CHAPITRE V
LE DIEU SUPBÉME DES ANCIENS ÀRTÀS.
Que la plupart des tribus ariennes aient reconnu un dieu suprême, supérieur à toutes les autres divinités, et duquel eelles-ci n'étaient que des émanations ou des créations, c'est ce dont on ne saurait douter en présence des documents nombreux que fournissent les Yédas à l'appui de cette opinion. Les hymnes zoroastriens sont bien plus explicites encore à cet égard, leurs auteurs en appellent sans cesse à un dieu suprême et créateur, auquel tous les génies célestes et terrestres sont soumis. Ce dieu, selon ces hymnes, est le seul vrai, le seul adorable ; c'est lui qu'invoquaient de tous temps les antiques tribus de l'Arie, et les créations fantastiques du védisme, les DévaS) ne sont que des êtres vains, des apparences trompeuses créées par une pernicieuse magie.
M. Haug pense que ce culte d'un dieu suprême, sous le nom d'Ahouraou de Mazda, avait, de toute antiquité, sa place dans la Bactriane à côté du polythéisme naturaliste, et que Zoroas-tre, en attribuant un nom définitif et des attributs précis à cette antique divinité, ne fit que donner une forme plus claire et plus saisissante à des éléments qui s'agitaient confusément
autour de lui dansje s^n de la partie agricole de la famille arienne.
Ce dieu suprême n'était pas unique^ en ce sens que les tribus qui l'adoraient ne niaient nullement l'existence des dieux des autres tribus, seulement elles le considéraient comme plus puissant que les divinités ses rivales dont il devait triompher un jour. Rappelons-nous que, de même, le dieu d'Israël était simplement le dieu de la tribu d'Abraham ou de Jacob, Tennemi des dieux des Égyptiens, des Philistins et des autres peuples en guerre avec le peuple élu. Nous avons parlé plusieurs fois des quatre divinités sous la protection spéciale de chacune desquelles était placée au temps de Cécrops chacune des tribus de l'Àttique. De même chet les peuples du nouveau monde, le culte du dieu suprême ou Grand-Esprit^ avant de se répandre d'une manière ou à peu près parmi les Peaux- Rouges, paraît avoir été ^particulier à une peuplade ou tribu, celle des Leni-Lenapes. Ces diverses formes de Tadoration d'un dieu suprême peuvent aider à comprendre dans quel sens cette expression doit être entendue lorsqu'il s'agit de ces époques reculées, où les divinités n'avaient pas le caractère général de dieux de l'humanité, notion qui n'existait pas encore, mais seulement le caractère particulier de dieux de tribu ou de peuplade.
Le nom de ce dieu parait n'avoir pas toujours été le même parmi les tribus ariennes. Ce fait est naturel ; à mesure que l'idée se modifiait, l'épitfaète qui y correspondait changeait aussi. Un attribut de plus ajouté au nom d'une divinité, un nom propre modifié, indiquent tonte une transformation religiense dans les époques primitives. Le grand réformateur du peuple hél»reu change l'ancien nom de rËternel, Elohimy en celui de Jehovah. Cécrops était renommé parmi les Grecs pour avoir appelé Jupiter uya^oc^ le très-haut; chez les Ariens les tribus chasseresses paraissent avoir appelé de préférence le dieu suprême Agni ou Yima; les tribus pastorales, Cavi et Mitra, et plus tard Indra; les tribus agricoles lui donnaient
l'épithète à'Ahaura, de Vûku-Mano^ ie Mazda; Zoroastre ca* ractérisa sa réforme en le désignant d'une manière définitive par le nom à'Ahura^Mazda, dont les Parses ont fait Ormuzd.
Gomme le Grand-Esprit des Américains, le dieu ou génie suprême des Ariens ne parait pas avoir eu, avant le védisme et le zoroastrisme, un caractère et des attributs bien déterminés. Pour les tribus guerrières et chasseresses, il était un dieu cruel, guerrier et ami du carnage; chez les pasteurs, il conservait quelque chose de ce caractère belliqueux, mais il était en même temps un génie « protecteur des troupeaux, » épithète conservée à plusieurs divinités par les Yédas et le Yaçna; pour les tribus agricoles, ce dieu, source de toute vie, de toute fécondité (Asoura) était Tesprit caché et divin qui préside aux travaux de Tagriculture, protège la propriété et bénit les cultivateurs.
Quant à la forme sous laquelle les Ariens se représentaient cette divinité suprême, il paraît avoir régné entre eux sous ce rapport une certaine unité; tous également voyaient dans le feu, dans la lumière une représentation ou une manifestation de la divinité. La flagime, sous toutes ses formes, soit qu'elle jaillit faible étincelle du frottement de deux morceaux de bois, soit qu'elle étincelât majestueusement dans les astres suspendus à la voûte céleste, était pour eux une image de la divinité. Cependant ici encore se manifestait la diversité de génie et d'imagination des tribus : tandis que les unes voyaient dans le feu, dans la lumière, dans le soleil la divinité elle-même, ou du moins sa représentation extérieure, qu'ils adoraient sous les noms d'Âgni, de Mitra de Yivaswan ; les autres, d'une intelligence plus élevée et plus spiritualistes, ne considéraient le feu que comme un moyen de manifestation , de révélation divine ; c'est à ce titre surtout que les Iraniens rendaient un culte au feu; pour eux, Ahura et la vérité se révélaient par les flammes.
Les attributs du dieu suprême variaient sans doute de tribu à tribu ; néanmoins les principaux lurent de bonne
i40 LA REUGION PRIMITIVE DES INDOCUROPÊENS.
heure reconnus par l'ensemble de là famille arienne, comme nous l'ayons vu dans la comparaison du principal des dieux Yédlques Indra , atec le dieu suprême des Iraniens, Aliura4llazda, l'un el l'autre sont : «lumineux, resplendissants, très-grands, très-bons, trè&-parfaits, très-énergiques, éminents en pureté, souverainement sages, créateurs et conservateurs du monde, les plus accomplis de tons les êtres, etc. »
Ceux de ces attributs qui désignent des qualités extérieures et matérielles, telles que l'édat, la force, la puissance, étaient les plus généralement adoptés par les tribus nomades et guerrières. Les tribus paisibles, agricoles, durent les premières reconnaître les attributs moraux de la divinité et chercher à les faire prévaloir dans les représentations de l'idée divine, aussi est-ce parmi ces tribus que prit naissance le mazdéisme.