De div., il
quelle est la sienne, ni s’il en a une. Nous sortons de ce grand débat, où s’agitent les questions les plus graves, incertains, hésitants, sans pouvoir démêler les sentiments de l’auteur et le dessein de son livre. II. y introduit un grand personnage, Cotta, qui, sous prétexte d’attaquer la manière dont les stoïciens démontrent l’existence de Dieu et la Providence, les compromet toutes les deux. Cotta raisonne tout à fait comme un théologien catholique qui cherche à ruiner tous les systèmes et à démontrer l’impuissance de la raison pour rendre la révélation plus nécessaire. 11 déclare qu’en fait de religion il veut tout à fait s’en tenir à celle qu’ont instituée ses ancêtres. La philosophie lui est suspecte, elle ébranle les croyances qu’elle prétend affermir i. Aussi prend-il pour maîtres les Goruncanius, les Sci pion, les Scævola, et non pas un Zénon, un Cléanthe ou un Chrysippe. « On a le droit, dit-il, de demander à un philosophe la preuve de ses opinions, tandis qu’il faut accepter même sans preuve celles de nos aïeux2. » Cotta parle en pontife, mais en s’exprimant ainsi il se trompe vraiment d’époque. Quand ce traité fut composé, la république n’existait plus. L’avénement d’un régime nouveau avait ébranlé ou détruit les institutions anciennes. Il n’était plus possible de faire uniquement reposer les croyances religieuses sur des traditions à moitié perdues, et c’était vouloir leur ruine entière que de leur donner des appuis qui s’écroulaient. Nous savons que ceux qui lurent cet ouvrage, à ce moment de désarroi, pour y chercher des raisons de croire, furent déconcertés ; de nos jours, on a cru surprendre dans cette absence de conclusions formelles un athéisme qui se déguise. C’est, je crois, aller trop loin. Ces négations hardies ne conviennent guère à Cicéron et répugnent
î. De nat. deor., ni, 4- — 2. m, 2,
A LA FIN DE LA REPUBLIQUE
à sa nature comme à ses opinions ordinaires. Il s’en est plus tard défendu ; il affirme qu’ « il n’a pas voulu nier 'existence des dieux, mais seulement réfuter les preuves qu’en donnaient les philosophes1»; et, quand on le connaît, ce dessein n’est pas invraisemblable. Il faisait profession d’être de la secte académique, c’est-à dire qu’étant irrésolu par tempérament, il essaya de se prouver qu’il devait l’être par principe. L’étude de ces systèmes grecs qui se brisaient les uns contre les autres l’avait rendu fort indécis. Moins les opinions de tous les philosophes lui paraissaient sûres, plus il était choqué de leur dogmatisme pédant. Il ne pouvait supporter, ni ces épicuriens « qui ne veulent douter de rien et parlent des choses divines avec tant d’assurance, qu’ils semblent toujours revenir tout fraîchement de l’assemblée des dieux2»; ni ces stoïciens qui abondent si volontiers dans leur propre sens et débitent de telles exagérations sur la Providence, « qu’on dirait vraiment, à les entendre, que les dieux eux -mêmes ont été fabriqués pour l’usage des hommes3 ». Non-seulement il trouve leurs raisons peu solides, mais il s’irrite de les voir si confiants et si décidés. Il éprouve, en les entendant parler avec cette arrogance, l’impression que ressentent les esprits incertains en présence d’affirmations trop tranchantes : elles les impatientent et leur donnent la tentation de sortir de leur réserve pour affirmer des opinions contraires. C’est ce qui sans doute entraîne Cicéron dans cet ouvrage un peu au delà de sa pensée véritable et le fait paraître plus sceptique qu il ne l’était réellement. 11 ne l’est plus dans ses autres traités philosophiques. Partout il affirme 1 existence de Dieu, qui lui paraît suffisamment démontrée par le con-
1. De divin., 1, 2. — 2 De nat deor., i, 8. — 3. De nat. deor.,
sentement de tous les peuples ; il aime à développer les belles doctrines de Platon sur l’immortalité de l’âme, et son ton, quand il en parle, est pénétrant et convaincu. Il les avait exposées à la fin de sa liépublique, il y revient dans ses Tusculanes. A mesure que le temps s’assombrit et que l’avenir paraît plus menaçant, il s’attache avec plus de force à cette dernière espérance. Il nous semble qu’il devait y songer souvent aux heures de tristesse et de péril, et nous sommes tenté de croire que si sa mort avait été moins brusque, il aurait voulu, comme Caton d’Utique, ne prendre congé de la vie qu’après avoir relu le Phédon.
Mais ici nous nous trompons encore, sa correspondance nous le prouve; elle ne confirme pas l’opinion que ses discours ou ses ouvrages philosophiques nous donnaient de lui, et nous le montre sous un troisième aspect, différent des deux autres. Nous avons déjà dit que la religion n’y tient aucune place, pas plus celle des philosophes que celle du peuple. Dans ce millier de lettres, écrites à des personnages si divers et pour des occasions si variées, il ne lui arrive jamais d’aborder, même en passant, les questions qu’il avait proclamées les plus importantes de toutes et qui devaient être, selon lui, la principale occupation d’un esprit sensé l. Il a vu périr sa fille qu’il adorait, il a presque assisté à la ruine de son pays; jamais en ces tristes moments une idée religieuse n’a traversé son esprit, jamais il n’a cherché à oublier les amertumes de la vie présente par les perspectives de la vie future. Quand la fin approche, il n’a pas d’autres consolations à offrir à lui ou aux autres que celles des épicuriens qu’il a si vivement combattus. « Heureux, dit-il, nous devons mépriser la mort ; malheureux, il