‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 2)Chapitre 14 sur 92 · De Hep., il, 19 — 2. A. Celle, xvii · texte numérisé non relu

De Hep., il, 19 — 2. A. Celle, xvii

n’hésite pas à parodier les formules les plus vénérables de la religion romaine dans les occasions les plus légères. « Les augures sont favorables, dit un esclave qui va faire un mauvais coup; le pic et la corneille volent à gauche, le corbeau vole à droite ; les dieux approuvent mon entreprise L » Tous ces fripons qu’il met en scène, avant de commencer leurs exploits, appellent sur eux la protection divine et s’expriment avec une gravité religieuse : « Puisse ce que je vais faire m’être utile, heureux et profitable! » Quand ils ont réussi, ils remercient les dieux par une prière aussi solennelle, aussi encombrée de mots inutiles que celle qu’un pontife dicterait à un général victorieux : « Jupiter, dieu riche, illustre, puissant, respecté, fils d’Ops, maître des hommes, je te rends grâce de ce présent, de cette fortune, de cette richesse dont tu m’as comblé 2. » Ces plaisanteries nous semblent déjà un peu fortes; Ennius est pourtant bien plus hardi. Plaute n’était qu’un indifférent qui cherchait à rire, Ennius est un sceptique décidé qui raisonne son incrédulité. L’un écrivait pour le gros public qu’égayaient déjà les plaisanteries sur les dieux et leur clergé ; l’autre songe surtout à ce cercle de gens distingués dont il s’est fait le maître, et qu’il se flatte d’avoir rendus des Grecs accomplis 3. Ces disciples auxquels il révèle les trésors de la Grèce sont avides d’en jouir, ils veulent tout connaître ; même les spéculations philosophiques sur la nature des dieux, sur l’origine des mythes, sur le sens des légendes, quoique bien subtiles et bien hardies pour eux, piquent leur curiosité. Pour les contenter, Ennius traduisit Y Histoire sacrée d’Evhémère, où l’on prouvait que tous les dieux avaient été d’abord des hommes; il traduisit aussi un

1. Asm., il, 1, 11. — 2. Persa, n, 3, 1. —3. Ann., xi,2. (éd. Valilcn): i Contendunt Græcos Graios memorare soient sos. •

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poème attribué à Épicharme qui les représentait comme de simples allégories physiques. Les incrédules pouvaient choisir entre ces deux explications et croire à leur gré, ou bien que Jupiter n’était autre que l’éther, c’est-à-dire la partie la plus subtile et la plus élevée de l’air, ou que c’était un ancien roi de Crète, qui de son vivant avait fait grand peur à ses sujets et à ses ennemis et qu’ils avaient mis dans le ciel après sa mort. Il est probable qu’entre ces deux opinions, Ennius se déclarait pour la dernière1: c’était un libre penseur qui ne se gênait pas pour maltraiter les dieux dans ses tragédies. 11 y représentait, par exemple, un personnage qui n’a pas eu à se louer du sort et qui nie résolument la Providence parce qu’il trouve qu’elle ne l’a pas traité selon ses mérites. « Je crois, disait-il, qu’il y a des dieux dans le ciel et je le soutiendrai toujours, mais j’affirme qu’ils ne s’occupent pas du genre humain. S’ils en avaient souci, les bons seraient heureux, les méchants malheureux : or c’est le contraire qui arrive 2. » Et Cicéron ajoute que ces maximes épicuriennes qui détruisent toute religion étaient accueillies au théâtre par des applaudissements unanimes3.

On se demande vraiment comment les magistrats romains, qui d’ordinaire étaient des gardiens si vigilants de l’ordre public et prenaient tant de peines pour maintenir les institutions anciennes, ont souffert qu’un poète se permît de parler ainsi devant le peuple rassemblé. Il est probable que le théâtre leur semblait un lieu de divertissement futile et qu’ils n’attachaient pas d’importance à ce qui pouvait s’y débiter. L’expérience ne leur avait pas appris qu’à la longue les lettres forment l’opinion publique ; ils ne se doutaient pas que ces maximes qui leur parais-

1. Cicéron semble le dire: «( Evhemerus )... quem noster et interpretatus et seculus est Ennius. » (De nat. clcor., I, 42). 2. Ennius,

Tetamo (Ribbeck, p. 44). 3. De div., U, 50.

saient sans gravité parce qu’elles étaient prononcées sur un théâtre et qu’elles tombaient de la bouche d’un histrion, accueillies avidement par le peuple et conservées dans ses souvenirs, finiraient par être la règle des croyances et des mœurs. Ils avaient pourtant défendu qu’on attaquât personnellement un citoyen sur la scène, et les tribunaux condamnèrent un acteur qui s’était permis d’interpeller par son nom le poète Attius 1 ; mais ils ne se croyaient pas tenus aux mômes égards envers les dieux. Ils se disaient sans doute que ces dieux dont il était question dans les tragédies imitées du grec étaient ceux de la Grèce, et ils trouvaient inutile de les faire respecter sur la scène de Rome. Ce qui semble prouver que tel était surtout le motif de leur indulgence, c’est que, dans les pièces dont le sujet est romain, la religion ne paraît plus aussi légèrement traitée. Les quelques fragments qui nous restent des tragédies composées sur Paul Émile et sur Decius contiennent des débris de prières dont l’accent est plein de gravité et d’émotion i. Le Brutus d’Attius représente Tarquin consultant les devins sur un songe qui le trouble. Ces malheureux devins, si raillés ailleurs, y sont l’objet de beaucoup d’égards ; Tarquin leur parle avec respect et ils lui répondent d’un ton sérieux et solennel, comme des gens qui savent leur importance3. On voit bien que ce sont des devins de Rome, et que les faiseurs de tragédies ne se croient plus le droit de s’en moquer. Dans tous les cas, l’autorité avait grand tort de faire ces différences et de permettre aux acteurs revêtus du pallium ce qu’elle défendait à ceux qui portaient la toge. A ce moment les dieux romains ne pouvaient plus être distingués des dieux grecs,

1. Wiet. acl Ile -enn., ii, 13. — 2. Pacuvius, Pauhts, i. Attius Decius, i, édit. Ribbcck. — 3. Attius, Brut., 1 et 2.

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et les coups qui frappaient les uns atteignaient aussi les autres. Le Jupiter qu’on nous montre dans Y Amphitryon courant les aventures galantes, et dont le complaisant Mercure approuve l’humeur amoureuse, n’est sans doute que le Zeus des poètes grecs; mais depuis longtemps la foule avait pris l’habitude de le confondre avec la grande divinité des Latins : il portait à Rome le même nom, il remplissait à peu près les mêmes fonctions; il était naturel que le peuple ne fît plus entre eux de différence et qu’il attribuât les fredaines du fils de Kronos au dieu très-bon et très-grand du Capitole.

On sera convaincu que la littérature et le théâtre n’ont pas été sans influence sur le scepticisme des dernières années de la république, si l’on remarque que ce sont les institutions que les poètes attaquent avec le plus de vivacité qui paraissent alors le plus ébranlées. Caton constatait que de son temps deux haruspices ne pouvaient pas se regarder sans rire; il avouait même que l’ancienne et vénérable institution des augures était en décadence1. Or ce sont précisément les devins de toute sorte que le théâtre latin malmène le plus volontiers. On les appelle des fainéants ou des insensés, des aveugles qui ne savent pas se conduire et qui veulent montrer la route aux autres, des misèiables qui vous promettent des trésors et vous empruntent une drachme, des voleurs qui demandent de l’argent et ne donnent que des paroles 2. C’est une sorte de lieu commun, même dans la tragédie, où la raillerie n’est guère à sa place, que de se moquer d’eux. Quand on voit l’art augurai tomber dans un si grand discrédit à la fin de la république, n’est-on pas en

1. Cic., De divin., i, 15. — 2. Ennius, Telamo, 2. Attius, Aslyanax, i. Dans ce dernier passage, les devins qu’on raille sont appelés augures, comme ceux de Rome.

droit de croire que les insultes qu’on prodiguait ainsi aux devins de la Grèce ont fini par déconsidérer ceux de Rome ? Nous venons de voir aussi qu’Ennius fit connaître aux Romains les ouvrages d’Épicharme et d’Évhémère, dans lesquels on essayait d expliquer les anciens mythes et de les rendre raisonnables en les dénaturant. Ces livres, sans doute, furent bien accueillis des curieux, ce qui semble le prouver, c’est que vers la même époque un homme qui était probablement un des lecteurs d Rnnius, peut-être un de ses disciples, entreprit d’appliquer ces systèmes d’interprétation à la religion romaine ellemême. Comme il savait qu’on n’aimait guère les nouveautés, il voulut donner plus d’autorité à son œuvre en l’attribuant au plus ancien et au plus respecté des législateurs religieux de Rome. En 572, un scribe découvrit dans son champ deux grands coffres de pierre dont le couvercle était scellé avec du plomb et qui portaient de9 inscriptions grecques et latines : elles disaient que l'un des deux coffres était le tombeau de Numa Pompilius, fils de Pompo, et que l’autre contenait ses ouvrages. Le premier fut ouvert et trouvé vide : le temps avait consumé les restes du vieux roi. Dans l’autre, il y avait deux paquets arrangés avec soin et composés chacun de sept volumes. Les uns étaient écrits en latin et traitaient du droit pontifical ; les autres, écrits en grec, renfermaient un commentaire philosophique sur les institutions de Numa. La découverte fit du bruit et les livres étaient lus avec avidité* quand un préteur avertit le sénat qu’ils contenaient des principes contraires à la religion nationale et pouvaient lui être nuisibles. Le sénat ordonna qu’ils seraient brûlés sur le forum, en présence du peuple1. Ces livres étaient évidemment apocryphes; les

1 Tite-Live, xl, 29 Pline, Hist. nat., xm, 13 (27).

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historiens disent qu’ils semblaient tout neufs et que lo faussaire s'était trahi en se servant, pour les écrire, d’une matière aussi fragile que le papier. Ils étaient l’œuvre d’un réformateur inconnu qui voulait faire entrer la religion romaine dans des voies nouvelles et l’accommoder de quelque façon avec la philosophie. Cinq ans auparavant, le sénat avait découvert et puni la société des bacchanales ; plus de sept mille personnes furent convaincues d’avoir pris part au culte secret de Bacchus, qui venait d’Étrurie et que l’Étrurie elle-même tenait delà Grèce et de l’Orient1. Le mal était profond, la répression fut terrible : la moitié des coupables fut punie de mort. C’étaient là des symptômes manifestes que cette vieille religion ne suffisait plus ni aux lettrés ni au peuple, puisqu’on allait chercher ailleurs des croyances nouvelles, ou qu’on imaginait des explications savantes qui permettaient d’accepter avec moins de répugnance les croyances anciennes.

Tentatives pour arrêter la décadence de la religion romaine. — Scipion Émilien et ses amis. — Leurs opinions religieuses. — Séparation qu’on établit entre l’homme et le citoyen, entre les sentiments qu’il est permis d’avoir dans la vie privée et ceux qu’il faut exprimer dans la vie publique. — Conséquences de cette séparation,

Opinions religieuses de Cicéron. — Indifférence ou incrédulité

de la société de Rome à la fin de la république.

Dès le VIe siècle, la décadence de la religion romaine était visible, elle devait frapper et inquiéter les esprits prévoyants. Aussi pendant le temps qui s’écoule entre les Gracques et César, des tentatives sérieuses furent-elles

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