CHAPITRE DEUXIÈME
La religion romaine, après avoir fait presque des dieux des empereurs vivants, les divinisa tout à fait après leur mort. La consécration religieuse qu’Auguste avait voulu donner à son pouvoir fut complétée et couronnée par l’apothéose. Si l’apothéose n’était, comme on le croit d’ordinaire, qu’une puérile flatterie, il ne vaudrait guère la peine de s’en occuper, mais elle fut beaucoup plus sérieuse qu’on ne pense ; elle eut surtout des conséquences politiques très-importantes et fort imprévues. Le culte des Césars servit au maintien de la vie municipale dans les cités et au réveil de l’esprit national dans les provinces; il aida à établir sur des bases plus solides la forte unité de l’empire. Pour tous ces motifs, il convient d’en étudier avec soin les origines, le caractère et les résultats.
Précédents de l’apothéose impériale. — En Égypte. — En Grèce. — A. Rome. — Croyance que les morts sont des dieux. — Opinion des philosophes que les âmes des sages montent au ciel.
L’apothéose des souverains est peut-être ce qui nous étonne et nous répugne le plus dans les cultes antiques, La raison en est facile à comprendre : toutes les religions que pratique aujourd’hui le monde professent l’unité de
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Dieu. Quand on ne reconnaît qu’un Dieu, il devient si grand par sa solitude même et sa grandeur le met si loin de ntus, qu’il n’est plus possible d’élever un homme jusqu’à lui. Mais les anciens, qui étaient polythéistes, ne pouvaient pas avoir les mêmes scrupules. Ce n’était pas une affaire d’adorer un dieu de plus, quand on en avait déjà plusieurs milliers.-.Leur importance était d’ailleurs aussi diverse que leurs fonctions étaient variées. Si quelques-uns d’entre eux étaient puissants et forts, il y en avait beaucoup d’humbles et de faibles qui se rapprochaient par degrés de la condition humaine. Il n’existait donc pas, comme aujourd’hui, de barrière infranchissable entre Dieu et l’homme; au contraire, la religion semblait ménager entre eux une série de transitions qui conduisaient de l’un à l’autre. Ces intermédiaires familiarisaient tout le monde avec l’idée qu’il n’est pas impossible de passer de l’humanité à la divinité. Un système célèbre imaginé chez les Grecs, et qu’on appelait Y évhémérisme, du nom de son créateur, prétendait que tous les dieux avaient commencé par être des hommes que la reconnaissance ou la peur avait divinisés après leur mort. Ce qui fit le succès de ce système, c’est qu’il s’appuyait sur des croyances générales, et que, bien avant Évhémère, il y avait une sorte d’évhémérisme populaire, qui donna créance à l’autre. Les légendes primitives de tous les peuples racontaient que des héros avaient obtenu le ciel en récompense de leur courage . Presque toutes les villes avaient coutume de rendre les honneurs divins à leur fondateur. Il devenait naturellement pour la cité un patron particulier, un protecteur spécial, et, comme il lui appartenait en propre, c’est à lui que le peuple avait surtout confiance, et qu’il adressait le plus volontiers ses piièies. Les gens éclairés étaient forcés eux-mêmes de témoigner pour lui beaucoup d’égards, et le patriotisme
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leur faisait un devoir d’être crédules ou de le paraître. Varron trouvait qu’après tout cette habitude qu’avaient les villes de mettre dans le ciel leur fondateur et leurs premiers rois, quoi qu’on en pensât, pouvait avoir des conséquences heureuses, et qu’il n’était pas mauvais qu’un homme de cœur se crut issu des dieux l.
Les nations de l’Orient allèrent plus loin ; il ne leur suffit pas de réserver les honneurs divins à leurs anciens héros, elles les accordèrent indistinctement à tous leurs rois. Le caractère religieux qu’avait chez elles l’autorité souveraine, l’isolement dans lequel les princes affectaient de vivre, le respect absolu qu’ils exigeaient de leurs sujets, l’effroi qu’ils tenaient à leur inspirer, amenèrent le peuple à faire de l’apothéose comme une prérogative essentielle de leur pouvoir. On n’attendait même pas leur mort pour les adorer et leur divinité commençait de leur vivant. En Égypte, le Pharaon s’appelle lui-même « le dieu bon et le dieu grand »; l’acte religieux de son couronnement le transforme en fils du Soleil. Dans le temple de Medinet-Habou, Amoun , s'adressant aux dieux du nord et du midi, leur dit, à propos de Rhamsès le Grand : « C’est mon fils, le seigneur des années; je l’ai élevé dans mes propres bras, je l’ai engendré de mes membres divins 2. » Les Ptolémées n’eurent garde de laisser perdre ces traditions des Pharaons. Ils organisèrent solennellement dans leur capitale le culte de tous les princes qui avaient gouverné l’Égypte depuis Alexandre. Le roi régnant, majeur ou mineur, aussitôt qu il avait succédé à son père, était tenu pour dieu comme les autres et associé aux hommages que recevaient ses prédécesseurs. C’est ce que nous apprend la célèbre inscription de Rosette. Les prêtres, réunis de toutes les parties de
1. Aug., De civit. Dei, ni, L — 2. Revue archéol. , 1818, p. 340
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l’Égypte pour le couronnement de Ptolémée Épiphane, y déclarent « qu’il est dieu, et fils d’un dieu et d’une déesse, comme Horus, le fils d’Isis et d’Osiris, qui vengea son père ». En conséquence, « on lui dressera une image en chaque temple, dans le lieu le plus apparent, et auprès d’elle les prêtres feront trois fois par jour le service religieux. On lui élèvera dans tous les sanctuaires une statue de bois dans un édicule doré, et lors des grandes processions où se fait la sortie des édicules, celui du dieu Épiphane sortira comme les autres. » Ils veulent bien permettre aussi aux particuliers d’avoir chez eux de ces édicules et de ces statues, mais à la condition d’accomplir « toutes les cérémonies prescrites, dans les fêtes qui ont lieu tous les mois et tous les ans1 ».
Les Grecs n’échappèrent pas à la contagion de l’Orient. Dès l’époque de la guerre du Péloponèse , le Spartiate Lysandre, vainqueur des Athéniens, s’était fait adorer en Asie Mineure. Quand la Grèce. eut perdu sa liberté, tous les tyrans qui l’asservirent reçurent tour à tour les honneurs divins. C’est alors que l’apothéose prit son caractère le plus repoussant. On pouvait croire jusqu’à un certain point à la bonne foi des Orientaux, quand ils divinisaient des maîtres sous lesquels ils tremblaient; mais les Grecs sont une race trop sceptique et trop fine pour qu’on puisse prendre leurs tlatteries au sérieux. L’habileté même avec laquelle ils savent mentir, les formes délicates et nouvelles qu’ils se piquent de donner à leurs adulations, en font mieux ressortir la bassesse. Ils ne connurent jamais, à ce sujet, de honte ni de scrupule; on les vit porter successivement les mêmes hommagesà tous ceux qui étaient les plus forts. Quand Mithridate eut fait égorger tous les Romains qui se trouvaient en Asie, ils l’ap-