CHAPITRE VI
LES BISUX SEGONDAIESB.
Nous aurions à répéter ici, sur le caractère des diverses divinités secondaires des Ariens, tout ce que nous avons dit de leur Dieu supérieur : elles furent des divinités de tribu avant d'être adorées par l'ensemble de la nation ; plusieurs d'entre elles jouèrent à une certaine époque le rôle de dieu supérieur d'une famille ou d'une tribu, et plus tard elles déchurent de ce rôle suprême, soit par le résultat d'un changement dans la manière de voir de leurs adorateurs, soit par l'abaissement, la défaite, la déchéance de la tribu placée sous leur protection.
En effet, dans l'Arie comme dans la Grèce antique, les amphictyonies, ou alliances des clans, de peuplades, durent s'opérer sous une forme théocratique, par l'alliance des dieux des diverses parties contractantes, et alors Timportance du rôle que ces dieux avaient à jouer dans l'association divine, se réglait sur le degré réciproque de puissance, de richesse, de force des tribus associées,
J^orsque les tribus» au lieu de s'entendre, de s'allier» de fusionner leurs intérêts et leurs croyances, continuaient à lutter entre elles, les dieux aussi restaient rivaux, et chacune
des peuplades eoDemies reléguait les génies prolecteurs du camp opposé au rang des démons ou génies du mal.
Tel a été le sort de la plupart des nombreuses classes de divinités vénérées par les diverses* branches de la famille arienne : les AsouraSj ces antiques divinités, conservées par Zoroastre, sont des génies ténébreux et méchants pour un grand nombre de chantres védiques; les Dévas^ par une juste réciprocité, sont pour les zoroastriens la personnification même du mal; les dieux Kavas on Kavis et leurs prêtres furent également regardés comme des esprits mauvais, auteurs de toutes sortes de fourberies et de maléfices ; Indra, sous le nom à'Andra, est un démon pour les Perses, qui font également de TAdityas Âryaman le prince des ténèbres, le génie du mal incarné. Ainsi que nous l'avons remarqué déjà, le peu d'homogénéité des fragments conservés dans les Védas, le manque d'un centre dogmatique, qui relie entre eux ces chants, d'âge et de génies si divers, estsuffisammentdémontré par ce fait, que les noms d'un grand nombre de dieux sODt pris, tantôt en bonne, tantôt en mauvaise part. S'il y a un Agnî protecteur des mortels, il en existe un autr« cruel, dévastateur et mangeur de chair; Yama réunit également ce double caractère; Aryaman est tantôt un bon, tantôt un mau* vais génie; il en est de même de Varouna, de Twacktri. Ces contradictions apparentes s'expliquent d'elles-mêmes par le principe de la séparation et de l'antagonisn^ des tribus.
On peut s'étonner de voir Zoroastre, tout en prescrivant le culte des Dévas, admettre cependant dans son panthéon un grand nombre de ces personnifications divines, telles qae : Mitra, Soma, Tistryâ ou Trita, Twachtri, Taschter, etc. Les noms de ces génies ne se trouvant pas dans les Gâtbâs, du moins dans les parties que nous en connaissons, on pourrait en conclure que ce n'est pas le fondateur du mazdéisme qui a compris ces divinités au nombre de celles dont il prescrivait l'adoration, mais que leur culte s'introduisit peu à peu parmi les tribus de l'Iran, et fut présenté par les prophètes.
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ses successeurs, comme reconnu par Zoroastre lui-même.
Les noms de ces diverses divinités, comme ceux du dieu suprême, durent varier à l'infini, selon les époques, les circonstances, les impressions des diverses tribus, mais il est pro5able cependant que les Yédas et l'Avesta nous ont conservé la plupart des dénominations par lesquelles on les désigna successivement, et il est facile de suivre dans ces recueils de chants sacrés les transformations diverses de plusieurs de ces noms, ainsi que notis l'avons vu ailleurs.
D'après ces dénominations, nous voyons que parmi ces divinités secondaires, les unes, comme le ciel {Indra), la terre (Goschoroun), le soleil (Mitra), furent empruntées à des objets physiques, à des forces, à des éléments ; tandis que les autres comme l'immortalité (Ameretat), le dévouement (Armaiti), représentaient des phénomènes moraux.
Un autre caractère de ces divinités, caractère qui découle naturellement de la division que nous avons donnée des tribus ariennes en trois grandes classes correspondant à leurs trois principaux modes d'existence ou de société, c'est que . parmi ces génies les uns étaient plus particulièrement préposés à la chasse et à la guerre, les autres au soin des troupeaux, et une troisième classe à Tagriculture.
Le nombre de ces dieux dut considérablement varier dans le cours des siècles, néanmoins on peut supposer que tous les dieux communs aux Yédas et à l'Avesta, c'est-à-dire les trente-trois divinités dont il est question dans ces deux recueils, furent connus et adorés dans le culte antique des Ariens. , Cette division parait fort ancienne, le chiffre 3, deux fois répété, dont elle se compose, correspond très-bien è la fois à la trinité primitive de l'air, de la terre et du ciel, pour qu'on ne voie pas dans ce chiffre un rapport quelconque av€^ la conception d'un dieu triple, ou de deux divinités en rapport entre elles par une troisième, conception sur laquelle repose tout le culte antique de l'Arie.
Il n'est nullement certain que ces trente-trois divinités fus-
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sent celles même qo'éiioiiee le Yiçiia, non plus qoe celles auiqnelles font altnsion les Vidas et qa'énamèrait les com-^ mentatears en se contredisant entre eu. Le nombre seul des divinités peut être considéré comme remontant i une époque vraiment andenne ; les dieux particuliers admis dans ce nombre varièrent selon les diverses époques.
Nous pouvons seulement aflBrmer que les divinités prîmi* tives appartenaioit comme celles qui leur succédèrent aux trois r^es principaux de la nature : l'air, la terre et le ciel, et que leurs attributs dérivaient de Tordre matériel ou de Tordre spirituel. A la biaise de toutes les religions dérivées de Tancien culte de TArie, la terre et le ciel apparaissent comme les divinités primordiales. < fl sanble, dit M. Maury; que le culte de ce couple primordial, qui apparaît souvent dans le Rig-Véda, appartienne à une époque antérieure au culte d'Indra... Les anciens poètes ont cbanté et placé avant tons les autres ces nobles ancêtres qui ont les dieux pour enfants. » Comme intermédiaire entre ces deux grandes divinités, nous trouvons un autre élément, ordinairement le feu (Agni), qui complète la triade, et dont la nature est eUe-même triple, car il brille dans les cieux, dans Tair et sur la terre. L'anti* qnité de son culte ne saurait êtfe contestée, non plus que sa généralité. Toutes les tribus le professaient pareillement quoique sous des formes diverses, et Zoroastre, comme les prophètes, ses prédécesseurs, rappellent sans cesse les idèles à cette antique adoration dont tendaient à les détourner les sectateurs des Dévas. Les (rois premières divinités invoquées dans les chants du Yaçna sont Àhtura-Mazda et les Amsehaspands^ c'est-à-dire les dieux célestes ; Goschoroun ou la terre; le Feu, divinité révélatrice et intermédiaire.
Le ciel, la terre, le feu ou Tair dans lequel le feu se déploie, telles sont les trois divinités primitives du culte antique de TArie, mais ces éléments ne furent certainement pas à Torigine adorés dans leur ensemble, comme des forces générales, et sous la forme abstraite que nous leur donnons. Ils
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apparurent d'abord à T Arien sous un aspect particulier, dans certains phénomènes qui furent les premiers objets d'adoralion. Dans ee sens, ce culte antique se rapprochait du fétichisme.
Si nous nous demandons maintenant sous quel aspect Tun de ces trois éléments, le ciel, par exemple, dut d*abord réveiller dans l'esprit de Thomme l'idée divine et faire naître dans son cœur des sentiments d'adoration, il nous sera impossible de répondre à cette question dont la solution dépend de tant de circonstances complexes et variées dans lesquelles r Arien a pu se trouver placé. Remarquons cépendantique le bruit majestueux du tonnerre semble avoir inspiré à tous les peuples de vifs sentiments de crainte et de vénération envers la divinité, à tel point que certaines tribus du nouveau monde ne donnent pas à l'Être suprême d'autre nom que celui du tounerre (1). Les diverses branches des populations indoeuropéennes ont de même toutes- regardé la foudre comme l'arme principale du Tout-Puissant; mais si le ciel orageux leur a rappelé l'image divine, leur instinct élevé les a toujours préservés d'une confusion^ d'une assimilation qui rabaisse la divinité au rang de Tune de ses manifestations. Le ciel de jour sous le nom d'Indra, le ciel de nuit sous celui de Yarouna, sont cependant devenus pour une partie de ces peuples des personnifications divines, des images, des manifestations visibles de la divinité, sinon la divinité elle-même, et il est permis de croire qu il en fut de même pour leurs ancêtres. Ouranos (Yarouna) était pour toute la branche hellénique le plus ancien des dieux, le père de Krimos (le Temps), l'aieul du dieu supérieur, de Zeus pater, Jupiter. Cette chronologie divine de la Grèce, cette succession de divinités représente certainement un état des religions ariennes, différent des Yédas, sinon antérieur aux conceptions contenues dans ces livres.
Mais tandis que certaines tribus ariennes se livraient ainsi
(l) RoBERTSON, Histoire d'Àmériqw.
i4fi LA RELIGION PRIMITIVE DES INDO-EUROPÉENS.
à une espèce d*idolâirie en identifiant ia divinité avec les éléments, quelques autres, en petit nombre sans doute, ne s'écartèrent jamais entièrement de la voie spiritualiste. Le ciel ne fut pour elles que le séjour des dieux, la manifestation visible et la plus éclatante de Timmensité, de la puissance, de la beauté divines.
Les Ahuras, les Mazdas^ tous les génies des tribus iraniennes restèrent des personnifications morales, sans se confondre jamais avec le del ou les astres. S'il faut chercher dans cette partie de la famille arienne quelques traces de naturalisnrie, on lesttrouverait plutôt dans Tadoration de la terre qui, sous le nom à'Armaïti ou de Goischùraun^ devint une des principales divinités de ces tribus agricoles, tandis que les Ariens nomades et pasteurs des Yédas invoquaient à peine la terre, et réservaient leucs principaux hommages pour le firmament, Indra, et pour la grande déesse nature Aditi^ mère des royaux et puissants Adityas.
Le culte du feu parait avoir joui d'une importance à peu près égale chez toutes les tribus ariennes, mais tandis que les ancêtres des brahmanes en faisaient un dieu sous le nom d'Âgni et l'adoraient en lui-même, les ancêtres des Perses, au contraire, ne vénérèrent jamais cet élément que dans ses rapports avec la divinité, et le considérèrent toujours comme une manifestation visible d'Ahura, comme un moyen de révélation accordé aux hommes par le Dieu suprême.