‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 2)Chapitre 56 sur 92 · Carm , ni, G, 37. — 2. Carm., iv · texte numérisé non relu

Carm , ni, G, 37. — 2. Carm., iv

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qui croyaient que l’État ne serait sauvé que si tous les citoyens se mariaient, mais qui se gardaient bien d'user eux-mêmes du remède qu’ils offraient aux autres. 11 se trouve aussi quelquefois contraint, pour soutenir le rôle qu’il s’est imposé, d’énoncer des principes qui s’accordent peu avec ses opinions les plus chères. Les religions, qui s’appuient d’ordinaire sur les traditions du passé, admettent volontiers que le monde va en se gâtant et sont disposées à placer l’âge d’or à l’origine des choses. Horace accepte tout à fait cette opinion à la fin d’une grande ode religieuse, et la résume en ces traits vigoureux qui se sont gravés dans l’esprit de tous ceux qui sont mécontents de leur siècle : « Le temps dégrade tout ; nos pères, pires que leurs aïeux, ont eu des fils qui ne les valaient pas, et de nous va sortir une génération plus méchante encore l. » C’est une conclusion toute contraire qu’on tire de cette admirable épître à Auguste, où Horace fait profession de croire au progrès, où il soutient si nettement la supériorité des modernes sur les anciens et s’oppose avec tant d’énergie à toutes les superstitions du passé.

Telles étaient les contradictions auxquelles s’exposaient ces gens d’esprit qui se firent, comme Horace, les auxiliaires d’Auguste. Il en est peu qui aient su tout à fait y échapper. Ils étaient presque tous plus sévères et plus croyants dans leurs livresque dans leur vie. On pouvait leur dire à tous, comme le serviteur d’Horace à son maître : « Vous vantez les mœurs des Romains d’autrefois, et pourtant qu’un dieu offre de vous y ramener, vous refuserez de le suivre2. » Ces prôneurs de la simplicité antique vivaient au milieu du luxe de leur temps : « Engagés dans le bourbier, ils n’en pouvaient plus reti rer le pied3. » Quand ils recommandaient de revenir aux

i. Carm., ni, 6, 45. — 2. Sat. n, 7 23. — 3. Sal. u 7, 27.

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vertus anciennes, et de pratiquer l’antique religion, quand ils menaçaient les débauchés et les impies du sort de Titye et de Pirithoüs, ils ne voulaient sans doute s’adresser qu’à ceux qui n’avaient pas le moyen d’étudier la philosophie et à qui la religion tient lieu de sagesse. Ils pensaient, avec Tite-Live, que « pour retenir la multitude illettrée, il n’y a rien de plus efficace que la crainte des dieux1 »; quant aux gens éclairés, on pouvait à la rigueur leur permettre de se passer de croyances précises, et il y avait pour eux des privilèges d’incrédulité. Ce raisonnement commode, qui était celui de toute la haute société de Rome, pouvait bien rassurer la conscience de ces moralistes faciles quand ils ne prenaient pas pour eux les conseils qu’ils adressaient aux autres; mais il ne pouvait pas donner à leurs paroles ces accents qui partent du cœur, qui viennent de la conviction personnelle et qui la communiquent. Leurs exhortations sans sincérité laissaient les âmes indifférentes. C’est ce qui devait rendre, à ce qu’il semble, ces réformes stériles : nées d’une nécessité politique, décrétées par ordonnance, soutenues par des gens qui n’avaient pas d’autorité pour le faire, il leur était difficile de pénétrer profondément dans cette société qu’elles prétendaient renouveler.

Cependant les contemporains parurent croire un moment qu’elles réussiraient. On a vu que le chant séculaire d’Horace est moins une prière qu’un hymne de triomphe. "Vers 740, le même poëte écrivait : « L’adultère ne souille plus nos familles, les mœurs et les lois ont triomphé du vice impur. On félicite les mères d’avoir des fils qui ressemblent à leurs époux. Le châtiment ne manque pas d’atteindre la faute». Et il ajoutait : « Qui pourrait s’effrayer du Parthe, craindre le Scythe glacé ou les sau-

1, Tite-Live, 1, 19.

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vages enfants de la Germanie , tant que César nous reste *? » Horace se trompait; ni le vice ni les barbares n’étaient vaincus : quelques années plus tard, les sauvages enfants de la Germanie faisaient perdre à Varus ses légions, et l’adultère qu’Horace croyait banni de Rome souillait le palais impérial. Des accidents cruels prouvaient à Auguste que ses lois n’avaient pas changé les mœurs publiques, comme on le lui disait et comme il était porté à le croire; il ne parvenait pas même à les faire respecter dans sa famille : sa fille et sa petite-fille donnaient l’exemple de tous les désordres. Il les frappa toutes les deux avec une rage impitoyable; il les tint tant qu'il vécut dans un exil rigoureux; il punit du bannissement ou de la mort leurs complaisants et leurs complices. Ce qui explique cette dureté, c’est que le réformateur se vengeait en même temps que le père; il punissait les coupables moins peut-être de leurs crimes que de lui avoir ôté l’illusion de croire au succès de son œuvre : si, sous ses yeux et dans sa maison, on tenait si peu de compte de ses lois, pouvait-il espérer qu’ailleurs elles seraient respectées ?

Il est certain que, si l’on juge cette dernière partie du règne d’Auguste par le poète Ovide qui semble si bien la représenter, on est tenté de croire que tous les projets de l’empereur ont misérablement échoué. Le monde que nous décrivent les Amours et l'Art d’aimer paraît bien plus futile et bien plus dépravé que celui dont Horace nous a laissé le tableau. Les mœurs y sont plus légères, le luxe y est devenu plus extravagant encore; on est plus éloigné que jamais de ces temps de Fabricius et de Cincinnatus qu’on prétendait faire renaître. Quant à la religion, qu’on espérait aussi restaurer, il suffit de lire lea

i. Carm., iv, 5, 21.

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Méfvmorphoses pour voir que le sens en était tout à fait perdu. Les légendes les plus vénérables ne sont, dans les récits d’Ovide, que des histoires légères que l’on raconte en souriant. Tous les dieux y ont dépouillé leur majesté. Comment prendre au sérieux, ou ce Neptune qui s’emporte « plus qu’il ne convient à une personne bien élevée 1 », ou cette Vénus « occupée sans cesse à se parer en secret et à augmenter ses charmes par un peu d’artifice 2 », ou ce Silvain auquel on reproche « d’être toujours un peu plus jeune que son âge3 », ou ce Jupiter dont on nous raconte toutes les équipées amoureuses, et qui se dit gaillardement, quand il va triompher d’une mortelle : « Ma femme ne le saura pas; ou, si elle le sait, que font quelques querelles de plus ou de moins4?» La génération qui s’est amusée de ces récits était peut-être plus incurablement irréligieuse que celle qui applaudissait aux emportements passionnés de Lucrèce. A s’en tenir à ces indices, on est donc tenté de croire que les efforts d’Auguste et des grands génies de ce temps n’ont guère réussi, et que cet essai pour rétablir les mœurs et les croyances anciennes a glissé sur cette société sans y laisser de trace.

L Ovide, Metam. , xii, 583 : Exercet memores plus quam civ ihter iras. — 2. Metam., x, 533. — 3 .Metam., xiv, 639 : Silvanusque suis semper juvehilior amis. — 4 Metam., ii, 423.

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Autre aspect du siècle d’Auguste. — Goût sérieux pour la philosophie. — Les É pîtres d’Horace. — Admiration sincère du passé de Rome. — Sentiment profond de la décadence. — Craintes pour l'avenir et ennui du présent. — Dispositions favorables au succès des réformes d’Auguste.

L’apparence est pourtant trompeuse : en admettant qu’Ovide soit l’image fidèle de la plus grande partie de cette société, il ne la représente pas tout entière. Ce monde est compliqué; quand on l’étudie avec soin, on y découvre des caractères opposés, des tendances qui se combattent et dont quelques-unes pouvaient servir les desseins d’Auguste.

Il est d’abord impossible de ne pas être frappé de l'importance qu’a prise alors la philosophie; elle tient une grande place dans l'éducation des jeunes gens, et si la plupart d’entre eux la négligent quand leurs études sont finies, beaucoup y reviennent dans l’âge mûr. Tant que la vie est dans sa force, on se livre aux plaisirs et aux affaires; on plaide, on déclame, on conduit des légions, on gouverne des provinces, on écrit des odes ou des élégies; quand le soir s’approche, les pensées deviennent insensiblement plus sérieuses, les grands problèmes se posent. Cet intervalle que les gens du xvne siècle cherchaient à mettre entre la vie et la mort et qu’ils remplissaient par la religion appartenait plutôt du temps d’Auguste à la philosophie. Properce lui-même, au milieu de son existence dissipée, annonçait que « quand l’âge des amours serait passé, et que la vieillesse aurait semé sa tête de cheveux blancs », il chanterait la nature, comme

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Lucrèce, et chercherait à savoir s’il faut croire aux fables qu’on raconte sur les enfers, ou si nous n’avons plus rien à craindre au delà du bûcher. « Voilà, disait-il, quelle fin je réserve à ma vie l 11. » Quand Virgile partit pour ce voyage en Grèce pendant lequel il mourut, il disait qu’à son retour il donnerait trois ans encore à son Enéide , et qu’ensuite il se livrerait tout entier à la philosophie2. Horace, qui vécut plus longtemps que son ami, a pu exécuter ce projet que Virgile avait formé. La philosophie a occupé ses dernières années, elle remplit son œuvre de prédilection, les Êpîtres, où l’on trouve cet accent de conviction qui manque quelquefois à ses odes officielles, quand il nous vante sa piété, ou qu’il célèbre les vertus des temps antiques. C’est précisément cette pleine sincérité qui fait le principal charme des Épîtres. Horace, cette fois, n’obéit qu’à lui-même; il ne cède à aucune inspiration étrangère, et l’on saisit dans son œuvre même la marche et les progrès de ce qu’on pourrait appeler sa conversion philosophique, qui ne fut pas amenée comme l’autre par un coup de tonnerre inattendu, mais par les réflexions solitaires et l’expérience de la vie. La philosophie l’avait beaucoup occupé' pendant son séjour d’Athènes, et plus tard, malgré les aventures et les dissipations de sa jeunesse, il ne s’en était jamais entièrement détaché. Du temps môme de Lalagé et de « la bonne Cinara », il ne partait jamais pour sa maison des champs sans emporter Platon avec Ménandre dans sa valise 3 ; à Rome, sous les portiques ou dans son lit de repos, il s’étudiait lui-même et ne cessait de réfléchir aux moyens de vivre plus sage et plus heureux4. Il n’était alors qu’un franc épicurien de pratique et de doctrine, très-ami des

1. Prop., m, 5, 23. —2. Donat, Vita Virg., 13. — 3. Sal., n, 3.

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