‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 3)Chapitre 16 sur 98 · De tranq. animi, 17, 8. - 2. EpisL · texte numérisé non relu

De tranq. animi, 17, 8. - 2. EpisL

ne leur ouvre pas son cœur, mais il les reçoit dans sa maison ; il en modère l’usage, mais il ne les rejette pas. 11 les remercie même de lui fournir une occasion de plus d’exercer sa vertu1. » Il n’y a rien en effet d’extraordinaire à témoigner un grand mépris pour la fortune quand on n’a rien ; le mérite consiste à la dédaigner lorsqu’on la possède : d’où il résulte qu’il est utile de la garder pour s’exercer à n’y pas tenir. Cette conclusion devait tout à fait convenir à ces banquiers opulents qui souhaitaient bien devenir des sages, mais voulaient en même temps rester riches. On a donc exagéré les rigueurs de la morale de Sénèque. Les principes stoïciens, on vient de le voir, y sont souvent adoucis par des tempéraments habiles. Si quelquefois il les présente dans toute leur âpreté, c’est qu’il est sûr de pouvoir le faire sans rebuter ses disciples. Quelques-unes des vertus qu’il exige d’eux, et qui nous semblent les plus difficiles à pratiquer, étaient alors des vertus obligées; la nécessité en faisait encore plus un devoir que la philosophie. Songeons qu’il écrivait sous Néron, et pour des gens qui, comme il le dit luimême, avaient la tête sous la hache. Ils n’ignoraient pas qu’ils pouvaient être à chaque instant dépouillés de leurs biens, aussi n’étaient-ils pas surpris qu’on leur conseillât de s’en détacher. Ces grandes catastrophes auxquelles ils assistaient, et dont ils se sentaient toujours menacés, les avertissaient encore mieux que les conseils des sages de se tenir prêts d’avance à tout supporter. L exil et la mort étaient devenus alors des accidents si ordinaires et si prévus, qu’on ne s’étonnait pas trop d entendre dire que ce n’étaient même pas des malheurs 2. On ne trou-

1. De vita beata , 21, 4. - 2. M. Havet, clans son ouvrage sur le Christianisme et ses origines (t. n, p. 256), cite un passage tièscurieux de Garat, qui raconte qu’après avoir lu Sénèque pendant sa jeunesse, il le relut pendant la terreur. « La première fois, dit-il,

L’ENSEIGNEMENT DE SËNÈQUE.

vait là ni exagérations ni paradoxes, comme il nous le semble aujourd’hui, mais des leçons parfaitement appropriées à cette terrible époque, les seules qu’il fut utile de donner aux contemporains de Oaligula ou de Néron. C’est ainsi que Sénèque, qui était sur de gagner des disciples par ses ménagements, ne risquait pas de les perdre par ses sévérités. Il produit quelquefois l’effet d’un déclamateur qui prône des vertus chimériques et parle pour les habitants de quelque république idéale ; c’est une grande erreur : personne au contraire ne s’est mieux accommodé à son temps. Ses préceptes, sévères ou tempérés, convenaient entièrement aux gens auxquels il s’adressait, et l’on peut dire que ce rapport de sentiments et d’opinions entre le maître et les disciples fut la raison principale du succès qu’obtint son enseignement.

Ajoutons que l’enseignement plaisait à Sénèque et qu’il en avait toujours eu le goût. « Si j’aime à savoir, disait-il, c’est pour apprendre aux autres *. » Agrippine le connaissait bien, quand elle le lit revenir de l’exil pour lui confier l’éducation de son fils : c’étaient les fonctions qui lui convenaient le mieux et qui lui plaisaient le plusmeme quand il fut au pouvoir et qu’il aida l’empereur a gouverner le monde, il aimait à diriger en secret quelques âmes d’élite. C’est ainsi que Fénelon, pendant qu’il élevait l’héritier du trône, s’était fait jusque dans Versai les un troupeau choisi qui se conduisait par ses conseils. On sait que l’empire absolu qu’il avait su prendre sur ces gens distingués et l’affection qu’ils lui témoi-

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