AU CHAPITRE XVI, SLR L\ GÉOLOGIE
(Pag,-6i.)
Je joins iiï quelques réflexions qui auraient donné trop d'étendue , par rapporta mon plan, au chapitre où j'ai parlé de Jâ géologie.
Comparons, au aujet du déluge, le système des incrédules et la Foi des Chrétiens.
C'est sans doute par un sentiment particulier do haine contre le Christianisme, que les premiers ne veulent pas entendre parler d'action divine, quand il est question de cette grande catastrophe j car si leurs pensées allaient plus loin et que leur hut secret fût de nier ou de mettre en doute la puissance infinie et souveraine , faillirait-il seulement les écouter, et que devrai ton, sinon le plus profond mépiisjk une philosophie fondée sur l'athéisme ?
Mais revenons à notre comparaison. Nous croyors que l'Etre suprême, offensé de la révolte et de L'extrême corruption de ses créatures libres, exerça sur elles une terrible vengeance, et fit disparaître sous les eaux cette
race criminelle. Qu'y a-t-il là qui ne soit conforme a l'idée d'un Dieu vengeur et rémunérateur, que la seule lumière naturelle ne rende croyable , et qui n'ait été, en effet, reçu sans contradiction par toutes les nations de la terre chez lesquelles on retrouve la croyance unanime et la tradition du déluge? Ce fait n'est donc pas même un mystère ; et il n'a besoin , pour être cru , que de la persuasion que Dieu existe, et d'un témoignage grave et irrécusable.
Les incrédules, au contraire, se font comme nu point d'honneur d'exclure l'intervention de la divinité, niais où les conduit cette manière de philosopher ? A imaginer les systèmes les plus absurdes, les plus puérils , et qui retombent dans le néant presque aussitôt qu'ils out paru au grand jour; car si*on les presse, si on leur demande quelle cause a pu donc pousser l'immense Océan hors de ses barrières et couvrir de ses eaux la terre entière, ils restent muets, ou ne nomment que des agens qui pourraient à peine forcer une (ligna élevée par les hommes, et inonder quelque coin de province. Ils se retrancheront alors à parler de quelque force inconnue et à laquelle notre intelligence ou nos conjectures ne sauraient atteindre. Mais quoi ! ils nous interdisent la crovance aux mystères, et ils nous proposent eux-mêmes des mystères de leur façon , qui ne confondent pas moins notre raison; la seule différence que j'y trouve , c'est que nous croyons sur les autorités les plus respectables ; c'est que notre docilité n'estqu'une conformité honorablede nos pensées avec celle des plus grands hommes; c'est que nous avons
pour nous tous les siècles, au lieu que dans le parti opposé on ne voit qu'un petit nombre d'hommes, qui s'accordent fort mal entre eux, connus pour leur amour effréné pour le paradoxe, et qui le plus souvent lient toutLas de la singularité et de la bizarrerie des fantômes qu'ils ont offerts a la crédulité publique.
Mais je vais plus loin , et je demande si l'on ne doit pas présumer que la vérité et la saine philosophie sont du coté de ceux qui n'avancent rien que d'utile , de favorable à la vertu • car la vertu et la vérité viennent de la même source, et sont unies par un lien secret. Ihy voila le grand et beau caractère de notre doctrine. Nos principes autorisent les bonnes mœurs, assurent le bonheur public, puisqu'ils maintiennent et affermissent la Religion , qui est le fondement de ces choses. La téméraire physique des méeréans ne tend , au contraire, qu'à tout renverser 5 qu'à ravir aux hommes, avec les objets de leur culte, le frein de leurs passions ; qu'à in troduireun effroyable septicisme; qu'à confondre toutes les idées; qu'à miner et à détruire la société ! Eh ! qu'a donc de si avantageux celte manière de traiter les sciences? On appelle cela supériorité de vues, propagation des lumières. Oui; mais il en ai rivera que la génération suivante, imbue de ces doutes, éprise de ces systèmes , ne se croira sujette à aucune règle , n'aura d'autres principes que sa corruption ; qu'il n'y aura nunion ni paix dans les familles ; que tous les liens , tous les devoirs, seront foulés aux pieds, et qu'une llamme secrète et dévorante de division et de fureur circulera dans toutes L s àmi s qu'auront corrompues une préteur
( >9» ) di'r science , aussi contraire à la Fo' que peu dign< die
la raison*
Je ne qualifie point ainsi la multiplicité des déluges , qu'on a imaginée dans ces derniers temps; mais je crois cette supposition fausse et dangereuse. C'est ici le lieu d'entrer dans quelques développemens qui n'ont pu trouver place ailleurs.
D'abord , je ne comprends pas que, lorsqu'on est dans l'impossibilité de rendre raison d'un seul déluge, on ait le droit d'en supposer dix. (Je mets ce nombre pour être court , car d'ailleurs on n'a point déterminé le nombre des inondations ;là-dessus chacun ditee qu'il veut.J Il semble que la circonspection philosophique demanderait une autre méthode. Les savans Chrétiens, qui ont adopté cette pluralité , sont moins embarrassés puisqu'ils ont, en quelque sorte, la puissance divine a leur disposition ; mais ils ont encore a résoudre de bien giancles difficultés. Ils ne peuvent pas placer cesdéluges multipliés après la création de l'homme , puisque la suite de l'Histoire sacrée ne laisse de place que pour un seul. I! faut donc recourir à cette nouvelle imagination des six jours , considérés comme des époques indéfinies. Mais je dois faire observer d'abord à ces savans, et même aux incrédules qui donnent à notre globe une antiquité démesurée , que cette supposition ne peut leur servir à rien ; car on aura beau reculer tant qu'on voudra la formation de cet univers , il est indubitable qu'il a toujours été soumis h certaines lois primordiales, invariables , indestructibles ; je veux dire que la gravitation , la pesanteur spécifique des corps, les lois des fluides ,
auront toujours été en vigueur clins la nature. Cette remarque met un frein à l'ardeur des hypothèses ; car une fois que les eaux de la mer auront été entraînées , par leur mobilité et leur pesanteur, dans le fond des abîmes, qui aura pu les en chasser? Leur forée de gravitation ne les y aurait-elle pas comme enchaînés? De quelle pai tie du la nature peut- on faire sortir l'elFroyahle puissance qui aurait soulevé et déplacé cette masse ? 11 faut donc admettre, ou que toutes les lois physiques ont éié suspendues (ce qu'on admettra aujourd'hui moins que jamais), ou que l'Océan, même dans la plus longue durée, a iespccié ses bornes, sauf quelques irruptions locales, qui n'expliquent point les phénomènes.
Mais je me borne ici à discuter celte opinion des six jours convertis en époques, avec les physiciens qui respectent d'ailleurs PEcrîture, et je leur demande s'ils ne voient pas mille inconvéniens dans ce système? Il est incontestable qu'ils altèrent la signification naturelle du mot jour. Dans la dernière partie de l'ouvrage de la Création, c'est-à-dire, après que le soleil eut été formé, il ne semble pas que le mot jour puisse signilier autre chose que l'intervalle mesuré par la révolution apparente du soleil , c'est-à-dire un espace de vingt-quatre heures ; mais le sens clair et déterminé de cette expression par rapport aux derniers jours, ne doit-il pas en régler l'acception pour le temps qui a précédé? N'est— il pas convenable d'expliquer ce qui est obscur par ce qui est clair , au lieu d'obscurcir une idée présentée m ttement, eu la rnp-
prochant d'une expression vague et confuse? Et qu'on ne dise pas que les premiers jours ne pouvaient pas être mesurés par le cours du soleil, qui n'existait pas. Cela n'empêche pas que leur durée ne pût être la même; et d'ailleurs, le Créateur ne pouvait-il p;>s avoir confiné en quelque sorte le fluide lumineux dans une portion de l'espace : ce qui suffisait pour produire sur notre globe l'alternative des lén£hreg et de la clai té. C'est encore trop peu , et il me semble qu'un esprit nourri de nos maximes de Religion, et habitué à consulter l'analogie de la Foi , doit trouver de grandes répugnances dans ces déluges qui ont noyé la terre et détruit des multitudes d'être animés (1) avant la création de l'homme. Ne pensons-nous pas que c'est la révolte de notre premier père qui a rompu l'harmonie de cet Univers, et assujéli le séjour de sa postérité au désordre et à la fureur des élémens? Qui aurait donc pu causer dans l'Univers innocent tant de bouleversemens épouvantables ? Ou bien Dieu ne Pau- 1 ait-il régi pendant une suite immense de siècles, que par des lois faibles qui se démentaient incessamment, et qui ne pouvaient y maintenir l'ordre, la stabilité et la concorde de toutes ses parties? Est-il encore bien conforme aux vues de la philosophie chrétienne , de supposer que le Monde a été peuplé pendant un très-
(1) Celte, existence des animaux qui auraient habité la terre , pénurie durée immense , avant que l'homme eût été crée , est une idée assez répandue aujourd'hui, pour qu'il fut couvenahle de la. rappeler Ici.
long période, d'êtres animés qui ne pouvaient s'éli jusqu'à feur Créateur , ni rendre aucun hommage à li puissance qui avait (ait sortir du néant tant de mer- Veilles? ]Se semble-t-il pas qu'il fallait une créature intelligente pour ennoblir cette scène, et servir d'interprète a ces êtres sans raison, qui ne pouvaient ni reconnaître tant de bienfaits, ni être touchés de tant de magniGcence? Et OÙ sont, après tout, les preuves st décisives de ces invasions répétées des eaux de la mer .; Zn 'avons-nous pas vu les observateurs les plus habiles, et les plus grands géologues, se contenter d'une cause unique? Ne pourrions-nous pas joindre a ces savaos presque tous les théologiens modernes, soit de 1 rance, soit d'Angleterre et des autres nations, dont il est plus aisé de dédaigner les sentimens que de détruire les raisons.
Mais ne convient-on pas que la géologie est encore au berceau, qu'il faut peut-être un siècle d'observations avant de pouvoir réduire les connaissances qu'elles auront données à des principes fixes et incontestables?
« Oui, dit M. Cuvier, l'on ignore, nous ne disons <» pas seulement la nature et la disposition de l'intérieur « du globe, mais celle dj sa pellicule la plus exté- « îieure. (i)
c. Il existe déjà , dit encore le même auteur, dix ou « douze hypothèses pour l'explication partielle de la «c formation du bassin de Paris ; et aucun de ceux qui
(1) Rapport fait à l'Institut , en 1806, sur l'oun : a la suite de cet ouvrage , p:ig. 5i5.
( 202 ) « les oui faites ne savait qu'il existe dans un petit co'n <v de ce bassin, à Giignon, six cents espèces de co- « quilles inconnues, sur quarante ou cinquante que « Ton croit reconnaître. » ( i )
Comment se fait-il qu'au milieu d'une ignorance si profonde et à peine éclairée par quelques traits de lunuerej on veuille déjà^ remonter aux causes les plus cachées, et prononcer des décisions tranchantes qui ne pourraient être autorisées que parla comparaison d'une nnMjlude de Lits absolument inconnus? Disons la véi ité : c'est ici une mode ; cette multiplicité de déluges a pris faveur. Outre l'attrait de la nouveauté, cette idée en présente un autre plus caché et peut être plus p '.quant Quoiqu'elle ne soitétayée quedes plus faibles conjectures, on la proclame avec assurance : il faut, aujourd'hui , l'admettre ou se taire. Dans d'autres temps , les défenseurs nés de la Religion auraient pent-ètie ralenti les progrès de ce système ; ils auraient eu les moyens de faire aussi des courses et des observations géologiques ; quelques-uns d'entre eux autaient pu se consacrer d'une manière spéciale à ces sortes d'études, acquérir les livres, comparer les relations, approfondir en un mot la science, et se serv'r pour la défense du sens naturel de l'écr'ture d'innombrables facilités que leur situation présente leur refuse. Ces moyens manquent aujouid'hui aux gardiens des vérités sacrées, et nous éprouvons qu'il n'y a pas de
(j) ILid, pag. 5„4.
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meilleur moyen pour Foi tifiei les objections contre la Foi, et affaiblir ta Religion, que de réduire à l'indigence ses ministres. '
Il y a du moins tout lieu de présumer que dans la question dont il s'agit, il serait aisé de faire naître des embarras qui obligeraient à prendre un ton moins dogmatique ; il n'y aurait qu'à comparer toutes les observations géologiques qui ont été faites jusqu'à nos jours: celles de Saussure, deWerner, de MM. Deluc, Andié de Gy, Ramond, etc. Que trouverait-on? J'ose le conjecturer; et je ne crains pas d'a\ancerque le résultat général n'offrirait qu'une diversité, qu'une contra* riété effroyable de phénomènes, l'image d'une contusion et d'un bouleversement <;ui ne permettrait d'asseoir aucun jugement, ni d'assigner aucune cause. Peut-être trouverait-on dans les pays éloignés des nuis un plus grand nombre de couches que dans ceux qui bordent ou qui a voisinent ses rivages j de sorte que la formation de ces couches, attribuée a divers séjours de la mer, deviendrait, par une raison facile à apercevoir, la moins soutenable des hypothèses. Quoi qu 1 en suit , les plus hautes monlagnes offrent les mêmes divisions intérieures que les vallées et les plaines, ce qui rend presqu'inulile toute explication tirée d'inondations particulières , puisque les eaux n'ont pu atteindre le niveau des montagnes les plus é!e\ées, sans inonder, même aux plus grandes distances, tous les terreins inférieurs; circonstance qui ajoute étrangenv ut aux difficultés.
Pour moi qui ne suis ni physicien, ni -.('•' . ;■ ■ ,
ïi 'entre point dans les explications scientifiques; mais je me borne ;» remarquer qu'une expression de la Genèse, dont on n'a pu sentir jusqu'ici la portée et l'énergie, peut donner d'utiles lumières. « Les eaux, y « est-il dit, allaient et \ ennimt euntes eL redeuntes {\).)> Nous savons que Dieu avait annoncé que non-seulement il perdrait l'homme, mais encore qu'il bouleverserait la terre : Dlsperdam hominem cutn terra ('>). Ce passage, dont nous croyons que M. Deluc a poussé trop loin les conséquences , ne marque-t-il pas du moins que la terre a dû éprouver un horrible bouleversement de ses parties intérieures? et si Dieu a exécuté cette menace, comme le texte sacré l'indique, en î'nprimant aux flots par le souille de sa vengeance, un mouvement d'oscillation, la terre, profondément humectée, n'a-t-elle pas pu prendre sous cette impression terrible l'arrangement qu'on y découvre? Ces lits alternatifs de charbon de terre, qu'on observe dans certaines contrées, ne s'expliqueraient-ils pas aisément par cette action? Et les deux passages que je viens de transcrire étant rapprochés , ne pourraient-ils pas du moins être de quelque utilité à la science?
Au reste, 'il y a une remarque essentielle à faire sur les travaux auxquels les géologues se sont livrés depuis cinquante ans. Il est certain que leurs observations ont été faites en très-grande partie sous l'influence de l'incrédulité. On ne voulait ni choquer les distributeurs
(1) Genèse, chap. VIII, v. 5.
(2) Genèse, chap. VI, v. 12.
de îa renommer , ni .se fermer la porte de certaines sociétés savantes, ni s'armer ëe ce courage qui fait préférer la vérité à tous les intérêts de fortune ou d'amour- propre. On ne peut douter que cette circonstance n'ait fait donner à Lien des descriptions un tour moins conforme à l'exacte véiité; qu'elle n'.n't amené des réticences , de légers déguisemens , une affectation de revenir sans cesse et d'insister avec forcé sur tous les traits , sur tous les phénomènes qui semblaient s'accorder mal avec le récit de .Moïse.
Cette observation doit inspirer à l'égard de certaines relations une prudente et juste défiance; et le témoignage renfermé dans une lettre de M. Deluc, prouve Combien elle est fondée.
« Avant la publication de mes Lettres sur l'histoire « de la terre et de l'homme (dit ce célèbre naturaliste ), <c j'avais comme physicien le suffrage de nos antagonis- « tes , autant pour le moins que celui des amis de la « Religion ; mais, dès que les incrédules me virent pa- « raitre comme champion de la révélation, ils me tourte nèrent le dos, et sans entreprendre de m'attaque* « en face, ils ont si Lien joué leur jeu par K urs ramili- « cations diverses, dans la société, qu'ils sont parvenus « à l'aire presque ignorer l'existence de mes Lettres (t physiques , et a produire Pïndifferencesur ce que pai « publié depuis (1).
Ce témoignage, qui ne fait que confirmer ce qui t st
(i) Lettre lôe,du lô-adûl 171 ■-. A\cit ilMOMtit eu icie
Aei Lettre* Géologique», du uiùut auttw<
( 2o6 ) connu delà terre entière, nous laisse juger l'Impression qu'a dû. faire sur beaucoup de sa vans le prodigieux crédit du parti incrédule, el les complaisances qu'il a dû en obtenir.
Du reste, la plupart des hommes flattés par des doctrines si commodes , n'ont pas mieux demandé que de succomber aux d fïieultés. Tout leur parafait clair contre la Religion , et sans approfondir rien, sans s'éclairer par les recherches les plus faciles , ils se laissaient aller à une pente qui les conduisait à un doux pyrrhonisme, à l'indépendance et aux pluisiis.
En voici, au sujet du déluge , un exemple bien remarquable.
« Tournefort, (dit M. Deluc, dans la Tescripticn « qu'il a donnée de l'Ararat ) il aurait dû ajouter de « l'Arménie entière , n'a pas laissé échapper cette cir- (( constance qu'il n'y avait point d'oliviers; et celte « remarque seule a fait beaucoup d'incrédules (i). Tel est donc ce mot {'i) qui a donné une si graude atteinte à l'autorité de Moyse, et qui a fait courir en foule sous les drapeaux de l'incrédulité ; et cependant il n'y a point de difficulté plus aisée à éclaircir ; il suffisait d'ouvrir un ancien géographe , pour écai ter ce
(1) Lettres Géologiques, io3.
(2) Voici le passage de Touiutfort :
« Je ne sais où la colombe qui sortit de l'Arche fut chercher un « rameau d'olivier , supposé que l'Arche se soit arrêtée sur le mont « Ararat ou sur quelque autre montagne d'Arménie , car on ne voH « point de ces sortrs d'arbres aux enviions. » (T. III, p. 191.)
Iéj;or nuage. Quoi de plus concluant en effet, que le témoignage de Stra' on, lequel étant né en Cappado ••, province voisine de l'Anne me, devait, être bien instruit des productions de ce royaume.' Voici une partie delà description qu'il en fait.
« 11 y a beaucoup de montagnes et de collines en (( Arménie, où la vigne ne croît pas aisément. Il y a « aussi plusieurs vallées, les unes médiocrement , les uautres extrêmement fertiles, comme la cimpagne (( qu'arrose l'Araxe, a l'extrémité de l'Albanie , avant « que de se jeter dans la mer Caspienne. On trouve « après , la Sacassenc qui est voisine de l'Albanie et du « fleuve Cur, ensuite la Gaugarene. Toute celte région « est abondante en fruits et en aibres cultivés ; on y en « voit aussi de ceux qui conservent toujours leur verte dure : de ce nombre sont les oliviers (i).
Qu'on me permette encore quelque réflexions au sujet des deux difficultés les plus spécieuses que les incrédules opposent au texte de la Genèse.
On demande, en premier lieu, comment l'irruption tumultueuse des eaux du déluge , leur continu; lie pg:tation et le peu de durée de cette inondation, peuvent se concilier avec l'existence de ces lits de coquillages qu'on a découverts en divers lieux, et dont l'arrangement régulier suppose un état tranquille et un long s jour des eaux de la mer.
(i) Totaenim heee regio fructihus et arhoribus abundat munsuetis itemque semper virent ibus ; uleœ etiam ferax est. (Stiaboaia latiiu versio a Causauhoi»e iecoguiia , pag. 5i8.
ris pi .'tendre lever le voile qui couvre la nature et fj ni ne sera jamais entièrement tiré pour- l'homme, ainsi que je l'observerai bientôt , il me suffit de détruire en partie l'obscurité qu'on veut répandre sur nos saints livres. Il esteertain que le phénomène dont il s'agit est fcusceptibl.: de quelques explications plausibles. N'est il pas très-v i assemblable , par exemple , que les eaux du déluge , en se retirant , ont laissé , dans une iniinité de lieux enfoncés et de vallées obstruées par les effets du déluge même , d'immenses flaques d'eau, qui n'ont pu trouver d'abord d'écoulement ? Si l'on fait attention k la prodigieuse rapidité aveclaquelle les coquillages se multiplient, on ne sera pas étonné qu'il s'en soit formé, dans les lieux dont je parle, des amas considérables , et qu'ils s'y soient rangés selon les habitudes propres à celte espèce. Le3 terres où ils étaient déposés étant venues à se dessécher par l'évaporation ou parla cessation des obstacles qui empêchaient ces eaux stagnantes de communiquer avec la grande mer, qui ne voit que ces dépôts, dont il est question, sont nécessairement restés dans l'état où les eaux , en se retirant, avaient où les laisser?
Celte première difficulté n'est donc pas aussi effrayante qu'on veut le dire.
La seconde n'est pas plus capable d'ébranler l'autorité de Moïse, et l'embarras qu'elle fait naître est le même pour les incrédules et pour les Chrétiens ; elle est fondée sur ce qu'un n'a pas trouvé jusqu'ici dans l'intérieur de la terre des ossemens humains, ni des débris des habitatiuns, des iastrumeos et des meubles'
( 2o9 ) qui ont dû servir à l'homme avant le déluge. 11 est aisé de voir quelles inductions on eu tire contre l'histoire que nous a laissée le Législateur des Juifs. Mais on peut répondre, en premier lieu, que cet argument négatif n'est pas d'une» grande force; qu'on n'a lait encore des fouilles que dans une Lien petite partie du globe ; que les livres sacrés placent le berceau du genre humain bien loin de nos contrées, les seules presque où les savans ayent lait des recherches; que rien ne prouve qu'a une époque si rapprochée de l'origine, les colonies eussent été encore poussées jusqu'aux contins du m oncle; enfin, qu'on ne peut savoir ce que produira l'avenir, et que ce qui a échappé à nos observateurs , pourra être découvert par nos neveux.
Mais voici une réflexion qui me parait encore plus propre à mettre, pour ainsi dire , la Pxeligion hors d'intérêt dans cette discussion ; l'observation me parait décisive.
Je dis qu'il est impossible de supposer, avec quelques savans , que les mers occupent aujourd'hui la portion du globe qui était découverte et habitable avant le déluge. Comme je l'ai déjà remarqué, une fois que les mers auront pris plue dans les parties les plus basses ci les pius profondes de la terre , la force de la gravitation a dû les enchaîner dans ces immenses cavités et dans ces abîmes. 11 est impossible d'indiquer ni de soupçonner même la loi phjs (pic- qui aurait pu amener Le déplacement qu'on suppose : et il me semble évident que l'effroyable dépression d'un coté et le prodigieux renflement de l'autre, qu'il fout de toute nécessité que
( 21° )' notre globe ait éprouvé , si ce déplacement a eu lieu , forment l'hypothèse la plus incompréhensible et la moins recevable.
Je sais que M. Deluc se représente la surface du contineut antidiluvien , comme une voûte qui cachait des profondeurs immenses , et qui s'étant rompue par l'effet des causes qu'il assigne, a pu donner place aux eaux de la mer chargées pour ainsi dire de la vengeance divine. Mais quelque déférence que mérite un physicien si habile, ne peut-on pas dire que celte supposition trouve trop de répugnance dans les esprits , et qu'il est impossible de comprendre que ces cavernes qu'il a imaginées sous la surface entière de la terre, aient pu s'effondrer à point nommé pour recevoir les eaux du déluge, et que du moment qu'il admet l'intervenlion divine , il était au moins superflu de recourir h une combinaison si compliquée et si peu vraisemblable? On peut faire observer , encore , a ce respectable savant, que ce système semble renfermer une contradiction palpable avec le texte sacré $ qu'il est impossible d'admettre que lorsque Moyse a parlé de l'Assyrie, du Tigre et de l'Euphrate, il n'ait pas prétendu désigner la contrée et les fleuves qui étaient connus de son temps sous ces nomsj que s'il avait voulu marquer par ces termes des fleuves et une région ensevelis alors sous les mers, il aurait employé un langage indigue, non seulement d'un écrivain inspiré, mais encore de l'homme le moins sensé. Enfin que la comparaison tirée des royaumes ou des villes du nouveau monde, qui portent les mêmes noms que de*
villes ou des royaumes de l'ancien continent, ne répond à rien , puisqu'on lève toute équivoque en disant, par exemple , la Nouvelle-Espagne, la Nou\< II, 1 rince , et que d'ailleurs ces pays étant également connus de tout le monde , et les circonstances où l'on parle, déterminant le sens des termes, il ne peut y avoir aucun lieu à la méprise.
Je reviens à l'objection prise de ce qu'on n'a point encore trouvé d'ossemens humains II est prouvé, d'un côté, que la dernieie catastrophe n'a point transporté les mers sur la terre ferme, ni occasioné cet échange contraire à toutes les lois de la nature. D'une aitre part, les incrédules ne pensent pa» que l'homme ait été formé du limon, ou qu'il ait été produit par les autres causes qu'ils imaginent, à une époque aussi rapprochée que 5,ooo ans environ ; terme au - delà duquel nous avons vu qu'on ne pouvait reculer le déluge. Les hommes existaient donc avant ce désastre. Que sont devenus les débris de leurs corps , ies> i estes de leurs demeures, les marques de leur industrie? Il est visible que les incrédules sont, comme nous, dans l'impossibilité de répondre, et que cette diiiiculté est commune à tous les systèmes qui ont quelque vraisemblance.
Prétendons-nous, par ces remarques, décréditer là science, et captiver l'ardeur qui cherche à étendre les bornes des connaissances humaines? Cette pensée est bien loin de nous. Eh ! depuis quand a-t-on vu que le zèle de la Religion fît méconnaître le prix d'une nolle émulation et des travaux utiles? 11 n'y a que
l'oubli affecte de ce qui s'est passé dans les siècles précédens , et une haine aveugle, qui puissent jeter dans cette erreur. Tout homme instruit et équitable avouera au contraire sans peine que la Religion ne peut que donner un nouvel aiguillon à l'amour des sciences. Il est vrai qu'elle dirige ce goût, mais elle facilite par là même les succès d'une application si digne d'éloges. Nous ne doutons pas que, si, au lieu d'appliquer de rares taiens et un temps précieux à enfanter des systèmes opposés ou peu conformes aux vérités révélées, un grand ?aombre do savane qui font honneur à notre <-iècîe marchaient à la lueur de ce flambeau, ils n'élevassent à la science des monumens plus durables, et n'offrissent à la société humaine des doctrines plus plausibles, mieux appuyées et plus utiles. Si une noble confiance est Je présage des heureuses découvertes, la présomption est la source des plus tristes égaremens; l'orgueil fait qu'on s'enfonce dans les plus obscurs labyrinthes, mais il n'en donne point le 111 : c'est peutèire ce que nous ne sentons point assez. 11 semble d« nos jours que le domaine de la vérité ait été livré tout entier à l'homme, ( t que notre faiblesse doive rougir d'y trouver quelque barrière. Ce n'est point là un jusie sentiment de notre grandeur; c'est le délire de l'orgueil. Ne st raït-il pas bien plus digne d'un esprit sage, et peut-être même plus conforme au véritable intérêt des sciences, ce régler ses vues sur cette maxime: ndum tr'adidit dispùtatîoni corum, ut non in~ al 7/o7?2o opi/s quod ùperaius est Deus ab init'o usgue udjinem. (Eal. ch. 5. vers, n.) Dieu a li
le monJe à la dispute des hommes, de telle sorte qu'ils ne connaîtront jamais parfaitement ce que la sagesse di\inc a opéié dans l'origine et dans le cours des siècles. Les plus grands hommes ont eu constamment devant les yeux cetie vérité, et Leibnitz n'a fait que développer la maxime que je viens de rappeler, lorsqu'il a dit en substance dans sa Théodicée^ n° 5 45 , qu'en Yain les physiciens et les géomètres voulaient soumettre la nature entière, les uns à leurs observations, les autres à leurs calculs, et qu'il faudrait toujours reconnaître quantité de choses dont la géométrie ne peut rendre compte, et que la physique ne peut expliquer.