LE SIXIÈME LIVRE DE L’ÉNÉIDE
"Virgile a consacré tout un livre de YÉnéide, le sixième, à raconter la descente d’Énée aux enfers. Ce livre n’est pas tout à fait nécessaire au développement de l’action, quoiqu’il y soit habilement rattaché ; le poème pouvait à la rigueur s’en passer, le poète a tenu à l’écrire. Il voulait nous faire savoir l’idée qu’il se faisait de l’état des âmes après la mort. Ce sujet préoccupait sa pensée et agitait son imagination. Il l’avait abordé sans y être contraint, il mit tous ses soins à le bien traiter. C’est une des parties de son ouvrage dont il devaitêtre le plus satisfait, puisqu’il en donna lecture à l’empereur et à sa famille ; ce fut peut-être celle qui frappa le plus les Romains. Servius trouve que nulle part Virgile n’a montré plus de science, et il nous apprend que les érudits avaient composé sur ce livre un certain nombre de traités spéciaux où ils essayaient d’en expliquer les difficultés i. Ces traités, si nous les avions conservés, ne nous auraient pas probablement appris grand chose : ils n ont pas empêché Servius de s’égarer souvent dans ses explications. Mais nous avons, pour saisir la pensée du poète, un moyen plus sûr que de consulter ses commentateurs. Comme il a dû suivre ici sa méthode ordinaire, qui consiste à ne rien
1. Totus quidem Virgilius scientia plenus est, in qua hic liber possidei principutum... adeo ut plenque de his singulis hujus libri intégras scripserint pragmatias. (Servius, Æn., vi, procem .)
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inventer de lui-même et à s’appuyer toujours sur les opi* nions de ses contemporains ou les traditions du passé, il convient de chercher d’abord quelles vicissitudes avait traversées, chez les Romains, la croyance à la vie future et ce qu’on en pensait vers les dernières années de la république. Nous replacerons ainsi l’œuvre de Virgile à son temps, et nous serons plus sûrs de la comprendre.
Croyances des anciens Romains à la persistance de la vie. — Comment ils se représentaient d’abord la vie future. — Introduction à Rome des croyances étrangères. — Opinions des Étrusques. — Légendes grecques. — Systèmes des philosophes. — L’épicurisme. — Raisons de son succès. — Pourquoi il est en décadence au commencement de l’empire.
La croyance que la vie persiste après la mort n’est pas une de celles qui naissent tard chez un peuple et qui sont le fruit de l’étude et de la réflexion. Les anciens avaient remarqué qu’au contraire elle semblait plus profondément enracinée chez certaines nations barbares : les Gaulois, par exemple, n’hésitaient pas à prêter de l’argent, à la seule condition qu’on le leur rendrait dans l’autre vie, tant ils étaient sûrs de s’y retrouver 1 ! Les Romains non plus n’avaient pas attendu de connaître Pythagoreet Platon pour être assurés que l’homme ne meurt pas tout entier. Cicéron nous dit qu’aussi haut qu’on remonte dans l’histoire de Rome, on trouve des traces decette croyance, qu elle existait déjà a 1 époque où l’on s’avisa de faire les plus anciens règlements civils et religieux, et qu’on ne
f. Valère-Maxime. n, R. 10.
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comprendrait pas sans elle les cérémonies des funérailles et les prescriptions des pontifes au sujet des tombeaux l.
L’origine en est la même dans tous les pays: elle naît partout de la répugnance que cause à l’homme l’idée de l’anéantissement absolu. Elle n’est donc d’abord qu’un instinct, mais un instinct invincible, que d’autres raisons ne tardent pas à fortifier. Selon Cicéron, ce qui la répand surtout et l’accrédite, ce sont les apparitions nocturnes, et la foi que leur accordent des âmes naïves qui ne savent pas encore remonter de l’effet à la cause 2. Quand on croyait voir la nuit les parents et les amis qu’on avait perdus, on ne pouvait pas douter qu’ils ne fussent vivants. Achille, après avoir vengé Patrocle, s’endort près de la mer retentissante, plein de douleur et de regret. Pendant son sommeil il voit son ami qui vient lui réclamer un tombeau. « Dieux bons ! s’écrie-t-il dès qu’il se réveille, il subsiste donc jusque dans les demeures d’Hadès quelque reste de vie3! » Cette réflexion devait venir à l’esprit de tous les gens qui avaient cru voir un mort dans leurs rêves, et ce qui avait été à l’origine une des causes de la croyance à l’immortalité de l’àme en resta jusqu’à la fin pour beaucoup de personnes la preuve la plus sûre. Elle était même devenue si populaire, qu’un Père de l’Église, saint Justin, n’a pas hésité à s’en servir 4. Toute l’antiquité a cru fermement à ces apparitions 5. Beaucoup en avaient grand’ peur; quelques-uns les souhaitaient comme un moyen de se rapprocher un moment des êtres chéris qu’ils avaient perdus. Tantôt on leur demandait de vouloir bien venir visiter les vivants
1. Tusc., i, 12. — 2. Tusc., i, 13. — 3. Iliade, xxm, 100. i. S. Justin, Apol. I, 18 — 5. Voyez, sur cette croyance, Friedlænder, Sitlragesch. Roms, ni, p. 610 et sq.
qu’ils avaient aimés. « Si les larmes, leur disait-on, servent à quelque chose, montrc-toi à nous dans les songes i. » Tantôt on priait humblement les puissances de l’enfer de ne pas mettre d’obstacle à ces voyages. «Mânes saints, dit une femme qui vient de perdre son mari, je vous le recommande ; soyez-lui indulgents pour que je puisse le voir aux heures de la nuit 2. » Des gens qui croyaient avec cette assurance que les morts venaient s’entretenir avec eux n’avaient pas besoin qu’on leur démontrât l’immortalité de l’âme, puisque, pour ainsi dire, ils la voyaient. Aussi avaient-ils grand’peine à se figurer qu’on n’en fût pas convaincu comme eux. « Toi qui lis cette inscription, fait-on dire à deux jeunes filles sur leur tombe, et qui doutes de l’existence des Mânes, invoque-nous, après avoir fait un vœu, et tu comprendras3. »
On a donc cru de tout temps à Rome que l’homme continue d’exister après la mort; mais de quelle façon s’est-on d’abord représenté cette persistance de la vie ? Comme on n’arriva pas du premier coup à séparer nettement l’âme et le corps, on supposa qu’ils continuent à vivre ensemble dans le tombeau 4. Ce fut à Rome, comme ailleurs, la première forme que prit la croyance à l’immortalité, et là aussi elle s’est survécu à elle-même : elle a donné naissance à des usages, à des préjugés qui ont duré plus qu’elle et dont quelques-uns subsistent encore. La trace en était surtout restée dans les rites des funé-
1. Corp. inscr. lat., n, 44-27 : Lacrimc e siprosunt, visis te ostende videii. — 2. Orelli, 4775 : lia peto vos, Mânes sanctissimce , commendatum liabeqtis meurn conjugem, et velitis huic indulgenlissmu esse horis nocturnis ut eum videam. — 3. Orelli, 7346 : Tu qui legis et dubitas Mânes esse, sponsione facta mvoca nos et inteliges. 4. Cic., Tusc., i, 16 : sub terra censebant reliquam vitam agi mortuorum. Voyez le premier chapitre de la Cité antique de M. Fustel de Coulanges.
de l’Enéide.
railles, que les Romains conservèrent pieusement, quoiqu’ils ne fussent plus conformes à leurs opinions nouvelles. On disait encore au temps de Virgile et plus tard, qu’on enfermait l’àme avec le corps dans le tombeau, même quand on croyait qu’elle était ailleurs 1 ; on saluait toujours le mort, à la fin de la cérémonie, en lui disant trois fois : «Porte-toi bien. » On ne manquait pas, quand on passait près de l’endroit où il reposait, de répéter la vieille formule : « Que la terre te soit légère! » On venait en familières jours de fête, y célébrer des repas, dont on pensait bien que le mort prenait sa part. Cicéron blâme cette coutume, qui ne lui semble pas convenir à des sages 2, mais les inscriptions nous prouvent que tout le monde alors la respectait. On s’occupait surtout avec un soin extrême de cette dernière demeure qui devait contenir l'homme tout entier, et qu’on ne pouvait rendre assez convenable et assez sûre. Les gens superstitieux ne pouvaient s’empêcher de craindre que, s’ils étaient privés de sépulture ou si on ne les enterrait pas selon les rites consacrés 3, leur âme ne restât errante, qu’elle ne pût jouir de ce repos éternel qui était pour la plupart d’entre eux ce qu’il y avait de plus souhaitable dans l’autre vie. Aussi se donnaient-ils beaucoup de mal pour se préparer d’avance un tombeau et surtout pour s’en assurer la possession exclusive. Ils espéraient le garantir de toute usurpation et de toute insulte, en citant la loi dans leurs épitaphes, en rappelant les amendes auxquelles les spoliateurs sont condamnés. Tantôt ils cherchent à les effrayer par des menaces terri-
1. Virg., Æn., ni, 67 : animamque sepulcro Condimus. — 2. De fin., n, 32. — 3. Sur cette importance des rites des funérailles pour le repos éternel, voyez Hertzberg, De diis Rom. patriis. Les pythagoriciens aussi croyaient qu’il fallait être enseveli d’une certaine façon pour être heureux apres la mort. (Plut., De genio Socr., p.585.) *
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blés : « Que celui qui aura violé cette sépulture éprouve la colère des dieux 1 ; qu’il meure le dernier des siens 2. » Tantôt ils se font humbles et suppliants pour être mieux écoutés : « Fossoyeur, dit un pauvre affranchi qui a fait enterrer sa femme au bord d’un champ, prends bien garde: c’est ici qu’elle dort 3. » Ces inquiétudes qui tourmentent les Romains de l’empire comme ceux de la république étaient un héritage du passé ; elles remontaient au temps où l’on croyait que l’âme et le corps reposent ensemble et que la tombe est véritablement «la demeure éternelle où doit se passer l’existence 4 ». Le Christianisme, qui était certes fort éloigné de ces opinions, ne parvint pourtant pas du premier coup à détruire des usages dont l’origine était si lointaine et les racines si profondes. On conserva longtemps l’habitude de venir dans les églises célébrer par des festins la mémoire des martyrs. Saint Augustin nous parle avec colère de ces gens « qui boivent sur le tombeau des morts, et qui, servant des repas à des cadavres, s’ensevelissent vivants avec eux 5. » On vit des Chrétiens oublier assez leurs doctrines pour donner encore à leur sépulture le nom de «demeure éternelle 6». On continua pour la protéger d’y graver des inscriptions pleines de prières et de menaces : «Je vous en conjure, par le jour redoutable du jugement, respectez cette tombe. Que celui qui l’outragera soit anathème ; qu il partage le sort du traître Judas 7 . » Assurément, la plupart de ceux qui parlaient ainsi, et qui témoignaient
tant de souci pour leur dépouille mortelle, ne se souve-
1. Orelli, 7340. - 2. Orelli, 4790. - 3. Orelli, 7403.- 4. Corp. inscr. lai., 1, 1108 : Domum œternam ubi ævum degerent. — 5. De moribus eccles 34, 76. — 6. Corp. inscr. græc., 9303. — 7. Voyez Le Blant, Inscr. clvét. de la Gaule, I, p. 288. Un seigneur franc avait fait graver sur la plaque extérieure de son tombeau ces paroles bautames . « Tcmporc nullo volo hinc tollantur oaa (ossa)
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naientplus de quelles vieilles croyances leur étaient venus ces préjugés. Cependant ces croyances elles-mêmes n’ont pas péri partout. 11 s’en trouve des restes dans quelques pays qui sont demeurés plus fidèles à l’esprit du passé. Une chanson klephte prête à un guerrier mourant ces mots que n’aurait pas désavoués un Romain de l’époque des rois: «Mes fils, creusez-moi dans la montagne une tombe spacieuse où je repose tout armé et prêt au combat. Laissez une petite fenêtre ouverte à droite pour que les hirondelles m’annoncent le retour du printemps et que les rossignols m’apprennent que mai est en fleur l. »
Avec le temps, cette croyance naïve que l’existence continue d’une façon obscure au fond de la tombe, que le mort y est enfermé tout entier, qu’il y conserve les besoins et les passions qu’il éprouvait pendant sa vie, sans disparaître tout à fait, finit par se modifier. L’habitude qui s’établit de brûler les cadavres, au lieu de les ensevelir, aida l’esprit à concevoir que l’homme est composé de plusieurs parties qui se séparent quand il meurt. Cette poignée de cendres qu’on recueillait à grand peine sui le bûcher ne pouvait plus le contenir tout entier2; on eut la pensée qu’il devait rester quelque part autre chose de lui : c’était ce qu’on appelait son ombre, son simulacre, son âme ; et l’on supposa que toutes les âmes étaient réunies ensemble au centre de la terre. Cette opinion dut naître d’assez bonne heure; elle est certainement antérieure à une superstition fort ancienne et très-curieuse
Hilperici », et à l’intérieur ces mots plus humbles . « Precor ego Hilpericus non auferantur hinc ozza mea. » Cette tactique est assez curieuse U avait tâché d’intimider d’abord les profanateurs; mais si ce moyen ne réussissait pas, s’ils ouvraient la tombe, il essayait de les arrêter par ses prières.
1. Fauriei, i, p. 56. - 2. Lucain, Phars., ix, 2 : Nec cmis sxiguus tantarn compescuit umbram.
que rapportent les écrivains de. l’antiquité. Ils nous disent que lorsqu’on fondait une ville, on commençait par creuser un trou rond qui avait la forme d’un ciel renversé , et que chacun des habitants nouveaux venait y déposer une motte de sa terre natale. Le trou s’appelait mundus ; le fond en était fermé par la pierre des mânes ( lapis manalis) : on croyait que c’était une des portes de l’empire souterrain. Trois fois par an, le 24 août, le 5 octobre, le 8 novembre, on levait la pierre et l’on disait que le mundus était ouvert. Ces jours-là les âmes des morts venaient visiter leurs descendants. Pour leur faire honneur, on interrompait toutes les affaires, on ne livrait pas de bataille, on ne levait pas d’armée, on ne tenait pas d’assemblée populaire, on ne pouvait faire enfin que ce qu’ordonnait la plus impérieuse nécessité i. Cette superstition suppose qu’on croyait alors que le centre de la terre était le séjour commun des âmes. C’est là, disait-on, que sont situés les trésors de la mort que le terrible Orcus garde avec un soin jaloux 2.
Ces vieilles croyances subirent bientôt d’autres modifications. A mesure que Rome se trouvait en rapport avec ses voisins, elle empruntait quelque chose de leurs coutumes et de leur manière de voir. On a remarqué que les Romains, si résolus dans l’exécution de leurs desseins politiques et militaires, étaient singulièrement timides pour tout le reste. Aucun peuple n’a plus facilement cédé aux idées des autres. Elles ont toujours fait une certaine impression sur eux, même quand elles se trouvaient en contradiction formelle avec les leurs. La religion romaine, on l’a déjà vu, supposait que dans le repos de la tombe on est plus heureux et l’on devient meilleur; elle
1. Preller, Rom. Mytli., p. 456, et Corp. inscr. lat., i, p. 373. —
2. Mortis thesauri. Orcinus thésaurus. Voy. Preller, loc. cit.
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donnait aux morts le nom de purs et dé bons (mânes). Les Étrusques, au contraire, les croyaient malheureux et malfaisants. Ils supposaient qu’ils se plaisent' à faire le tourment des hommes, qu’ils aiment le sang et qu’ils exigent qu’on leur sacrifie des victimes humaines. Ces opinions ont fini par pénétrer à Rome, quoique contraires à son génie et à ses croyances primitives. « Les morts, nous dit une ancienne inscription latine, ne sont agréables ni aux hommes ni aux dieux1. » Ce n’est pas ce que pensaient les vieux Romains, qui les invoquaient si volontiers comme les protecteurs naturels de leurs descendants. Les poëtes se conforment à ces opinions nouvelles quand ils nous représentent « la troupe pâle des Mânes, les joues creuses, les cheveux brûlés, errant le long des fleuves sombres 2 ». Ceux qu’on honorait autrefois comme de bons génies deviennent, dans l’imagination du peuple, les pourvoyeurs des enfers; on raconte que, « placés aux portes de l’Orcus, ils attirent les âmes vers l’Achéron, à la manière des cerfs agiles qui, par la force attractive de leurs narines, font sortir les reptiles de leurs retraites3 ». Enfin on ne se contente plus de leur offrir des couronnes de violettes, des gâteaux arrosés de vin, ou, quand ils sont le plus irrités, quelques poignées de fèves : on leur donne du sang, puisqu’ils l’aiment; on fait lutter et mourir des gladiateurs autour des bûchers, et les gens riches, qui ne veulent être privés d’aucune satisfaction dans l’autre vie, ne manquent pas de fixer d’avance dans leur testament le nombre des malheureux qui doivent combattre à leurs funérailles. Ces opinions nouvelles, en s’établissant à Rome, n’effacèrent pas tout à fait les anciennes. Les unes et les autres continuent
\. Corp. inscr. lat., i, 818 : Morluus nec ad deos nec ad homines acceptus est. — 2. Tibulle, 1, 10, 37. — 3. Lucrèce, vi, 764
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à vivre ensemble, et l’on ne paraît pas éprouver le besoin de les mettre d’accord. Tantôt on se figure les morts malveillants et cruels; on les prie humblement de ne pas nuire, d’épargner les parents et les amis qui leur survivent1; ou bien on leur désigne des victimes, on leur confie sa vengeance, on place dans leurs tombes des noms gravés sur des plaques de plomb avec des formules d’imprécation, pour qu’ils se chargent de les exécuter2. Tantôt, au contraire, on semble les regarder comme des intercesseurs qui plaident auprès des dieux la cause de ceux qui les implorent, et on leur attribue à peu près le même pouvoir que l’Église accorde aux saints. « Adieu, Donata, est-il dit dans une inscription, toi qui fus pieuse et juste, conserve tous les tiens3. » Sur une tombe espagnole on lit ces mots, qui seraient bien placés sur- l’autel d’un martyr : « C’est ici qu’on invoque Fructuosus4. » Ainsi tout le monde admettait qu’il faut prier les morts, soit pour obtenir leur protection, soit pour les empêcher de nuire. On s’accordait à les croire très-puissants, et Servius nous dit sérieusement qu’on leur faisait jurer, quand ils descendaient aux enfers, de ne pas aider les parents qu’ils avaient laissés sur la terre à s'affranchir de leur destinée5. On croyait donc qu’avec leur secours un homme peut arriver à tenir tête au destin.
C’est de bonne heure aussi que les légendes grecques sur l’Élysée etleTartare pénétrèrent à Rome. 11 n’en pouvait être autrement : on peut dire que Rome rencontrait la Grèce à peu près sur toutes ses frontières; elle était voisine, au midi, des colonies ioniennes et achéennes; au
t. Orclli, 0206. — 2. Corp. inscr. lat., i, 818, 819. — 3. Renier, Inscr. de l'Alg., 283 : Douala, pia, justa, voie, serva tuos omnes — 4. Corp. inscr. lat., u, 5052: Hic invocatur Fructuosus, — 5, Servius, Ceor,., i, 277.
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nord, elle touchait à l’Étrurie, qui s’était faite à demi grecque. Les Étrusques avaient surtout bien accueilli ces fables sur les enfers, qui flattaient leur imagination sombre, et Charon était devenu une de leurs divinités les plus importantes; elles n’étaient pas moins populaires dans la Grande Grèce, depuis qu’on avait fait du lac Averne une des portes du royaume d’Hadès. Des deux côtés, elles devaient arriver vite aux Romains. Le théâtre dut aussi servir à les répandre. Il en était souvent que* tion dans les tragédies de Sophocle et d’Euripide, qu’ok transportait sur la scène de Rome, et quoique ces imitations ne nous soient parvenues qu’en lambeaux, on a remarqué que, lorsqu’il est question des enfers dans les pièces qui leur servent de modèles, les écrivains latins reproduisent l’original avec complaisance, et que même ils ne se font pas faute d’y ajouter l. On croit d’ordinaire, sur la foi de ces descriptions, que tous les Romains se figuraient la vie future comme la décrivaient les poètes, et que c’était chez eux la croyance de tout le monde qu’après la mort les âmes se rendent dans le Tartare ou dans l’Élysée; il n’est pas sûr pourtant que ces légendes aient obtenu autant de crédit qu’on le pense. Ce qui en était le plus généralement accepté, c’étaient certains détails qui avaient frappé les imaginations, par exemple le passage de la barque fatale et l’existence du nautonier des morts. Dans des tombeaux découverts à Tusculum et à Préneste, et qui remontent aux guerres puniques, on a trouvé des squelettes qui tenaient encore dans les dents la pièce de monnaie destinée à payer Charon de sa peine 2. Mais il est plus douteux que le reste de la légende ait occupé beaucoup de place dans les croyances du peuple. Il
1. Ribbeck, Tragic. fragrn. incert. fab., 73. — 2 Marquardt. Rom. Altherth v, 1, 355.
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n’est guère question du Tartare et de l’Élysée que dans quelques inscriptions en vers, et le plus souvent ils n’y semblent être que des réminiscences poétiques auxquelles on attache peu d’importance. Un certain Petronius Antigenides., après avoir décrit sa vie dans son épitaphe, nous raconte en vers élégants qu’il est en train de parcourir les demeures infernales, qu’il se promène le long de l’Achéron, à la lueur des astres sombres qui luisent sur le Tartare1; puis il ajoute, en parlant de son tombeau : «Voici ma demeure éternelle; c’est ici que je repose, et j’y reposerai toujours 2. » La contradiction est manifeste : si Petronius ne doit pas quitter sa tombe, il est clair qu’il ne visitera jamais le Tartare et l’Achéron ; mais il parle en poëte, et ces expressions ne sont chez lui qu’une sorte de langage convenu qu’il ne faut pas prendre à la lettre.
La philosophie n’arriva que très-tard à Rome, et, quand à son tour elle s’occupa de la vie future, elle trouva un public préparé à ses leçons par ce long travail populaire. Les croyances anciennes avaient jeté dans les esprits des racines si profondes, on les regardait comme si nécessaires au bonheur de l’humanité, qu’on n’était pas disposé à y renoncer facilement. Seulement les gens sensés, qui savaient bien qu’il ne suffit pas à une opinion d’être vieille pour être vraie, demandaient avec instance qu’on leur donnât de celle-là une autre preuve que son ancienneté. La plupart d’entre eux souhaitaient d’avance d'être convaincus; on les mettait évidemment à l’aise en leur montrant qu’ils ne s’étaient pas trompés, qu’il ne leur était pas nécessaire do se séparer du sentiment général, et qu’ils pouvaient continuer à croire par raison ce qu’ils
Nunc vero infernas sedes, Acherontis ad undas,
Tetraque Tartare» per sidéra tendo profundi. (Orelli, 1174.) Hœe domus seterna est ; hic sum situs, hic ero semper.
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avaient accepté jusque-là par instinct. C’est ce qui lit si bien accueillir, en général, les démonstrations que les philosophes donnèrent de l’immortalité de l’àme. Au fond, pourtant, elles étaient loin d’ètre concluantes. Des deux questions que Platon se pose et qui concernent la persistance de la vie et l’état des Ames après la mort, il avoue qu’il n’a pas réussi à résoudre entièrement la première. L’immortalité de l’âme reste pour lui plutôt une belle espérance qu’une vérité démontrée. « La chose vaut la peine qu’on se hasarde d’y croire ; c’est un beau risque à courir, c’est un noble espoir dont il convient de s’enchanter soi-même1. » Quant à la seconde, il n’essaye même pas de la traiter scientifiquement. Évidemment elle lui semble échapper à la philosophie et n’être plus de son domaine, puisqu’il ne s’appuie jamais, quand il en parle, que sur des légendes populaires. Pour essayer de savoir ce que peut devenir l’âme après qu’elle a quitté le corps, il n’a point recours aux procédés de sa dialectique ordinaire. 11 allègue le témoignage de tables d’airain apportées de pays inconnus ou les révélations d’un ressuscité. C’est nous dire ouvertement que sur ces graves questions la science est muette, et que ce qu’on a de mieux à faire est de s’en tenir aux opinions du plus grand nombre. Sans doute, parmi ces fables dont il invoque l’autorité, Platon a soin de choisir celles qui lui semblent le plus raisonnables, et probablement aussi il les arrange avant de les citer; mais il est certain qu’il ne les a pas inventées et même qu’il ne les accepte pas sans réserve. Il a grand soin de dire, toutes les fois qu’il s’en sert, qu’il n’en prend pas tout à fait la responsabilité : « Soutenir que toutes ces choses sont précisément comme je les ai décrites ne convient pas à un homme de sens2. » S’il tient
t. Phédon , p. 114. — 2. Ibid.
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à les rapporter, c’est qu’il n’a rien de mieux à nous apprendre : « Tu regardes apparemment, fait-il dire à Socrate, tous les récits que je viens de faire comme des contes de vieilles femmes et n’en fais nul cas; et nous aussi nous n’en tiendrions aucun compte si, après bien des recherches, nous pouvions trouver quelque chose de meilleur et de plus vrai l. »
Ges fables diffèrent quelquefois entre elles, et Platon en les reproduisant ne s’est pas donné la peine de les mettre d’accord. Il est pourtant un détail qu’on retrouve à peu près chez toutes et qu’il a grand soin de rapporter. Elles racontent qu’après la mort les âmes sont amenées devant des juges et traitées selon leurs mérites; dès lors les enfers deviennent un lieu de punition pour les méchants et de récompense pour les bons. C’était une façon plus morale de comprendre l’autre vie; elle convenait à l’idée que ces sociétés éclairées se faisaient de la justice divine ; elle plaisait beaucoup aux politiques, qui la regardaient comme un moyen efficace de contenir la foule 2 : aussi fut-elle acceptée avec faveur par tout le monde, et même introduite dans les vieilles légendes populaires, qui primitivement ne la connaissaient pas. La première conséquence qu’elle eut en se répandant fut d’augmenter encore la terreur que causait cette autre existence. L’obscurité qui l’entourait, les fables qu’on racontait sur elle, la rendaient déjà redoutable ; elle le devint davantage quand on y ajouta l’appareil de ce dernier jugement et les supplices qui en étaient la suite. Les arts s’exerçaient à en présenter d’horribles tableaux. La peinture aimait à reproduire les tourments qu’enduraient les morts dans le Tartare3. On avait introduit des revenants sur le théâtre
1. Gorgias, p. 527. — 2. Polybe, vi, 56. — 3. Plaute, Capt., v, 4, 1 : Vidi ego multa sœpe picta qaee Ache^nti fièrent cruciamenta.
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qui décrivaient en termes effrayants les lieux qu’ils venaient de quitter. « Me voici, leur faisait-on dire ; j’arrive à grand’peine de l’Achéron par un chemin sombre et pénible. J’ai traversé des cavernes formées d’énormes roches pointues qui pendent sur la tête, au milieu de l’épaisse et lourde obscurité des enfers. » Et Cicéron nous raconte que ces vers pompeux faisaient frissonner tout ce public de théâtre, dans lequel se trouvaient des femmes et des enfants L Ce n’étaient pas seulement les enfants et les femmes , le peuple et les ignorants qui étaient émus de ces peintures ; les gens instruits et distingués n’échappaient pas entièrement à l’effroi qu’elles causaient. Platon, qui écrivait pour eux, a présenté de cette autre vie des tableaux qui n’étaient pas faits pour les rassurer. 11 décrit, lui aussi, avec une grande vigueur les supplices réservés à ceux qui sont condamnés par les juges : « Des êtres à l’aspect hideux, au corps de flamme, leur lient les pieds, les mains, la tète; les jettent à terre, les écorchent à coups de fouet, les traînent sur des épines, en disant aux ombres qui passent la raison pour laquelle ils les traitent de la sorte et qu’ils vont les précipiter dans le Tartare3.i> De telles menaces, exprimées avec cette énergie, devaient faire réfléchir les esprits timorés, et bien peu sans doute se trouvaient l’âme assez pure pour aborder sans quelque émotion ces terribles juges des enfers.
Ces frayeurs devinrent à la lin si intolérables, qu’une école philosophique, celle d’Épicure, se donna la tâche d’en délivrer l’humanité. « Il faut chasser avant tout la crainte des enfers, dit Lucrèce; elle empoisonne la vie jusqu’au fond du vase où nous la buvons, elle répand sur tout les ombres de la mort, elle ne nous laisse goûter