‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 2)Chapitre 33 sur 92 · Tac., Hist., iv · texte numérisé non relu

Tac., Hist., iv

les chants des Saliens, qui remontaient, disait-on, jusqu au temps de Numa 1 : c’était donner à son pouvoir auquel on pouvait reprocher d’être nouveau, la sanction de l’antiquité. Les prêtres et les prêtresses reçurent l’ordre, quand ils faisaient des vœux pour le peuple et le sénat, d’en faire aussi pour lui2. Il était d’usage que tous les ans, le 1er janvier, les consuls adressassent des prières aux dieux pour la prospérité de la république. Cette solennité fut conservée sous l’empire, on en ajouta seulement une autre. Comme le 2 janvier était un jour néfaste, le 3 on priait pour l’empereur. C’était la cérémonie célèbre qu’on appelait les vœux publics (nota annua ou publica). Ce jour-là le sénat se réunissait au Capitole; on lisait solennellement une formule par laquelle « si l’empereur était vivant au mois de janvier de l’année suivante, si les dieux le faisaient échapper à tous les périls qu’il pouvait courir, s’ils lui accordaient une bonne chance, s’ils le conservaient dans l’état où il se trouvait, ou même lui donnaient une situation meilleure», on s’engageait à sacrifier dans un an à Jupiter Optimus Maximus, à Juno Regina, à Minerve, à la déesse Satus, des bœufs ou des vaches aux cornes dorées3. Tous les grands collèges de prêtres faisaient le même serment4, et on le répétait dans toutes les villes de l’empire5.

Il était naturel que la religion officielle priât pour l’empereur qui était son chef suprême ; mais elle n’était pas seule à le faire. Les cultes étrangers, dont il se méfiait et qu’il traitait souvent en ennemis, ne témoignaient

1. Mommsen, Res gestæ, p. 27. Peut-être cette insertion était-elle un ancien usage qui fut renouvelé pour Auguste. On lit dans Varron (De ling. lat., ix, 61) : « Luc'iam Volaminiam Saliorum carminibus appellari », etc — 2. Dion, u, 19. — 3. On trouvera la formule complète dans les actes des Arvales (Marini, Arv., planches 23 et 24.) — 4. Marini, Arv., p. 56. — 5. Pline, Epist., x, 35.

pas moins do zèle pour son bonheur et pour sa gloire. Dans cette fête en l’honneur d’Isis, protectrice de la navigation, qui se célébrait le 5 mars avec tant de pompe sur toutes les côtes de la Méditerranée, quand la procession, composée de prêtres et d’initiés, avait laneé sur la mer un vaisseau peint à la mode égyptienne et chargé d’ornements et de marchandises, elle rentrait au temple et l’on faisait une prière pour la prospérité de l’empereur, du sénat, des chevaliers et de tout le peuple romain 1 . Le 24 mars, pendant la fête de Cybèle, qu’on appelait « le jour du sang » , après que l’archigalle s’était frappé les bras de son petit couteau à deux tranchants, il adressait ses vœux à la déesse pour la santé du prince 2 . Les chrétiens aussi, dans ces réunions oùTortullien les représente priant les bras étendus et la tête découverte, demandaient à leur Dieu d’accorder à l’empereur « une longue vie, une autorité reconnue, une famille unie, des armées vaillantes, un sénat fidèle, des sujets honnêtes, et l’univers en paix3 ». L’empereur n 'était pas oublié non plus dans ces fêtes de famille qui restèrent jusqu’à la fin les plus respectées de toutes. Le sénat avait ordonné que toutes les fois qu’aurait lieu un banquet public ou particulier, on ferait des libations en son honneur4. A la fin du repas tous les convives se levaient et disaient ensemble : « Au bonheur d’Auguste, père de la patrie 3 î » Ovide représente tous les proches réunis dans une fête touchante qu’on appelait « la chère parenté», cara cognatio. Ils offrent de l’encens aux dieux de la famille, ils servent aux Lares les prémices du dîner ; puis, « quand le soir est venu et qu’ils vont se séparer, ils

1. Apulée, Metam., xi, 17 (édit, Ilildcbrand). — 2. Tertull., Apolog., 25. —3. Tertull., Apolog., 30. — 4 Dion, u, 19. — 5. Pétrone, Sat., 60.

prennent en main la coupe et versent le vin en prononçant ces paroles consacrées : « A nous, à toi , César, père des Romains, le plus cher et le meilleur des hommes 1 ! »

On savait bien que ce concert de vœux et de prières qui, dans les temples de Rome et des provinces, dans les oratoires de tous les cultes, dans les chapelles de toutes les associations, dans les réunions politiques, dans les assemblées de famille, demandaient au ciel avec tant d’instance la fortune et la santé pour l’empereur, flattait Auguste et servait sa politique ; aussi l’adulation prenaitelle volontiers pour lui plaire la forme d’un hommage religieux. Un jour, dans ce sénat où Ion ne savait plus qu’inventer pour flatter le maître, un tribun du peuple, Sextus Pacuvius, imagina de se dévouer à lui, à la manière espagnole. Comme Auguste essayait de l’en empêcher, il sortit de la curie et parcourant les rues et les places, il poussa le peuple à se dévouer avec lui 2. Les honneurs auxquels Auguste était le plus sensible et dont il semblait faire le plus de cas étaient ceux qui paraissaient donner à son autorité une sorte de sanction divine. Il ne pouvait pas être tribun du peuple, en sa qualité de patricien, mais il se fit donner au moins la puissance tribunitienne. Cette dignité le rendait « sacro-saint », c’està-dire qu’elle mettait sa vie sous la protection directe des dieux. Quand les plébéiens arrachèrent à leurs ennemis l’institution du tribunat, ils voulurent mettre cette magistrature nouvelle à l’abri de toute atteinte. Une loi fut portée, qui défendait de frapper ou de menacer un tribun et de lui faire aucun outrage en action ou en paroles.

1. Ovide, Fast., Il, 635.- 2. Dion, lui, 20. C’est de là qu’est venue cette formule qu’on rencontre si souvent dans les inscriptions de 1 empire : « DJvotus numini majestatique imperatoris. »

« Si quelqu’un, ajoutait-on, viole ces prescriptions, qu’ii » soit anathème ( sacer csto ), que ses biens soient confis- » qués et qu’on puisse le tuer impunément. » Puis tout le peuple s’engagea à respecter cette loi par un serment solennel, en prenant à témoin les dieux du ciel et ceux des enfers1. » La puissance tribunitie.me rendait donc Auguste inviolable. Son titre de grand pontife sembla lui donner une nouvelle consécration et ajouter encore à son inviolabilité. Ovide, quand il parle des ides de Mars, paraît surtout indigné qu’on ait osé frapper un pontife et préparer la mort d’un prêtre ’2. Pour Valère-Maxime et les flatteurs de Tibère, Brutus etCassius ne sont pas seulement des assassins, ce sont des sacrilèges. Le prince se croit en droit d’exiger de ses sujets plus que l’obéissance et la fidélité; il leur impose une sorte de dévouement filial, il veut être pour eux un père et un prêtre. Nous avons conservé le texte du serment qu’on lui prêtait à son avènement : « Je jure du fond du cœur, disait-on, d’être l’ennemi de ceux que je saurai les ennemis de l’empereur; si quelqu’un menace son pouvoir ou sa vie, je ne cesserai de le poursuivre d’une guerre d’extermination jusqu’à ce qu’il ait payé son crime ; je ne préférerai pas le salut de mes enfants au sien. Si je manque volontairement à mon serment, que Jupiter très-bon et très-grand et tous les autres dieux frappent mes enfants et moi, qu’ils me chassent de ma patrie comme un exilé, qu’ils m’enlèvent ma santé et ma fortune3. » Ces peines sévères que le sujet appelle sur lui s’il manque à ses devoirs envers le prince ont été en réalité fort dépassées. Les délateurs se chargèrent de tirer plus tard des conséquences terribles de ce

1. Denys d’Halic., VI, 89. — 2. Ovide, Met., xv, 763 : « tam triste pnrari Pontifici letum... » ; 777 : « caille sacerdotis... » — 3. Corp. inscr. lat., n, 172.

caractère sacré dont le prince était revêtu. Du moment qu’il est une sorte de mandataire des dieux, la moindre offense qu’on se permet envers lui devient un crime capital : être l’amant de sa fdle n’est pas seulement une faute contre la morale, c’est un outrage à la religion i. Manquer au respect qu’on doit à ses statues, changer de vêtements devant son image, emporter par mégarde dans un mauvais lieu une monnaie à son effigie, sont des sacrilèges qu’on punit de mort. Ces excès, auxquels on n’arriva que plus tard, mais qui étaient contenus en germe dans les institutions d’Auguste, font bien comprendre tout ce que la religion ajouta de prestige et de puissance au pouvoir déjà si étendu des empereurs.

On s’y prit de loin pour faire accepter à cette société moqueuse ce caractère dont Auguste voulait entourer son autorité. Tout le monde était d’accord à reconnaître qu’il descendait des dieux; cette origine semblait avoir marqué sa famille d’un sceau particulier. Les traditions représentaient son aïeul Énée, le fils de Vénus et du divin Anchise, comme un héros sage et pieux; Virgile n’eut pas de peine à lui donner tout à fait l’aspect d’un prêtre. Denys d’Halicarnasse raconte que tandis que Silvius, fils d’Énée et de Lavinie, avait occupé le trône après son père, Iulus, le fils d’Ascagne, s’était contenté d’honneurs religieux2 : c’est de lui qu’était sortie la race sacerdotale des Jules. César, en briguant avec tant d’ardeur le souverain pontificat, n’était pas seulement un ambitieux qui savait ce que la religion pouvait lui donner de puissance, c’était un descendant du pieux Énée qui rentrait dans les traditions de sa famille. Quant à Auguste, en habile poli-

1. Tacite, Ann., m, 24 : « ... cutpam inter viros et fœminas vulgatam gravi nomme læsarum religionurn... appellanclo », etc. — 2 Denys d’Halic., I, 71.

tique, il avait tout disposé autour de lui pour qu’on prît de sa personne et de son pouvoir l’idée qu’il voulait en donner. D’après les usages, le grand pontife devait habiter une maison qui appartenait à l’État et qu’on appelait la Regia. Auguste ne quitta pas le Palatin, mais il fit vraiment du Palatin un lieu sacré. Comme il était nécessaire que le chef de la religion romaine fût voisin du foyer de liome où brûlait le feu éternel entretenu par les Vestales, il éleva près de son palais un temple à Yesta à côté de celui qu’il faisait bâtir pour Apollon, ce qui faisait dire au flatteur Ovide : « Cette demeure contient trois dieux *. » La maison particulière d’Auguste avait ellemême l’air d’un temple; tout la désignait à la vénération du peuple, des lauriers étaient plantés de chaque côté de la porte, une couronne de chêne la surmontait, le toit s’élevait en forme de faîte, comme dans les sanctuaires des dieux2. C’était bien le séjour qui convenait au restaurateur de la religion et de la morale, et il avait vraiment quelque droit à partager les honneurs de ceux dont il avait relevé le culte. Le peuple se laissa prendre tout à fait à ces dehors; on lui créa de bonne heure une légende comme à un dieu. Dès sa jeunesse, il avait fait des miracles dont quelques-uns rappellent ceux qu’on lit dans les Vies des saints. Pendant qu’il était encore dans les langes on le trouva un matin au sommet d’une tour regardant le soleil levant en face; quand il commença de parler, il donna l’ordre de se taire à des grenouilles qui l’empêchaient de se faire entendre, et depuis elles n’ont plus retrouvé la voix. Lorsqu’il vint à Rome, après la mort du dictateur, pour réclamer son héritage, les rayons du soleil formèrent comme une couronne autour de sa tête, et dans la suite

1. Ovide, Faut., iv, 949.-^, 2. Hertzborg, De diis Romnnorum patriis, p. 48.

tous les événements heureux de sa vie furent annoncés pai des présages1. Les gens du monde devaient un peu sourire de tous ces récits merveilleux; ils furent pourtant, eux aussi, plus complaisants pour ces prétentions impériales qu'on ne devait l’attendre d’esprits aussi éclairés et aussi malins. En somme, ils acceptaient d’assez bonne grâce le caractère sacerdotal que le gouvernement nouveau voulait se donner. Je ne parle pas seulement des flatteurs éhontés, dont le nombre était alors si grand : dès le règne île Tibère ils. parlaient des occupations « sacrées » du prince; le prudent Tibère fit effacer ce mot, qui lui semblait trop ambitieux2; mais un siècle plus tard il était tout à fait entré dans la langue officielle : on appelait « une expédition sacrée » celle que l’empereur avait conduite en personne, et sa famille recevait ouvertement le nom de « maisômdivine ». Horace n’allait pas si loin, il se contentait de demander à Jupiter de prendre Auguste pour son lieutenant3; « inférieur à toi seul, lui disait-il, il gouvernera équitablement le vaste univers4», et il insinuait que le maître des dieux, débarrassé de ce souci, aurait bien plus de temps pour remplir scs autres offices. C’est de la même façon que Pline le jeune se représente le pouvoir impérial. L’empereur est pour lui une sorte d’intermédiaire entre la terre et le ciel; c’est lui qui présente aux dieux les prières des hommes 5, c’est sur lui que tes dieux se déchargent du gouvernement du monde. « Jupiter, dit-il à Trajan, est libre aujourd’hui de ne s’occuper que des cieux, depuis qu’il t’a choisi pour le remplacer sur la terre6. » Ces paroles ne sont pas de

1. Suét., Aug., 91, — 2. Suét., Tib., 27.— 3. Hor., Carm., i, 12, 51 : «Tu secundo Ccesare régnés. » Voyez aussi Ovide, Met., xv, 858. —

4. Hor., Carm., i, 12, 57 : « Te minor latumreget. æquus orbem. » —

5. Pline, Pan«j., 78: « ...quibus apucl deos aclesse consuesti.t — d. Id., 80 : « ... qua mmc parte curarum liber solutusque tanlum cœlo vacat, postquam te dcJ'U, qui erga omne hominumgenusvice sua fungereris.o

pures flatteries, c’est la formule même du gouvernement qu’Auguste avait fondé. A toutes les dignités de l’ancienne république qu’il se faisait décerner, il voulut joindre une qualité nouvelle qui manquait aux magistratures républicaines : c’était celle que César appelait, dans un discours célèbre, la « sainteté des rois 1 », c’est-à-dire cette prétention d’être les représentants directs des dieux et de régner en leur nom, à la condition de les faire régner avec eux. Les royautés chrétiennes qui succédèrent à l’empire et qui essayèrent de le continuer, ne négligèrent pas de recueillir cette partie de son héritage. Elles cherchèrent comme lui à se donner aux yeux des peuples une consécration religieuse, à les gouverner au nom du ciel; et pendant tout le moyen âge les évêques répétèrent aux rois ce qu’on disait aux empereurs dans le sénat romain : « Vous êtes l’image de la Divinité2. »

i. Sanclitas regum, Suét., Jul. Cces., 6.-2, Tac., Ann., lll, 36 :

« ... principes instar cteorum esse.

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