Bouché-Leclercq, les Pontifes
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pas on a voulu les mettre tout à fait clans l’impossibilité de nuire : uneloidéfcndderévéler aucun oracle au peuple sans l’autorisation du sénat *. Ainsi la religion romaine évite avec soin tout ce qui peut être une cause d’agitation. Contrairement à ce qui arrive dans les autres cultes, elle cherche plutôt à calmer l’émotion intérieure qu’à l’exciter. Elle fait un devoir d’être silencieux quand on assiste aux cérémonies sacrées, mais le mot de silence a pour elle une signification bien plus large que pour nous; non-seulement elle ne permet pas qu’on parle, mais elle défend même de penser 2. Elle a tout fait pour rendre la prière aussi froide que possible ; elle la dépouille de la liberté qui en est l’âme, et ne veut pas permettre à la reconnaissance et à la piété d’employer les expressions qui leur conviennent; elle leur impose une formule à laquelle on ne doit rien changer et dont il faut se servir même quand on ne la comprend plus. Tous les ans, les frères Arvales, quand ils célébraient leur grande fête, se faisaient remettre un papier sur lequel était écrit un vieux chant des premières années de Rome, auquel ils n’entendaient rien depuis des siècles; ce qui ne les a pas empêchés de le répéter fidèlement presque jusqu’à la fin de l’empire.
Ces caractères de la religion romaine sont parfaitement exprimés par le nom qui la désigne; les critiques anciens dérivent en général ce nom ( relïgiu ) de la même racine qui a produit les mots diligens et di/igentia; ils pensent qu’à l’origine il voulait dire simplement exactitude et régularité 3. Ces qualités, on vient de le voir, étaient les
1. Dion, xxxix, 5. — 2. Quint., Declam., 2G5 : « in templo vero, in quo verbis parcimus, in quo animos componimus, in quo tacitam etiarn mentem nostram custodlmus... » — 3. Krahner fait remarquer que les Grecs n’ont pas de mot qui rende exactement celui de religio (Grundlinien zur Geschichte des Verfall der rômischen Staatsreligion, p. 13). 11 est certain que ni 8ïifft5aip.ovî«, ni surtout e0<re6ei«, ne le traduisent tout à fait.
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seules qu’on exigeait alors des gens religieux. Les Romains ont une façon particulière de comprendre les rapports de l’homme avec la Divinité : quand quelqu’un a des raisons de croire qu’un dieu est irrité contre lui, il lui demande humblement la paix, c’est le terme consacré ( pacem deorum exposcerë), et l’on suppose qu’il se conclut alors entre eux une sorte de traité ou de contrat qui les lie tous les deux; il faut que l’homme achète la protection céleste par des prières et des offrandes, mais il serait peu convenable à un dieu qui a bien accueilli un sacrifice de ne pas répondre par quelque faveur. Platon s’élève avec force contre ces sortes de trafics qu’on imagine entre l’homme et la Divinité 1 ; ils se retrouvent dans tous les cultes antiques, mais nulle part avec plus d’effronterie naïve qu’à Rome. Les Romains admettent comme un principe que la piété donne droit à la fortune : il est en effet naturel que les dieux préfèrent ceux qui les cultivent, et « quand on est aimé des dieux, on fait toujours de bons profits 2 » . Ce n’est donc pas, comme dans le christianisme, le pauvre qui est l’élu du Seigneur, c’est le riche. Si l’on trouve que les dieux n’ont pas tenu toutes les conditions du contrat, on s’irrite contre eux et on les maltraite. Quand le peuple apprit la mort de Germanicus, pour lequel il avait tant offert de sacrifices inutiles, il jeta des pierres dans les temples, renversa les autels et précipita les statues des dieux dans les rues 3. On dispute quelquefois sur les termes du traité, et les contractants, comme d’habiles plaideurs, cherchent à se surprendre. C’est ainsi que, dans la légende plaisante rapportée par le vieil historien Valerius d’Antium et qu’Ovide a reproduite 4, Numa par-
1. Eulyphron. — 2. Piaule, Curculio, iv, 2, 45 : « Oui homini cli sunt propitii lucrum ei objiciunt.» — 3. Suet., Cal., 5. — 4. Fast., iii, 339, Arnobe, v, 1. »
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vient à éluder les exigences de Jupiter : « Vous me sacrifierez une tête. — A merveille, répond le roi, vous aurez une tête d’ail que je vais prendre dans mon jardin. — J’entends quelque chose qui ait appartenu à un homme. — On vous donnera l’extrémité de ses cheveux. — Il me faut un être animé. — Nous y joindrons un petit poisson.» Jupiter se met à rire et consent à tout. Le traité une fois conclu, il est juste d’en respecter les termes. 11 faut rendre aux dieux ce qu’on leur a promis; c’est un grand devoir : l’opinion publique le met au même rang que celui que l’on contracte envers son père et son pays et le désigne par le même mot ( pie tas ) ; mais il ne faut pas non plus exagérer la reconnaissance. La loi a établi la manière dont on doit s’acquitter envers les dieux, et c’est une faute d’aller au delà de ses prescriptions. Cette faute, on l’appelle superstitio, c’est-à-dire ce qui dépasse la règle établie'. Le vrai Romain a horreur de la superstition autant que de l’impiété. Il tient ses comptes en règle avec les dieux : U ne veut pas être leur débiteur, mais il ne veut pas non plus leur donner plus qu’il ne doit. Tandis qu’ailleurs la dévotion véritable ne calcule pas, qu’elle est l’élan sans mesure d’une âme reconnaissante qui cherche à dépasser les bienfaits qu’elle a reçus, à Rome on ne tient qu’à payer exactement sa dette. Le reste est du superflu, et il ne convient pas plus d’être prodigue envers les dieux qu’envers les hommes. On comprend qu’enfermé dans ces limites étroites, l’esprit religieux n’ait pas pu se donner d’essor : c’est précisément ce qu’on avait voulu.
Cette réserve prudente, ce désir d’éviter à l’âme les émotions qui la troublent, ont inspiré aux Romains les
1. C’est par une dérivation de ce premier sens que le mot superstitio a fini par s’appliquer surtout aux pratiques tirées des religions étrangères.
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précautions infinies qu’ils prennent pour rassurer les consciences et les délivrer de leurs scrupules. Les pratiques étaient si nombreuses et si compliquées dans ce culte formaliste, qu’il était difficile, quelque peine qu’on se donnât, de n’en oublier aucune ou de ne pas commettre quelque erreur en les accomplissant. Les gens timorés ne devaients’approcher des autels qu’avec effroi; aussi disaiton souvent que lareligion et la peur sontinséparables1. Un a fait à Rome beaucoup d’efforts pour les séparer. Toutes les difficultés qui pouvaient inquiéter les esprits timides étaient ordinairement résolues par les théologiens dans un sens large et libéral. Ils avaient à leur usage une casuistique commode qui donnait le moyen de se tirer trèsaisément d’affaire dans les cas embarrassants. On sait, par exemple, que la religion romaine reconnaissait un trèsgrand nombre de fêtes pendant lesquelles il était interdit de rien faire; ces jours-là, le laboureur devait demeurer oisif, le bœuf restait dans l’étable auprès d’une crèche bien garnie, et la terre aussi avait droit à se reposer. Mais ce repos, s’il eût été absolu, pouvait gêner ou compromettre les travaux des champs; on s’appliqua, dans la pratique, à le restreindre autant que possible. L’autorité religieuse elle-même fut très-complaisante et fournit les moyens d’éluder la loi. « On demandait au pontife Scævola ce qu’il était permis de faire pendant les fériés , il répondit : Tout ce qui ne peut être négligé sans nous causer un dommage2. » C’était, pour un pontife, ne pas se montrer bien rigoureux. Comme chacun était laissé juge dans sa cause, on ne devait jamais manquer de bonnes raisons
1. Serv.,Æn., n, 715 : « Connexa enim sunt timor et reliyio.» Ailleurs il dérive deus de oeoç, qui veut dire crainte (xii, 139). Voyez aussi Cicéron, De invent., H, 22. — 2. Macrobe, Sat., i, 16, 11. Voyez aussi Servius, Gecrg., i, 269 : « Scimus necessitati religionem cedere »
carac'1 ère général
pour se prouvera soi-même qu’un travail était nécessaire, et se donner le droit de le faire même un jour de fête. On décida d’abord qu’on pouvait sans crime retirer son bœuf d’une fosse quand il y était tombé, ou étayer une maison qui menaçait ruine : rien n’était plus naturel ; plus tard, on s’accorda la permission de curer les fossés, sous prétexte de prévenir l’inondation des prairies, de baigner les troupeaux pour les empêcher d’être malades, ou même de finir un ouvrage commencé, parce qu’il pouvait se détériorer s’il était interrompu l. Il faut avouer qu’avec ces réserves la loi du repos ne devait être un embarras pour personne. Dans cette religion qui se piquait de tout prévoir d’avance, on avait fixé les jours où il était permis et ceux où il était défendu de livrer bataille. Ces prescriptions pouvaient être fort gênantes à la guerre si on les avait respectées, mais on trouva moyen de les rendre inutiles. Le soldat romain n’a jamais ressemblé au Juif, qui avait tant de répugnance à prendre les armes le jour du sabbat; il ne se demandait pas, en présence de l’ennemi, s’il avait le droit de se battre, et il ne lui venait pas de scrupule à l’esprit quand le consul donnait le signal du combat. D’ailleurs les théologiens avaient décidé que lorsqu’on est attaqué, « tous les jours sont bons pour sauver sa vie et défendre l’honneur de son pays 2 ». C’est bien cc que devaient penser etee que devaient dire ces pontifes qui étaient généraux et hommes d’Etat en même temps que prêtres.
Le même esprit se retrouve partout. Rien ne causait plus de trouble et d’anxiété aux consciences timides que ces conseils ou ces ordres qu’à tout moment elles croyaient recevoir des dieux. « Une parole d’un devin, dit Cicéron,
1. Bouchc-Leclercq , les Pontifes, p 118. — 2. Marrobe, Set, l, 16, 20.
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l’inspection d’une victime, un mot qu’on entend dire, un oiseau qu’on voit passer, un clialdéen ou un haruspice qu’on rencontre, l’éclair qui brille, le tonnerre qui retentit, la vue d’un objet frappé de la foudre, le fait le plus insignifiant, le plus ordinaire, quand il nous semble prédire quelque chose, tout sert à nous épouvanter, et il ne nous est pas possible de goûter un moment de calme. 11 semble que le sommeil devrait être pour nous une sorte d’asile où nous nous reposerions de nos peines et de nos fatigues, et c’est pendant le sommeil que prennent surtout naissance nos soucis et nos terreurs *. » Il faut accorder cette justice aux théologiens romains, qu’ils ont tout fait pour rendre ces préoccupations plus légères. Ils ont d’abord établi comme une règle qu’on ne doit pas ajouter foi du premier coup à ce qui semble être un avis des dieux. 11 est bon d’attendre, pour y croire, qu’il ait été plusieurs fois répété ou qu’il s’appuie sur d’autres signes non moins manifestes de leur volonté 2. C’est une sage défiance qui nous empêchera souvent d’être trompes. De plus, il est nécessaire, pour qu’une indication donnée par le ciel soit valable, qu’elle ait été aperçue par celui à qui elle s’adresse; s’il se tient chez lui ou qu’il ferme les yeux à propos, les dieux ne peuvent rien lui faire savoir, et il reste libre d’agir comme il l’entend. Quand Marcellus était bien décidé à tenter quelque entreprise, il ne voyageait plus qu’en litière fermée pour n’être pas gêné par les auspices 3.Mais, en supposant même que la volonté des dieux soit manifeste et que celui qu elle concerne en ait été informé, il lui reste encore un moyen de n’y pas obéir. La théologie romaine déclare qu’un auspice, quand il n a pas été positivement demandé aux* dieux, peut être re-
1. De div., il, 72. — 2. Serv., Æn., n» 691. — 3- Cic., De divin., U, 3G.
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rusé ; celui qui l’aperçoit par hasard est libre de ne pas le prendre pour lui, et l’avertissement que le ciel lui envoie n’a d'effet que s’il consent à l’accepter *. Yoilà la vie humaine délivrée d’un grand fardeau, et Pline a bien raison de dire que les dieux n’ont jamais donné aux hommes une plus grande marque de leur bonté 2.
Il y a d’autres soucis qui pourraient aussi troubler les fidèles et dont les théologiens les débarrassent sans plus de façons. Par exemple, il ne faut pas qu’ils se tourmentent outre mesure des fautes qu’il n’est pas en leur pouvoir d’éviter. Lorsque Caton se lève au milieu de la nuit pour prendre les auspices, il sait que le silence le plus rigoureux est ordonné, et il se garde bien d’ouvrir la bouche. « Mais, nous dit-il, parmi les esclaves et les servantes, si quelqu’un dit un mot sous sa couverture et que je ne m’en aperçoive pas, je n’en suis pas responsable3 », et l’auspice n’en est pas moins régulier. Pendant la guerre des Samnites, le consul Papirius trouva un jour une bonne occasion de vaincre l’ennemi. Les soldats brûlaient de combattre, et le pullarius, qui partageait leur ardeur, vint annoncer au général que les poulets sacrés donnaient les signes les plus propices et qu’on pouvait entamer sans crainte la bataille. Au moment où elle allait commencer, on apprit à Papirius qu’au contraire les poulets n’avaient pas voulu manger et que le pullarius avait menti. « C’est son affaire, répondit-il; s’il a menti, il en portera la peine. Quant à moi , on m’a annoncé que les auspices étaient favorables, et je les tiens pour tels. » En effet, le pullarius fut tué dès le début du combat et Papirius remporta la victoire 4. Il est vraiment curieux de voir quel parti les Romains ont su
1. Scrv., Æn.,xu, 259, et v, 530. — 2. Hist. nat., xxvm, 2 (4). — 3. 0 'al in Veturium, p. 47, éd. Jordan. — 4. Tite-Live, x, 40.
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tirer de ce qui était la plus grande imperfection de leur religion; ce respect étroit de la lettre, qui est en tout leur tendance, leur a fourni souvent des moyens commodes de se mettre en règle avec leurs dieux. Quand le rituel ordonnait de leur sacrifier un animal rare qu’il n’était pas aisé de se procurer, on en fabriquait une image en pâte ou en cire et l’on venait la leur offrir l. Ce procédé naïf était sérieusement employé dans les circonstances les plus importantes comme dans les moins graves. Pour déclarer la guerre, le fécial devait aller lancer un javelot sur les frontières de l’ennemi. Quand il s’agit de combattre Pyrrhus, on s’aperçut qu’il serait très-long et qu’il n’était pas très-sûr de faire ainsi voyager un prêtre jusqu’en Épirc. La difficulté fut habilement tournée. On se trouvait avoir sous la main un soldat de Pyrrhus dont on s’était emparé par hasard: on lui fit acheter un petit terrain dans le cirque Flaminius; avec un peu de bonne volonté on pouvait admettre que c’était un territoire épirote, et le fécial y vint jeter son javelot sans fatigue et sans danger 2.
Tels furent les efforts tentés par les hommes d’État de la République pour épargner aux âmes scrupuleuses les inquiétudes et les terreurs que fait naître la crainte des dieux. 11 leur était difficile d’obtenir un succès complet. Par eux- mêmes les Romains n’étaient que trop enclins à la superstition; ils le devinrent plus encore parleurs relations journalières avec les peuples étrangers et le goût que de bonne heure ils prirent pour l’Étrurie. Ces influences du dehors, qui s’appuyaient sur des tendances naturelles, ont été quelquefois chez eus plus fortes que tous les conseils des sages, et l’on n’est pas surpris de trouver dans leur religion la trace de deux esprits dilïe-