De nat. deor , h
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nous faut la souhaiter, car il ne reste plus aucun sentiment après elle l. » Ces nobles espérances d’immortalité dont il a rempli ses ouvrages ne lui reviennent jamais à la pensée dans ses malheurs ou dans ses périls. 11 semble ne les avoir exprimées que pour le public et n’en fait pas d’usage lui-même; elles sont restées dans ses livres et ne paraissent pas avoir pénétré dans sa vie. Celui que nous avons vu tour à tour serviteur respectueux des dieux de son pays et partisan passionné des doctrines philosophiques de la Grèce n’est plus ici qu un indifférent.
Les contemporains de Cicéron lui ressemblent ; on retrouve chez eux les mêmes contradictions que nous avons signalées dans ses ouvrages, et elles aboutissent au même résultat, l’indifférence. On ne peut pas dire sans doute que la vieille religion n’eût pas conservé de fidèles; les femmes surtout en pratiquaient pieusement toutes les cérémonies. Cicéron mande à son ami Atticus que sa grand’mère est morte du déplaisir que lui causait son absence « et de la frayeur qu’elle avait eue que quelque accident n’empêchât de célébrer les fêtes de Jupiter 2 ». On sait que la femme de Cicéron, Terentia, était trèsdévote et que son mari la chargeait de faire pour lui des sacrifices à Esculape quand il était guéri de quelque malaise 3. Il se trouvait aussi des hommes, et probablement en grand nombre, qui restaient attaches aux croyances anciennes. Appius était un augure convaincu, plein de confiance dans les poulets sacrés 4. Lentulus le complice de Catilina, qui s’était chargé de mettre le feu à Rome, croyait aux oracles de la Sibylle 5. Milon, comme
1 Ad fam., v, 16 Voyez aussi vi, 21, 3. — 2. Ad Alt., [, 3. - 3 Ad/am., xiv, 7. - Aie., De leg., il, 13. Appius évoqua,! auss,
les morts. — 5. Cic., Cal-, m, 5
un brigand italien de nos jours, fit un toeu avant de tuer Clodius, et s’en acquitta dévotement lorsque son ennemi fut mort l. Quand Marius, pour ne pas assister au retour de Metellus, son ennemi, que le peuple rappelait à Rome, partit pour l’Asie, il feignit d’aller faire un pèlerinage au temple de la Mère des dieux 2 : il pensait sans doute que ce prétexte paraîtrait assez plausible. Il arrivait quelquefois aussi aux moins crédules d’ètre pris d’accès subits de crédulité. Sylla, qui avait volé les trésors de Delphes, portait sur lui une petite image d’Apollon qu’il embrassait de temps en temps, comme Louis XI, et à laquelle il adressait de ferventes prières quand il était menacé de quelque péril 3. C’était surtout auv pratiques des cultes étrangers qu’on avait recours dans les moments d’inquiétude et de terreur soudaines. La réputation des anciens oracles était fort diminuée. Varrou prétend que « leur voix effrayante ne se faisait plus entendre dans les forêts4 ». Delphes avait perdu tout son crédit5; mais, en revanche, on consultait beaucoup les astrologues et les chaldéens. Marius avait la plus grande confiance dans une Syrienne, la prophétesse Martha, qui lui avait été recommandée par sa femme; il l’emmenait avec lui dans sa litière et sacrifiait d’après ses ordres6. Le bruit courait que Vatinius, qui se prétendait pythagoricien et se moquait des auspices, essayait d’évoquer les morts en leur immolant les enfants 7. Il y avait donc encore
1. Ascon., Schol. Cic., édit. Orelli, il, p. Al. — 2. Plut., Marius, 31.
3. Plut., Sulla , 29. Plutarque raconte une histoire plaisante à propos do ce vol fait a Delphes. Sylla avait envoyé pour prendre le tiésor le Locrien Caphis, qui hésita beaucoup à commettre ce sacrilège. Caphis écrivit à Sylla qu’un miracle s’était produit et qu'on avait entendu résonner la lyre d’Apollon. Sylla lui répondit que c’était la preuve que le dieu était enchanté qu’on lui pi U son argent. (Plut. Sulla,) 12. 4-, Menipp. Fragm., p. 173, édit. Riese. — 5. Cic , De
du’., i, 19. 6. Plut., Marius, 17. — 7. Cic., In Vatin., 6.
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beaucoup de croyants et de superstitieux à la fin de la république romaine. Lucrèce le constate quand il dit que la peur multiplie tous les jours les temples des dieux sur la terre * ; il le prouve encore mieux par la violence de sa polémique : on ne s’emporte ainsi, on ne se donne tant de peine que lorsque l’on combat un ennemi qu’on sait redoutable. Il me semble pourtant qu’à tout prendre, parmi les lettrés et les gens riches , les indifférents devaient être les plus nombreux. La correspondance de Cicéron ne nous le montre pas seul, elle nous fait connaître toute la société distinguée de ce temps. Aucune ne fut plus étrangère à ce que les modernes appellent la vie religieuse. Tous ceux qui font alors quelque figure dans le monde se livrent au monde tout entiers ; ils ne sont occupés que de leurs plaisirs ou de leurs affaires. En général, ils se donnent pour épicuriens, ce qui leur permet de ne pas s’occuper des dieux pendant qu’ils vivent et de n’avoir aucun souci de ce qui leur arrivera après leur mort. Ils le sont au sens le plus grossier du mot, comme ce Pison que Cicéron appelle « un philosophe sorti d’une étable à pourceaux 2 ». Ils semblent l’être non-seulement en théorie et en pratique, mais de tempérament et d’instinct, tant ils sont à l’aise dans cette doctrine ! C’est le caractère de presque toute cette jeunesse qui paraît dans les lettres de Cicéron, des plus fermes républicains comme Cassius, aussi bien que des Curion et des Dolabdla, qui aidèrent César à renverser la république. C’est de ce côté, c’ést-à-dire vers cette préoccupation exclusive des choses materielles et cette indifférence absolue des intérêts religieux, que s’acheminait cette société élégante, et elle aurait à la longue entraîné tout le reste avec elle ; car c’est l’usage que les
1 Lucr., v, 1106. — 2. In Pis., 16.
gens riches et lettrés forment l’opinion publique : la foule, qui a les yeux sur eux, finit toujours par conformer ses sentiments à leurs idées, comme elle règle ses mœurs sur leurs exemples.
Voilà quelles furent les conséquences de cette séparation qu’on avait voulu établir entre la religion du citoyen et celles des philosophes ou du peuple. On avait cru que, pour sauver les anciennes institutions, il suffisait de les mettre à part du reste, et qu'on pouvait sans danger permettre de penser et de dire des dieux ce qu’on voulait, à la condition d’accomplir exactement les cérémonies consacrées; tandis qu’on poursuivait un grand personnage, M. Æmilius Scaurus, pour avoir négligé quelques sacrifices 1, on laissait César, grand pontife, nier impunément l’immortalité de l’âme devant le sénat. On en était ainsi venu à une sorte de formalisme vide, qui, n’étant soutenu par rien, devait un jour ou l’autre s’elfondrer. Quand les gens sages, que la philosophie grecque avait instruits de leurs devoirs, entendaient vanter cette piété des conservateurs romains, qui consistait à sacrifier à des dieux auxquels on ne croyait plus, ils répondaient : « La piété, ainsi que les autres vertus, ne peut pas consister en de vains dehors 2 », et comme il leur coûtait de se rendre complices de ce mensonge, ils ne sacrifiaient plus qu’avec négligence. On s’était trompé quand on avait espéré qu’en isolant les pratiques de toute réflexion et de toute croyance, on pourrait les faire durer plus longtemps : des rites qui ne disent rien à l’esprit ni à l’âme cessent bientôt d’être régulièrement accomplis. Cicéron regardait le maintien des auspices
1. Meyer, Oral. Nom. fragm., p. 256. Il faillit être condamné. —
2. Cic., Ue nalura deorum, i, 2 : « Inspecte ftclœ simulalionis, sicut reltquœ virlutes, pietas inesse non potest. »
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comme nécessaire au salut de la République, mais les auspices n’étaient vraiment plus de son temps qu’une comédie; on y répétait de vieilles formules auxquelles on n’attachait plus aucun sens, et l’augure ne se faisaitpas scrupule d’affirmer qu’il avait tonné à gauche, quand il n’avait pas tonné du tout1. On pouvait donc prévoir qu’un jour ou l’autre ces cérémonies, qui n’intéressaient plus personne, seraient tout à fait abandonnées, et la religion officielle, qu’on avait seule voulu sauver, était inévitablement condamnée à périr. Déjà la décadence en était sensible : les temples tombaient en ruine, les biens des dieux étaient mis au pillage; on n’hésitait pas à s’emparer des bois sacrés pour agrandir ses domaines, et Cicéron rapporte qu’un grand seigneur avait un jour volé sans façon une chapelle sur le Cœlius2. Le droit pontifical se perdait s, beaucoup d’anciennes fêtes ne se célébraient plus, des sacerdoces importants avaient cessé d’être occupés, l’indifférence régnait partout; et Varron déclarait solennellement, en tête de ses Antiquités divines , qu’il craignait que la religion romaine ne pérît bientôt, « non par l’attaque de quelque ennemi, mais par la négligence des fidèles4 ». C est en cet état d affaiblissement visible et de ruine prochaine que la trouva l’empire.
1. Cic., De divin., il, 31. Denys d’IIalicarnasse, il, 6. 2. Var¬
ron, De ling. lat., v, 49, Cic., De har. resp., 15. — 3. Cic ,De oral , ni, 33. — 4. S. Aug., De civ. Dei, VI, 2.