Lucrècu, in, 37 — 2. ni, 817 — 3 ni
DE L’ÉNÉIDE
losopliie épicurienne. Vers la fin de la république, elle était dominante à Rome, au moins parmi les classes élevées ; elle régnait dans cette aristocratie voluptueuse et légère qui marchait si gaiement vers sa ruine; elle s’étala un jour dans le sénat, où César osa dire, sans être trop contredit, que la mort était la fin de toute chose, et qu’après elle il n'y avait plus de place pour la tristesse ni pour la joie1. Mais son triomphe ne fut pas de longue durée. Elle avait surtout réussi parce qu’elle promettait à ces âmes troublées de leur rendre le calme. Le leur donnait-elle en effet? C’était toute la question. Il est probable qu’on s’aperçut bientôt qu’il lui était difficile de tenir ses promesses. Sur ce point, le grand poëte lui-même qui l’avait célébrée avec tant de passion semblait par moments témoigner contre elle. Pour prouver qu’elle n’est pas aussi efficace qu’il le suppose, on pouvait invoquer son exemple. Malgré ses cris de victoire et « cette volupté divine » dont il est saisi quand il contemple le système d’Épicure, on sent qu’il porte au fond du cœur une amertume secrète, dont son maître ne l’a pas guéri. On ne retrouve pas toujours dans ses vers cette sérénité qui lui semble l’attribut du sage et qui convient à ceux dont l’imagination n’est plus troublée de vaines fayeurs. Il est évident qu’il n’a pas pleinement joui lui-même de cette paix intérieure qu’il apportait aux autres; et si ces remèdes qui devaient rendre la santé au genre humain étaient impuissants sur un si grand esprit, quel effet pouvaient ils produire sur la foule?
Les objections qu’on dut alors adresser à la doctrine
1. Salluste, Catil., 51. Salluste,dans le discours qu’il a prêté à César, a reproduit les principaux arguments de son discours véritable. Ce qui prouve qu’il y parlait réellement de l’autre vie et qu’il disait à peu près ce que Salluste lui fait dire, c’est que Cicéron mentionne cette opinion et la réfute très-mollement dans sa quatrième Catilinaire.
LE SIXIÈME LIVRE
d’Épicure revivent pour nous dans un remarquable traite de Plutarque. Il y montre qu’elle ne peut pas donner lo bonheur qu’elle promet (Non posse suavitervivi secundum E/ncurum). Selon lui, Épicure ne fait que déplacer le mal qu’il prétend guérir : pour nous délivrer de la crainte de la mort qui trouble l’existence, il nous ôte l’espoir de l’éternité, sans lequel on ne peut vivre. Que gagnet-on à remplacer les terreurs des enfers par l’effroi du néant? Gomme le désir d’exister (6 nôOa; roO cîvat) est de tous nos désirs le premier et le plus fort, et que l’homme supporte mieux encore la menace de souffrir que la perspective de n’être plus, il se trouve que nous nous sentons beaucoup plus malades après qu’Ëpicure nous a guéris. « Quand il nous arrive quelque malheur, dit Plutarque aux épicuriens, vous n’avez qu’un recours à nous offrir, l’anéantissement de tout notre être. C’est comme si quelqu’un venait dire dans une tempête aux passagers épouvantés qu’il n’y a plus de pilote, qu’il ne faut pas compter sur l’aide des Dioscures pour apaiser les vents et calmer les flots, et que cependant tout est le mieux du monde, puisque la mer ne peut tarder à engloutir le navire ou à le briser sur les écueils. Ce sont là les consolations ordinaires d’Épicure aux malheureux. — Vous espérez, leur dit-il, que les dieux vous sauront gré de votre piété; quel orgueil! La nature divine étant immortelle, et immuable, n’est susceptible ni de courroux ni de pitié. Maltraités par la vie présente, vous comptez être plus heureux dans la vie future; quelle erreur! lout ce qui se dissout perd le sentiment et ne Peut plus éprouver ni bien ni mal. — C'est sur ces belles promesses que vous me conseillez de me réjouir et de luire bonne chere 1 ! » Il est donc insensé do croire qu’on
1 Plut-> Nonpossz suaviter vivi sec. Epie., p. 1103.
de l’énéide.
peut consoler ceux qui souffrent et les accoutumer à regarder la mort sans terreur en leur annonçant que la vie n’a pas de lendemain. « Ce n’est pas Cerbère ou le Cocyte qui rendent la mort effrayante, c’est la menace du néant, et ceux-là sont les vrais ennemis de l’homme, les plus opposés à son repos et à son bonheur, qui veulent lui persuader qu’il n’y a pas après la vie de retour possible à l’existence l. »
Il n’est pas douteux que ces objections n’aient été souvent faites à l’épicurisme par les Romains et ne lui aient enlevé beaucoup d’adeptes. D’ailleurs les temps lui devinrent bientôt contraires. Lorsqu’à la veille des proscriptions, les esprits, attristés déjà par les malheurs publics, éprouvèrent le besoin de se préparer aux désastres qu’on prévoyait, l’espoir du néant ne leur parut plus suffisant pour soutenir leur courage. Précisément Cicéron faisait paraître alors ses Tusculanes , où il expose avec tant d’éclat les opinions de Platon sur la vie future. Cet admirable ouvrage montrait à quelle philosophie il faut s’adresser pour se donner du cœur et attendre la mort sans crainte; il dut produire une impression profonde sur des lecteurs que les événements disposaient à le comprendre et à le goûter. Non-seulement il entraîna tous ces disciples douteux d’Épicure dont Lucrèce nous dit qu’ils se vantent d’ètre sceptiques par forfanterie, tant qu’ils sont heureux et bien portants, et qu’ils s’empressent au premier revers d’aller sacrifier dans les temples2, mais nous savons aussi qu’il fit hésiter les plus résolus. Si Àtticus lui-même, quoique épicurien obstiné, se trouvait ému, ébranlé, en lisant le livre de son ami, beaucoup d’autres, mieux préparés que lui et sentant leurs forces se retremper dans ces nobles doctrines, devaient dire, comme
i. Plut., Non posse suaviter, p. 1106. — 2. Lucrèce, ni, 46,
m le sixième Livre
l’audi Leur de Cicéron : « Personne ne m’arrachera de l’âme mes espérances d’immortalité1! » Ainsi, vers le commencement de l’empire, cette génération malheureuse qui vit périr la république et qui supporta les proscriptions, partie de l’épicurisme, s’en détachait peu à peu pour se diriger vers d’autres systèmes ou revenir à ses vieilles croyances. — C’est pour elle que le sixième livre de YÉnéide fut écrit.
Le sixième livre. — D’où viennent les incohérences qu’on y remarque. — Entrée d’Énée dans les enfers. — Le Tartare. — L’Élysée. — Le système du monde. — Difficulté d’accorder ensemble les diverses parties du sixième livre.
Si nous nous contentions d’étudier le sixième livre comme une œuvre littéraire, nous n’aurions que des motifs d’admirer; mais quand on y cherche un ensemble d’opinions et de doctrines, et qu’on veut savoir le sentiment véritable de Virgile sur l'étal des âmes après la mort, on est moins satisfait. Ces beaux tableaux qui, pris isolément, nous enchantent, ne s’accordent pas très-bien ensemble. La pensée de l’auteur n’est pas toujours aisée a saisir; il faut souvent la compléter et la corriger pour la comprendre, et l’on y rencontre des contradictions que tous les efforts d’une critique complaisante et sagace ne parviennent pas à expliquer.
Celte obscurité et ces incohérences tiennent à des