‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 2)Chapitre 58 sur 92 · Lucrèce, iv, 1133. — 2. Prop., iv · texte numérisé non relu

Lucrèce, iv, 1133. — 2. Prop., iv

LE SIÈCLE D’AUGUSTE

Dans le siècle précédent, on ne sortait guère de chez soi que pour aller remplir des fonctions politiques ou pour faire fortune; à ce moment commencent les voyages par curiosité, par désœuvrement, par ennui. Horace a souvent reproché à ses contemporains de ne pas savoir tenir en place ; c’est un défaut dont il s’accuse le premier : il se trouve « plus léger que le vent », parce qu’à Rome il regrette Tibur et qu’à Tibur il ne souhaite que Rome 1. Mais au moins il ne quitte pas l’Italie; son ami Bullatius, pour fuir l’ennui qui le dévore, s’en va jusqu’en Grèce et dans l’Orient. Horace, en le rappelant à Rome, touche à ce malaise intérieur qui le chasse de chez lui et que ses voyages éternels ne guérissent pas. « C’est changer de climat, dit-il, et non de sentiments, que de traverser les flots; c’est se consumer sans fruit dans une activité inutile. En vain montons nous sur des vaisseaux ou sur des chars pour courir après le bonheur. Ce bonheur que tu cherches si loin, il est ici, tu le trouveras dans la pauvre ville d’Ulubres, si ton cœur est tranquille2. » Sénèque aussi connaît ce mal, comme Horace. 11 en décrit spirituellement les effets, il en sait et en dit la cause : c’est le mécontentement de soi-même, c’est l’agitation d’une âme qui ne peut pas trouver d’assiette fixe, tædium , et displicentia sui, et nusquam residentis annni volutatio 3. Ces sentiments, nous l’avons dit, sont précisément ceux qui réveillent dans les cœurs le besoin de croyances religieuses : on voit qu’ils n’ont pas été étrangers à l’époque d’Auguste.

Ce siècle a donc plusieurs aspects différents, et le jugement qu’on porte sur lui peut changer suivant le côté d’où on le regarde. Ce qui semble au premier abord y

1. Uor., Ep., I, 8, 12. - 2. Ilor., Ep., I, 11, 2 — 3. Sén., De

tranq animæ, 2, 13.

LE SIÈCLE D’AUGUSTE

dominer, c’est le goût des plaisirs et des fêtes. On y paraît heureux de vivre \ satisfait du présent, assuré de l’avenir ; on n’est occupé qu’à jouir de cette paix qu’on doit à l’empire, on espère qu’elle durera toujours,, et l’on se console de n’avoir plus de triomphes en pensant qu’on n’aura plus d’ennemis2. Sur cette société insouciante et joyeuse les réformes d’Auguste n’avaient pas de prise. Il n’y avait vraiment pas d’espoir qu’on pût la rendre plus austère et plus religieuse et qu’on parvînt jamais à la tirer des agréments de la vie présente, auxquels elle est si sensible, pour la ramener à l’imitation des mœurs antiques. « Nous vantons les gens d’autrefois, disait Ovide dans un moment de franchise, mais nous vivons comme ceux d’aujourd’hui3. » Et la plupart, sans le dire, faisaient comme lui. Ce n’est là pourtant qu’une des faces de ce siècle, et quand on l’observe de près, on en découvre d’autres. On remarque que la philosophie y compte beaucoup d’adeptes, et de toutes les philosophies, la plus sévère, le stoïcisme. A côté de ces gens indifférents et frivoles dont cette société abonde, on trouve beaucoup d’esprits sérieux qui regrettent sincèrement le passé, qui s’inquiètent de l’avenir, auxquels le présent pèse, et pour qui cette prospérité même, dont beaucoup s’enivrent, est un fardeau. Si les autres durent se montrer rebelles aux réformes d’Auguste, il est probable que ceux-là les ont accueillies plus volontiers et qu ils se sont montrés mieux disposés à suivre la direction qu’il voulait donner à l’empire.

t. Ovide., Ars am., m, 121 : Prisca juvent alios, ego me nunc denique nalum Gratulor. — 2. Ovide, Faut., i, 713 ;• Dam desunt hostes , desit quoque causa triumphi. — 3. Ovide, Fast. i 225 : Laudamus veteres, sed nostris utimur anuis.

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