LES II E L 1 G 1 0 N S ÉTRANGÈRES
et fait tous les gestes d’un homme qui verse des parfums. Minerve et Junon ont leurs coiffeuses qui leur présentent de loin un miroir et font semblant d’orner leurs cheveux. Un vieux mime, retiré du théâtre, danse tous les jours en l’honneur des immortels, convaincu qu’ils prennent plaisir à un spectacle que les hommes ne veulent plus regarder. Des coquettes se flattent d’être aimées du maître des dieux; elles passent les journées assises sous sa statue, sans se soucier de Junon, que les poètes nous dépeignent pourtant comme si jalouse *. » Diane avait des prêtres qui demandaient l’aumône par les rues comme ceux de Gybèle 2. Pour obtenir la guérison d’une maladie grave, on couchait au Capitole ou sous le portique d’Apollon Palatin aussi bien que dans les temples de Sérapis 3. Nous avons vu que les hommes d’État romains avaient peu de goût pour les mystères; du temps de la république, on ne tolérait que ceux de la Bonne Déesse et ceux de Gérés 4. Ils se multiplièrent beaucoup sous l’empire. Sans parler de ceux de Bacchus, dont il a été question plus haut, il y en eut dans le culte de Saturne5, dans celui d’Esculape, dans celui de Vénus6, etc. Les femmes y étaient admises comme les hommes. Tertullien les montre très-préoccupées de la manière dont les initiées doivent se vêtir, et il prétend que leur seule raison pour préférer certains mystères, c’est qu’on y porte des costumes qui conviennent mieux à leur beauté. Les purifications, les expiations, devinrent aussi de plus en plus nombreuses. Les beaux esprits du siècle d’Auguste s’en moquaient volontiers. « Que vous êtes
L Sénèque, Fragm., 36 (édit. Haase). — 2. Ovide, Pont, i, 1, 4L — 3. Serv., Æn., vu, 85. Schol. Pers., Sat., n, 56. — 4. Cic., De leg., u, 9. 5. On peut du moins le conjecturer d’un passage
de Macrobe, Sat., i, 7, 18. — 6. Arnobe, Adv. gent., v, 19. Tertull., De pall., 4.
naïfs, disait Ovide, si vous pensez qu’un peu d’eau courante a le pouvoir d’effacer un crime 1 ! » Et il s’amuse de ces marchands qui vont tous les matins plonger leurs mains dans la fontaine de Mercure pour se laver d’avance de tous les mensonges qu’ils diront dans la journée 2. Ces railleries n’y firent rien : les scrupules religieux tourmentaient de plus en plus les âmes, et l’on éprouvait un besoin urgent d’obtenir le pardon de ses fautes. Du temps de Sénèque, il se passait quelquefois dans Rome des scènes qui rappelaient de loin ces prédications passionnées par lesquelles les prophètes juifs essayaient de ranimer la piété d’Israël. Des vieillards couverts de bandelettes, portant en plein jour des lampes allumées et se traînant sur les genoux, arrêtaient les passants pour leur annoncer qu’un dieu était irrité contre eux3. Le philosophe pensait qu’ils étaient fous et continuait sa route ; le peuple les prenait pour des inspirés, tremblait de leurs menaces et s’adressait aux prêtres pour détourner la colère céleste. Ceux des religions étrangères étaient toujours prêts à offrir leurs services ; le vieux culte ne dédaignait pas non plus ce moyen de succès. On en vint à croire que Jupiter imposait des abstinences et des jeûnes, comme Isis, et que c’était un moyen de lui plaire que de traverser le champ de Mars à genoux et de se plonger en plein hiver dans le Tibre glacé 4.
Mais en même temps que la religion romaine se laissait entamer par les cultes de l’Orient, elle réagissait aussi de quelque façon sur eux. Nous avons vu qu’ils ne manquaient pas de souplesse et qu’ils savaient s’accommoder d’assez bonne grâce à la société dans laquelle ils voulaient s’implanter. Avant d’arriver en Italie, ils
1. Ovide, Fast., il, 45. — 2. Fast., V, 073. — 3. Sénèque, De vita beata, 26, 8. — 4. Horace, Sat., n, 3, 288.
avaient traversé le monde grec et en avaient pris l’empreinte. Rome n’a pas connu les dieux égyptiens ou persans comme ils étaient quand ils quittèrent leur pays, mais tels que la Grèce les avait faits. En séjournant chez elle, ils avaient consenti à perdre en partie leur figure originale et à se laisser représenter avec les attributs et sous les traits des divinités helléniques. Il ne leur en coûta pas davantage, quand ce fut nécessaire, de se conformer aux usages et aux goûts des Romains. Nous avons conservé la statue d’un dieu syrien très-inconnu : il est vêtu du paludamentum et ressemble tout à fait à un consul qui part pour la guerre l. Ces cultes durent donc subir, en s’établissant à Rome, quelques modifications qui tenaient aux exigences du pays. Pour quelques-uns d entre eux au moins, il y eut un « rit romain » dont la trace parait être restée dans les inscriptions2. On ne peut guère dire aujourd’hui en quoi ce rit consistait, mais probablement on y tenait davantage à la reproduction minutieuse des formules et à l’observation exacte des pratiques3 : c était, on l’a vu, le génie particulier de la race romaine dans les choses religieuses. Il est assez
1. Montfaucon, Ant., n, p. 179, 3. — 2 Sacra Romanensia, sacra ab Roma. Fabretti, p. 315, Orelli, 2314, 2315. — Il y avait un rit romain pour la célébration des mystères de Cérès. Cic., De leg., ii, 15 : initienturque eo rilu Cereri quo Romœ initiantur. — 3. On voit par exemple dans les tauroboles qu’un prêtre est chargé de dire d abord la formule, prœire, pour qu’on n’en omette rten : c’était une coutume essentiellement romaine. Voici un détail plus curieux encore. Dans la religion romaine tout est réglé d’avance, même les lieux où es sacrifices doivent s’accomplir (Tite-Live, v, 52). La même régulante lut imposée aux cultes étrangers. Certaines fêtes de Bellone et de Cybèle avaient lieu à Rome sur le Vatican. Quand on les transporta en province, on eut soin, pour que la lettre du rituel fût observée, de construire une peLite élévation factice à laquelle on donna le n“m,,de !„oc 0,1Ime romaine- 0a retrouve un de cesVaticans à Mayence (Orelli, 4983), un autre à Lyon, et il joue un rôle dans un taurobole. (Boiss eu, Inscr de Lyon, p. 24.
vraisemblable aussi qu’on essaya de contenir et de modérer ces excès de douleur, ces explosions de joie et toutes ces démonstrations exagérées dont ces cultes sont si prodigues. Quelque faveur qu’ils aient obtenue, l’État n’a jamais abandonné tout à fait le droit qu’il avait de les surveiller. Ce droit était remis à un collège important de prêtres, les Quindecimviri sacris faciimdis, et nous avons la preuve qu’ils l’ont exercé, au moins sur le culte de la Mère des dieux l. Ils contrôlaient la nomination des prêtres de tout rang et de tout sexe, et leur envoyaient le bracelet et la couronne, qui étaient les insignes de leur dignité 2. Ces prêtres, nommés par les décurions de leur cité, confirmés par les quindécimvirs; devaient ressembler beaucoup à ceux des autres dieux de Rome. Ils étaient mêlés à la vie ordinaire et aux affaires publiques, tandis qu’au- dessous d’eux les galles et les isiaques formaient des corporations et s’isolaient du monde. C’est déjà la différence que l’on remarquera plus tard dans l’Église entre le clergé séculier et le clergé régulier. Les idées et les tendances de ces deux ordres de prêtres ne devaient pas être les mêmes, et pendant que les religieux d’Isis et les prêtres mendiants de Cybèle excitaient par toute sorte de folies la piété de la foule, il est probable que ces grands personnages, ces magistrats, que leur fortune et leur sttuation rendaient ennemis du désordre, cherchaient plutôt à introduire quelque calme et quelque retenue au milieu de ces extravagances.
Ces concessions mutuelles amenèrent facilement tous ces cultes à s’entendre, et c’est ainsi que dans les deux
l. Les exemples de ces prêtres ou prêtresses nommés par les quindécimvirs dans le culte de Cybèle sont très-nombreux dans les inscriptions. On a la preuve qu’ils s’occupaient aussi d’aatres cultes. Orelli, 1849. — 2 Inscr. Neap., 2558.
premiers siècles de notre ère s’accomplit à Rome le mélange de toutes les religions de l’ancien monde1. Cette fusion des croyances répondait au rapprochement des races, et l’union qui s’établissait entre tous les peuples de l’empire était complétée et cimentée par l’accord qui se faisait entre leurs dieux. Il est d’usage de croire que cet accord fut très-préjudiciable à la religion romaine, et on le regarde ordinairement comme la cause principale de sa décadence. Sans doute on ne peut nier qu’elle ne se soit alors fort altérée : en accueillant tant de principes étrangers, elle perdait nécessairement son caractère primitif; mais lui était-il possible de le conserver? Avec ses légendes monotones, ses rites naïfs, sa majesté froide, la religion de Numa pouvait-elle suffire aux contemporains de Tibère ou de Trajan ? Si elle voulait vivre, il lui fallait se renouveler. Les religions orientales lui ont rendu le service de la rajeunir; loin de hâter sa mort, comme on le prétend, elles lui ont donné quelques siècles de plus d’existence. 11 semble qu’avertis par une sorte d’instinct que l’ennemi qui devait les détruire était proche, tous ces cultes aient compris qu’ils ne pouvaient lui résister qu’en s’unissant. Ce qui le prouve, c’est que tous ceux qui entreprennent alors de défendre le paganisme menacé ont pour politique de se revêtir de tous les sacerdoces et de se consacrer à tous les dieux : en même temps que pontifes et qu’augures, ils sont prêtres d’Isis et de Bacchus, hiérophantes d’Hécate; ils prennent le grade de Lion , de Vautour ou de Pfre dans les initiations secrètes de Mithra ; ils ont été arrosés par le sang du taureau dans les fêtes de Cybele". C’est ainsi que pour se préparer au combat, ils essayaient de réunir ensemble tous les prin-
i. Arnobe, Adu. gentes, vi, 7 : civilas omnium numinutn cultrix. - 2 Orelli, 2335, 2351, 2352, etc.
cipes de vitalité que contenaient ces divers cultes. En se pénétrant l’un l’autre, ces dieux se complètent et se fortifient. Chaque élément nouveau qui s’ajoute en eux leur donne, pour ainsi dire, une vertu de plus et étend leur action sur les âmes. Quand le Jupiter du Capitole consent à prendre quelques attributs des dieux de l’Égypte et de la Syrie, il perd sans doute quelque chose de sa majestueuse simplicité, mais il acquiert plus de force pour atteindre ceux que ne touchent plus les vieilles divinités du Latium. Si cette religion n’était pas devenue plus large, plus compréhensive, plus vivante ; si elle s’était obstinée à s’enfermer dans ses croyances étroites et dans ses pratiques minutieuses; si elle n’avait pas offert quelque aliment aux âmes avides d’émotion et qui cherchaient en elle autre chose qu’une habitude décente ou qu’un frein salutaire, soyons sûrs qu’elle n’aurait pas soutenu pendant plus de trois siècles le choc du Christianisme. Cette large hospitalité que Rome offrait à toutes les religions de la terre, loin d’être alors blâmée, augmenta partout le respect et l’admiration qu’on éprouvait pour elle. Comme elle s’était faite le séjour de tous les dieux *, elle devint la capitale religieuse du monde en même temps qu’elle en était le centre politique, et nous voyons qu’avant le Christianisme on l’appelait déjà « une ville sainte 2 ».
Deux cultes seulement furent exclus de cet accord qui s’était fait entre tous les autres, le Judaïsme et le Christianisme3. Les Pères de l’Église ont paru très-surpris de cette exception et s’en sont plaints amèrement. Elle est
1. Ovide, Fastes, iv, 270 : Dignus Roma locus quà deus omnis eut. — 2. Apulée, xi, 26 : sacrosancta civitas. — 3. Je ne parle pas des druides. Ils furent poursuivis non pas à cause de leurs croyances, mais parce qu’ils immolaient des victimes humaines.
pourtant facile à comprendre. On vient devoir que c’était en se faisant des concessions mutuelles que toutes ces religions étaient parvenues à s’entendre. Seuls les Juifs et les Chrétiens, par la nature de leur croyance, ne pouvaient pas accepter ces compromis. Comme ils se tenaient en dehors de l’entente commune, ils n’eurent pas de part à la tolérance générale. On peut dire pourtant que la paix leur a été offerte aux mêmes conditions qu’aux autres, et que les païens ont fait les premiers pas pour s’entendre avec eux. Quand ils connurent la religion des Juifs, ils furent très-frappés de se trouver en présence d’un culte qui croyait à un Dieu unique et l’honorait sans images ; mais, fidèles à leur habitude de retrouver toujours leurs propres dieux dans toutes les divinités des étrangers, ils crurent reconnaître dans Jéhova ou Jupiter ou Bacchus. C’était une manière de rattacher ce culte à leur religion; dès lors ils ne se firent aucun scrupule de lui emprunter ses usages. « Il n’y a plus aucune ville, disait Josèphe, chez les Grecs et les barbares, il n’y a plus dans le monde aucune nation où ne soit respecté le repos du septième jour, où l’on n’allume des lampes en l’honneur de Dieu, et qui n’observe les jeûnes et les abstinences qui sont commandés chez nous1. » Le culte des Juifs pouvait donc, s ils l’avaient voulu, être accueilli dans la religion romaine au même titre que ceux de l’Égypte ou de la Syrie; leurs chapelles auraient été librement ouvertes dans la ville ; les grands seigneurs de Rome seraient venus y prier sans abandonner pour cela leurs croyances ; les empereurs eux-mêmes auraient figuré dans leurs fêtes, comme on les vit assister plus tard à celles d’Isis ou de Cyhèle. Il y avait chez les Juifs un parti puissant qui n’en aurait pas été fâché. Il se composait de ceux qui connais-