Carm., ni
LE SIÈCLE D'AUGUSTE
la mer du sang carthaginois1». On voit que c’est tout à fait l’esprit des institutions morales et religieuses d’Auguste.
En écrivant ces belles odes qui durent être si bien accueillies du maître et de ses conseillers, Horace dut éprouver souvent quelque embarras. Il lui fallait forcer un peu sa nature pour prendre ce ton solennel. Il savait bien qu’il était plus propre à la poésie légère et gracieuse qu’à l’enthousiasme pindarique : « Sa frêle barque n’était pas faite pour braver les flots de la mer Tyrrhénienne 2 »; et, dans les premiers temps surtout, toutes les fois qu’il abandonnait la côte tranquille pour se lancer sur la haute mer, il avait hâte de se rappeler lui même au rivage. Il lui fallait de plus, ce qui était beaucoup plus grave, donner un démenti à ses anciennes opinions. Horace était de ceux dont j’ai parlé, que Lucrèce avait charmés clans leur jeunesse. Il avait été d’aborcl épicurien et ne s’en était pas caché. Dans la satire où il raconte son voyage à Brindes, il nous dit, à propos d’un miracle qu’on voulut lui faire voir dans un temple d’Egnatia, que l’école à laquelle il appartient ne croit pas que les dieux se dérangent jamais pour s’occuper des mortels3; il niait donc alors la Providence, qui est le fondement de toutes les religions. Comment d’incrédule est-il devenu croyant? II nous l’a raconté dans ses Odes : c’est un coup de foudre dans un ciel serein qui suffit pour opérer ce prodige 4. C’en fut assez, comme il le dit, « pour lui faire tourner sa voile ». Dès lors il cessa d’être un « avare et négligent adorateur des dieux », et s’empressa de renoncer « aux principes de sa folle sagesse ». Parle-t-il sérieusement ou veut-il plaisanter, c’est ce qu’il n’est pas facile de dire.
1. Carm., ni, 6, 34. — 2. Carm., iv, 15, 3. — 3. Sal., i, 5, 97, — 4. Carm., i, 34.
LE SIÈCLE D’AÜGDSTE.
Il est sûr qu’au moins il sourit, et que ce sourire, aperçu des gens d’esprit, les rendra moins sévères pour cette conversion inattendue. Dès lors cet ancien sceptique, qui refusait d’ajouter foi au miracle d’Egnatia, peuple de prodiges sa propre vie. A l’en croire, il a été quatre ou cinq fois sauvé de la mort par l’intervention directe des immortels. « Les dieux me protègent, s’écrie-t-il avec enthousiasme, les dieux ont souci de mon salut et récompensent ma piété1. » 11 était bien naturel que pour reconnaître leur protection, il chantât leur louange. Ces dieux qu’il célèbre sont ceux des légendes populaires, accessibles à toutes les passions de l’humanité, qu’on irrite par des offenses, qu’on calme par des sacrifices 2. Il les représente sous les traits que leur donnent toutes les théologies. Ils font trembler devant eux l’homme « qui n’est qu’ombre et poussière3; » ils se plaisent, comme Jéhovah, à relever le faible et à humilier le superbe4 ; ils aiment les modérés, les tempérants, ceux qui s’imposent des privations : « Plus quelqu’un se sera refusé à lui-même, plus les dieux lui accorderont5. » Ils se méfient de l’audace de l’esprit humain et lui imposent des bornes qu’il ne doit pas franchir. Ils le punissent quand il les dépasse, et ne veulent pas, eux non plus, qu’il louche trop à l’arbre de la science. Ils ont abrégé la vie humaine, qui dans les premiers temps était plus longue, parce qu’ils sont irrités de voir la navigation unir des continents que l’ordre du ciel avait séparés6. Que nous som-
I. Carm., I, 17, 13. — 2. Il y a pourtant quelques passages chez
Horace dans lesquels la Divinité suprême est dépeinte d’une façon plus relevée et plus philosophique : par exemple, Carm., I, 12, 17.