‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 2)Chapitre 5 sur 92 · Tertull., De prœscr., r · texte numérisé non relu

Tertull., De prœscr., r

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dans l'enceinte des villes, et tout le monde obéit à la loi. Cet exemple montre qu’à Rome rien ne résiste au pou voir civil; la puissance paternelle, malgré l’étendue de ses droits, fléchit elle-même devant lui. Le père de famille est maître absolu de ses enfants, il peut vendre et tuer son fils; mais si ce fils est revêtu de quelque charge publique, le père doit lui obéir comme les autres, et, quand il le rencontre sur son chemin , il faut qu’il descende de cheval devant lui h

La religion romaine, si puissante, si respectée qu’elle fut, devait subir le même joug. Elle a donc été soumise à l’État, ou plutôt elle s’est confondue avec lui. Ce qui certainement a le plus aidé à ce résultat, c’est la manière dont se recrutaient les sacerdoces. « Nos aïeux, dit Cicéron, n’ont jamais été plus sages ni mieux inspirés des dieux que lorsqu’ils ont décidé que les mêmes personnes présideraient à la religion et gouverneraient la république. C’est par ce moyen que magistrats et pontifes, remplissant leurs charges avec sagesse, s’entendent ensemble pour sauver l’État2. » A Rome, les dignités religieuses n’étaient pas séparées des fonctions politiques, et il n’y avait rien d’incompatible entre elles3. On devenait augure ou pontife en même temps que préteur ou consul, et pour les mêmes motifs. Personne ne demandait à ceux qui voulaient l’être des connaissances spéciales ou des dispositions particulières; il suffisait, pour arrivera ces charges comme aux autres, d’avoir servi son pays dans les assemblées délibérantes ou sur les champs de bataille. Ceux qui les obtenaient ne prenaient pas en les exerçant cet esprit étroit et exclusif qui est ordinaire aux castes sacerdotales; ils

1. Tite-Live, xxiv, U. — 2. Pro dom., 1.— 3. Il faut peut-être faire une exception pour lcsFlamines, et surtout pour le Flcunen dialis, qui avait des obligations plus étroites que les autres prêtres; aussi ces fonctions furent-elles très-vite délaissées

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continuaient à être mêlés au monde, ils siégeaient au sénat en même temps que dans ces grands collèges de prêtres dont ils faisaient partie; leurs fonctions nouvelles, loin de les enlever au gouvernement de leur pays, leur donnaient plus de droit d’y prendre part. Ces soldats, ces politiques, ces hommes d’affaires, appliquaient aux choses religieuses ce bon sens froid et pratique qui les distinguait dans tout le reste. C’est grâce à eux qu’un large courant laïque circula toujours dans la religion romaine, que pendant toute la durée de la république et de l’empire aucun conflit ne s’est élevé entre elle et l’État, et que le gouvernement de Rome, malgré toutes ces démonstrations de piété dont il est prodigue, n’a jamais été menacé de devenir une théocratie.

Leur influence se fait sentir dans toutes les institutions religieuses de Rome. Des gens habitués comme eux à exercer le pouvoir civil savent bien que la loi ne règle que les actions et qu’elle ne peut atteindre les pensées. Aussi sont-ils plus occupés à prescrire des pratiques qu’à imposer des croyances; ils établissent des sacrifices et des cérémonies, ils ne songent pas à instituer des dogmes. La religion, telle qu’ils l’ont faite, se réduit au culte; mais ce culte est encombré de menus détails, et aucun d’eux ne peut être omis. Les pontifes sont aussi des jurisconsultes 1 ; l’étude du droit leur a donné certaines habitudes dont ils ne se départentjamais, ils n’ont pas deux façons de procéder, et ils ont fait les lois divines sur le modèle des lois humaines. Dans les unes et les autres, la forme est tout. C’est, du reste, le génie de ce peuple de regarder toujours à la forme plus qu’au fond, et d’étre esclave de la lettre. Titc-Live raconte que des soldats révoltés

1. Scævola disait : i Ponlificem neminem bonum esse, nisi qui jus civile cognosset. » (Cic., De leg., u, 19.)

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qui éprouvaient quelque remords de manquer au serment qu’ils avaient prêté à leurs généraux songèrent à les tuer pour mettre leur conscience à l’aise; ils pensaient qu’une fois qu’ils seraient morts, on ne serait plus tenu de leur être fidèle l. Tout sacrifice, pour être efficace, doit donc être fait selon les rites, et l’unique souci de celui qui prie est de se conformer exactement à la loi religieuse» Il est vrai que cette loi est si exigeante et si compliquée, que l’exactitude n’est pas tout à fait sans mérite. Quand on a quelque faveur à demander au ciel, il faut d’abord s’enquérir du dieu auquel on doit s’adresser pour l’obtenir. C’est déjà un assez grand embarras : on est exposé à ne pas se reconnaître dans un Olympe si peuplé; il est pourtant, selon Varron, aussi utile de savoir quel dieu pourra venir à notre aide, que d’être informe de l’endroit où demeurent le boulanger et le charpentier, quand nous avons besoin d’eux. 11 faut donc être instruit de la spécialité de chacun des immortels et des fonctions diverses qu’ils remplissent, « afin de ne pas imiter par ignorance les comédiens qui, pour faire rire la foule, affectent de demander du vin aux Nymphes et de l’eau à Bacchus 2 ». Il ne suffit pas de connaître les attributs du dieu qu’on veut prier, il est bon de lui donner son nom véritable, celui sous lequel il lui plaît d’être invoqué : si on lui en donnait un autre, il serait capable de ne pas entendre ou de mal écouter. Or, c’est une science très-difficile que de savoir le vrai nom des dieux, et il y a des théologiens qui p: étendent que tout le monde l’ignore 3. Sur cette matière il règne tant d’incertitude que, même quand on invoque le plus grand d’entre eux, celui qui devrait être le mieux connu, on lui dit: «Puissant Jupiter, ou quel

1. Tite-Live, il, 32. - 2. Varro, ap. Aug. De civ. Dei, iv, 22.— 3. Scrv., Æn., iv, 577 : « Deorum vera nomina nemo novit. »

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que soit le nom que tu préfères l. » Le nom du dieu trouvé, il faut savoir les termes exacts de la prière qu’il convient de lui adresser. Les Romains supposent que les dieux ressemblent au préteur, et que devant eux, comme devant les juges, on perdra son procès, si la requête qu’on leur présente n’est pas dans les formes. Quand on ignore ce qu’il faut leur dire, on va le demander aux pontifes 2. Ce sont des jurisconsultes sacrés institués précisément pour veiller au maintien scrupuleux de tous les détails du culte. Ils ont des livres où tout est prévu et qui contiennent des prières pour toutes les occasions. Ces prières ressemblent beaucoup aux formules de la jurisprudence. Les gens de l’Orient, habitués à s’abandonner à l’élan de leur cœur quand ils prient, les trouvent diffuses et prolixes. « N’affectez pas, dit saint Matthieu, de parler beaucoup dans vos prières, comme font les païens, qui s’imaginent que c’est par la multitude des paroles qu’ils méritent d’être exaucés3.» Cette abondance de paroles , remarquable surtout dans les rituels de la religion romaine, vient du besoin d’être clair. Le Romain qui prie a toujours peur de ne pas bien exprimer ce qu’il veut dire; il a soin de répéter plusieurs fois les choses pour être parfaitement compris. Comme il veut ne laisser place à aucune équivoque, il n’hésite pas à préciser sa pensée par des moyens matériels. Quand il dédie un temple, il en tient la porte; il touche la terre toutes les fois qu’il prononce le mot tellas, il lève les bras au ciel quand il parle de Jupiter et se frappe la poitrine lorsqu’il est question de lui 4. Si les dieux ne le comprennent pas, ce sera vraiment leur faute. Dans ses rapports avec eux,

1. Scrv., Æn., Il, 351 : « Jupiter optime maxime, sivequo alio nomme le appellari volueris .« —“2. Tite-Live, i, 20 : « Pontificem deinde ex patribus legit... ut esset quo consultum plebes veniret. » — 3 Evang., vi, 7. — 4. Macrobe, Sat., m, 9, 12.

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comme dans tout le reste, il est à la fois très-respectueux et très-prudent1. Il cherche surtout à ne pas trop s’engager; il tient à ne laisser aucun doute sur les promesses qu’il fait, de peur d’ètre obligé de donner plus qu’il ne voudrait. Si l’on oubliait de dire, quand on a fait à quelque dieu une libation de vin nouveau : Soyez gratifié de ce vin que je vous apporte ( mactus hoc vino infero esto), il pourrait croire qu’on lui promet tout le vin qui est dans la cave, et il faudrait le lui donner2. Les moindres paroles ont donc beaucoup d’importance. Pour un seul mot passé, une ville s’impose des dépenses considérables et recommence des jeux très-coûteux. Aussi celui qui prie ne se fie-t-il pas à sa mémoire; il a souvent deux prêtres auprès de lui, l’un qui lui dicte la formule qu’il doit prononcer, l’autre qui suit sur le livre Dour s’assurer qu’on n’omet rien en la répétants.

Quant aux dispositions de l’âme qu’il faut apporter à la prière, la religion romaine ne s’en occupe pas; elle s’arrête aux pratiques. Pour elle les gens les plus religieux sont ceux qui connaissent le mieux les rites et qui savent honorer les dieux d’après les lois du pays L La piété consiste surtout à se présenter dans leur temple avec le vêtement qui convient et à garder devant eux l’attitude prescrite. «Les dieux aiment qu’on soit pur, dit un poète; venez les trouver avec un vêtement sans tache 5. » Nonseulement la religion romaine n’encourage pas la dévotion, mais on peut dire qu’elle s’en méfie. G est un peuple fait pour agir; la rêverie, la contemplation mystique lui sont

1. A. Gell., u, 28 : « veteres Romani, quum in omnibus aliis vitœ, officiis, tum in constituenclis religionibus atque in diis immortalibus animadvertendis castissimi cautissimique. » —2. Arnobe, vu, 31. — 3. Pline, xxvm, 2 (3). — 4. Festus, v° Religiosi. Cicéron, De nat. deor., i, 41 : « Est enim pietas justitia adversus deos... sanctitas autem scientia colendorum sacrorum. » —5. Tibulle, II, i, 13 : « Casta placent superis : pura cum veste venito. »

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étrangères et suspectes1. 11 est avant tout ami du calme, de l’ordre, de la régularité : tout ce qui excite et trouble les âmes lui déplaît. Le père de famille selon le cœur de Caton est assurément très-religieux. Il invoque d’abord ses Lares, quand il arrive à sa ferme; tous les travaux des champs s’ouvrent chez lui par des prières; il offre avant la moisson la porco, prcdcidanea à Cérès; il immole au printemps un porc, une brebis et un taureau ( suovetaurilia ) pour purifier ses champs; il donne deux fois par an un dîner à Jupiter da palis; il fait des sacrifices à Mars Silvanus pour ses bœufs, et il commence toujours par demander humblement pardon aux dieux inconnus qui habitent un bois sacré quand il lui en faut émonder les arbres2. Mais il se garde bien de pousser ses gens à la dévotion. 11 craint sans doute qu’ils ne négligent un peu leur maître, s’ils s’occupent trop des dieux. « Que l’esclave fermier, dit Caton, ne célèbre d’autre fête que celle des Compitalia; qu’il se garde de consulter jamais ni haruspice, ni auguré, ni chaldéen, ni devin d’aucune sortes.» Quant à la fermière, il lui est expressément défendu de faire par elle-même aucun sacrifice ou de charger quelqu’un de le faire à sa place, à moins qu’elle n’en ait reçu l’ordre de son maître ou de sa maîtresse. « Sachez, ajoute Caton, que c’est le maître qui sacrifie pour toute la maison *. » La religion romaine, comme toutes celles où domine l’esprit laïque, diminue le rôle du prêtre. Le père de famille, on vient de le voir, prie pour les siens ; de môme, dans les circonstances graves, le consul s’adresse directement aux dieux de l’État. Ses prières, pour arriver jusqu’au ciel, n’ont pas besoin de passer par l’inter-

1. Scrv., Georg., ni, 456 : u Majores religionem totam in experientia collocabant. » — 2. Cat., De re rnst., passim. • — 3. De re rust., 5. — 4. De re rust., 198.

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niédiaire d’un prêtre. Sans doute il est entouré d’augures et de pontifes, mais ils ne sont chargés que d’indiquer à Tofficiant les rites à observer et de lui dicter les formules. On a dit avec raison qu’ils ne figurent dans les solennités publiques qu’en qualité de maîtres des cérémonies encore prend-on toute sorte de précautions pour qu’ils ne soient pas tentés d’exagérer leur importance et d’empiéter sur les droits du magistrat civil. D’ordinaire rien n’enflamme plus les esprits populaires et ne cause plus d’attente ou de terreur que les prédictions de l’avenir : l’annonce d’une grande calamité, l’espérance d’une heureuse fortune à laquelle on ne s’attend pas, peuvent faire naître chez un peuple de ces mouvements subits contre lesquels il n’y a pas de freins. Rome y a mis bon ordre. La divination qu’elle pratique, la seule qu’elle reconnaisse officiellement, n’est pas véritablement une façon de prévoir ce qui doit arriver, mais une simple consultation pour savoir si les dieux sont favorables ou contraires à l’entreprise qu’on prépare. Ils en ont fait une science froide, métho dique, compliquée, qui ne laisse rien à l’imprévu ni à l’inspiration, et qui serait beaucoup plus capable d’arrêter l’élan des âmes que de l’exciter. Toutes les fois qu’on élit des magistrats ou qu’on va prendre une décision importante, quand on est sur le point de commencer une guerre ou de livrer une bataille, les augures observent les oiseaux d’après les rites prescrits, pour connaître la volonté des dieux, mais ils ne peuvent le faire que par Tordre des consuls. Les autres sortes de devins, notamment les haruspices, qui prédisent l’avenir par l’inspection de la foudre, ne sont que tolérés, et l’on affecte de tenir leur art en fort petite estime, même quand on ne dédaigne pas de s’en servir. Dans tous les

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