceux qui se déroulèrent en 1882. C'est une excellente façon de dissiper les illusions dont vivent M. Ghaumié et quelques autres libres-penseurs, peu nombreux vraiment, qui ne veulent pas répudier tout scrupule et toute fierté. Etant ministre, M. Ghaumié s'est défendu de vouloir, au moyen du certificat d'apiitude pédagogique, tendre un piège qui remplacerait l'autorisation, décidément jugée trop brutale et trop cynique. Il a dit : « Non, je ne veux pas tendre un piège... Si je ne veux pas de l'autorisation, ce n'est pas pour Torganiser d'une manière déloyale et hypocrite » ^.
Mais, a répondu M. Latouche dans le Ballelin de la Société générale d'éducation et d'enseignement, ce ne sont pas seulement les partisans de la loi de 1850 qui ont donné le nom de piège au certificat en question. Et le judicieux publiciste a rappelé, avec une précision et une vigueur remarquables, les critiques formulées en 1882 devant la Chambre par des sceptiques et par des athées.
Alors, Jules Ferry, Paul Bert, Marcou et M. Gompayré préconisaient le certificat, déclarant volontiers qu'il constituait « le pivot » de leur loi. Les réclamations s'élevèrent à gauche comme à droite, affirmant que le certificat était incompatible avec la liberté d'enseignement et qu'il rétablissait l'autorisation préalable, aban-
donnée en apparence. « C'est une arme à double tranchant, qui nous blessera nous-mêmes un jour», s'écriaient MM. de Lanessan et Joseph Fabre. « Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille », disait Ilippolyte Maze. « C'est un piège », répétait coup sur coup M. de Lanessan. « C'est un lacet dissimulé », tonnait Madier de Montjau, qui infligeait au gouvernement cette leçon : « Je ne veux pas de l'enseignement donné par le clergé, mais j'entends le dire franchemeiii : je veux une interdiction loyale et catégorique » ''. Que l'on remarque, si on en a le goût, que l'arme à deux tranchants, le bloc enfariné et le lacet dissimulé sont des métaphores peu concordantes. Ce n'est pas ici une affaire de rhétorique. Or, les trois figures expriment la même idée : celle de la dissimulation, celle du piège, comme disait M. de Lanessan. La vérité reconnue et proclamée en 1882 n'a sans doute pas perdu sa valeur et ses droits. M. Chaumié a beau protester et se débattre, comme Jules Ferry : il encourt le soupçon et le reproche qui atteignaient son prédécesseur. Non moins qu'autrefois et peut-être plus encore (car le désordre des pensées n'a fait que grandir), le certificat d'aptitude pédagogique représente soit une manœuvre frauduleuse, soit une conception vague, hasardée, imprudente, favorable seulement à l'esprit autoritaire et sectaire. Ou'est-ce donc que cette aptitude pédagogique? demande M. Latouche. 11 constate que le talent de diriger
une maison d'éducation, l'autorité morale, la fermeté, l'ascendant, ces qualités-là et les autres peuvent être soupçonnées et devinées « si on a longtemps vécu » avec la personne à qui elles sont attribuées ; mais que « jamais un examen ne pourra vous apprendre qu'on les a ou qu'on ne les a pas ». L'argument est si solide, que les inventeurs du certificat finirent par réduire l'examen à Vhistoire des doctrines pédagogiques et à la législation scolaire. Que propose-t-on de mieux aujourd'hui? Un règlement que le Conseil d'Etat serait chargé d'élaborer ! ce Conseil d'Etat qui est devenu comme une grande manufacture nationale de produits frelatés !
Une loi tournée contre la liberté qu'elle proclame, contre le droit qu'elle garantit, contre la procédure qu'elle organise ; une loi qui se bafoue elle-même ; dans quel pays civilisé avait-on vu cette merveille? Car, enfin, sans nulle exagération de critique et suivant la réalité littérale et sensible, c'est bien le spectacle donné par la destruction des maisons et des écoles congréganistes.
En apparence, la loi avait été préparée pour obliger les Religieux et les Religieuses à demander l'autorisation. Cela signifiait que des autorisations pouvaient être accordées et seraient accordées en effet, et dans une mesure assez large, de manière à ce que le droit reconnu ne fut pas une faveur dérisoire... Hé, non : cela
voulait dire que toutes les demandes d'autorisation seraient repoussées en bloc !
Alors, pourquoi les réclamer? La fermeture des couvents pouvait être ordonnée en quelques mois : « Les congrégations sont supprimées ». C'eût été simple et, du moins relativement, honnête et fier; peut-être même habile, car la farce qui se joue depuis quatre ou cinq ans laissera l'ancien parti libéral et le parti révolutionnaire salis d'une honte dont ils ne sauront comment se décrasser. Ivres de dérision, ils ont répandu un esprit d'insolence et de risée qui fondra sur eux comme un châtiment implacable et juste.
Les conseils municipaux mis en demeure de donner un avis ; leurs délibérations et leurs décisions transmises aux Chambres, que résulte-t-il de cette enquête et de cette procédure ? Une parodie. Tous ceux qui ont défendu la liberté, le droit et le sens commun, constatent maintenant que d'avance leur effort était inutile. On se moquait d'eux. Les autres, qui ont accepté avec joie le rôle de comparses dans la comédie politique et juridique, se sentent-ils assez encouragés à conspuer la raison, la justice, Thonneur et la pudeur vulgaire ! 0 majesté de la loi ! Regardez le noble visage qu'elle présente. C'est une « traînée ». C'est la reine des Apaches. C'est Casque d'or installée au gouvernement.
La loi, un traquenard ! On invite de vertueux citoyens à se mettre en règle avec des forma-
lités nouvelles, qui doivent leur garantir une situai ion régulière et paisible. Ils font leurs diligences. Ils s'inclinent devant les autorités et confient leur sort au pouvoir qui a dicté la loi. Les voilà dépossédés par Tinstrument qu'on leur offrait comme une sauvegarde. Q
IV. — Pas fier, notre Collège de France. Illustre toujours, puisqu'il l'est par fonction et qu'il éprouverait à ne pas l'être un embarras encore plus profond que son chagrin ; mais de fierté, trop peu ; pas même ce qu'il en faudrait [ pour alimenter la vigueur du bon sens, lequel a - t subi là-haut, sur un des sommets de l'intelligence, s'il vous plaît, une complète déroute.
La chaire de littérature française moderne étant vacante par le décès de M. Emile Deschanel, M. Brunetière a posé sa candidature devant les professeurs dudit Collège. Ils sont chargés (comme ensuite les académiciens) d'indiquer deux noms. Entre les deux noms, le ministre choisit.
Si, dans le domaine littéraire, une candidature et une nomination devaient se rencontrer aisément et nécessairement, c'étaient bien celleslà. Entre les belles-lettres et la personnalité de M. Brunetière, il y a des rapports notoires, d'un ordre qui rend inutile la discussion, comme aussi la comparaison. Le règlement veut que les titres des candidats soient examinés par le Collège. On a donc examiné les titres de M.
Brunetière; et puis... on leur a donné la deuxième place, après une série de scrutins, qui furent d'abords tardifs, finalement précipités, incertains en général et d'un bout à l'autre incohérents.
Ou'est-ce que cette plaisanterie ? Les professeurs du Collège de France seraient aujourd'hui enclins aux farces, même grossières^ même ridicules ?
Or, il paraît que celle-là serait encore pire et qu'elle manifesterait principalement l'esprit de platitude. La belle opération professorale a été dirigée par le ministre, qui a manœuvré, intrigué, intimidé, commandé.
Quel ministre ? — Le chef de l'enseignement public, le grand-maître de l'Université, M. Chaumié. Vous pensiez que c'était M. Pelletan ? Mon Dieu, M. Chaumié se connaît en philosophie et en littérature comme M. Pelletan en constructions navales et en navigation au long cours ; et ces deux hommes politiques auraient pu échanger leurs emplois, sans augmenter d'une quantité appréciable le désordre qui remplit l'enseignement et la marine ; mais enfin M. Chaumié s'est occupé de nous instruire. La manière dont se recrutent les ministres, depuis quelques années déjà, ce sera, pour les historiens, un chapitre plein de surprises invraisemblables. Ils croiront assister à une pièce des Funambules ou bien à une représentation du Grand-Guignol. Pour avoir, comme aurait dit
Proudhon, « écliarbotté quelques filasses » de jurisprudence, tel avocat de sixième ordre se croit en situation de régenter la pensée française. Poussé sur le banc ministériel par le chaotique remous des courants parlementaires, il s'exhibe, pérore, prononce, arrangeant la philosophie, la pédagogie, la littérature et n'importe quoi. Et des professeurs du Collège de France emboîtent le pas, soumis à l'incompétence arrogante et niaise ! Ils savent cependant que M. Brunetière, si courageux contre le dreyfusisme, a fait bien autre chose aussi que de combattre la libre-pensée jacobine.
L'œuvre littéraire édifiée par Téminent critique, l'œuvre qu'ils ont dans leurs bibliothèques et qu'ils consultent quand ils veulent traiter les questions qu'elle embrasse, ils savent qu'elle n'a pas été interrompue le moins du monde durant la crise si longue et si violente, toujours ouverte, où M. Brunetière a défendu avec éclat la liberté et le sens commun , en donnant l'exemple de la dignité et de l'indépendance. Le sixième et le septième volumes des Etudes critiques sur rhistoire de la littérature française sont de 1899 et de 1903 ; et dans l'intervalle paraissait l'imposant, original et précieux J/a/zi/e/ de Vhistoire de la littérature française.
Un des traits caractéristiques de la physionomie de M. Brunetière réside dans sa fidélité à son origine et à son rôle. Jamais il n'a cessé d'être ce qui a fait sa force et son autorité. La
place si importante qu'il occupe parmi les lettres contemporaines lui restera. Ecrivain essentiellement, il a appliqué à notre histoire littéraire une large et solide méthode, qui, dans ce domaine trop longtemps confus, a introduit la logique, la pensée, la vie. Aucun des nombreux sujets traités dans une suite de vingt-deux ou vingt-trois volumes (tous très variés et formant plusieurs séries distinctes), aucun de ces sujets n'a passé par la critique de M. Brunetière sans en garder quelque empreinte heureuse et durable, sans être enrichi de clarté.
Le professeur indiqué, c'est lui. Or, c'est lui qui se trouve écarlé, relégué à un absurde deuxième rang !
Pourquoi ? Parce qu'il a défendu l'ordre, la liberté, la religion. Là encore ses supérieures qualités de critique et d'écrivain Font inspiré. Chez lui, l'art de juger et d'écrire est placé au niveau très élevé où se rejoignent toutes les idées générales et prend ainsi son ampleur el son équilibre. Rien de plus large ou de plus net que la conception que M. Brunetière a donnée de la critique. Mais par ce temps de Ghaumié et de Combes...
Le littérateur désigné en première ligne, M. Abel Lefranc, a, paraît-il, composé quelque ouvrage sur Calvin et même sur... le Collège de France (bon pour les archives, alors). C'est une rumeur qui court. En attendant qu'elle se confirme, on en est réduit à répéter ce que Louis
Veuillot disait, vers le 10 septembre 1870, quand Etienne Ara go surgit comme directeur des postes : « Je ne vois que des gens qui se souviennent de n'avoir jamais entendu parler de lui ».
P. S. — L'avocat transformé par hasard en Grand-Maître de l'Université et qui avait si bien malaxé le Collège de France a ensuite, indirecrement, destitué M. Brunetière des fonctions de professeur à l'Ecole Normale ! Que dire d'un tel arrêt? On ne peut pas demander au ministre d'un Bloc d'avoir de la considération pour la philosophie et pour la littérature.
I. Canonisations laïques. — II. Un trio de saints : Quinet, Renan, Zola. — III. Prière civique. — IV. Fêtes religieuses scolaires. — V. Processions et pèlerinages laïques.
I. — Assez souvent, Louis Veuillot a signalé le goût des libres-penseurs pour les diverses formes du culte, y compris la prédication, les processions et les pèlerinages; et il a noté les rites et les pratiques dont se compose, comme il le disait, la Religion de ces messieurs.
Animée d'un esprit de jalousie et d'imitation, elle aurait dû, semble-t-il, s'engourdir et décroître, depuis que l'indifférence religieuse occupe de vastes domaines conquis sur le catholicisme. Mais non. Au contraire, elle grandit en prétention et en ardeur. Outre les dogmes et le Syllabus qu'elle s'est fabriqués de fraîche date, nous la voyons active et enthousiaste à développer sa liturgie. Elle multiplie ses autels €t les encombre de figures déclarées glorieuses.
En n'importe quel lieu que ce soit, le pontife qui officie
De quelque nouveau saint charge toujours son prône.
Dans cette église, les canonisations ne traînent pas. 11 est vrai que là on n'a pas besoin de miracles, bien que la foi et le miracle — à rebours — y soient fort en honneur. Chez les prêtres du laïcisme, la Pentecôte est le régime permanent, puisqu'ils peuvent enseigner tout ce qu'ils n'ont pas appris. Ils deviennent docteurs et prêtres comme ils deviennent ministres ; et en inaugurant une statue ils se trouvent munis de tout ce qu'il faut pour parler histoire, pathologie, philosophie transcendantale.
Législateurs, pédagogues, écrivains, artisans, ouvriers, persuadés qu'ils se sont débarrassés de Dieu, débordent de mépris pour la sainteté chrétienne; mais ils entendent bien avoir leurs saints à leur tour et en très grand nombre. Nous voyons se dresser tant de statues que parfois on ne sait plus où les mettre. Chaque dimanche, pour ainsi dire, un ou deux ministres vont en province décerner à quelque citoyen défunt l'immortalité du marbre. C'est TofOce dominical, c'est la religion d'Etat. Certains fonctionnaires, recrutés parmi les lauréats des lycées, ont pour emploi de composer des panégyriques sur commande, en l'honneur de héros dont la célébrité ne dépasse point les limites d'un arrondissement électoral. Ce culte ne se résume
pas dans un exercice de rhétorique administrative : il comprend aussi la vénération des reliques. Les libres-penseurs sont toujours prêts à se mettre en mouvement pour promener des cadavres illustres et pour les encenser de parfums littéraires. Il fut quelque jour question de transporter au Panthéon une cinquantaine de cercueils disséminés à travers la France.