Bue., ix, 18 ei «q
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aime l’ancien temps, et quand il en parle, on sent bien que son admiration vient de son cœur et qu’elle n’a rien de commandé. Tout lui plaît dans ces souvenirs du passé ; aucun détail ne lui semble indifférent ou grossier l. A l’exception «delà triste fermeté du premier Brutus » qui blesse un peu cette âme tendre, il n’y veut rien effacer. Il se garde bien d’attaquer les vieux poëtes, comme son ami Horace; il recueille pieusement leurs expressions et leurs tours de phrases, il les imite ou les copie pour se donner un air d’antiquité. La façon dont il passa sespre» mières années peut expliquer aussi qu’il ait été si attaché à la religion de son pays. Alors comme; aujourd’hui on lui restait plus fidèle aux champs qu’à la ville; comme elle y avait pris naissance et qu’elle n’était à l’origine qu’une façon d’interpréter les phénomènes naturels, il semble qu’on devait en garder mieux l’intelligence quand on restait en contact avec la nature, et c’est une des raisons pour lesquelles les campagnes qui avaient été son berceau furent aussi son dernier asile.
Ces premières impressions de Virgile furent profondes, et il était dans sa nature de ne les oublier jamais. Ce n’était pas une de ces âmes heureuses qui se trouvent à l’aise dans la vie, et qui, séduites chaque jour par des plaisirs nouveaux , risquent d’oublier vite les anciens souvenirs. Son existence fut en somme facile et douce, il semble n’avoir éprouvé qu’une fois un malheur sérieux : il fut chassé de ce petit champ qu’il aimait tant, et faillit perdre la vie en le défendant contre le soldat qui voulait le lui prendre. Mais ce malheur fut vite réparé, et il ne suffit pas pour expliquer cette tristesse qui ne cessa de
1. Voyez la manière dont il dépeint les divertissements rustiques des vieux Italiens (Georg., il, 385). Il désigne scus le nom adouci de versus incompti ce qu’Horace appelle sans ménagement horridus satumius
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s’accroître avec les années, à mesure que cet incident de sa jeunesse s’éloignait de lui. Il était riche: la libéralité de ses protecteurs lui avait donné à peu près 10 millioüo de sesterces (2 millions de francs) ; il possédait unemaison à Rome, sur l’Esquilin, une villa à Noie, en Campanie, une autre en Sicile. Il était entouré d’amis dévoués. Sa gloire n’était contestée que par quelques poètes jaloux ou quelques grammairiens médisants. Tous les gens de goût admiraient ses vers; ils étaient enseignés de son vivant dans les écoles, et un jour qu’il entrait au théâtre le peuple se leva pour le saluer, comme il faisait à l’arrivée d’Auguste. Sa tristesse n’était donc pas de celles qui tiennent à des événements malheureux et que d’autres événements peuvent guérir. C’était une de ces maladies que l’âme apporte en naissant, et qui, n’ayant pas de cause apparente, ne peuvent guère avoir de remède. Cette mélancolie, qui donne tant de charme à ses vers, dut exercer une certaine influence sur ses sentiments et ses opinions: comme elle lui faisait trouver quelque amertume dans tous les agréments que la vie lui offrait, et qu’elle l’empêchait de se livrer tout entier aux séductions du présent, elle lui rendait les souvenirs du passé plus précieux, et le ramenait ainsi aux impressions religieuses de sa jeunesse.
Telles étaient scs dispositions lorsqu’à trente ans le succès des Bucoliques sembla devoir le fixer à Rome; mais il ne parait pas que les plaisirs de la grande ville l’aient beaucoup changé. Ses biographes nous disent qu’il ne put jamais s’habituer à y demeurer. Il s’en éloignait volontiers, non pas seulement, comme Horace, pour fuir les importuns ou les sots et s’appartenir à lui-mème, mais pour jouir de la paix des champs et des beautés de la nature. Quand il était forcé de rester à Rome et de fréquenter ces illustres amis que son talent lui avait faits,
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il semblait un étranger dans leurs somptueuses demeures; il y apportait des manières embarrassées et « une figure rustique ». Il ne savait pas se mettre au goût du jour. On nous dit qu’il arrangeait mal les plis de sa toge et que son soulier était tou jours un peu trop grand pour son pied. Il était timide, silencieux, maladroit ; il rougissait au moindre mot. Le contact de tous ces beaux esprits, de tous ces gens du monde l’a laissé le même : jusqu’à la fin il est resté «un provincial, un fils de paysans, élevé parmi les broussailles et les forêts 1 ».
Virgile n’eut donc, pour concourir à l’œuvre d’Auguste, ni à renier ses opinions, ni à faire violence à sa nature. Il trouvait en lui le germe de tous les sentiments que les réformes impériales voulaient donner ou rendre au pays. On ne peut pas affirmer pourtant que de lui-même il eût pris tout à fait la direction qu’il a suivie ou qu’il s’y fût engagé d’une manière aussi résolue. Ce qui prouve que l’amitié d'Auguste et le désir de servir sa politique ont exercé quelque influence sur lui, c’est que ses premières œuvres n’ont pas entièrement le caractère des autres : à mesure qu’il avance, le patriotisme et la religion tiennent plus de place dans ses vers. N’est-il pas naturel d’attribuer ce changement à ses relations avec le prince qui méditait de ranimer les anciennes croyances et de remplacer dans les cœurs le sentiment de la liberté par l’orgueil de la grandeur romaine? Le talent de Virgile s’est développé conformément à sa nature, mais dans ce développement naturel les inspirations de l’empereur n’ont pas été inutiles. La vie du poëte nous prouve qu’il recevait volontiers l’impulsion des autres et se dirigeait par leurs conseils ; chacun de ses protecteurs, et il en
L Macrobe (Sat., v, 2, 1) l’appelle Venetus, rusticis piventunis natus, inter situas et frutices eductus
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avait toujours quelqu’un, a laissé son empreinte sur 1 un de ses ouvrages. C’est Pollion qui lui conseilla décrire scs Bucoliques , et il était, quand il les composa, l’ami et l’obligé de Cornélius Gallus. On ne peut malheureusement pas nier qu’il ne s’y trouve quelque trace de ces beaux esprits maniérés qui adoraient et copiaientles Alexandrins. L’œuvre ne comportait pas de souvenirs patriotiques; les vieux Romains aimaient beaucoup la campagne, mais il n'était pas possible d’en faire des bergers comme ceux de Théocrite. La religion n’y tient aussi que fort peu de place. A l’exception de la quatrième églogue dont il sera question plus tard et dans laquelle on trouve un vrai sentiment religieux, Virgile n’y emploie ordinairement les dieux qu’à la façon dont Ovide s’en est servi, comme une machine poétique destinée à embellir le paysage. C’est ainsi que dans la dixième églogue, où il transforme en berger son ami Gallus, qui fut préfet de l’Égypte, il amène auprès de lui Apollon, Pan et Silvain , qui viennent essayer de le distraire de sa douleur. Il agira plus tard autrement avec les dieux, et il leur garde un rôle plus grand et plus honorable que de venir consoler un administrateur romain abandonné par une comédienne qu’il aimait. On sent pourtant dès les Bucoliques que Virgile ne s’en tiendra pas à cette poésie de bergers. Tantôt il , éprouve la tentation de chanter la nature, comme Lucrèce ; tantôt il cède, en pleine pastorale, au plaisir de célébrer les guerres et les combats, et il faut qu’ Apollon lui tire . l’oreille pour le ramener à ses moutons. Évidemment le cadre des églogues est trop étroit pour son génie et il en sort de tous les côtés. Mécène le mita l’aise en lui demandant d’écrire les Géorgiques. « Sans toi, lui disait lepoëte, l’àme n’entreprend rien de grand L » Virgile tendait au