‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 3)Chapitre 18 sur 98 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

SÉNÈQUE ET SAINT PAUL

Il est temps d’en venir à ce qui doit nous intéresser îe plus dans Sénèque : il nous faut chercher ce qu’il pensait de la nature de Dieu, de ses rapports avec les hommes et du culte qu’on doit lui rendre. Cette étude est nécessaire pour la question que nous voulons en ce moment résoudre ; elle nous permettra de savoir ce qui peut venir de lui et de ses livres dans les idées religieuses de son temps.

Mais ici nous rencontrons dès le premier pas une objection grave : on nous dit, on veut nous prouver que nous avons tort de faire honneur des opinions de Sénèque à la philosophie païenne et qu’il les tenait du Christianisme. Pour l’établir, on reprend la vieille histoire de ses rapports avec saint Paul. Il semble qu’après les longues polémiques que cette histoire a soulevées, le débat devrait être vidé ; mais c’est le propre de ces luttes auxquelles les croyances religieuses sont mêlées d’être éternelles : on n’y remporte jamais de victoire définitive, et la bataille est toujours à recommencer. C’est ainsi que la légende qui fait de Sénèque un disciple de saint Paul, combattue au xvie siècle par des prêtres savants et éclaires, comme Baronius et Bellarmin, condamnée par le silence de Bossuet et le dédain de Malebranche, et qu’on regai dait comme tout a fait déconsidérée, a refleuri de nos jours. De Maistre l’a soutenue avec une extrême énergie. « Je me tiens sûr, écrit-il, que Sénèque a connu 6aint Paul, comme je le suis que vous m’écoutez en ce

SÉNÈQUE ET SAINT PAUL

moment » Enfin, tout récemment, M. de Rossi, dans ses explorations des catacombes, a cru trouver quelques raisons nouvelles d’adopter cette ancienne tradition, et a essayé de la rajeunir. Il faut donc y toucher encore, quoiqu’elle ait été tant de fois traitée1. Il faut savoir si les changements qu’ont subis les croyances des Romains au Ier siècle sont l’effet du développement régulier du paganisme et de la philosophie antique, ou si l’on doit les attribuer à des influences chrétiennes. Il est clair que la solution de cette question est de la plus grande importance pour le sujet qui nous occupe, et je m’y arrête d’autant plus volontiers que cette étude me donnera l’occasion d’exposer les opinions religieuses de Sénèque.

Sénèque a-t-il connu saint Paul ? — Comment a-t-on été amené à imaginer qu’ils ont eu des rapports ensemble? — Leur correspondance apocryphe. — Raisons qu’on donne pour supposeï qu ils ont dû se connaître. — Réponses qu’on fait à ces raisons. Le Christianisme était-il aussi ignoré au iar siècle qu’pu le prétend .

Les Pères de l’Église des trois premiers siècles n’ont jamais rien dit des rapports de Sénèque et de saint Paul, quoiqu’il leur fût très-naturel d’en parler lorsqu’ils célébraient les grandes actions de l’apôtre et qu ils énuméraient ses conquêtes. Sénèque est pour eux un philosophe comme un autre, et son nom, quand ils le citent, n’est pas entouré de plus de respect que celui de Gicéion ou de Platon. Tertullien seul, en parlant de lui, emploie une expression qui peut d’abord sembler équivoque. « Il

1. Voyez surtout l’ouvrage de M. Aubertin, intitulé : Seneque et saint Paul ; étude sur les rapports supposes entre le philosophe et l'apôtre (1869).

SÉNÈQUE ET SAINT PAUL

est souvent des nôtres», dit-il, Seneca sœpe nosterK» Mais ces paroles veulent simplement dire que par moments ses opinions se rapprochent du Christianisme, et c’est dans le même sens que saint Justin appelle Héraclite et Socrate des chrétiens2. Il est pourtant probable que, dès cette époque, plus d’un fidèle, frappé, comme Tertullien, de l’élévation morale, des beaux élans d’humanité, de l’accent religieux de Sénèque, s’est pris à regretter qu’il n’ait pas connu l’Évangile. Avec quelle ardeur n’aurait-il pas embrassé le Christianisme, lui qui semblait l’avoir pressenti ! On ne doutait pas, avec Lactance, « qu’il ne fût devenu l'adorateur du vrai Dieu, si on lui avait appris à l’être3 ». L’imagination se plaisait à compléter une conversion qui paraissait plus qu’à demi faite, et, comme on croyait voir chez lui une sympathie secrète pour la nouvelle religion, on cherchait instinctivement quelque moyen de le mettre en rapport avec elle. Il se trouvait précisément que l’apôtre des Gentils, celui qui s’adressa un jour à l’aréopage et annonça Jésus dans la cité des philosophes, avait vécu et prêché à Rome du vivant de Sénèque. Rien n’était plus facile que de supposer qu’ils s’étaient rencontrés, entretenus, et de mettre ainsi en présence, dans leurs plus nobles représentants, la sagesse antique et la foi nouvelle. Ce rapprochement était naturel ; il devait s’offrir de lui-même aux esprits éclairés qui, tout en devenant chrétiens, avaient conservé quelque goût pour l’ancienne philosophie ; mais si on l’a imaginé en ce moment, ce que nous ignorons, ce n’était encore qu un roman et qu’un rêve. Au iv“ siècle, on essaya d’en faire une réalité.

1. De anima, 20. - 2. Apol., n, 8 et 10. - 3. Inst, div., iv, 24 : potint esse verus Dei cultor, si quis illi. monstrasset. Lactance ignorait donc tout à fait la légende qui allait bientôt s’accréditer.

SÉNÈQUE ET SAINT PAUL

Un grand changement venait alors de se produire dans l’Église : de persécutée, elle était devenue triomphante ; Constantin et Théodose en avaient fait la religion de l’empire, et cette situation lui donnait de nouvelles préoccupations. Comme tous ceux qui arrivent à une fortune subite, elle devait nécessairement éprouver le désir d’ennoblir un peu ses origines. Quand elle était pauvre et proscrite, les sages du paganisme étaient surpris de voir que ses docteurs s’adressaient à tout le monde, et ils lui reprochaient comme un crime de chercher à faire des prosélytes parmi les plus pauvres gens. « Voulez-vous savoir comment ils s’expriment ? disait Celse, un de ses plus grands ennemis, voici leurs paroles : Qu’aucun savant, aucun sage, aucun homme instruit ne vienne à nous ; mais s’il y a quelque part un rustre, un sot, un homme de rien, qu’il arrive avec confiance l. » C’était donc de la lie du peuple, des esclaves ignorants, des femmes crédules, « des tisserands, des foulons, des cordonniers », que se formait cette nation de ténèbres, « ennemie de la lumière et du jour 2 ». Quel scandale pour ces philosophes qui ne songeaient guère à gagner que les lettrés et les riches, et qui avaient horreur de la foule ! Le Christianisme répondit d’abord avec fierté à ces attaques. Loin de rougir de cet apostolat populaire, il s’en faisait gloire. Il trouvait que les foulons et les cordonniers méritaient qu’on s’occupât d’eux comme les autres, et Tertullien allait jusqu’à proclamer qu’ils étaient les mieux disposés à recevoir la vérité. « Je ne m’adresse pas, disait-il, à ceux qui sont formés dans les écoles, exercés dans les bibliothèques, qui viennent rejeter devant nous les restes mal digérés d’une science acquise sous les portiques et

1. Orig., conlra Celsum, in, 4L — 2. Minut. Félix, Oclav., 8 . latebrosa et lucifuga natio.

il. — 4

50 SÉNÈQUE ET SAINT PAUL

dans les académies de la Grèce. C’est à toi que je parle, âme naïve, ignorante, qui n’as rien appris que ce qu’on sait dans les rues et dans les boutiques l. » Tertullien avait bien raison : c’est surtout parce que le Christianisme s’est accommodé à l’intelligence des humbles, parce qu’il a pénétré à des profondeurs où d’ordinaire la philosophie ne descendait pas, qu’il a conquis et changé le monde. Une si grande victoire devait suffire à sa fierté ; il ne s’en contenta pas tout à fait quand il fut le maître. Il semble qu’en habitant les palais, il ait pris aussitôt quelque chose des préjugés et des délicatesses de ceux qui l’avaient précédé dans ces demeures : il se préoccupe davantage alors de ces reproches et de ces railleries qu’il avait si justement méprisés, et cherche quelque moyen d’y répondre. On essaye, pour lui faire un passé plus convenable, de le rattacher à la haute société dès son origine; à ces foulons, à ces cordonniers, à ces tisserands, qui furent, selon Celse, ses premières conquêtes, on tâche de joindre quelques personnages de meilleure apparence. Sénèque était resté le plus grand nom païen de cette époque. C’était à la fois un homme d’État et un homme d’étude, un philosophe et un ministre; on pensa sans doute que l’Église naissante tirerait un grand honneur d’un tel adepte, et il parut tout à fait propre à relever ses humbles débuts. Quelle réponse triomphante à ces insolents sénateurs de Rome, restés païens obstinés au milieu de la conversion du monde, et toujours prêts à opposer leurs grands philosophes aux obscurs apôtres du Christianisme, que de leur montrer qu’un de ces sages dont ils étaient le plus fiers n’avait pas dédaigné d’écouter les leçons d’un Juif de Tarse et qu’il s’était instruit en le fréquentant ! C’est évidemment de cette disposition des esprits qu’a dû naître la

f. De testim. animes, l.

SI

SÉNÈQUE ET SAINT PAUL

légende des rapports de Sénèque et de saint Paul ; il est sûr au moins que la première mention qu’on en trouve est de l’époque dont nous parlons. Saint Jérôme, dans un ouvrage où il énumère les écrivains ecclésiastiques des premiers siècles, met Sénèque parmi eux. « Je ne le placerais pas, dit-il, dans cette liste des saints {in catalogo sanctorum ), si je n’y étais invité par les lettres de Sénèque à Paul et de Paul à Sénèque, qui sont dans un grand nombre de mains, et dans lesquelles le précepteur de Néron, tout puissant personnage qu’il était, déclare qu’il voudrait être aussi grand parmi les siens que Sénèque l’était parmi les Chrétiens *. »

Nous possédons encore ces lettres, et l’on s’étonne beaucoup en les lisant qu’elles aient suffi à saint Jérôme pour placer Sénèque « dans la liste des saints ». Jamais plus maladroit faussaire n’a fait parler plus sottement d’aussi grands esprits. Dans cette correspondance ridicule, le philosophe et l’apôtre ne font guère qu’échanger des compliments, et, comme les gens qui n’ont rien à se dire, ils sont empressés surtout à s’entretenir l’un l’autre de leur santé. Il n’est pas une fois question entre eux de doctrines, et il ne leur arrive jamais de s’occuper de ces graves problèmes que soulevait la foi nouvelle. Cependant Sénèque est censé initié à tous les mystères du Christianisme, il en reçoit et en comprend les livres sacrés, il le prêche à Lucilius et à ses amis dans des conférences presque publiques, au milieu des jardins de Salluste; Il raconte même qu’il en a parlé à l’empereur, et que Néron paraît assez disposé à se convertir. Toutes ces belles choses sont dites sèchement, dans des lettres de quelques lignes où le vide des idées n’est égalé que par la barbarie de la forme. Ce qui est curieux, ce qu’on n’a peut-être

•1- De viris illustr.,

52 SÉNEQÜË ET SAINT PAUL

pas assez remarqué, c’est que l’auteur, qui n’est pas adroit, s’y révèle sans le vouloir et trahit son dessein. C’était sans doute un de ces esprits médiocres, lettrés méticuleux, préoccupés uniquement du beau langage, et qui, en songeant aux grands écrivains qu’on leur avait fait admirer dans les écoles, rougissaient de la pauvreté de la littérature chrétienne L On le voit bien aux conseils qu’il fait donner par Sénèque à saint Paul. Le philosophe recommande surtout à l’apôtre de bien écrire : « Je voudrais, lui dit-il, que dans vos écrits l’élégance de la parole répondît à la majesté de la pensée2. » Il me semble qu’on saisit ici les causes qui ont fait le succès, qui peutêtre ont été l’origine de cette histoire des rapports de Sénèque et de saint Paul; elle est née, elle a grandi parmi ces gens qu’avaient charmés les lettres anciennes, qui regrettaient que le Christianisme naissant n’eût pas semblé s’en soucier davantage, et qui, pour le laver de ce reproche de barbarie qu’on lui adressait, voulaient à tout prix lui rattacher dès ses débuts quelques beaux esprits païens.

C’est pourtant sur la foi de cette correspondance que saint Jérôme admet les rapports de Sénèque et de saint Paul ; c’est elle seule qui a fait croire fermement à tout le moyen âge que l’apôtre avait connu et converti le philosophe. Aujourd’hui encore que la critique en a démontré la fausseté, que personne n’ose plus la tenir pour authentique, ceux qui acceptent toujours la légende voudraient bien, tout en condamnant les lettres, continuer

t. Saint Augustin avoue que, dans sa jeunesse, il avait beaucoup de peine à goûter la simplicité des Écritures, et qu’il la trouvait tout à fait indigne d’être comparée à la beauté de Cicéron ( Confess ., m, 5). Lactance parle aussi très-légèrement des grands apologistes qui 1 avaient précédé (Inst, die., V, 1). — 2. Epist. Sen. ad Paulum, 13.

SÉNÈQUE ET SAINT PAUL

à s’en servir et à s’appuyer sur elles d’une façon indirecte. Quelques-uns reconnaissent qu’à la vérité le recueil que nous possédons est apocryphe, mais ils prétendent qu’il a dû remplacer un recueil antérieur et original, et que l’invention de lettres fausses suppose l’existence de lettres vraies. Ce raisonnement est vraiment trop étrange. Quel besoin aurait-on éprouvé de composer une correspondance imaginaire, si l’on avait possédé la véritable, et comment comprendre que ces lettres insipides, sans style et sans idées, eussent pu faire oublier celles qu’auraient échangées deux si grands esprits? D’autres, moins audacieux, se contentent de prétendre que le faussaire a dû appuyer son invention sur une opinion reçue de son temps, et que le succès des lettres apocryphes suppose au moins qu’on croyait, à l’époque de Constantin, aux rapports de saint Paul et de Sénèque. Cette affirmation, il faut l’avouer, est plus vraisemblable, mais ce n’est encore qu’une hypothèse, et les faits lui sont plutôt contraires. Aucun témoignage, aucun indice ne nous montre que la légende ait précédé les lettres ; au contraire, la première fois que nous la rencontrons chez un écrivain, c’est sur les lettres qu’elle s’appuie, au lieu de leur servir de fondement. Rappelons-nous que saint Jérôme nous dit formellement que la correspondance de Sénèque avec saint Paul est la seule raison qu’il ait de mettre le philosophe « dans la liste des saints a .

Ces lettres une fois écartées, il faut en venir aux arguments sérieux qu’on échange des deux côtés. Ces arguments sont de deux sortes; car, en réalité, la question est double. Avant d’essayer de la résoudre, commençons par la bien poser. Il y a dans ce problème à la fois une recherche historique et une exposition de doctrine : on peut se demander d'abord s’il est vrai que Sénèque ait connu saint Paul ; on doit chercher ensuite si, dans ces

SÉNÈQUE ET SAINT PAUL

rapports, ils ont échangé leurs opinions, et si les ouvrages du philosophe contiennent quelques idées qui ne puissent lui venir que du Christianisme. Ce sontlàdeux questions différentes, d’une importance inégale, et qu’il convient de traiter à part.

La première est, comme je le disais, tout à fait historique; elle a été discutée avec beaucoup d’acharnement, sans qu’on ait donné d’aucun côté des arguments décisifs. Ceux qui croient que l’apôtre et le philosophe ont pu se connaître rappellent que Paul comparut à Corinthe devant un proconsul romain, qui refusa d’écouter ses accusateurs. Ce proconsul était Gallion, le propre frère de Sénèque. N’est-il pas vraisemblable qu’il se soit enquis des opinions de ce Juif, et que, frappé de l’élévation de sa morale et de l’originalité de ses idées, il en ait écrit quelque chose à son frère avec qui il vivait dans l’intimité la plus étroite? Plus tard, lorsque Paul, poursuivi par les Juifs, s’avisa d’en appeler au jugement de César et fut conduit à Rome, on le traduisit devant le préfet du prétoire. Ce préfet était précisément Burrhus, l’ami fidèle, le collègue dévoué de Sénèque, celui qui partageait le pouvoir avec lui. Jugé favorablement par l’autorité romaine, laissé libre ou presque libre pendant deux ans, l’apôtre en profita pour répandre sa doctrine; il la prêcha partout, et fit des prosélytes jusque dans le palais impérial. Saint Chrysostome rapporte qu’il convertit même une des concubines de Néron, et l’on n’en est pas surpris quand on voit par Ovide et Properce que toutes les belles affranchies qu’ils ont chantées avaient un goût si prononcé pour les religions de l’Orient. On suppose ordinairement, sans en avoir de preuve certaine, que celle que convertit l’apôtre étail la jeune Acté, qui fut le premier amour de Néron. Délaissée bientôt, elle ne perdit pas le souvenir de celui qui l’avait un moment aimée; quand il

SÉNÈQUE ET SAINT PAÜL

eut été forcé de se tuer, elle chercha son cadavre, dont tout le monde s’éloignait, pour lui donner une sépulture honorable. Cette conduite dénote une nature qui n’était pas vulgaire, et, en la voyant si devouee au malheur, on se sent quelque penchant à croire que c’est bien celle dont Chrysostome a voulu parler. Or Acté était personnellement connue de Seneque : Tacite raconte que le philosophe avait favorisé ses amours avec Néron, afin d’arracher le jeune prince à la détestable influence de sa mère, et nous venons de voir qu un de ses disciples chéris, Annæus Serenus, pour dissimuler ce commerce à l’impératrice, feignit d’être lui-meme 1 amant d Acté. Que de circonstances diverses qui semblaient mettre saint Paul sur le chemin de Sénèque! Est-il surprenant que, placés sans cesse dans le voisinage l’un de l’autre, ils se soient un jour rencontrés? et, s’ils ont pu s entretenir, peut-on admettre qu’ils se soient méconnus, qu’ils n’aient pas compris du premier coup l’affinité de leurs opinions? Comment deux esprits de cette trempe n’auraient-ils pas éprouvé, en s’abordant, un attrait naturel qui les engageât à se connaître davantage? Ces conjectures paraissent si vraisemblables, que, lorsqu’à la fin de YEpître aux Philippiens on lit ces mots : « Les frères qui sont dans la maison de César vous saluent», on se demande si, parmi ces Chrétiens du palais impérial, il ne faut pas mettre d’abord l’homme illustre qui fut le précepteur et le ministre de Néron.

Ceux qui sont contraires à ces affirmations répondent que par ces mots : « Les frères qui sont dans la maison de César », il faut uniquement entendre des affranchis ou d<Ts esclaves. Cette expression servait à Home pour désigner la domesticité des grands seigneurs1; elle ne pouvait

1. Mommsen, Inscr. Neap., 6912 : ex domo CcBsamm libertoru^ et servorum, etc.

SÉNÈQUE ET SAINT PAUL

convenir à un sénateur, à un consulaire comme Sénèque. C’est seulement à la fin de l’empire qu’on imagina de faire des offices intérieurs d’un palais des charges de l’État, et que de grands personnages s’honorèrent d’être appelés comtes des domestiques ou ministres de la chambre sacrée. Au Ier siècle, ces titres auraient été regardés comme un outrage ; « les gens de la maison de César » ne pouvaient être alors que ces innombrables esclaves ou affranchis qui remplissaient les palais impériaux. C’était un monde confus dans lequel on trouvait des hommes de tout métier, de toute origine et de toute cioyance. Du temps de Néron, plusieurs d’entre eux étaient Juifs de naissance ou de doctrine, et c’est certainement parmi ceux-là que saint Paul propagea l’Évangile. On voit donc que dans YÉpître aux Philippiens il ne peut être question de Sénèque. Les autres raisons données par les partisans de la légende ne sont aussi que des hypothèses dont quelques-unes manquent tout à fait de vraisemblance. Il est, par exemple, beaucoup moins probable qu’on ne le prétend que Gallion ait cherché à connaître les doctrines de ce Juif obscur que des fanatiques traînaient devant son tribunal, et qu’il ait pris la peine d’en informer son frère. Le récit des Actes des apôtres nous montre qu’il n’avait pas plus d’estime pour l’accusé que pour les accusateurs, et que sa tolérance venait surtout de son mépris. Toutes ces querelles de Juifs lui étaient profondément indifférentes. « Puisqu’il est question, disait-il, de disputes de mots, et de votre loi, c’est à vous de voir; je ne veux pas être juge de ces sortes de choses l. » La colère des accusateurs s’étant alors tournée contre Sosthène, le chef de la synagogue, « ils se mirent,

Aet. apost., 18, 15.

SÉNÈQUE ET SAINT PAUL

dit l’auteur des Actes, à le battre devant le tribunal, sans que Gallion s’en souciât davantage ». C’était pousser l'indifférence un peu loin pour un magistrat chargé de maintenir le bon ordre. Comment voudrait-on qu’un homme si singulièrement obstiné à rester étranger à ces discussions, auxquelles il ne comprenait rien, se soit subitement ravisé, et qu’il ait fait parler saint Paul et ses disciples, lui qui venait de refuser de les entendre? Enfin ne seraitil pas surprenant que, si Sénèque eût connu saint Paul, et par lui l’Évangile, il n’en eût jamais fait aucune mention dans ses ouvrages? Saint Augustin prétend, à la vérité, que s’il n’en a rien dit, c’est qu’il n’osait pas en parler; mais nous savons qu’il n’était pas timide, qu’il avait le goût des nouveautés et qu’il n’hésitait pas à les répandre. Ceux qui veulent agir sur leur temps aiment quelquefois à le surprendre et à le choquer; c’est une manière d’exciter son attention, de le passionner en l’étonnant. Comme Rousseau, à qui il ressemble par plus d’un côté, Sénèque heurte volontiers les opinions reçues et ne respecte guère ces traditions qui formaient la meilleure partie de la sagesse romaine. Ministre d’un empereur, il traite légèrement les prédécesseurs de son maître; il attaque partout sans scrupule la religion de son pays que , comme magistrat , il était chargé de défendre. Comprendrait-on que ce hardi penseur ne fût timide que lorsqu’il s’agissait du Christianisme? Si c est vraiment par frayeur qu’il n’en a rien dit, s il a craint la colère de César ou les préjugés du public, il faut avouer que sa conversion, dont on fait honneur a saint Paul, avait été bien incomplète. J’ajoute que, s’il n a pas dit un mot des Chrétiens, il n’est pas aussi réservé sur les Juifs. Il en parlait très-durement dans son traité De la superstition. « Cette misérable et criminelle nation, disait-il avec tolère, s’est insinuée dans le monde entier

SÉNÈQUE ET SAINT PAUL

et y a répandu ses usages1. » Croit-on qu’un ami de saint Paul se serait exprimé avec cette violence? l’Église parlait-elle ainsi des Juifs le lendemain du jour où elle venait de se séparer d’eux? La façon dont Sénèque les traite n’est pas celle d’un disciple du Christ, c’est celle des beaux esprits du paganisme, qui ne tarissaient pas de railleries et d’insultes quand ils parlaient des habitants de la Syrie et de la Judée, qui disaient hautement que « c’étaient des nations nées pour la servitude 2 », et qui même les regardaient « comme la lie de l’esclavage3 ». Sénèque parle d’eux absolument comme Cicéron, comme Pline, comme Quintilien, comme Tacite. Rien n’indique qu’il les connût mieux ni qu’il les estimât davantage; rien ne révèle en lui l’adepte d’une religion nouvelle, sortie récemment du Mosaïsme, qui ménage encore le culte dont elle procède et qu’elle vient de quitter.

A ces raisons on en ajoute une autre, sur laquelle on insiste volontiers et qui semble décisive. On rappelle le peu de bruit que fit à Rome la révolution chrétienne au Ier siècle. Longtemps les lettrés, les gens du grand monde, tous ceux qui étaient placés au sommet de cette société brillante, ne parurent pas s’apercevoir du grand événement qui s’accomplissait au-dessous d’eux. C’est seulement sous Trajan que le nom des Chrétiens commence à se trouver dans les écrits des historiens et des polygraphes, chez Tacite, chez Suétone, chez Pline le jeune; mais combien ils y sont encore peu compris et méprisés ! Sénèque appartenait à cette aristocratie dédaigneuse ; il était même un de ceux qui pensaient le plus de mal de la foule, et il recommandait à ses disciples,

1. Sénèque, Fragm ., 42 (éd. Haase). Ailleurs (Epist., 95, 47), il se moque des pratiques du sabbat. — 2. Cic., De prov. cons., 5 10 — 3. Tac., 1IM. v, 8.

SÉNÈQUE ET SAINT PAUL

comme le premier des devoirs, de vivre loin d’elle. Comment veut-on que du haut de son orgueil philosophique il ait prêté l’oreille à ces humbles prédications qui se faisaient en mauvais grec dans les synagogues ou les boutiques du quartier juif? On croit donc pouvoir affirmer que , loin d’avoir embrassé l’Évangile, il n’a pas même pu le connaître ; on pense qu’il avait une bonne raison de ne pas se convertir à la religion nouvelle, c’est qu’il n’en avait jamais entendu parler.

Cette opinion a été souvent soutenue avec insistance, et beaucoup la regardent comme l’argument le plus fort dont on puisse se servir pour nier les rapports de Sénèque et de saint Paul. Elle me semble pourtant moins solide qu’on ne le croit. Est-on vraiment sûr que le Christianisme ait été tout à fait ignoré de la société polie du Ier siècle? Sans doute personne alors ne paraît en savoir le nom, et les premiers qui en ont parlé plus tard le traitent avec un mépris singulier. Mais ne nous laissons pas tromper par ces grands airs de dédain et d’ignorance que les Romains affectent pour tout ce qui s’éloigne de leurs habitudes et de leurs traditions: ce n’est souvent qu’un mensonge et une comédie. Souvenons-nous qu’ils s’en étaient servis d’abord à l’égard de la Grèce. Un magistrat qui s’adressait à des Grecs devait ne leur parler que par interprète, quoiqu’il comprît leur langue a merveille, et il était d’usage au barreau qu’on parût ignorer le nom des grands artistes de la Grèce, quand on se ruinait chez soi pour acheter leurs chefs-d œuvre. La même tactique fut employée plus tard à 1 égard des- Juifs, les gens du grand monde affectaient de ne parler d eux qu en termes insultants, ce qui n’empêchait pas qu on ne jeûnât pieusement les jours du sabbat, et qu on nintioduisît chez soi, par une porte dérobée, les mendiants de la foret aricinienne qui disaient la bonne aventure, remettaient

SÉNÈQUE ET SAINT PAUL

les péchés à bas prix, et enseignaient à voix basse la loi de Moïse. C’est ainsi que ces Juifs si méprisés, si maltraités, et qu on mettait en dehors de la civilisation romaine, n’en exerçaient pas moins dans l’ombre une grande action religieuse. Qui sait s’il n’en fut pas de meme des Chrétiens? Les Juifs étant beaucoup plus connus qu on ne le suppose, n’est-il pas possible que de bonne heure il n’ait transpiré quelque chose de ce mouvement religieux qui s’accomplissait chez eux? On peut soupçonner, je crois, qu’il n’a pas échappé à la police impériale, quoique en général elle fût mal faite. Dès le règne de Claude, c’est-à-dire avant que saint Paul vînt à Rome, elle s’aperçut du trouble que la prédication des premiers disciples du Christ excitait dans le quartier des Juifs. Comme elle ne comprit pas très-bien les raisons qu’on lui en donnait, elle crut naïvement qu’un certain Chrestus était arrivé de Judée et qu’il mettait les esprits en révolution l. Pour rétablir l’ordre, elle employa un de ces moyens expéditifs qui lui étaient familiers : sans se préoccuper de chercher les coupables, elle mit tous les Juifs à la porte. 11 faut croire qu’à la suite de cette exécution sommaire, on ne cessa pas d’avoir les yeux sur les Chrétiens, puisque après l’incendie de Rome, Néron les choisit de préférence pour détourner de lui les soupçons et les faire tomber sur eux : sa police les lui avait désignés sans doute comme des sectaires obscurs, qu’on pou-

* - C,estJ“ m,°'"s amsi 1ue j’explique la cél'jbre phrase de Suétone ( Llauci -.5) : Judæos impulsore Ckresto assit ue tumulluantes Roma expulit. Suétone, qui vivait du temps d’Hadrien, connaissait certainement les Chrétiens et le Christ. Pour avoir ainsi dénaturé le nom et 1 histoire du fondateur du Christianisme , il faut qu’il ait copié quelque récit anterieur, sans le comprendre. Il avait la coutume, nous le savons, de se servir des documents officiels; n’est-il pas possible qu il reproduise ic. quelque rapport adressé à l’empereur par le magistrat charge de la sûreté de Home?

SÉNÈQUE ET SAINT PAUL

vait frapper sans scrupule et sans péril. Le supplice affreux qu’on leur iniligea leur rendit au moins le service de les faire mieux connaître ; ils durent être pendant quelques jours l’entretien de Rome. C’est alors que, dans ces réunions élégantes où se racontaient les nouvelles, on entendit prononcer pour la première fois ce nom que beaucoup encore ignoraient, et qui devait être si grand. Il est impossible que les honnêtes gens, quelque insouciants qu’on les suppose et quoique habitués à tous les massacres, ne se soient pas demandé qui étaient ces malheureux que Néron faisait brûler vivants pour abuser la colère du peuple. L’occasion était belle d’ailleurs pour tous les ennemis de César, pour tous les mécontents du régime impérial , d’attaquer l’inhumanité du maître. Tacite, qui parle des Chrétiens d’une manière si dure, constate que la cruauté avec laquelle on les traitait leur gagnait les coeurs 1. A partir de ce moment, on ne pouvait plus ignorer leur existence, et, une lois l’attention publique éveillée, il était naturel qu on fut curieux de les connaître, qu’on cherchât a savoir ce qu ils étaient, ce qu’ils enseignaient, ce qu’ils croyaient. Plusieurs de 'ces curieux devinrent vite des adeptes : il y avait alors trop d’âmes malades, fatiguées du présent, éprises de l’inconnu, avides d’émotions nouvelles, pour n’être pas attirées par un culte secret et persécuté, qui donnait des réponses précises à toutes les questions qui agitaient le monde. Dès lors les conquêtes du Christianisme furent innombrables. Sans doute, comme on 1 a vu plus haut, ceux qui vinrent d’abord à lui furent les pauvres gens, mais on peut croire qu’il ne resta pas tout a fait étranger aux hautes classes de la société. M. de Rossi a démontré que bien avant Constantin, des membres de la plus haute

Page 1